vendredi, 30 juin 2006
Rouge-Gazon
Les marcaires retrouvent à Rouge-Gazon
Des pâtures fort vertes,
Et sans aucune alerte
Ils ne demandent de ce nom la raison.
Il fallait que je continue un peu mes quatrains lorrains puisque je suis lassé pour un temps des limericks et du Nouveau Fontanier. Une autre raison, c'est que la catégorie est vide. Le nom “gazon” est traditionnel dans les Hautes-Vosges pour désigner des herbages d'estive. Le marcaire est un gardien de vaches qui est aussi fromager sur les chaumes ou sommets sans arbres. La place de l'adjectif “rouge” est typique du lorrain et elle montre une transposition de l'allemand. Il faut noter encore que les Alsaciens disent le Rouge-Gazon car ils pensent au sommet, les Lorrains disent Rouge-Gazon car ils pensent au lieu-dit là où se trouvaient les maisons de marcaires.
20:45 Publié dans Quatrains lorrains | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : poésie, poème, littérature, régionalisme, lorraine
Todesfuge (3)
Lait noir de l'aube nous te buvons la nuit
nous te buvons midi la mort est un maître venu d'Allemagne
nous te buvons soir et matin nous buvons nous buvons
la mort est un maître venu d'Allemagne son œil est bleu
elle te frappe d'une balle de plomb précise elle te frappe
un homme habite la maison tes cheveux d'or Margarete
il lance sur nous ses dogues il nous offre une tombe dans les airs
il joue avec les serpents et il songe la mort est un maître venu d'Allemagne
tes cheveux d'or Margarete
tes cheveux de cendre Sulamith
Paul Celan
19:01 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : poésie, poème, littérature allemande, littérature
Les horizons de la grande cité
Pour le grand jeu artistico-littéraire, j'ai choisi un écrivain célèbre pour ses critiques d'art. Mais comme je suis quelqu'un de fort malin, je n'ai pas pris un de ses textes sur les deux peintres dont il a le plus parlé, son ami d'enfance et son portraitiste. J'ai choisi un texte publié dans un journal, non repris en recueil de son vivant, et en plus sur un peintre fort oublié. Mais dans cet extrait, on voit une sorte de description autoréférente car cette matière se retrouvera dans d'autres textes.

J'aime d'amour les horizons de la grande cité. Selon moi, il y a là toute une mine féconde, tout un art moderne à créer. Les boulevards grouillent au soleil ; les squares étalent leurs verdures et leur petit monde d'enfants ; les quais allongent leurs berges pittoresques, la bande moirée de la Seine, dont l'eau verdâtre est tachée du noir de suie des chalands ; les carrefours dressent leurs hautes maisons, avec les notes joyeuses des tentes, la vie changeante des fenêtres. Et, selon qu'un rayon de soleil égaie Paris, ou qu'un ciel sombre le fasse rêver, la ville a des émotions diverses, devient un poème de joie ou de mélancolie.
Ah ! Qu'ils ont tort ceux qui vont chercher l'art à des centaines de lieues ! L'art est là, tout autour de nous, un art vivant, inconnu. Je sais certaines échappées, dans Paris, qui me touchent plus profondément que les Alpes et les flots bleus de Naples. Les pierres des maisons me parlent ; il passe dans le brouillard des rues une voie amie ; à chaque trottoir, un nouveau tableau se déroule. Paris a tous les sourires et toutes les larmes.
Cet amour profond du Paris moderne, je l'ai retrouvé dans X. Je n'ose dire avec quelle joie. Il a compris que Paris reste pittoresque jusque dans ses décombres, et il a peint l'église Saint-Médard, avec le coin du nouveau boulevard qu'on ouvrait alors. C'est une perle, une page d'histoire anecdotique. Tout un quartier, le quartier Mouffetard est là, avec ses petites boutiques si curieuses de couleur, son pavé gras, ses murs blafards, son peuple de femmes et de passants. Au milieu de la place, un prêtre retient son chapeau qu'un coup de vent menace d'enlever ; la soutane vole, le noir de sa jupe, dans cet horizon gris, met une note si vraie et si singulière qu'un sourire monte aux lèvres.
