lundi, 31 octobre 2005

Dépouilles des minutes

La partie à jeter par-dessus bord est non seulement la mieux écrite ; curieusement, c'est aussi celle qui aurait dû constituer le cœur de l'ouvrage. C'est le passage clef, primordial, celui auquel tous les autres devaient s'accrocher, celui-là même qui t'a donné le courage de commencer. Henry James en savait quelque chose et il en parla mieux que personne. Dans sa préface aux Dépouilles de Poynton, il plaint l'écrivain en deux phrases comiques qui s'achèvent sur un hurlement : « Quelle est l'œuvre dans laquelle, en proie aux pires difficultés, il n'a pas renoncé au meilleur de ce qu'il voulait conserver ? Dans laquelle, avant de commettre l'irréparable, il ne se demande pas ce qu'est devenue cette douce et précieuse chose qui justifiait une telle extrémité ? »

Annie Dillard, The Writing Life

Hymne à la joie

Le grand quotidien de référence de Paris et du soir est une source de foi. Je veux bien croire en sa parole lorsqu'il m'assure que des évangéliques, pentecôtistes et apostoliques ont chanté en latin selon le rite catholique le plus traditionnel !

« Elles étaient là pour "louer le Seigneur" : "Même si les hommes ne voulaient plus chanter ta louange, les chants d'oiseaux s'élèveraient vers toi..." , proclamait une hymne. »

C'est une nouvelle qui réjouira le cœur d'un palmipède connu de quelques personnes fréquentant ce blogue.

Alleluiah !

Sens vagogyre

La vie des insectes est bien pénible, si j'en crois l'Oignon :

Et figurez-vous qu'il tournait en rond comme un hanneton qu'a pris un coup de chapeau parce qu'il n'arrivait pas à garer son gros cube.

Depuis quand autorise-t-on d'ailleurs ces bestioles à conduire ? Tout est possible dans un monde où l'on peut tomber « nez à nez (...) avec deux autobus ».

 

Retour au schibboleth

Un jour, par exemple, quelqu'un évoqua les diverses manières dont les agents se font prendre. untel, qui avait opéré en Hollande pendant la Deuxième Guerre mondiale, nous apprit que les Hollandais faisaient prononcer aux suspects le nom de lieu Scheveningen, et qu'aucun Allemand n'étant capable d'y réussir à la perfection, plusieurs avaient été en conséquence terminer leurs jours au fond d'un canal. Cela fit s'esclaffer un autre, qui avait travaillé en France contre l'Abwehr :

— Nous, on leur faisait prononcer vingt-deux. À tous les coups, avec un Fritz, c'était vingd-teux qui sortait. Vingd-teux une fois, vingd-teux deux fois, vingd-teux trois fois. Adjugé. Au poteau.

— C'est comme cet espion allemand, parachuté en Angleterre avec le chapeau melon, le parapluie et l'accent d'Oxford, et qui a voulu prendre le train. « Two and six », fait le préposé. L'Allemand donne deux livres et six shillings. Les bobbies accourent. C'était naturellement deux shillings et six pence... Ils l'ont pendu, conclut avec sobriété un troisième clubman.

— Il y a mieux, dit encore un autre. (J'ai horreur des gens qui disent « il y a mieux » ou « j'en connais une meilleure ».) Les Américains, avant l'opération Torch, avaient envoyé des agents en AFN. Parlant parfaitement le français, portant le béret basque et sachant réclamer une baguette de pain bien cuit. Des gars d'OSS, naturellement. Vous savez comment ils se sont fait ramasser ? À table, pour manger, ils gardaient l'avant-bras gauche sur les genoux comme de bons Yankees bien élevés. Si jamais j'avais fait ça devant mon père... Il paraît que c'est Darlan qui les a fait fusiller.

— Le procédé est ancien, dit le prince Commène, qui, sans appartenir au club, y venait quelquefois avec l'un de ses amis, lequel était de la partie. On appelle cela un shibbolet.

Nous voulûmes savoir pourquoi. Il s'étonna poliment de notre ignorance.

— Voyons, c'est dans la Bible ! Juges XII 6. Les hommes de Galaad avaient occupé le gué du Jourdain et coupé la retraite des hommes d'Éphraïm à qui ils faisaient la guerre. Si quelqu'un demandait le passage en affirmant qu'il n'était pas d'Éphraïm, ceux de Galaad lui faisaient prononcer shibbolet, qui veut dire rivière en hébreu. S'il disait sibbolet comme un Éphraïmite, il était égorgé sur le coup. L'Ancien Testament nous apprend que quarante-deux mille hommes périrent ainsi.

 

Vladimir Volkoff, le Berkeley à cinq heures

Notes :

1. J'ai consacré un autre texte au schibboleth (graphie allemande). Stéphane a rappelé le Schild en vried flamand dont est dérivé ce Scheveningen (nom d'un lieu flamand et non néerlandais).

