vendredi, 26 février 2010

La Suisse apostate

Le Guide Suprême (ne négligeons surtout pas les capitales dans son cas) de la Grande Jamahiriya arabe libyenne populaire et socialiste a déclaré :

« C'est contre la Suisse mécréante et apostate qui détruit les maisons d'Allah et interdit les minarets que le jihad doit être proclamé par tous les moyens ».

Diable ! Que voilà une étrange situation... J'ignorais que la Suisse fût auparavant un Etat islamique. Parce que si elle doit être qualifié d'apostate, il aurait fallu qu'il y eût une religion d'Etat et alors musulmane et qu'elle y renonçât. Or la seule guerre vaguement religieuse que je trouve au sujet de la Suisse opposait les catholiques et les protestants ou les conservateurs et les libéraux. Comment peut-on alors parler d'apostasie en ce cas ? Certes, le référendum contre les minarets était des plus imbéciles, mais la Suisse n'a jamais été un pays qui avait fait de l'islam sa religion d'Etat et d'ailleurs il n'y a pas de religion d'Etat au sens où on l'entend ou alors il y a 26 formes de religions d'Etat selon chaque canton, parce que dans un canton comme Genève on applique des règles exactement similaires à celles de la France en matière de séparation et à Zürich des règles plus proches des pays germaniques. Ce qui avait été parfaitement crétin dans l'initiative de l'interdiction des minarets (et non des mosquées comme tente de le faire croire le Guide Suprême de la Grande Jamahiriya, etc.), c'est que ce sont les cantons les plus laïques et les plus pourvus de mosquées qui ont voté contre, et ceux avec une religion d'Etat (souvent protestante) qui ont voté pour. Mais dans aucun des cantons suisses la religion musulmane n'est reconnue comme religion d'Etat et il ne peut y avoir alors d'apostasie. Si je dis que le Guide Suprême débloque à fond depuis quelques décennies, je me livre à un crime digne du blasphème et si je dis qu'il est incapable de s'exprimer avec des mots ayant un sens un peu cohérent, je dois être une sorte de créature satanique. Et mis à part cela, on a reçu en France ce bouffon avec des honneurs et des égards totalement indus, sous prétexte qu'on allait lui vendre une ou deux centrales nucléaires qu'il n'a toujours pas achetées puisque son pays regorge encore de pétrole.

dimanche, 07 février 2010

Ma rencontre de blogueur avec Yann Moix

J'ai décidé d'interroger un grand écrivain, cinéaste, critique et publicitaire français, Yann Moix.

