jeudi, 10 décembre 2009

Tous ceux qui veulent changer les mots

Souvenons-nous.

Dans les années septante, l'un des slogans du Parti socialiste a été Ensemble, changeons la vie. Le texte du slogan est tiré de Vierge folle, un des poèmes d'Une saison en enfer. Il est un peu déformé dans un sens militant, avec l'emploi du collectif au pluriel et de l'ajout du mot ensemble qui faisait partie du langage convenu de l'union de la gauche et que l'on a retrouvé dans l'affiche pour la campagne de notre président magnifique en 2007.

Il a peut-être des secrets pour changer la vie ? Non, il ne fait qu'en chercher, me répliquais-je. Enfin sa charité est ensorcelée, et j'en suis la prisonnière.

Le problème quand on cite ce texte de Rimbaud, c'est que justement Rimbaud ne se proposait pas de changer la vie. Le texte, assez complexe, met en scène les relations entre Rimbaud et Verlaine sous la forme de la Vierge ou de la Veuve, mais avec une sorte de dédoublement où l'on ne sait pas à qui attribuer les propos même s'il semble que Rimbaud fasse parler Verlaine le faisant parler à son tour dans un discours rapporté. On ne sait pas si Rimbaud voulait vraiment changer la vie, si c'était une de ses exigences et comment il l'entendait. Il n'empêche que cela traîne dans beaucoup de manuels scolaires et d'ouvrages généraux de littérature comme une déclaration prophétique du Rimb. Il a beau jeu le Rocheux, maintenant qu'il croupit dans son cimetière moisi des bords de Meuse, il ne peut plus dire ce qu'il pensait vraiment.

Cela n'a pas empêché André Breton de déclarer en 1935 lors du congrès des écrivains antifascistes pour la défense de la culture qui finit par le suicide de Crevel : « Transformer le monde », a dit Marx ; « Changer la vie », a dit Rimbaud ; ces deux mots d’ordre pour nous n’en font qu’un ». Sauf que Rimbaud n'a jamais donné de mots d'ordre ou de slogans à répéter. C'est la vie de Crevel qui a changé, il s'est suicidé le lendemain de son exclusion par les staliniens du congrès qu'il avait organisé. Ce n'est pas le moment le plus glorieux de la vie de Breton.

Pourquoi parler de tout cela après tant d'années ? Parce que les jeunes pops (les JUMP comme ils se nomment aussi) ont ressorti une immonde bouse de l'auteur industriel québécois Luc Plamondon. Elle s'intitule "Tous ceux qui veulent changer le monde". Elle date de 1976 ! De l'époque de Guy Lusque et Danielle Gilbert ! C'est dire sa modernité. Elle n'est jamais sortie en France, heureusement. Il faut dire que l'on avait déjà Barbelivien comme auteur insupportable. Mais au Québec, c'est redevenu un tube grâce à la Star Académie de cette année (l'équivalent plus identitairement national du Québec pour la Star Academy française). D'où l'idée des jeunes pops de ressortir ce tube inédit en France et calquant un peu le slogan socialiste des années septante comme avait si bien su le faire leur maître et gourou. Cela se traduit dans Twitter par le mot lipdaube, puisque c'est une sorte de karaoké en play-back comme chez Guy Lux d'ailleurs. Mais les premiers détournements arrivent et ils insistent sur l'origine communiste du slogan.

On est dans le siècle du recyclage sous toutes ses formes.

vendredi, 13 mars 2009

André Breton, toujours réprouvé, toujours insoumis, toujours vivant

Du grand caviardage de la part des agrégés de lettres qui rédigent les communiqués linguistiques du CSA !

Enfin, si le clair de terre est construit sur le modèle de « clair de lune », il évoque « l’outre-ciel », néologisme créé par le poète Léopold Sédar Senghor, qui fut aussi l’un des pères fondateurs de la Francophonie moderne : « Cette lumière d’outre-ciel des nuits sur la terre douce au soir ».

Que je sache, il aurait fallu dire que ce terme d'astronomie est le titre du deuxième recueil d'André Breton qui a été justement l'une des sources principales d'inspiration de Senghor et qu'il a été réactivé par lui parce qu'il avait lu des textes de la Renaissance (Breton s'appuyait sur une langue fort ancienne et proprement littéraire). Et je comprends de moins en moins comment l'on peut ne plus nommer quand c'est l'occasion Breton, le grand contemporain révolté (ou plutôt si, je le comprends trop bien, tellement il reste actuel et dangereux) :