2. Le vingt-deux germanique est un truc chez Volkoff. Un Alsacien se trahit ainsi dans Langelot agent secret.

Le suisse expliqué aux Français

70 % des Suisses parlent l'allemand, 20 % le romand, 9 % l'italien dans le Tessin et 1 %  de Romanches dans les Grisons le rhétoromache [sic] (mélange d'italien et d'allemand). Le Suisse compte en séries régulières et passe du soixante aux septante, huitante et nonante (prononcez « nenante »). Le Belge utilise le septante et le nonante, mais préfère le quatre-vingts hérité du comptage celtique à base de vingtaines.

Jean Seissier, op. cit.

Ce passage est rempli d'erreurs. Le romand en question n'existe pas : il y a le français, avec ses particularités propres à la Suisse romande ou aux cantons, mais c'est le français. Quant aux dialectes, c'est du franco-provençal ou de l'arpitan. Le rhéto-romanche est un terme général pour un ensemble de parlers qui ne se situent pas seulement en Suisse, il vaut mieux parler pour les Grisons de romanche. Ce n'est pas un mélange d'italien et d'allemand, mais une langue latine avec une influence germanique, comme le français. Tous les Suisses ne connaissent pas huitante. Le compte par vingt n'est pas forcément un héritage celtique.

 

J'ai découvert qu'il y avait des helvétismes un peu étranges : on se demande si vraiment c'est bien propre à la Suisse. Un bacchanal, le chenit [sic, c'est en fait le chenil, prononcé ch'ni].

Certains termes sont donnés comme des termes communs avec l'Alsace : la lavette, le plumon, le service (couvert), tip-top. Soit, mais service comme formule de remerciement est aussi employé en Alsace, savoir cuire existe en Alsace. En revanche, certains termes donnés dans l'encadré sur l'Alsace sont employés aussi en Suisse sans que ce soit signalé : le thé (tisane), le foehn (sèche-cheveux).

dimanche, 30 octobre 2005

La faute de l'abbé Pierre

Les palinodies de Libération à propos de l'abbé Pierre m'ont bien fait rire, elles sont rapportées dans cette note. Dans un premier temps, le vieux fond anticlérical, provocateur et soixante-huitard se manifeste. Puis, on se dit que décidément non ! il est impossible de se moquer ainsi d'un futur saint, le Français le plus populaire, et on adopte les mots de l'Église sans aucune distance. Enfin, le tout verse dans une prudente « non-chasteté » qui ne veut strictement rien dire, mais qui est si dans l'air du temps.

Vers la traduisette

Voilà une nouvelle qui plaira à l'inventeur de la traduisette.

Le belge expliqué aux Français

Les Belges wallons parlent un français coloré de belgicismes. C'est normal. En outre, ils insèrent couramment des chevilles et des mots parasites qui accentuent son particularisme savoureux : « une fois » à Bruxelles, « paraît » en région liégeoise, « ainsi, savez-vous, comme ça, un peu « en pays wallon.

Le « assez » marque une particulière intensité : celui qu'on dit « assez ennuyeux » l'est extrêmement. « Pour moi manger », « pour moi dormir » sont des constructions populaires, mais courantes, tout comme les constructions dialectales : là-bas derrière, non peut-être (qui signifie d'ailleurs « oui »). Le « ça va » marque un O. K. (d'accord) sans détour et sans hésitation. Par ailleurs, l'équivalence de « savoir » et de « pouvoir » est fréquente. L'utilisation du « s'il vous plaît » couvre un très large registre de significations : pardon ?, excusez-moi, voici, merci, je vous en prie... et même s'il vous plaît.

Jean Seissier, Petit Manuel à l'usage des Français qui ne comprennent vraiment rien aux étrangers.

 

J'ai découvert que je parle couramment par belgicismes et c'est de famille : clenche, drap (serviette), ramassette, essuie (torchon), tirette, déjeuner, dîner, souper, avant-plan, raccuser, sous-tasse (soucoupe), éplucher (un fruit), galoche.

C'est le bouquet !

Quand on vit dans le département le plus fleuri de France et comprenant le village le plus fleuri d'Europe, on ne compte plus comme le montre cet article :

Un bouquet de 100 compositions florales et de bouquets de prestige.

 

La geste du y trématé

On connaît mon intérêt pour le ÿ trématé. Normalement, on ne trouve cette lettre que dans des noms propres : patronymes, toponymes, noms de marques. Il y a bien sûr les exceptions comme le substantif aÿ pour le vin d'Aÿ, l'adjectif lhaÿssien de L'Haÿ-les-Roses. J'ai découvert un hapax : le verbe coÿncer. Il se trouve dans le Con se surpasse de Cavanna, p. 160 du Livre de poche. La référence ne brille pas particulièrement par sa haute intellectualité, mais enfin... la chose a été tentée. Voici la phrase, il s'agit d'une réécriture fort personnelle de la Chanson de Roland :

Voicy-t-y pas que de Roland dans le cor se coÿnce le souffle, voicy que gonflent les veynes de son cou, voicy que noyr comme cul de Maure s'obscurcit son vysage  (....)

Cavanna abuse des y ou des z pour faire médiéval, mais c'est le seul endroit où il emploie le ÿ. 

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