LPCI : Bonjour monsieur Moix, merci de me recevoir et de répondre à mes questions au sujet d'Internet.
YM : Ne me parlez plus d'Internet ! C'est un domaine de censure ignoble ! J'ai été victime d'un délit de sale gueule et l'on peut créer des groupes FaceBook où l'on dit que l'on me vomit à la figure.
LPCI : Vous avez été censuré ?
YM : Oui, FaceBook a supprimé mon profil à ma demande et heureusement j'ai trouvé refuge chez mon grand ami Bernard-Henri Lévy du Point la Règle du jeu réunis qui lui est pour la plus grande liberté d'expression autopromotionnelle. J'ai donc pu y écrire tout le mal que je pense de la Suisse.
LPCI : Pourquoi donc la Suisse ? A cause de l'initiative populaire contre les minarets, des déboires du fils Khadafi, du secret bancaire, de l'affaire Polanski, de la vignette pour circuler sur les autoroutes ?
YM : Vous n'y êtes pas du tout ! Je suis un polémiste qui défend des causes plus nobles et surtout plus rentables commercialement. La Suisse n’est rien. La Suisse n’existe qu’en détruisant. En neutralisant. Ce n’est pas un pays neutre, non: c’est un pays qui neutralise. Elle vient d'en faire la preuve éclatante.
LPCI : Mais comment ? 
YM : Vous n'êtes donc pas encore au courant avec tout le bruit que je fais pour ameuter autour du livre que je sors ? La Meule, publié chez Grasset de mon cher ami Bernard-Henri Lévy à qui je dois tant de renvois d'ascenseur, 20 euros chez Amazon, tout port payé. J'y attaque la Suisse parce que j'ai appris que le camembert n'était plus le fromage préféré des Français et je suis décidé à défendre l'identité nationale. Je hais la Suisse. Sa gentillesse méchante, sa dégueulasserie bonbon, son calme rempli de dagues et de couteaux. Elle nous assassine en vendant de l'emmental par gondoles entières dans nos supermarchés.
LPCI : Mais encore ?
YM : Le fromage préféré des Français est devenu l'emmental. Vous vous rendez compte ? Un fromage sans goût et tout mou, emballé sous vide dans du plastique auquel il ressemble. C'est la mollesse dégueulasse. Voilà ce que sont les Suisses et l'emmental: des mous salauds. Un fromage qui n'a même pas de nom correct, puisque les Français le nomment gruyère en croyant que le gruyère possède des trous.
LPCI : Mais quel est le problème si c'est le goût de nos concitoyens ?
YM : Vous n'y êtes pas. S'il y a un pays inutile, c'est bien celui-là. C'est une dictature soft, nulle, qui ne génère rien, ne propose rien, ne fait qu'entériner les décisions des autres. La Suisse, c'est le néant. Elle s'impose par les trous que l'on voit dans l'emmental. Si nous n'y prenons pas garde, nous serons tous aspirés par ces vides au milieu du fromage. Moi, même, je ressens ce vide : mon cerveau ressemble déjà à de l'emmental.
LPCI : Et que voulez-vous faire ?
YM : D'abord vendre mon livre et aller sur tous les plateaux de télévision. J'y défendrai mon idée de la liberté du commerce. Il nous faut déclarer la guerre à la Suisse afin de lutter en faveur de mon idée de la démocratie. Je suis en train de monter une pétition avec mes amis Romain Goupil, Bernard-Henri Lévy et André Glucksmann afin que l'Union européenne et l'Otan interviennent afin de bombarder de manière chirurgicale les usines d'emmental, que ce pays soit placé sous tutelle de l'ONU ensuite puisqu'il bafoue notre identité nationale. Je suis avant tout un camembertiste !
LPCI : Mais déclarer la guerre à un pays neutre depuis des siècles et fondateur de la Croix rouge, cela ne se fait pas, voyons. 
YM : Pas du tout ! Au contraire, c'est plus facile de s'attaquer à un pays pacifique qu'à un doté de l'arme nucléaire. Quand il y a la guerre, Suisse, tu te carapates. Tu regardes tes chaussures. Tu vas tranquillement te promener en montagne. Tu respires le bon air parmi les gentils (petits) oiseaux. Exterminons les Suisses jusqu'au dernier avant qu'ils nous imposent les roestis, le Nesquick et le Muesli ! Cela sera une excellente campagne de publicité pour mon livre (en vente dans toutes les bonnes librairies.
LPCI : La tradition des blogues veut que vous nous offriez une choucroute.
YM : Une choucroute, ce ne serait pas suisse par hasard ? Vous avez une tête de Suisse avec vos questions étranges.
LPCI : Euh... pas du tout.
YM : Je viendrai cracher sur votre blogue ignoble si cela me permet de vendre quelques livres de plus.


vendredi, 11 décembre 2009

Toute personne qui prétend quoi que ce soit dit n’importe quoi

Bien mieux que l'élection de Miss France, la Star Academy, les César, les Victoire, les Molière, les Gérard, les NRJ Awards, mais du même niveau que les IgNobel : le Grand Prix du maire de Champignac.

C'est aujourd'hui à 18 h 30 que s'achève le vote pour la distinction du Grand Prix du maire de Champignac attribué par l'Académie champignacienne depuis 1988. Ce prix récompense des personnalités helvètes, hommes ou femmes poliitiques, journalistes, animateurs, sportifs, chefs d'entreprise, bref toute personne ayant une certaine notoriété ou un certain pouvoir. Pour être candidat, il faut avoir émis par écrit ou par oral une phrase qui brille par sa syntaxe absurde ou par son illogisme, bref avoir parlé en charabia comme ledit maire. Cette année, il y a 45 candidats que vous invite à découvrir ici. On attend les résultats avec impatience et je les ferai figurer sans doute dans une réédition de ce billet.