Les écrits s'en vont

Le satin des pages qu'on tourne dans les livres moule une femme si belle
Que lorsqu'on ne lit pas on contemple cette femme avec tristesse
Sans oser lui parler sans oser lui dire qu'elle est si belle
Que ce qu'on va savoir n'a pas de prix
Cette femme passe imperceptiblement dans un bruit de fleurs
Parfois elle se retourne dans les saisons imprimées
Et demande l'heure ou bien encore elle fait mine de regarder les bijoux bien en face
Comme les créatures réelles ne font pas
Et le monde se meurt une rupture se produit dans les anneaux d'air
Un accroc à l'endroit du coeur
Les journaux du matin apportent des chanteuses dont la voix a la couleur du sable sur des rivages tendres et  dangereux
Et parfois ceux du soir livrent passage à de toutes jeunes filles qui mènent des bêtes enchaînées
Mais le plus beau c'est dans l'intervalle de certaines lettres
Où des mains plus blanches que la corne des étoiles à midi
Ravagent un nid d'hirondelles blanches
Pour qu'il pleuve toujours
Si bas si bas que les ailes ne s'en peuvent plus mêler
Des mains d'où l'on remonte à des bras si légers que la vapeur des près dans ses gracieux entrelacs au dessus des étangs est leur imparfait miroir
Des bras qui ne s'articulent à rien d'autre qu'au danger exceptionnel d'un corps fait pour l'amour
Dont le ventre appelle les soupirs détachés des buissons pleins de voiles
Et qui n'a de terrestre que l'immense vérité glacée des traîneaux de regards sur l'étendue toute blanche
De ce que je ne reverrai plus
A cause d'un bandeau merveilleux
Qui est le mien dans le colin-maillard des blessures.

Cet oubli de Breton me paraît une faute morale au moment de la semaine de la francophonie. Mais pourquoi ne doit-on plus citer Breton et son rôle dans l'émancipation des consciences ? Comment Breton peut-il ne pas être aussi consensuel et diplomatique que Senghor dont le néologisme n'est même pas dans la liste des dix mots ? Nier l'existence d'un poète en en citant un autre hors de propps, voilà qui augure une belle ère de turpidudes.

mercredi, 30 avril 2008

Le manuel du petit Césaire à l'usage des petits blancs

Je découvre que ce que j'enseigne n'est pas enseigné en réalité :

Le secrétaire d'Etat à l'Outre-mer, Yves Jégo (UMP), a fait part mardi soir de sa volonté de réintroduire dans les programmes scolaires le poète martiniquais Aimé Césaire, qui vient de décéder...

Mince alors ! J'ai donné un extrait du Cahier d'un retour au pays natal il y a deux mois en texte écho dans une séquence consacrée à l'argumentation et au thème de l'autre. J'avais fait lire les vers suivants afin de susciter un débat après un texte particulièrement odieux de Gobineau :

ceux qui n’ont inventé ni la poudre ni la boussole
ceux qui n’ont jamais su dompter la vapeur ni l’électricité
ceux qui n’ont exploré ni les mers ni le ciel
mais ceux sans qui la terre ne serait pas la terre
gibbosité d’autant plus bienfaisante que la terre déserte
davantage la terre
silo où se préserve et se mûrit ce que la terre a de plus terre
ma négritude n’est pas une pierre, sa surdité ruée contre la clameur du jour
ma négritude n’est pas une taie d’eau morte sur l’œil mort de la terre
ma négritude n’est ni une tour ni une cathédrale elle plonge dans la chair rouge du sol

On va émettre une hypothèse charitable : Yves Jégo en est encore à chercher les oeuvres de Césaire dans le livre de CE1 de sa fille. Et il se demande pourquoi on y parle plus d'Harry Potter ou des Lettres de mon moulin ou de La Fontaine que de Césaire dont il ignorait l'existence le mois dernier.


Je n'avais pas recopié ces vers, ils sortaient tout droit d'un manuel qui a quelques années. Je ne savais pas à ce moment-là que Césaire allait mourir quelques semaines plus tard, pas plus que je ne pensais à sa mort prochaine lorsque j'ai donné d'autres extraits de son oeuvre au fur et à mesure de mes pérégrinations pédagogiques, parce que j'ai souvent rencontré ses textes dans un manuel ou dans un autre, je l'avais découvert en terminale dans le reliquat d'auteurs de la Francophonie où on rangeait les Belges (sauf Simenon et Michaux), les Suisses (sauf Rousseau et madame de Staël), les Canadiens, les Arabes et puis les Noirs (il me semble même qu'il figure parmi les auteurs du lycée dans les documents d'accompagnement, en tout cas il a été au programme de l'agrégation il y a un bon moment). Demander que Césaire figure dans les programmes, pourquoi pas ? Il y est déjà ! Cela ne paie pas de pain. Demander à ce que tout le monde fasse obligatoirement un poème de Césaire, je ne suis pas sûr que cela aurait été sa volonté. Et si on veut m'imposer ce que je faisais librement dans le cadre des instructions officielles, je dirai non. J'ai le droit de faire lire Césaire parce qu'il me touche et que je pense toucher mes élèves avec lui, mais si c'est pour en faire un culte officiel je ne suis plus d'accord. Laissons le cadavre en paix dans son île ! Prenons les textes quand cela peut nous attendrir et pas quand les ministres le décident, alors qu'ils ignorent tout de la réalité scolaire. Je refuserai de faire des textes de Césaire sur commande, ce sera mon hommage à lui.

lundi, 03 décembre 2007

Retour amont (3)

Trace sur le goufre

Dans la plaine chimérique de Vaucluse, je vous ai regardé souffrir. Là, bien qu'abaissé, vous étiez sur une eau verte, et encore une route. Vous traversiez la mort en son désordre.

