mercredi, 31 mai 2006

Les lieux d'une fugue

Cela commence comme dans les contes de fées. Les parents avaient donné à l'enfant une somme pour aller chercher du pain et peut-être d'autres choses au petit centre commercial qui desservait ce nouveau quartier fait de petites barres dans des rues tracées au cordeau et de vastes pelouses où jouer. Il avait aussi la somme pour son illustré hebdomadaire. Mais en route il croise un copain qui lui parle alors d'un lieu merveilleux qui se nomme la bibliothèque municipale. Une bibliothèque ? mais qu'est-ce que donc ? comme à l'école primaire ? Non, on peut lire sur place sans emprunter, il suffit juste de se taire et on nous laisse des heures tranquilles.

L'enfant suit donc son copain et il traverse alors des rues qu'il connaît déjà fort bien. Il reconnaît son ancienne école maternelle, juste à côté du bidonville pour les gitans et de l'église en tôle ondulée, c'est la Croix-Rouge, là où il va jouer au foot sur la grande pelouse. Il remonte la rue du Lerchenberg, ce cimetière caché parmi les jardins ouvriers et enseveli sous les platanes, un lieu de poursuites et de combats de cow-boys jusqu'à ce que cela disparaisse derrière des lotissements pavillonnaires. Les maisons sont assez trapues, modestes et grises dans ce faubourg ouvrier, mais on est comme dans un village, avec beaucoup de petites places et des rues qui débouchent vers on ne sait trop quoi. Il y a parfois une autre voie en terre battue derrière l'impasse, et d'autres maisons encore cachées, le quartier est empli de mystères. Il voit alors le cinéma de quartier à la façade de béton art industriel et aux larges grilles en losanges, là où il se rend pour voir le dernier Walt Disney ou les films de Connaissance du monde, un cinéma qui n'existe plus depuis. C'est enfin la quincaillerie où viennent ses parents, un lieu de poésie absolue avec ses tiroirs qui s'élèvent très haut sur des étagères infinies, ses armoires qui se dédoublent, se triplent comme par magie, ses immenses escabeaux roulants pour aller chercher l'objet inconnu, ses perches téléscopiques pour décrocher du plafond ce que l'on n'avait pas vu. Et puis il y a le marchand de jouets, ses soldats de plomb, ses voitures miniatures qui sont recouverts de papier blanc quand c'est fermé. Il est bien en terres connues.

Mais passé sous la voie de chemin de fer, il découvre enfin la bibliothèque. Il n'aurait pas su trouver cet endroit tout seul : c'est un immeuble banal, comme les autres maisons de ce quartier, juste une peu plus grand, mais en retrait. Il y a des associations au premier étage, le commissariat de police d'un côté et puis la bibliothèque de l'autre. On entre, on a peut-être croisé un policier, mais on ne va pas faire de bruit. Il n'y a en fait qu'une salle où tous les bruits se font entendre à cause du parquet de bois. Peut-être y a-t-il à ce moment-là deux ou trois retraités qui viennent encore lire toute la presse en pestant contre le gouvernement et le monde et en montrant les articles à leur voisin qui les connaît depuis vingt ans. On est sans doute mal assis dans un recoin de fenêtre, sur un mauvais pouf orange ou vert pomme. Qu'a-t-il lu à ce moment-là ? Sans doute Tintin, le Lotus bleu, peut-être Alix, le Tombeau étrusque qui va le marquer longuement, le début d'un Jules Verne très probablement et à coup sûr c'est 20 000 Lieues sous les mers. Plus tard, quand il sera vraiment abonné à une bibliothèque, ce sera d'abord pour lire Jules Verne. D'autres paysages, d'autres mondes et des héros qui refusent l'ordre des choses.

Les heures passent, les lampes s'allument, puis il est l'heure de fermer. Ce sont des heures d'absence absolue, le temps n'était plus et il serait resté. Il retrouve le chemin tout seul, cela fait une petite demi-heure de marche. Quand il arrive tous les voisins de l'immeuble sont dans la rue et ses parents devant la porte, il y a même une voiture de police ! Tout ça pour moi ? Mais où étais-tu ? On a craint qu'un sadique t'ait enlevé ! (Oui, on parlait déjà de ces choses à l'époque.) Il explique qu'il a simplement lu et où. Les policiers partent très vite car ils sont sans doute un peu gênés que le disparu ait été si longtemps à dix mètres de leur bureau. 