J'ai mis en titre l'une de mes phrases mes préférées. Elles ne sont pas toutes forcément drôles, mais c'est un peu meilleur que le Prix de l'humour politique ou le Prix Citron en France. Je précise qu'il n'existe aucun lien direct entre le comte de Champignac ici présent et ce prix, je ne suis même pas abonné à la revue la Distinction, je ne peux donc voter. En outre, c'est une histoire interne à la Suisse, les noms ne diront rien aux autres lecteurs. C'est cependant devenu une tradition pour moi de rappeler chaque année l'existence de ce prix, tout comme je le fais pour les IgNobel. Cela donne un billet assuré, sans polémique et léger. Et cette année, cela permet de rééquilibrer les choses après l'histoire des minarets : en Suisse aussi, on sait se moquer de soi, ce n'est pas seulement la patrie du xénophobe Blocher.

Addendum du 12 décembre : les résultats ne seront proclamés que dans une semaine, le 19 décembre peu avant midi. Cela me donne donc l'occasion d'un billet supplémentaire facile à écrire avant de partir en vacances.

mercredi, 09 décembre 2009

Mauvaise copie de sciences-po

Voici deux lignes du discours de notre admirable président au sujet de l'identité nationale. Pas n'importe lesquelles. Les premières.

Par référendum, le peuple suisse vient de se prononcer contre la construction de nouveaux minarets sur son territoire. Cette décision peut légitimement susciter bien des interrogations.

Il est déjà un peu inhabituel de commencer un discours politique intérieure par des considérations sur la politique intérieure d'un autre pays, d'ailleurs non membre de l'Union européenne et ayant gelé (2003) sa demande d'adhésion (1992) à l'Union européenne. Dans le cas où la Confédération aurait été candidate à l'Union, il aurait fallu poser la question aux citoyens suisses et le résultat aurait été sans appel : seuls les cantons romans et Bâle-Ville - qui ont voté contre l'interdiction des minarets - auraient accepté d'être intégrés dans l'Europe. La partie la plus européenne de la Suisse est justement celle qui ne craint pas les minarets et est aussi celle qui abrite le plus de musulmans, d'ailleurs originaires d'Europe centrale. Le débat suisse était faux.  

Il est encore plus inhabituel de voir poser les termes du prétendu débat sur l'identité nationale en ayant recours à la citation d'un vote qui s'est déroulé après que le prétendu débat français a été lancé. Comme si le vote suisse devait légitimer rétrospectivement des interrogations qui n'ont pas lieu d'être. Dans le style lourdingue qu'on lui connaît, Henri Guaino a voulu trouver une accroche afin de développer ensuite amplement son pensum qui sent fortement l'introduction pataude d'un étudiant de première année de Sciences-Po. Commencer par raccrocher le sujet à une question d'actualité afin d'élargir ensuite, même si cela n'a pas vraiment de rapport. L'important, c'est de dire que l'on a posé une question et montré qu'on lit les journaux.

Seulement, le nègre présidentiel se trahit par son inculture des autres civilisations, notamment européennes : il ne s'agissait pas d'un référendum à la mode gaulliste, mais d'une votation et plus précisément d'une initiative populaire fédérale. Le référendum est demandé en Suisse par l'Assemblée fédérale, l'initiative populaire est demandée par un nombre de citoyens et de cantons. Les deux termes sont différents en Suisse, mais pour la plume présidentielle, c'est comme en France et rien n'a changé depuis des siècles. On n'a pas encore vu la queue d'un référendum d'initiative partagée en France depuis la réforme de la constitution, malgré la votation au sujet de La Poste. Mais quand les fausses questions sont posées en Suisse, elles sont plus légitimes que les questions posées en France au sujet de l'avenir des services publics.