René Char

 

Char écrit le nom du Vaucluse ou de la Vaucluse de manière indéterminée, comme on le fait souvent en français, mais la construction de sa phrase et sa référence au pays plus qu'au département ne l'oblige pas à choisir un genre et il peut laisser le doute grammatical. Le mystère demeure.

dimanche, 02 décembre 2007

Retour amont (2)

Effacement du peuplier

 

L'ouragan dégarnit les bois.

J'endors, moi, la foudre aux yeux tendres.

Laissez le grand vent où je tremble

S'unir à la lèvre où je crois.

 

René Char 

samedi, 13 octobre 2007

Articles de sport

Courageux comme un timbre-poste

il allait son chemin

en tapant dans ses mains

pour compter ses pas

son coeur rouge comme un sanglier

frappait frappait

comme un papillon rose et vert

De temps en temps

il plantait un petit drapeau de satin

Quand il eut beaucoup marché

il s'assit pour se reposer

et s'endormit

Mais depuis ce jour il y a beaucoup de nuages dans le ciel

beaucoup d'oiseaux dans les arbres  

et beaucoup de sel dans la mer

Il y a encore beaucoup d'autres choses

 

Philippe Soupault 

vendredi, 12 octobre 2007

Je mens

A André Breton

 

Ma chambre est meublée de souvenirs des Îles

Et la mer est tout près

Ou le métro

Un livre dit un mot

Ne me demande pas d'allumer

Vos voix sont des fleurs

Là-bas ou même ici

Vous êtes morts sans doute

Je n'entends plus

Mais quoi

Quelquefois nous marchons en parlant de la pluie et du beau temps

 

Nous rions

 

Philippe Soupault 

 

 

 

mercredi, 10 octobre 2007

Promenade

Deux voix se choquaient en rebondissant

on dirait la mer

et voici des arbres

les pas les paroles et les troncs râpeux

là-haut le soleil choisit des feuilles mortes

 

Deux voix se choquaient en rebondissant

Paris n'est pas loin

le train s'inclinant tourne minuscule

le calme est bruyant

la route s'en va mélancoliquement

Douze doigts poilus effraient quelques nuages

Une pomme de pin tape à ton chapeau

 

Deux voix se choquaient en rebondissant

ainsi qu'un souvenir qui grinçait des dents

la molle mousse est là et la liberté

une branche se penche

regarde là-bas

les voix sont passées

Trois rochers acceptent nos bras.

 

Philippe Soupault 

dimanche, 30 septembre 2007

Le corbeau (1)

Vers le sombre minuit, tandis que fatigué

J'étais à méditer sur maint volume rare

Pour tout autre que moi dans l'oubli relégué,

Pendant que je plongeais dans un rêve bizarre,

Il se fit tout à coup comme un tapotement

De quelqu'un qui viendrait tout doucement 

Chez moi. Je dis alors, bâillant, d'une voix morte :

" C'est quelque visiteur - oui - qui frappe à ma porte :

C'est cela seul et rien de plus !"

Ah ! très distinctement, je m'en souviens ! c'était

Par un âpre décembre - au fond du foyer pâle,

Chaque braise à son tour s'émiettait,

En brodant le plancher du reflet de son râle.

Avide du matin, le regard indécis,

J'avais lu, sans que ma tristesse eût un sursis,

Ma tristesse pour l'ange enfui dans le mystère,

Que l'on nomme là-haut Lenore, et que sur terre

On ne nommera jamais plus !

 

Traduction Maurice Rollinat 

vendredi, 21 septembre 2007

Voir apparaître et disparaître les images, de la fenêtre, en parlant

L'auteur parle de lui-même.

 

Je lis de préférence les bandes dessinées, les comptes rendus de procès, les livres d'histoire, les essais, parfois des poèmes, rarement des romans.

Je ne vais presque jamais au cinéma. Parfois j'entre dans une salle, je regarde un petit bout de film, puis je m'en vais.

Je n'écoute jamais la radio. Je ne regarde jamais la télévision. Je n'ai jamais vu un match de football de ma vie.

