vendredi, 31 mars 2006

Anglicismes des blogues

Voici deux anglicismes particulièrement inutiles, serviles et irréfléchis que l'on retrouve fréquemment dans la rédaction des billets de blogues, notamment chez ceux qui voudraient apparaître comme le Top20 de la blogosphère et la crème de la crème :

Edit de x heures. Ce terme ne correspond strictement à rien en français. Il s'agit en fait de l'abréviation pour édition, donc d'une correction, d'un corrigé, d'un rectificatif, d'un ajout ou d'une ajoute, d'un addendum, d'un complément, d'un supplément, d'un post-scriptum, d'un erratum. Edit, c'est du jargon sans aucun intérêt, sauf celui de faire croire qu'il existe un langage codé entre gens du même monde.

Via Machin de Trucblogue. On a vu, lu ou appris un renseignement chez Machin ; ou bien on donne le lien, la citation à partir de chez Machin. Mais via, c'est réservé aux voyages par voie ferrée, par avion, et cela ne se rapporte pas aux intermédiaires humains ou aux sites d'information. Ce genre de tournure assez cavalière dispense de faire de vraies phrases et de réfléchir.   

Dans le restaurant

Le garçon délabré qui n'a rien à faire

Que de se gratter les doigts et se pencher sur mon épaule :

« Dans mon pays il fera temps pluvieux,

Du vent, du grand soleil, et de la pluie ;

C'est ce qu'on appelle le jour de lessive des gueux. »

(Bavard, baveux, à la croupe arrondie,

Je te prie, au moins, ne bave pas dans la soupe.)

« Les saules trempés, et des bourgeons sur les ronces.

C'est là, dans une averse, qu'on s'abrite.

J'avais sept ans, elle était plus petite.

Elle était toute mouillée, je lui ai donné des primevères. »

Les taches de son gilet montent au chiffre de trente-huit,

« Je la chatouillais, pour la faire rire.

J'éprouvais un instant de puissance et de délire.

(...)

 

T. S. Eliot, texte original en français 

Signy-l'Abbaye

Très loin de Signy-l'Abbaye,

André Velter reste ébahi

Dans le haut Tibet,

Et son alphabet

Seul à Rimbaud jamais obéit.

La Boîte à images (suite)

Suite de l'affaire de la Boîte à images.

Acte IV : KA, assisté d'un avocat, a envoyé une lettre à l'agence pour demander un réglement à l'amiable et plaider la bonne foi d'un particulier. Mais les services d'un avocat ne sont pas gratuits, le compte Paypal fonctionne donc toujours. KA a aussi ouvert à cette occasion un nouveau billet qui autorise cette fois les commentaires. Je suppose qu'il voulait éviter le bruit pendant qu'il cherchait une solution.

Après avoir lu les différents commentaires dans la blogosphère. la situation est à peu près celle-ci : l'agence, située en France, a appliqué les procédures allemandes (le photographe réside en Allemagne) qui nous paraissent disproportionnées ; elle exige le retrait des photos et elle fait payer une prestation sans indiquer pour celle-ci de limitation dans le temps, ce qui est contradictoire ; elle fait payer en fonction des tarifs qui pourraient s'appliquer à des sociétés privées et en fonction du lectorat supposé. Pour ce dernier point, elle a pu juger que le blogue de KA n'était pas vraiment un blogue de particulier parce qu'il a affiché dans son profil son CV et parce qu'il a créé une page où il affiche la progression de la fréquentation de son blogue (détail qui a pu entrer en ligne de compte pour l'estimation du préjudice). En tout cas, l'agence avait réagi particulièrement vite puisque c'était seulement au bout de neuf jours, il doit donc exister un service de veille informatique et la visibilité du blogue a joué.