Je signale au passage qu'il a existé une initiative populaire fédérale de même type qui a interdit l'abattage de bétail de boucherie sans l'avoir assommé au préalable. Elle a été votée en 1893. Voyons voir. Qui cela pouvait-il bien viser au nom de la lutte contre la souffrance animale ? Il n'y avait pas encore beaucoup de musulmans en Suisse pour exiger de la viande hallal avec égorgement de l'animal conscient, la tête vers l'Est ? Mais, mais... ce devait être donc des juifs ? La loi de 1893 interdisait de fait la viande cachère et maintenant elle interdit aussi la production de viande hallal. Elle s'applique toujours et les viandes rituelles proviennent toujours en Suisse de l'étranger, la France ou l'Allemagne. Sans le dire explicitement, on demandait l'application d'une politique antisémite ou visant à éliminer les juifs les moins intégrés à la communauté suisse qui se définissait par son christianisme avant tout. Ce qui était exigé, c'était l'abandon même de formes religieuses privées, voire de la confession, et mieux de la conversion. Disons-le, il s'agissait d'une forme de persécution douce avec des prétextes humanitaires. Tout en Suisse est fort poli. Mais on sait si bien y respecter son identité nationale (ses vaches, ses montagnes, son chocolat, ses montres de luxe et son secret bancaire). Un exemple d'intégrité !   

J'en reviens à la fameuse tribune guainoïesque. Ce qui me frappe, c'est que l'on n'y parle que de religion, de croyance, de foi. Tout est défini par ce que l'on croit. Le droit à la non-croyance, au doute, au simple scepticisme, à l'indifférence ou à la diversité des attitudes en une personne n'est pas reconnu. Chacun est enfermé dans une bulle et surtout les opinions de libres-penseurs - agnosticisme, athéisme - sont totalement évacuées. Cela n'existe plus dans le délire tribaliste d'un Guaino qui répète à satiété "le peuple". Il faudrait sans cesse se situer en permanence comme la caricature de soi afin de refuser la caricature inexistante de l'autre. La question des minarets ou de la pseudo burqa est du même ordre : exagérer quelques comportements marginaux et leur importance afin de dresser les Français les uns contre les autres par leurs réactions.

Cela finira mal.

dimanche, 18 octobre 2009

Jonas

Je m'appelle Jonas Carex. J'ai cinquante ans. Je suis divorcé d'une femme intelligente, fille  de médecin, qui s'est remariée avec un médecin. Tout est bien. J'ai deux fils, un ingénieur et un chercheur en biologie. Ils sont heureux et beaux. Tout est encore mieux. Je ne les vois plus.
J'ai gagné assez bien ma vie dans le commerce des tableaux. N'en parlons plus. J'ai aimé, palpé. J'ai recherché tant de tableaux dans ma vie, et de gravures, de dessins, d'estampes et de sculptures - sans compter les pièces d'art nègre et polynésien, et les innombrables peintures sur bois que l'on m'a proposées pendant vingt-cinq ans - que j'en suis dégoûté à jamais. A l'heure qu'il est je puis passer devant la boutique d'un ancien confrère dans n'importe quelle ville de Suisse ou d'Europe, sans même tourner le regard vers les pièces qu'elle nous offre. Je ne vais plus aux vernissages ni aux expositions. Je jette sans les ouvrir les invitations et les catalogues des galeries, et au cours des années, j'ai débarrassé ma bibliothèque des livres d'art qu'elle contenait. Voilà qui est dit.

Jacques Chessex

samedi, 17 octobre 2009

Judas le transparent

Le temps pascal

Je ne sais pas comment le diable est entré en moi. Les rives du Rio verdoient. Aujourd'hui est née l'herbe fine. La preuve : un troupeau de moutons a dérivé dans la combe heureuse tandis que le ricanement habituel me secouait.
Les rives du Rio verdoient. L'air est doux, il y a des violettes sur les talus et des pervenches comme des regards d'ange autour de la faille des couleuvres. Un chat orange traverse le chemin. C'est bon signe : de gauche à droite. Le pays joue un grand rôle dans nos journées : l'air à neige, la rivière qui vire au torrent après les pluies, les faire-part mortuaires, les bûcheronnages de premier printemps, la laiterie, les permis de conduire retirés, les accouchements, la boucherie. Le passage de l'ombre et de la lumière sur les prairies. La chouette qui appelle derrière le cimetière. La pleine lune. La lune noire. Et les mois à deux lunes. Les suicides que l'on essaie de cacher. Les voitures pliées et les incendies. Les divorces. Les cancers. L'heure qui sonne. Qui peut se vanter de vivre ces saintetés comme un élu ? Le rire gagne.
Mauvais, le rire. Il monte en moi le matin. Il noircit l'air, il empoisonne le printemps comme l'odeur des charognes des suppliciés au bord des routes. Pourtant tout va pour le mieux.