Cette œuvre me va au cœur. Le grand ciel nuageux a l'odeur des pluies de Paris. J'y respire la vie de nos peurs, je me rappelle des après-midi attristés, de longues courses que j'ai faites à travers la ville, toute mon existence de Parisien. L'artiste a évoqué l'âge présent avec une émotion fidèle, et je suis reconnaissant de ce qu'il me fait revivre.
17:05 Publié dans Les arts et les gens | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : jeu, énigme, littérature, peinture, art, arts plastiques, critique
Landes de Gascogne
Allons donc ! on a déjà le département de l'Ille-et-Vilaine qui voudrait s'appeler Porte-de-Bretagne parce que le nom des cours d'eau est malsonnant, l'Ariège qui voudrait être Ariège-Pyrénées parce qu'il estime qu'on ne sait où le situer, et maintenant, les Landes :
Jean-Yves Montus, président du comité départemental du tourisme, n'avait vendu la mèche dans les pages de l'édition locale du journal Sud-Ouest : le département des Landes a entrepris de monter un dossier auprès du Conseil d'Etat pour obtenir un changement de nom et s'appeler dorénavant "Landes de Gascogne".
L'affaire est mal embouchée pour chacun de ces départements puisqu'il s'agit d'intégrer un nom historique ancien sur lequel d'autres ont aussi des droits. On cite l'exemple du Gers qui communique sous l'appellation Gers-Gascogne, mais on pourrait parler aussi bien de la Dordogne-Périgord ou des Vosges-Haute-Lorraine. Ce qui est particulièrement cocasse dans l'article, c'est cette justification :
En constituant son dossier pour changer de nom, le département obéissait évidemment à une logique touristique : "Le problème, avec les Landes, c'est que les Anglo-Saxons ne les situent pas bien géographiquement, regrette M. Emmanuelli. Pour eux, c'est une terre."
Élémentaire, mon cher Emmanwelson ! S'il y a trop d'Anglais dans les autres départements d'Aquitaine et pas assez dans les Landes, c'est parce qu'ils ne savent pas lire une carte routière et que pour eux tout endroit est forcément land. L'aplaventrisme des conseils généraux face au tourisme anglais me laisse pantois. Je l'ai déjà dit ici.
15:32 Publié dans Carabistouilles | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : toponymie, géographie, langue française
Guillemettomanie
J'ai déjà évoqué ici la typologie des titres d'articles. C'était au sujet de Google qui contraint les journaux anglo-saxons à adopter de plus en plus des titres remplis de mots clés, donc à choisir des titres informatifs de plus en plus banals au détriment des titres accrocheurs ou évocateurs.
Il existe un autre distinguo parmi les titres : les titres inventés et les titres de citation. Le titre inventé peut consister en une citation d'expression liée à l'actualité ou bien présente dans la tradition, mais il ne prend pas une phrase ou un extrait de phrase pour le mettre en évidence comme ayant une source unique. Le titre citation intervient généralement dans deux genres d'articles. D'abord les reportages ou les témoignages. On repère alors une forte présence de la première personne qui authentifie une expérience unique. Cela semble du fait brut (« J'ai survécu à l'enfer de... », « On m'a traité comme... ») et on est en fait dans le registre de l'émotion. Ce qui est attendu, c'est une identification du lecteur au narrateur ou bien à la personne dont on rapporte le récit. Ensuite, les entretiens et les déclarations officielles. Cela paraît aussi factuel et cela ne l'est jamais puisque la coupe présente une orientation de la lecture de l'article. On peut avoir aussi une manipulation préalable de la part de l'auteur des propos qui a prévu le choix des rédacteurs, c'est notamment le cas des petites phrases ou des mots (abracadabrantesque, pschitt). L'extrait n'est pas toujours pertinent car il peut masquer le propos essentiel.
En règle générale dans la presse sérieuse, on évite les titres citation ou alors on a recours aux tournures du discours direct (Le président de la République a déclaré : « Salauds de pauvres ! »). Le médiateur du Monde a déjà exprimé sa défiance envers ces titres fallacieux qui ne sont pas factuels et qui n'avouent pas leur orientation. Toutefois, ils ont tendance à se multiplier. Cela a commencé notamment par les intertitres et les encadrés, mais ces titres entre guillemets interviennent de plus en plus souvent dans les unes, les ouvertures de séquences. Le lecteur a alors l'impression d'une pipolisation de l'information puisque le système est calqué sur celui des magazines bas de gamme : on donne la parole aux gens et on le montre par de gros guillemets bien visibles. La lecture d'un titre citation est complexe car elle demande de regarder un très grand nombre de niveaux stratégiques différents et en fait la citation se présente comme simple, évidente, authentique.