Je n'aime pas les réceptions. Je n'aime pas la conversation. Je ne m'ennuie que lorsque je suis obligé de rester avec des gens que je connais mal, à échanger des mots inutiles.

Je ne peux jamais rester tranquille. Il faut que je me déplace continuellement. J'aime être en voiture. C'est souvent ainsi que je vois mes amis : nous roulons ensemble dans la ville. J'aime voir apparaître et disparaître les images, de la fenêtre, en parlant.

Je sors chaque matin à huit heures de chez moi. J'aime bien errer dans Rome toute la journée quand je ne travaille pas.

Je ne suis pas collectionneur. Je donne, abandonne, perds mes livres. Je déchire tout ce qui me parait peu intéressant et aussi tout ce qui me paraît intéressant mais que je connais déjà. Je voudrais avoir chez moi le moins de choses possible.

 

Qui est l'auteur ? Quelles sont ses oeuvres qui sont suggérées par ses propos ? A quels indices l'avez-vous reconnu ? Vous reconnaissez-vous partiellement ou entièrement dans son portrait et pourquoi ? Que pensez-vous de ses provocations envers la civilisation italienne aux paragraphes 1 et 2 ? Pensez-vous que son mode de vie est égocentrique ou bien tourné vers les autres ? En quoi ses activités quotidiennes rejoignent-elles son art ? Est-ce que cet autoportrait a sa place dans une série consacrée aux peintres et dessinateurs, pourquoi ? Ces questions sont-elles bien dans la ligne du Lagarde et Michard ? Justifiez votre réponse dans un commentaire argumenté et illustré.

 

aaca59a912b7411121f334328a77c5ca.jpg

    

samedi, 16 juin 2007

Le voyage dans la lune

Liste des tableaux :

1. Le congrès scientifique du Club des Astronomes.

2. Le plan du voyage expliqué aux savants. La désignation des explorateurs et de leurs assistants. Enthousiasme général. Au revoir.

3. L'usine monstre. le construction du projectile.

4. Les fonderies, les hauts-fourneaux, fonte du canon géant.

5. Les astronomes s'embarquent dans l'obus.

6.Le chargement de l'obus.

7. Le canon monstre. Défilé des grenadiers. Salut au drapeau.

8. La course dans l'espace. La lune approche.

9. En plein dans l'oeil.

10.  Chute de l'obus dans la lune. Le clair de terre, l'aspect de la terre vue de la lune.

11. La plaine des cratères. Eruption volcanique.

12. Le rêve des bolides, la Grande Ourse, Phoebé, l'étoile double, Saturne, etc.

13.  La tempête de neige. 

14. Quarante degrés au dessous de zéro. Descente dans un cratère lunaire.

15.  A l'intérieur de la lune, la grotte aux champignons géants.

16. Rencontre des Sélénites. Combat héroïque.

17. Prisonniers.

18. Le roi de la Lune. L'armée sélénite.

19. Evasion.

20. Poursuite endiablée.

21. Les astronomes retrouvent l'obus. Départ de la lune.

22. Chute dans le vide.

23. L'obus tombe dans l'océan.

24. Dans les profondeurs maritimes.

25.  Sauvetage. Retour au port.

26. Grande fête. Marche triomphale.

27. Couronnement et décoration des héros du voyage. 

28. Grand défilé des marins et des pompiers.

29. Inauguration de la statue commémorative par le maire et les conseillers municipaux.

30. Grandes réjouissances publiques. Le Sélénite emmené prisonnier de la Lune est exhibé en public comme un phénomène.

 

Georges Méliès 

 

 

vendredi, 15 juin 2007

Excelsior

Un magicien sort de la bouche d'une jeune fille un mouchoir dont il tire un bocal qu'il remplit en agitant le bras de la femme comme une pompe. L'eau et les poissons lui sortent par la bouche. Les poissons se transforment en langouste, puis en jolie clownesse. Il la double, la transforme en deux drapeaux, et se drapant dans leur étoffe il disparaît lui-même.

Georges Méliès 

jeudi, 14 juin 2007

Cake-walk infernal

La scène représente d'abord l'enfer, qui se dissout graduellement pour faire place à une grotte dans laquelle apparaissent de nombreux petits démons parmi les flammes.

Satan, qui arrive de la terre sous un déguisement, jette son manteau de danseur dans les flammes et donne l'ordre aux habitants des régions infernales de danser le cake-walk. Des danseurs, qui appartiennent à l'Olympia de Paris, se mettent à danser le cake-walk dans les flammes, tandis qu'une danse infernale se poursuit au-dessus de leur tête.

Deux nègres apportent aux danseuses un gâteau qui éclate en morceaux et laisse apparaître un danseur grotesque qui se met aussi à danser le cake-walk, bien que ses bras et ses jambes se soient détachés de son corps et se soient mis à danser séparément.

