dimanche, 14 février 2010
Le mot brigade en français et en tchèque
Dans Radio-Prague (qui délivre par ailleurs d'excellents textes en français pour faire aimer le tchèque ou la Tchéquie), je lis ceci :
En français, le mot « brigade » possède deux sens principaux : il peut désigner une unité militaire ou une unité, un petit détachement, de police ou de gendarmerie.
Nous l’avons compris, pendant longtemps, pour les Tchèques, le mot « brigáda » a donc désigné un travail manuel, temporaire et « volontaire ».
Le problème, c'est que le mot se rapporte aussi au monde du travail en français. On parle de brigade en restauration et hôtellerie. Ce sens est bien connu, mais on n'en parle pas et on se concentre sur l'aspect militaire en français, puisque le propos est de parler d'enrégimentement. On parle également de brigade pour les remplacements dans l'enseignement primaire. C'est un sens plus récent. Le professeur des écoles qui est brigade se voit dans les faits imposer un travail (parfois manuel, parfois intellecutel), temporaire et dit volontaire (puisqu'il n'a pas d'autre choix d'affectation). Les situations ne sont pas vraiment comparables, mais il est faux d'écrire :
Et si vous vous demandez pourquoi le mot « brigáda » englobe cette notion de travail à la différence du français, sachez que c’est parce que le mot tchèque dans ce sens précis ne tire pas son origine du français mais du russe.
Le mot brigade contient bien la connotation de travail en français comme en tchèque, il s'agit bien de travail manuel en hôtellerie, et même de travail provisoire ou intérimaire dans l'Education nationale depuis une bonne vingtaine d'années. Mais il fallait insister sur l'occupation soviétique dans ce cas... Ou comment orienter le texte dans un sens anti-russe sans le dire vraiment...
15:09 Publié dans Langues du monde | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : tchèque, langue française, éducation
lundi, 22 octobre 2007
La chevauchée des rois
En ce jour de môquetophilie, j'ai tenu à vous donner un extrait de la Plaisanterie de Milan Kundera. Sain remède contre les cérémonies incongrues et déplacées.
Petits feutres noirs à calotte ronde et plume de coq, amples manches à plis des chemises blanches, courts boléros bleus à pompons de laine rouge, serpentins de papier pendus au harnachement des montures emplissaient la place ; dans le bourdonnement des voix humaines et la chanson du haut-parleur, de nouveaux sons s'intercalèrent : hénissement des chevaux et appels des cavaliers.
"Holà, holà : Oyez tous,
gens du val et de la côte,
ce qu'il advient en ce dimanche de Pentecôte.
Nous avons un roi besogneux,
mais d'autant plus vertueux,
on lui a volé mille chiens
de son château où il n'avait rien."
Pour l'oreille et les yeux, une image confuse était née, où chaque élément jurait à l'envi : folklore des haut-parleurs contre folklore à cheval ; couleur des costumes et chevaux contre le brun et le gris des vêtements mal coupés des spectateurs ; spontanéité laborieuse des cavaliers contre affairement laborieux des hommes à brassard rouge qui, courant entre les chevaux et le public, s'échinaient à maintenir la pagaille dans les bornes du raisonnable, tâche rien moins qu'aisée, non seulement à cause de l'indiscipline des badauds (par bonheur assez peu nombreux), mais surtout parce qu'on n'avait pas interdit la circulation dans la rue ; postées en tête et en queue de cortège, les hommes au brassard rouge faisaient signe aux autos de ralentir , ainsi, parmi les chevaux, s'empêtraient voitures de tourisme, poids lourds et motos pétaradantes qui énervaient les montures et déconcertaient les cavaliers.
Pour apprécier tout le sel de cette description ravageuse, il convient d'avoir quelques éléments de culture tchèque. Cela se passe au lendemain de la Seconde Guerre, au début des années cinquante. Le narrateur de cette partie a passé beaucoup de temps à préparer la Chevauchée des rois et on a eu de longs exposés auparavant sur le sens de cette cérémonie ou sur l'histoire de la musique tchèque. Autant dire que Kundera s'attaque aux monuments nationaux dont il dénonce sourdement le kitsch complet. La chevauchée des rois à Vlčnov est un peu comme la corrida à Séville, les concours de bucherons écossais en kilt, la feria de Nîmes, le palio de Sienne ou les fêtes johanniques de Reims : du folklore inventé à une époque récente dans la grande vague du romantisme nationaliste où toute l'Europe se plongea avec délices dans une tradition bricolée de toutes pièces. Il y a d'autres chevauchées des rois en Tchéquie et c'est l'une d'entre elles que Kundera raconte. Le régime communiste de l'époque avait réactivé ce genre de patriotisme de pacotille ; d'une part, cela faisait le lien avec le nationalisme du XIXe s. où on s'adonnait volontiers à ce genre de démonstrations identitaires, d'autre part une chevauchée des rois tourna bien sous l'occupation nazie en manifestation contre les Allemands et les cérémonies furent donc interdites ensuite. En se moquant de ce qui était censé exprimer le mieux le lien social (et totalement dépolitisé en apparence) des Tchèques, Kundera montrait que le folklore était juste un autre visage de la publicité et de la propagande, avec la même vulgarité sans âme. Quel rapport avec Guy Môquet ? Cherchez...
13:42 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, tchèque, guy môquet, ump, sarkozy, jeunes populaires, politique