Jacques Chessex

vendredi, 16 octobre 2009

La Trinité

Le promeneur qui remonte la côte de Montreux s'arrête inévitablement devant la clinique Valmont, aux trois quarts de la pente, saisi par la beauté de l'édifice et le mystère qui émane de sa masse élégante et silencieuse dans les arbres. C'est une bâtisse fin de siècle, du style des palaces composites qui font la gloire de la baie. Une longue bâtisse de trois étages à toit plat, au centre duquel surgit une sorte de kiosque, ou d'extravagant chalet. L'ensemble repose sur un rez-de-chaussée vitré, que termine une rotonde à colonnes garnie de vigne vierge et de lys.
A quoi tient le pouvoir que cette maison exerce immédiatement sur le passant ? A son emplacement dans la pente boisée d'arbres lumineux ? A sa légende ? Des hommes politiques, des musiciens, des écrivains y ont vécu. Rilke y a séjourné à plusieurs reprises. Mais cet empire inspiré, cette impression de lumière presque neigeuse, même en été, et à la fois d'étrangeté ?
Car nous sommes en juillet, le promeneur reprend sa marche en direction du village touristique, et Valmont garde son mystère.

Jacques Chessex


Jacques Chessex (prononcer Chèssè) est décédé samedi dernier, à 75 ans, d'une crise cardiaque lors d'une cérémonie de remise de prix. Il était le plus important écrivain suisse romand depuis Ramuz et Roud qu'il a fortement défendus par les rééditions, la publication d'inédits ou l'écriture de souvenirs. Poète, nouvelliste, romancier, il a aussi mis en avant l'oeuvre des autres, par exemple celle de Roger Vailland qui lui a inspiré un roman, L'Eternel sentit une odeur agréable. Dans Les livres ont un visage, Jérôme Garcin, qui avait fait sa première interview littéraire avec Chessex, racontait que celui-ci écrivait en voyant le cimetière de sa fenêtre face à son bureau. Je l'ai découvert à vingt ans, par hasard, parce que j'achetais systématiquement les 10-18 d'occasion et que la Confession du pasteur Burg en faisait partie. Il m'a conduit à découvrir d'autres écrivains suisses bien moins connus. Je donnerai de lui quatre débuts de romans.                  

vendredi, 28 novembre 2008

Vers de nouvelles sources de langue de bois

J'ose espérer que ces propos d'un responsable du PS genevois sur le fonctionnement des partis socialistes européens relèvent d'un humour proprement helvétique au ixième degré :

Le parti socialiste suisse s'inscrit dans une mouvance nordique à cause de ses liens profonds avec le mouvement syndical, comme c'est la tradition en Allemagne ou dans les pays scandinaves. Ce qui implique une autre manière de fonctionner et d'autres sources de langue de bois.

Ou sinon, il est bon pour une nomination au grand prix du maire de Champignac 2009 (attribué seulement à des personnalités de l'autre côté du Jura français...) Et puis après avoir relu cette bouillie verbale, verbiageante et verbeuse, je trouve soudain le discours du PS français d'un niveau un peu honorable...

dimanche, 16 mars 2008

Les résultats du second tour avant l'heure légale !

La municipalité de Morges (VD) reste majoritairement à gauche. L'écologiste Sylvie Morel a remporté le deuxième tour de l'élection complémentaire à l'exécutif de la ville. Elle a obtenu 2147 voix, contre 2032 au radical Alain Troger. Le candidat de la droite avait remporté de justesse le premier tour de l'élection complémentaire le 24 février dernier. La participation s'est élevée à 41,28%. Elle avait atteint 49,62% lors du premier tour.