A la fin, tous les habitants du royaume infernal se mettent à danser comme des fous, entourés par un cercle de feu. Pour mettre fin à cette danse effrénée, Satan fait disparaître tous les danseurs dans les flammes, et lui-même disparaît dans le sol. Mais les flammes infernales, elles-mêmes prises par la fièvre de la danse, se mettent à danser le cake-walk.

Un beau sujet, spécialement en couleur.

 

Georges Méliès

 

Ce résumé mérite que l'on y arrête.

La cinématographie en couleur n'existait pas, mais on pouvait peindre sur la pellicule exactement comme on peignait sur des négatifs de photographie. Méliès a employé plusieurs fois ce procédé, souvent pour isoler un personnage ou un objet avec en fait des couleurs limitées, parfois une seule couleur.

Le sujet est une parodie des mises en scène du Diable au théâtre, on peut voir une association étrange entre le Diable et la musique, peut-être par souvenir de la Damnation de Faust par Gounod. Ici, le Diable apparaît aussi comme le metteur en scène et le magicien qui règle son monde, lequel finit par lui échapper. On a une sorte d'autoportrait de Méliès en Méphistoméliès (regardez ses portraits).   

Ce sujet est aussi un concentré des figures à l'oeuvre chez lui : apparition-disparition, transformations humain-inanimé ou animal, séparation des parties du corps qui vivent de manière autonome (quand elles ne se reproduisent pas à l'infini comme dans beaucoup de ses scénarios autour des têtes, un sujet récurrent chez lui), mouvement final en forme de cercle et de sarabande. Le sujet de Méliès, ce n'est pas de trouver de nouveaux trucages, c'est de parler du cinéma en faisant du cinéma, le cinéma est son propre sujet. Il évoque ici cet art du mouvement et surtout de la reproduction industrielle, de la coupure des corps, d'une forme nouvelle qui prend sa vie indépendamment de son créateur. Son cinéma est métalinguistique et est une réflexion sur le sens des images. D'un autre côté, il y a un aspect sadien évident, même si Sade ne doit pas être une des sources, c'est l'outil découvert qui a conduit à cette forme générale et mécanique.   

Ensuite, je me dis que citer le cake-walk en 1903 et en plaçant des Noirs sur l'écran, cela anticipait drôlement au sujet de bon nombre de préjugés contre le jazz qui arrivera en France vingt ans plus tard. Le jazz, cette musique satanique et maudite, jouée par des sauvages ! Parce que les idioties de ce type seront écrites ensuite par des gens très respectables, Morand, Drieu, Céline... L'association entre les Noirs et l'Enfer est ancienne, médiévale : les représentations du monde associaient la chaleur et les flammes de l'Enfer, la couleur des Noirs et le signe d'une punition divine.

Toutefois, la piste musicale est intéressante. Je me demande si Trenet n'a pas vu ce film. Je me demande si Vian n'en a pas entendu parler (le texte de Vian me paraît aussi très proche de certaines chroniques d'Allais au sujet des défilés boulangistes, mais vu son antimilitarisme féroce il n'avait pas besoin d'avoir lu Allais). L'idée d'une musique qui devient totalement folle et qui emporte tout, c'est peut-être en fait juste le cliché dont joue aussi Brel. Peut-être n'y a-t-il là que des rencontres à partir de la même idée d'un mouvement sans fin.

mercredi, 13 juin 2007

L'homme de têtes

Un des trucs les plus merveilleux qui aient été jamais exécutés. Après le salut habituel, le prestidigitateur prend sa propre tête et la place à côté de lui sur une table. Une autre tête lui pousse immédiatement. Pour montrer qu'il n'y a aucune illiusion dans ces trucs, il passe sous la table sur laquelle est posée sa première tête. Puis il y pose une deuxième et une troisième tête qui lui sont poussées sur les épaules. Il lui pousse une quatrième tête et il se met à parler avec les trois têtes posées sur la table. Puis il prend un banjo et commence à jouer. Les trois autres têtes se mettent à chanter, à la grande fureur du musicien qui fait disparaître deux têtes en tapant dessus à coup de banjo. La troisième tête est traitée de la même manière. Il prend la quatrième, la lance en l'air et la fait retomber sur ses épaules. Le magicien salue et quitte la scène.

Une illusion surprenante et merveilleuse.

Goerges Méliès 

mardi, 12 juin 2007

Guillaume Tell

Un clown entre dans une grande salle, et ajuste ensemble les différentes pièces d'une armure sur un piédestal, pour leur donner forme humaine. Il place un chou sur le casque de l'armure et se prépare à tirer à l'arc comme l'avait fait Guillaume Tell. Sitôt qu'il a le dos tourné l'armure commence à vivre, prend le chou sur la tête et le lance au clown. Il s'approche de l'armure, abaisse ses bras et se prépare une seconde fois à tirer à l'arc.