Bien plus tard, je comprendrai pourquoi j'aimais tant Perec, Truffaut et Jules Verne. Une chose m'unissait à eux. Quand j'ai vu les Quatre Cents Coups, cela a été un coup de poing, mais ce serait une autre histoire. 

Voix, de par le vert

Voix, de par le vert

du plan de l'eau écorché.

Quand plonge le martin-pêcheur,

la seconde vibre.

 

Ce qui est vers toi a levé

sur l'une et l'autre berge,

d'une foulée

se fauche en image différente.

*

 

Voix des orties en chemin :

 

Viens à nous sur les mains,

Qui est seul, et la lampe,

N'a pour lire que la main.

*

 

Voix, de nuit transsudés, cordes,

auxquelles toi-même la cloche tu

suspends.

 

Love-toi, monde :

la morte coquille au bout de sa nage,

sonnera ici le glas.

*

 

Voix, face auxquelles ton cœur

au cœur de ta mère se retire.

Voix du fût des gibets,

où vieux bois et bois vert leurs cernes

troquent, et troquent.

*

 

Voix, raclant, au poussier

qu'à la pelle aussi l'infini remue,

(cœur-)

glaireuse rigole.

 

Lance ici les navires, enfant,

que j'ai moi-même armés :

Comme à tribord la bouffée vire,

les bagues sont alignées.

*

 

Voix de Jacob :

Les larmes.

Les larmes à l'œil frère.

L'une, en suspens, bourgeonnait.

 

Là, nous logeons.

Respire, qu'elle-même

se délie.

*

 

Voix dans la profondeur de l'arche :

 

Les bouches

seules

sont cachées. Vous

qui coulez, entendez-

nous aussi.

*

 

Pas une

voix — un

murmure, tard, qui ne connaît pas les heures,

à tes pensées offert, ici, enfin

ici suscité : une

feuille comme fruit, aussi large que l'œil, en profondeur

écorchée ; cela

exsude ; cela

exsude, ne va pas

cicatriser.

 

Paul Celan  

 

 

Maxime minime

Bon aphorisme ou belle sentence devient vite sot adage ou vil proverbe avec l'âge.

Des dates comme mots

À force d'entendre répéter sur les ondes la date du 29 mai, donc du référendum sur feu le TCE, je me suis demandé si cette date symbole se retrouvait vraiment sur la Toile avec un retour à la date anniversaire. Je commence à être un peu excédé par les expressions comme un 21 avril, un nouveau 29 mai, etc.

J'ai pris six dates d'événements de septembre à mai : 11 septembre, 11 mars, 21 avril, 1er mai, 10 mai, 29 mai. On constate des pics à chaque anniversaire, mais celui du 29 mai est le plus faible après le 1er mai. Ce qui est fort intéressant, c'est que l'on nous assure dans les médias que l'anniversaire de l'arrivée de la gauche au pouvoir s'est passé dans le silence et la discrétion, or il n'en est rien du tout, le pic du 10 mai est nettement plus élevé que celui du 21 avril, mais ce pic est bref. Il convient de relativiser la signification de la date du 21 avril qui est moins souvent reprise qu'on pourrait l'imaginer. Toutefois, il reste encore plus important que celui du 29 mai. Le pic du 21 avril est intéressant car sa montée se situe bien avant la date, la courbe recouvre totalement le 1er mai du fait des manifestations frontistes et il y a une lente descente jusque vers le 8 mai.   

Maintenant, je fais un essai avec diverses commémorations : 11 novembre, 2 décembre, 21 janvier, 22 mars, 8 mai. Là encore, c'est la courbe la plus faible. Eh bien ! là encore le 29 mai se sort mal de l'histoire. De manière étonnante, l'armistice et la capitulation font des pointes moins élevées que les manifestations gauchistes, royalistes ou bonapartistes, la palme revenant aux fervents napoléoniens. C'est assez étonnant, mais cette histoire officielle, ces célébrations qui ont leur jour férié sont moins illustrées que des dates intéressant des minorités.