Pourquoi est-ce que j'en parle ? Aujourd'hui, à cause du départ de Serge July, Libération est atteint de guillemettite aiguë. J'ai compté seize titres sous forme de citations de phrases et six d'expressions. J'y ajoute les dix lettres de lecteurs, le délire de Villepin, le tout alors sans guillemets comme c'est la tradition. Mais ce sont tous des titres citations. Je prends le Monde du même jour : six titres phrases et quatre titres avec des expressions entre guillemets, la moitié est d'ailleurs dans le cahier Livres qui joue sur un autre registre (la parole sacrée de l'écrivain). On est dans les eaux habituelles d'un quotidien, exactement comme cela se fait d'habitude au Figaro ou à Libération. Je me méfie des titres entre guillemets, cela ressemble trop aux trucs des farces et attrapes.
11:27 Publié dans Revues de presse | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : typographie, presse
jeudi, 29 juin 2006
Todesfuge (2)
Il crie creusez la Terre plus profond vous les uns et vous les autres chantez et jouez
de son ceinturon il tire le fer il le brandit ses yeux sont bleus
plus profond les bêches dans la terre vous les uns et vous les autres jouez jouez jouez pour qu'on y danse
Lait noir de l'aube nous te buvons la nuit
nous te buvons midi et matin nous te buvons le soir
nous te buvons nous buvons
un homme habite la maison tes cheveux d'or Margarete
tes cheveux de cendre Sulamith il joue avec les serpents
Il crie jouez doucement la mort la mort est un maître venu d'Allemagne
il crie assombrissez les accents des violons
alors vous montez en fumée dans les airs
alors vous avez une tombe au creux des nuages on n'y est pas couché à l'étroit
Paul Celan
19:09 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : poésie, poème, littérature allemande, littérature
Des histoires pour enfants
Dans mon école primaire, en fin de journée, notre instituteur avait l'habitude de nous lire des histoires pour nous récompenser, nous détendre et nous laisser un bon souvenir qui peut-être inciterait au plaisir de la lecture pour soi. Je me souviens qu'il lisait avec une voix chaude et grave, sans doute avec un peu d'emphase aux moments dramatiques, d'autant qu'il appréciait les histoires un peu fantastiques ou effrayantes. Une semaine, il avait choisi Mateo Falcone de Mérimée. Ce n'est pas du tout une lecture à conseiller à des élèves de CM2, loin de là ! Bien sûr, on peut se dire que ces enfants sont déjà grands, qu'ils peuvent comprendre un peu la mort ou la vengeance ou l'honneur, que les contes de fées racontent des histoires encore plus cruelles et impitoyables, mais les contes de fées sont perçus comme imaginaires et en cela ils purgent des angoisses réelles. Alors que Mateo Falcone narre une histoire réaliste dans un cadre géographique et historique bien déterminé et il est alors difficile de se distancier sans une foule d'explications qui ne peuvent être apportées que par l'âge.
Mais au milieu de l'histoire, il s'est interrompu. Il a pris un autre conte, la Ficelle de Maupassant, je crois. Pourquoi ? Nous avons eu l'explication le lendemain avant qu'il reprenne la fin de la nouvelle : son fils venait le rejoindre chaque soir et il n'était pas prévu qu'il arrive aussi tôt ce soir-là. Il était deux classes en dessous de nous dans la même école. Nous avions déjà eu l'habitude de le rencontrer en fin de journée. Mon instituteur nous a expliqué qu'il ne pouvait pas lire cette histoire devant un enfant aussi jeune, mais que nous nous étions des grands et nous pouvions comprendre. Sentiment de fierté. Mais Mateo Falcone, cela ne raconte pas simplement l'histoire de la faute d'un enfant qui se trouve puni parce qu'il n'aurait pas su choisir dignement entre son devoir et son intérêt immédiat : c'est un père qui oblige un enfant à creuser sa tombe avant de l'abattre ! Et alors cet instituteur ne pensait pas alors à son enfant trop jeune pour entendre des choses pareilles, il pensait sans doute à son rôle de père de son enfant, sans se demander si cette histoire ne pouvait pas dire quelque chose aux enfants de la classe et si tous pouvaient l'entendre.