L'armure n'accepte pas d'être prise pour cible. Elle fonce sur le clown, le jette en l'air, le traîne sur le plancher et quitte la scène. Le clown qui avait l'air d'un torchon, se relève et veut fuir. Mais son pied frappe la corde de l'arbalète. La flèche va frapper un fusil qui se décharge et explose, causant de jolis effets de fumée. Un très joli sujet, plein de vie.

Georges Méliès 

mardi, 05 juin 2007

LHOOQ

Je soutiens le Parti communiste ! Si mes gains sur Technorati durent et que mon blogue continue à gagner des milliers de dollars, je suis prêt à acheter cette œuvre, qui est en dépôt au Centre Pompidou et qui appartient au PCF, afin de venir en aide aux fins de mois de l'ancienne Section française de l'Internationale communiste. Je veux ce tableau dans mes toilettes, avec une vraie cuvette de Duchamp non recollée et puis en face une machine à moudre ! C'est tout ce dont je rêve, vive le capitalisme et le mondialisme qui me permettront de vivre dans cet univers manifestant la révolte absolue !

 

jeudi, 17 mai 2007

Le déshonneur des poètes (2)

Le merveilleux, je le répète, est partout, de tous les temps, de tous les instants. C'est, ce devrait être la vie même, à condition cependant de ne pas rendre cette vie délibérément sordide, comme s'y ingénie cette société avec son école, sa religion, ses tribunaux, ses guerres, ses occupations et libérations, ses camps de concentration et son horrible misère matérielle et intellectuelle. Toutefois, je me souviens : c'était à la prison de Rennes où ils m'avaient fait enfermer au mois de mai 1940 parce que j'avais commis le crime d'estimer qu'une semblable société était mon ennemie quand ce ne serait que pour m'avoir obligé, moi comme tant d'autres, à la défendre deux fois dans ma vie alors que je ne me reconnaissais rien de commun avec elle.

 

Benjamin Péret 

mercredi, 16 mai 2007

Le déshonneur des poètes (1)

L'oiseau vole, le poisson nage et l'homme invente car seul dans la nature il possède une imagination toujours aux aguets, toujours stimulée par une nécessité sans cesse renouvelée. Il sait que son sommeil fourmille de rêves qui lui conseillent de tuer son ennemi le lendemain ou, interprétés selon les règles, lui tracent un avenir. Mais sont-ce des rêves, des manifestations de son « esprit » ou de celui d'un ancêtre qui lui veut du bien ou poursuit une quelconque offense ?

Benjamin Péret 

mardi, 15 mai 2007

Comme un voleur dans la nuit

Le poisson des abîmes quitte son abri pour combattre et non pour s'en aller mendier à la surface des eaux.

Nous autres sans patrie ? Nous autres étrangers sur la terre étrangère nous sommes, chacun dans notre propre asile comme un sanglier apeuré, pardu au centre de la grande ville à l'heure où les chevaux vont boire, à l'heure où les assassins s'éveillent. Mais nous ne dormons pas, nous n'avons pas le droit de dormir : le sommeil serait l'apprentissage de la mort et il faut que nous mourions debout dans l'innocence du devenir.

Alors, nous construisons des villes nouvelles dans lesquelles nous pourrions vivre et nous contemplons des routes nouvelles qui ne mènent nulle part, nous construisons un monde que la rosée du matin dissout et que le vent emporte.

 

Maurice Blanchard   

lundi, 14 mai 2007

La mort et le vagabond

Jours de colère ! Jours d'innocence !

Qye d'amertume secrète,

que de lourds fardeaux sans relève !

Naissance du poème, berceau de notre existence ! et son éciosion à travers tous les obstacles.

Ô ! se débarrasser de soi-même

ne fût-ce qu'un instant !

 

Celui qui naquit dans un monde hostile

vivra et mourra dans un monde hostile.

 

Jours de colère ! Jours d'innocence !

l'état de gestation est le seul qui ne cesse de nous rattacher à la vie,

et c'est la naissance du poème et son éclosion à travers tous les obstacles.

 

Que faire ? creuser le roc jusqu'à l'écrasement inévitable ? ô la vie !

Quelle effroyable chose !

Combien instable et folle, et indigne du ciel bleu !

Infame, sauvage, la guerre est dans nos murs, dans notre sang, dans nos doigts, dans nos yeux.

 

Et encore, vous gravez vos meurtres sur les pierres volcaniques et calmées depuis l'Éternité.

 

Assez  ! Assez ! et laissez-nous dormir en paix pour toujours !

 

Dans la chambre, avec mes souvenirs

douloureux, mourir sous un brillant soleil d'hiver, mourir sur l'épaule de ma compagne dont les yeux humides et brillants se ferment lentement avec une grande douceur sur les rêves inachevés et enfouis pour toujours.