Je prends cette fois les dates du 24 au 29 mai. On voit bien que la courbe du 29 mai est tout juste supérieure aux autres, mais c'est assez faible et en réalité toutes les courbes se rejoignent presque en même temps. Parmi les dates du mois de mai, le jour du référendum ne semble pas vraiment se distinguer même si on peut lui associer certains mots clés plus précis. J'ai l'impression que c'est d'abord une figure journalistique, comme le 21 avril, mais que cette date n'est pas reprise de manière courante, à la différence par exemple 11 septembre ou du 10 mai.

Voici maintenant un essai avec cinq autres dates fixes : le 25 décembre, le 1er janvier, le 8 mars, le 21 mars (équinoxe et début des expulsions de logement), le 1er avril. Fort étrangement, la journée des poissons a une pointe très faible. Le jour de l'an aussi, mais c'est celui qui a la courbe la plus haute durant l'année, sauf au moment où le 29 mai vient se rappeler au souvenir. Je suppose que c'est aussi dû au fait que ce jour est associé à différentes augmentations de prix. La pointe très forte du 21 mars s'explique par son importance sociale.

Un billet à orientation politique non politiquement correcte

Vu dans Blogonautes :

Edie Aït, conseiller régional PRG d'Ile-de-France, était également à Moscou et écrit sur son blog : "Les agressions et les arrestations massives démontrent que les autorités russes n’ont pas fait ce qu'il faut pour empêcher les préjugés à l'égard des personnes avec une orientation sexuelle non hétérosexuelle. La sécurité des manifestants n'étaient pas véritablement assurée."

Il m'arrive de défendre des expressions plus politiquement correctes que d'autres, mais là... je cale devant ce charabia qui ne ressemble plus à rien et qui devient grotesque. Cela dit, le fond reste juste.

Fromage mal formé

LA dame qui lave et relave les carrés de Vieux Lille fait ça depuis son plus jeune âge. Dans un local saturé d'hygrométrie.

Ah oui ! le journaliste doit aussi dire en parlant de météo qu'on observe une pluviométrie ou des températures. 

Coloquintes

— Ce sont des parents bénévoles agrégés qui participent à l'encadrement [de la randonnée cycliste]. Le Dauphiné libéré, 12 mai.

— À Bram, j'ai rencontré une grande faille que je n'oublierai jamais. L'Indépendant, 18 mai.

— Des trompes d'eau se sont abattues hier. L'Est républicain, 17 mai.

— Le projet qui traverse les terres agricoles provoque un taulé de protestations. Le Parisien, 30 avril.

— Voyez-vous Laurent Fabius résident de la République ? Paris-Normandie, 17 mai.

— Lara [Fabian] prend une voix de famine. L'Indépendant, 22 mai.

— Salem K.  et Mohammed G., deux imminents cardiologues. Télé 7 jours, 15 mai.

— Nos futées ont été plantées sous Colbert. L'Union, 16 mai. 

mardi, 30 mai 2006

Silence dans les rangs !

Cette histoire se passe durant mon service militaire. Je ne voulais pas le faire, je n'ai pu y échapper et finalement c'est mon esprit qui a triomphé de mon corps.

Je me suis retrouvé dans une section où un aspirant fana-mili et futur engagé jouait les sadiques aux petits pieds quand il enfilait ses gants de cuir et nous refusait nos gants de mauvaise laine si nous ne marchions pas vraiment au pas. Il nous demandait aussi de scander un chant de guerre d'une rare intelligence : « Qui c'est les bons ? C'est la xième section ! Qui c'est les cons ? Ce sont les autres ! »

Je passe sur bien des épisodes cocasses parce que j'étais vraiment un très mauvais soldat. Au cours d'une nuit en stage commando dans la petite Sibérie souabe, je perds mes lunettes. Et sans mes lunettes, je ne vois plus à dix mètres. J'étais déjà nul comme défenseur de la patrie, me voilà invalide de guerre ! Je rentre donc triomphalement dans un camion qui ne peut dépasser les trente kilomètres à l'heure sous peine de couler une bielle ou de faire sauter le radiateur. On se croirait dans un film afghan sous-titré. Mais le pire allait venir : il faisait une température de moins 20° et j'avais pris froid.