18:08 Publié dans Les mots de la vie | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
À toute banane
Guillaume demande d'employer aussi l'expression à toute banane dans un billet. Quelqu'un l'avait donnée comme synonyme de à toute allure, à toute vibure, à toute biture, à tout berzingue. Je ne l'avais jamais rencontrée avant. Mais pourquoi Guillaume l'emploie-t-il à propos de homards dans un aquarium ? Je me suis dit qu'il avait pensé inconsciemment à A Perfect Day for Bananafish.
16:32 Publié dans Le français qui se fait | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : langue française, lexique, locution, argot
Steak à l'air
Parmi les expressions qui ne figurent nulle part sur la Toile, voici le steak compris comme les organes génitaux ou le cul : « Riad [Satouf] nous fait passer dans les vestiaires, déshabille les mecs, «le steak à l'air», il les mime, jure en arabe, se tapant sur les fesses en pouffant, il n'y a pas de sous-titres. On comprend l'idée. » Ben oui... c'est de la viande et l'analogie phonétique sexe-steak joue pleinement pour reconnaître l'objet.
12:32 Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : langue française, lexique, argot
Rasé avec une biscotte
Voilà que Guillaume donne lui aussi dans les chaînes à la noix. Je n'aime pas trop ces séries de billets conviviaux, mais au moins il ne s'agit pas d'une liste ou d'un questionnaire : je lui pardonne. Il demande d'utiliser l'expression rasé avec une biscotte dans un billet. Je découvre avec stupeur qu'elle ne se trouve que dans un seul blogue jusqu'à présent ! Et lequel ! Une seule occurrence sur la Toile... Je farfouille dans mes usuels. Rien chez San-A, chez Colin, chez Rey-Chantreau, Cellard-Rey, Merle. Ouf ! elle figure bien dans l'index du Bouquet de Duneton ! Mais hélas... l'index a été revu et corrigé avec les pieds : on ne lit rien dans l'entrée avec le mot clé et la page donnés. Cela m'arrive souvent lorsque je consulte cet ouvrage : la locution référencée se trouve à une autre page, dans une autre entrée ou bien comme ici nulle part ! Pourtant, je connais cette expression aussi bien que coiffé avec un pétard ou faire du potage en toute saison.
Pour la dater, ce n'est pas évident, mais comme la biscotte (1807), telle qu'on la connaît, a commencé à se répandre seulement avec les pains industriels on peut se dire que c'est de la seconde moitié du XXe s. On peut même se dire que la forme des premiers rasoirs électriques a été comparée à une biscotte (pour moi, ils tiennent plus de l'ovni), cette analogie aurait été impossible avec des rasoirs mécaniques, des lames. Cela nous amène vers les années 50-60. Cela a peut-être été renforcé par les publicités sur la double lame ou la forme à deux cercles de la partie tranchante.
Un truc amusant, c'est qu'elle a donné naissance à un néologisme sauvage : la triscotte. Ce n'est pas illogique en apparence puisque la biscotte est la francisation de l'italien biscotto, cuit deux fois, doublet donc de biscuit. Mais dans ce cas, le nom déposé Triscotte®™© est fondé sur les trois cornes de la biscotte en question en jouant avec l'analogie entre le bicorne (deux cornes) et le tricorne (trois cornes), donc avec une mauvaise interprétation du radical -cotte pris comme synonyme de coiffe, de cône.
Je reviens à rasé avec une biscotte. L'expression se comprend aisément : mal rasé, avec des pousses de poils qui restent, mais aussi avec des rougeurs. Il y a en fait un transfert de métaphore : la peau des joues est comparée aussi à une biscotte rugueuse, la biscotte n'est pas simplement un mauvais rasoir.
11:46 Publié dans Le français qui se fait | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : langue française, locution, lexique, argot