 

Adieu ! mon dernier ami !

 

que la terre vous soit légère et douce,

douce de la douceur des larmes de l'amour perdu et retrouvé.

 

Maurice Blanchard 

dimanche, 13 mai 2007

Et tout cela n'est encore qu'un prélude !

Une vérité déchirait sa proie, et vous tous, qui avez été les victimes d'une Justice corrompue et clandestine, si vos âmes plaintives et courroucées voient l'heure fatale à travers les nuages, vengez-vous !

Considérez votre ombre au soleil.

Le poète n'est rien, c'est ce qu'il cherche qui est tout.

Pour lui, la poésie et la vie sont intimement nouées, ainsi tout retour en arrière est impossible ; les chiens sont lâchés, rien ne les arrêterra jusqu'au broiement et à la pulvérisation de vos ossements gisant sur la solitude du soleil.

 

Maurice Blanchard 

samedi, 12 mai 2007

Vivre c'est inventer

Dans la nuit brisée par l'orage, assis sur la margelle d'un vieux puits, je fixai ce pétrifiant regard de gorgone qui me dévorait déjà à l'autre bout du monde.

Ce n'est pas avec les mains que l'on saisit la vérité, c'est en chassant au plus profond de l'abîme les ténèbres de l'existence.

Ainsi j'écoutais les chants harmonieux de la nuit qui montaient des vagues entrouvertes.

Regarder son aurore, c'est un bonheur indescriptible.

 

Maurice Blanchard 

dimanche, 11 février 2007

Les mercenaires de l'opinion (3)

Observez ce qui s'est passé dans les plus grands quotidiens de Paris au sujet d'une maison de disques. Cette maison ayant cru de donner sa publicité à une maison antagoniste des précédents, ceux-ci ont décidé de fermer leurs colonnes à cette maison.
Passe pour la publicité. Ceci regarde deux industries : qu'elles se débrouillent entre elles. Mais ce qui est immonde c'est que, sur ordre, les critiques de disques de ces quotidiens ont accepté de ne pas parler des productions de ladite maison. Cela est une lâcheté sans doute et déshonore ceux qui ont accepté semblable mot d'ordre. Mais ils répondront à juste titre qu'entre leur moyen de subsistance et une riche firme ils ont préféré se sauver d'abord, ce qui est leur droit strict, et ensuite que, quand bien même ils auraient voulu lutter, ils auraient été vaincus, aucune disposition légale n'obligeant le journal à insérer leurs articles ou lui défendant de le mutiler.
Le typographe peut se défendre. On le brime, on ne le paye pas, il refuse de travailler, le journal ne paraît pas.
Il n'en va pas de même pour l'écrivain. Qu'il refuse de travailler, quatre agences feront son travail assistées de plus de tireurs à la ligne bénévoles que n'en peuvent contenir les salles de rédaction.
Car le métier des typographes s'apprend, demande un apprentissage... le métier des journalistes est malheureusement tombé au niveau du dernier gendarme venu, et s'ils faisaient grève, M. Chiappe n'aurait qu'à déléguer sa brigade « d'inspecteurs à tout faire », et il la déléguerait, et le travail serait fait par ces fonctionnaires de la même façon qu'ils distribuent le courrier ou conduisent les autobus.

Robert Desnos

jeudi, 08 février 2007

Les mercenaires de l'opinion (2)

Le rédacteur de l'article que tu lis, ô lecteur ! que ce soit l'auteur du fait divers en trois lignes ou que ce soit le chroniqueur attitré, peut avoir le génie de Félix Fénéon ou être le plus coriace des minus habens comme Clément Vautel. Le second fait figure de lumière jusqu'à sa mort, tout juste. Le premier a quelques amis qui savent ce qu'il vaut. Le temps passe. L'un et l'autre sont oubliés. C'est la règle. Le journal est un ogre qui tue ceux grâce auxquels il vit. Il baffre le diamant et la boue pour ne dire pire.

Les mœurs du rédacteur sont multiples. C'est en général un employé, relativement ponctuel, passablement paresseux (c'est la partie la plus sympathique de son caractère), mais paresseux par force, par nécessité, pour tout dire par la force du capital. Il peut passer pour un peu fou, tel l'auteur de ces lignes, se rapprocher du Fandor de Fantômas, être héroïque  gratuitement pour la gloire d'écrire dix lignes sur un fait auquel il a assisté, il peut être aussi abject (surtout quand les grands quotidiens sont devenus des maisons de retraite pour commissaires de police en rupture de violon), il peut être un chic type, simplement, car, simplement encore, le rédacteur n'est qu'un homme soumis à la dure nécessité de gagner humblement sa vie et sa paresse n'est due qu'à l'effroyable labeur auquel il est soumis, labeur qui use en lui toute vigueur intellectuelle, tout ressort. Et pourquoi ? Pourquoi ? parce que, et que le confrère qui ose me démentir dise son nom, parce qu'il n'est aucun journaliste qui puisse aujourd'hui se vanter d'avoir pu TOUJOURS exprimer totalement et librement son opinion !