J'ai lu sur mon blogue et ailleurs que KA fait de la publicité à ce photographe et que ce serait un fait positif. Mais la bonne foi ne suffit pas, il n'avait pas demandé d'autorisation préalable et il serait en tort devant un tribunal (exactement comme je peux l'être pour certains textes d'écrivains que je reproduis). Les droits pour les photographies sont parmi ceux qui sont les plus suivis avec ceux de la musique. En effet, un photographe vit surtout des droits que lui rapportent la reproduction de ses œuvres dans la presse ou les livres (et très peu d'expositions, de prix, de ventes de supports physiques). En outre, une photographie est une œuvre complète qui est citée en entier sauf si on donne un détail (à la différence d'un texte, d'une bande dessinée qui sont plus aisément tronçonnables). Et c'est bien la possibilité de reproduction qui est à la base de la photographie et de sa valeur : une photographie de tableau ne sera pas le tableau comme support physique (soumis lui aussi à des droits, ceux de son propriétaire) et elle n'aura de valeur que comme photographie. Dans le cas de la photo, la reproduction est à la base de l'économie puisqu'il n'y a pas vraiment d'original et que l'œuvre ne peut pas être vraiment découpée. Il y a encore un autre fait : c'est la possibilité de démultiplication de l'image à partir d'un simple clic. KA entourait les images d'une analyse, mais d'autres personnes peuvent reprendre les images numérisées dans d'autres buts (illustration, parodie, détournement, falsification). On peut comprendre les raisons de l'agence, même si la méthode choisie est plus que contestable. Je me demande d'ailleurs si toutes les agences ont la même vigilance lorsqu'on voit la foultitude de photographies couvertes par des droits qui sont reproduites pour illustrer de prétendus articles par exemple dans AgoraVox, entreprise privée.

jeudi, 30 mars 2006

Lune de miel

Ils ont vu les Pays-Bas, ils rentrent à Terre-Haute ;

Mais une nuit d'été, les voici à Ravenne.

À l'aise entre deux draps, chez deux centaines de punaises,

La sueur estivale, et une forte odeur de chienne,

Ils restent sur le dos écartant les genoux

De quatre jambes molles toutes gonflées de morsures.

On relève le drap pour mieux égratigner.

Moins d'une lieue d'ici est Saint Apollinaire

En Classe, basilique connue des amateurs

De chapiteaux d'acanthe que tournoie le vent.

 

Ils vont prendre le train à huit heures

Prolonger leurs misères de Padoue à Milan

Où se trouve la Cène, et un restaurant pas cher.

Lui pense aux pourboires, et rédige son bilan.

Ils auront vu la Suisse et traversé la France

Et Saint Apollinaire, raide et ascétique,

Vieille usine désaffectée de Dieu, tient encore

Dans ses pierres écroulantes la forme précise de Byzance.

 

T. S. Eliot, en français dans le texte original     

Le bon usage des listes

1) Faire une liste des blogues qui utilisent des listes toutes faites et débiles à la place d'articles rédigés et motivés, les inscrire en liste noire. Halte à la questionnairedeproustisation des blogues !

2) Bannir les blogueurs qui oseraient vous demander de poursuivre une chaîne de listes de questions. S'interroger sur le meilleur supplice à leur égard.

3) Arrêter là la liste. Et puis repenser à ce que Perec pouvait écrire sur les listes et pourquoi. Réfléchir, respirer, boire un verre d'eau fraîche.

Cirey

Grâces au château de Cirey,

Voltaire fuyait les arrêts :

C'était l'Allemagne,

Et non la Champagne,

Dans un coin du jardin tout près.

 

 

La Boîte à images

medium_bai.gifJe reviens sur l'affaire de La Boîte à images le blogue d'Alain Korkos, KA, auteur, traducteur, conférencier et illustrateur. Beaucoup de choses se sont déroulées durant la nuit. Ne cliquez plus sur le lien précédent.

Acte I : KA annonce l'arrêt de son blogue parce qu'une agence lui réclame 1377,79 euros de droits d'auteur pour avoir reproduit à des fins d'analyse six photographies. Cette indemnité comprenait une majoration de 100 % pour faute grave, ce qui paraît abusif mais qui correspondrait au droit allemand. Elle exige en outre le retrait immédiat des photographies malgré le paiement. KA supprime la page litigieuse, mais chacun pourra la trouver chez Webarchives.com.