Ce n'est pas venu d'un coup, mais peu à peu ma voix s'est cassée, des crises de toux m'ont pris, puis cela a été plus violent en deux ou trois jours. Je me trainais en pyjama, enfin ! le survêtement réglementaire bien sûr, et j'avais envie de me jeter la tête contre les murs quand je commençais à suffoquer : je n'avais plus eu de crises d'asthme depuis mon enfance et celles-ci étaient d'une telle force que j'étais complètement désorienté. Se coucher, être debout, se tenir contre quelque chose, cela n'a plus de sens alors. On est pris et on ne peut plus être. Aux rapports, on tentait de me cacher derrière les rangs impeccables de kaki, mais j'avais du mal à rester encore au garde-à-vous ou encore dans le rang parce que j'ai des bouffées soudaines.  

J'étais un peu inquiet : allais-je pouvoir rentrer chez moi en permission ? C'est possible car l'administration militaire est obscure et mystérieuse. Le dimanche, je consulte un médecin ami de ma sœur qui me donne quelques médicaments après avoir entendu les quelques sons obscurs qui sortaient de ma gorge et qui me donnaient une allure de pythie. Je retourne à la caserne faire mon devoir républicain et puis je dois alors me retrouver parmi une masse invraisemblable de prétendus éclopés ou invalides qui sont là depuis deux mois parfois ! Quand mon tour arrive, l'aspirant me propose d'aller en hôpital militaire et je fais tout de suite non, non, non ! Pas question d'aller dans ce lieu pire que les prisons ou la caserne ! Je connais la réputation de ce genre d'endroits et ce qui s'y fait. Il ne peut me proposer que des aspirines. Je guérirai tout seul, mais pendant un mois je n'ai pu parler vraiment. Je savais déjà que je n'aimais pas du tout l'armée, mais je ne pensais pas que c'était aussi viscéral et que cela me renvoyait à de vieilles angoisses très profondes.   

L'absence, le silence

Dans certains blogues, le fait de ne plus écrire de nouveaux textes, que ce soit comme billets ou comme réponses, est une manière d'entretenir l'intérêt du public supposé. Bref, de le manipuler. On laisse passer des jours de silence, les messages commencent à venir un peu inquiets, on rassure en disant que l'on a autre chose à faire pour l'instant parce qu'on est débordé ou que l'on n'est pas d'humeur, bref... l'absence peut être une manière de se faire rappeler, de se faire dire combien l'on est important, comme l'on devrait encore écrire d'autres choses pour le cher public chéri. Dans la dynamique de groupe, c'est un procédé fort efficace parce qu'il permet de souder plus fidèlement un entourage, mais c'est risqué si on n'a pas pris le soin de faire en sorte que des gens nous suivent. On se fait désirer, comme les stars.

Le silence est alors non la marque de l'absence, mais bien d'une présence irréelle parce que la présence est demandée de manière plus évidente et que cette présence se répète en échos du nom demandé, vide de toute pensée sauf la demande de la présence, ici et maintenant. Il n'y a rien, juste du nom demandé et relancé. Du nom quelque soit le contenu et le sens. Et au bout de ces manifestations du désir, on trouve ou bien le silence absolu, ou bien une relance du mécanisme qui enchaîne les lecteurs à leur auteur sans que ceux-ci lui en veuillent, malgré son imposture. Une sorte de machine infernale qui empêche de penser, de rêver, d'écrire par soi-même puisque l'on se conforme aux désirs de l'autre et que l'on se soumet à lui alors que le silence pourrait être une chose simplement respectable.

L'enfant de deux langues

Un article du Monde sur les situations où une langue vient chasser la langue maternelle.

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