 On ne demande pas au comptable de signer ses additions imbéciles, au vidangeur d'inscrire son nom sur les tonneaux d'excréments, mais le journaliste doit signer, sous peine d'être entravé dans la carrière (et quelle carrière !) des papiers idiots, absurdes et parfois immondes, que la plupart du temps il n'a pas écrit tels, qui le sont devenus par le pouvoir des ciseaux d'un secrétaire de rédaction obligé lui-même d'obéir à un directeur soumis lui-même à des commanditaires ou un agent de publicité.

 

Robert Desnos

       

vendredi, 12 janvier 2007

Papillon de neige (3)

L'âge de l'âme et les années

Ne sont pas du même équipage.

L'enfance jamais ne reviendra chez nous

L'automne est à ma porte et joue à la serrure

Je m'embarque.

Le lac est grand comme la chambre

L'oiseau vole beaucoup plus bas que la torture.

 

Joë Bousquet 

mercredi, 10 janvier 2007

Papillon de neige (1)

J'ai eu peur en voyant un oiseau mort. En tremblant je me suis approché de ce cadavre de mauvais augure. Mais j'allais voir dans son œil une lueur de vie, de quoi m'apprendre qu'il était la mort du présage et non le présage.

Rire quand nous voyons le monde tel qu'il serait sans nous. Le rire est l'oiseau du réel.

 

Joë Bousquet 

jeudi, 09 novembre 2006

Fils de la foudre

Et sans qu'elle ait daigné séduire les geôliers

à son corsage s'est délité un bouquet d'oiseaux-mouches

à ses oreilles ont germé des bourgeons d'atolls

elle me parle une langue si douce que tout d'abord je ne comprends pas mais à la longue je devine qu'elle m'affirme

que le printemps est arrivé à contre-courant

que toute soif est étanchée que l'automne nous est concilié

que les étoiles dans la rue ont fleuri en plein midi et très bas suspendent leurs fruits

 

Aimé Césaire 

mercredi, 08 novembre 2006

Millibars de l'orage

N'apaisons pas le jour et sortons la tête nue

face aux pays inconnus qui coupent aux oiseaux leur sifflet

le guet apens s'ouvre le long d'un bruit de confins de planètes

ne fais pas attention aux chenilles qui tissent souple

mais seulement aux millibars qui se plantent dans le mille d'un orage

à délivrer l'espace où se hérisse le cœur des choses et la venue de l'homme

 

Rêve n'apaisons pas

parmi les clous de chevaux fous

un bruit de larmes qui tâtonne vers l'aile immense des paupières

 

Aimé Césaire 

 

mardi, 07 novembre 2006

Entre autres massacres

De toutes leurs forces le soleil et la lune s'entrechoquent

les étoiles tombent comme des témoins trop mûrs

et comme une portée de souris grises

 

ne crains rien apprête tes grosses eaux

qui si bien emportent la berge des miroirs

 

ils ont mis de la boue sur mes yeux

et vois je vois terriblement je vois

des toutes les montagnes de toutes les îles

il ne reste plus rien que les quelques mauvais chicots

de l'impénitente salive de la mer

 

Aimé Césaire 

lundi, 06 novembre 2006

Peinture rouge (3)

Ce n'est pas une invention de forme ; ce sont des inventions de couleur. C'est une invention de vie passée, enterrée, qui trouve ses formes, ses situations, son espace avec une ingénuité primitive. Maria Izquierdo trouve en elle la mémoire des anciens enchantements, des anciens drames, des anciennes conjurations tragiques, des anciennes tueries.

Une vie fabuleuse, mythique, jaillit de ses toiles, irradie de ses pinceaux. Et cette vie possède ses formes natives, grossières, ailées et pleines. Elle trouve les formes ingénues, la couleur brutale, enfantine, violente qu'il faut. Ils sont là, tous les âges de la mythologie antique, et aussi leurs tempêtes, leur mystère déchirant, leurs nuages convulsés.

Des lions domestiqués, amis de l'homme, surgissent comme des soleils sous les murailles d'une ville enchantée.

Il manque à la peinture d'aujourd'hui une infusion de sang mythique. Maria Izquierdo peut la lui donner parce que, dans ses tableaux de la vie contemporaine (une jeune fille se déshabillant devant une fenêtre ouverte), un vieux frêne brille par ses formes et ses couleurs, et que tombent les rayons d'un soleil oblique dont le foyer ne se situe nulle part.

 

Antonin Artaud

medium_izquierdo.jpg