Acte II : Une soixantaine de messages de soutien ou de conseils arrivent dans le fil du billet. On peut trouver aussi d'autres réactions en utilisant Blogseearch ou Technorati. Il se dégage un consensus : demander un conseil juridique parce que la lettre recommandée ressemble plus à une tentative d'intimidation qu'à une véritable mise en demeure, que les détails sur la facturation du préjudice sont pour le moins étranges, que les frais d'huissier ou de justice seraient bien plus considérables en cas de dépôt de plainte. Suite à un conseil, KA ouvre un compte Paypal pour les personnes qui voudraient souscrire afin de l'aider à régler sa dette (un SMIC brut, quand même) .

Acte III : KA supprime le billet « K. O. technique » et donc tous les commentaires, tous les rétroliens qui figuraient dedans (mais les gens un peu trop curieux pourront toujours aller voir dans les caches..) Il écrit un nouveau billet qui laisse présager peut-être une suite. Le temps de réfléchir.

En tout cas, cette affaire pose des problèmes graves à mon avis. D'abord, il existe une paranoïa envers les blogues qui n'a aucun équivalent pour d'autres sites ouaibes, sauf ceux du pire tout pire. Ensuite, on n'est pas dans le cas d'un pillage systématique, d'un vol ou d'un plagiat manifeste, d'une illustration pour faire mumuse, de la pseudo-pub à la Bloïc : KA construit un discours cohérent et réfléchi à partir des images. Si son blogue était l'un des plus lus ou regardés chez Hautetfort, c'est bien parce qu'il y avait quelque chose d'intelligent sur une chose qui fait cruellement défaut : la lecture d'images. Il n'y a pas tant de gens qui s'y risquent en dehors des historiens d'art ou des archéologues. Ensuite, on peut se poser des questions sur l'existence de blogues qui pourraient avoir un discours critique à partir de textes ou d'images, qui ne seraient pas la simple reproduction des images ou des textes les plus ressassés, voire de cliparts et de questionnaires tout faits et infects. Enfin, quand on reproduit quelque chose, on se retrouve dans la position d'un éditeur, mais comment faire pour s'assurer de toutes les autorisations ? Il y a tellement de droits entremêlés même pour des textes ou des images qui semblent dans le domaine public que ce serait un travail à plein temps. 

L'image vient des Influenceurs. On peut la reproduire.

mercredi, 29 mars 2006

Ça veut dire quoi « dégueulasse » ?

Trondheim a lancé depuis une quinzaine de jours un blogue autobiodégradable qui s'efface au fur et à mesure de son actualisation. Il se déchaîne pour l'instant sur le chikungunya et son voyage à La Réunion, mais je me saisis d'un prétexte très lointain pour justifier la mention de Trondheim dans ces pages : à la page 32 il écrit « Le temps est dégueux dans les hauts » (attention, la page ne sera plus visible demain si Trondheim accélère sa production). On dit que l'argot n'a pas d'orthographe. Mouais... Sauf que c'est souvent une orthographe analogique de l'orthographe ordinaire ou une orthographe en réaction, voire destinée à égarer ou à jouer. Est-ce que la graphie aurait été dictée par gueux (forme identique au singulier et au pluriel) ou par imitation des adjectifs en -eux avec féminin en -euse (chaleureux, coléreux, malheureux) ? Je vois cependant avec Gougle que le pluriel le plus répandu pour dégueu est en -x et pas en -s, cela dans une proportion de 7 à 1. Et pourtant un mot comme pneu, qui est un mot construit de la même manière par abréviation, a bien un pluriel en -s et pas en -x. Je me gratte le peu de cheveux qui me restent et je me dis qu'en fait il y a une conjonction d'une foule d'éléments : le pluriel en -s est perçu comme irrégulier et rare, les adjectifs en -eu sont peu nombreux à part feu (et on retrouve le même problème avec les neuneus qui sont distancés par les neuneux), l'hypercorrection agit aussi dans le langage familier, un mot de sens proche comme gueux peut agir, et enfin... ce mot ne figure pas dans tous les dictionnaires alors qu'il est courant. 

La terre vaine

Avril est le plus cruel des mois, il engendre

Des lilas qui jaillissent de la terre morte, il mêle

Souvenance et désir, il réveille

Par ses pluies de printemps les racines inertes. (...)

 

T. S. Eliot, traduction de Pierre Leyris, celle que j'estime le plus.

Toutes les notes