Euh... vous allez me dire que Morges n'est pas en France ? Oui, mais il se passait des élections municipales aussi en Suisse ce dimanche et j'ai bien le droit d'annoncer les résultats suisses avant vingt heures puisque la loi helvète ne me l'interdit pas et que c'est déjà dans tous les médias suisses. Vous vous en fichez de ce résultat ? Mais alors... pourquoi celui de votre commune française serait-il plus important ?

lundi, 10 mars 2008

Le français vu de Suisse

Lucie a encore beaucoup de progrès à faire en français hexagonal  :

«Chaque semaine j'en découvre de nouveaux: le 'croque' pour dire la 'morce' ; garer la voiture au lieu de la parquer; 'guigner' n'existe pas en France», raconte Lucie Marcoz, une Valaisanne venue étudier à Paris, il y a deux ans.

Le croque n'existe que dans un langage commercial, par métonymie pour désigner certains produits de la restauration rapide, et il n'est pas synonyme de la morce ou collation, goûter. On peut parquer sa voiture et même la stationner à la québécoise, et puis guigner est un verbe bien français, bien connu, bien attesté dans les ouvrages de références, mais sans doute avec un autre sens comme désirer ardemment, regarder avec intérêt et pas simplement guetter, regarder. C'est qu'il existe beaucoup de français en France et qu'ils ne sont pas tous de Paris, il y a même des régions françaises où l'on parle de nonante, de cornets de supermarchés, de foehn, de déjeuner pour le premier repas de la journée, de panosse, mais bon... C'est toujours si bon de taper sur l'autre et de faire croire qu'il parlerait partout le même langage, en tout temps et devant toutes les personnes. Il existe aussi des régions avec des accents, si si ! Exactement comme en Suisse, en Belgique et au Québec... Bizarre, non ?  

lundi, 04 février 2008

La Gruyère est québécoise

Voiià de quoi alimenter l'indignation de Ponte Facto : le Grubec est un fromage québécois qui est qualifié de suisse au Canada !

Sans parler des constructions faites à partir de mots-valises comme Fredondaine (créé à partir des mots «fredonner» et «bedondaine»), Grubec («gruyère» et «Québec») et Buchevrette («bûche», d’après la forme cylindrique du fromage et «chevrette»).

On ne connaît pas dans la Belle Province le système français et européen des AOC, de même que dans l'ensemble des pays de culture anglo-saxonne, mais là on atteint la plus grande confusion. Notons quand même que le gruyère québécois est plutôt un gruyère (du moins avec son apparence de gruyère sans trou) et non un emmental comme cela arrive souvent en France dans le langage oral ou de la presse. Il existe des gruyères français en Alsace, Franche-Comté et Lorraine, mais ils sont de confection différente du gruyère suisse, ils ne se nomment pas simplement gruyère et ils ne se définissent pas comme fromages suisses. Il manque une culture et une histoire fromagères au Québec parce qu'il n'y a jamais eu de rivalités de recettes de terroirs ou de vallées minuscules. On y est aux débuts de l'invention des nouveaux noms qui sont en fait souvent des noms de marques et non d'appellations.

mercredi, 19 décembre 2007

Les Fromages de Suisse, passionnément lourds

Je tombe sur une publicité en double-page pour les fromages de Suisse. Et je me dis que le texte a l'air d'être traduit par un Italien de l'allemand, ou d'un suisse allemand... Cela fourmille de capitales dans tous les sens : "Selon des traditions immuables [sic], Les Fromages de Suisse sont fabriqués artisanalement..." "Le Gruyère AOC suisse est originaire d'une région appelée La Gruyère". Il y a aussi des phrases un peu étranges comme "Chaque Fromage de Suisse d'AOC est attaché à sa région et son terroir [sic]"

Cela s'étend aux noms de fromages : le Gruyère, l'Emmentaler, la Tête de Moine. Et de manière bien plus absurde, cela continue pour les adjectifs : la Tomme Vaudoise, le Vacherin Fribourgeois AOC. C'est une sale manie des producteurs : mettre des capitales aux noms d'appellation de vins, de pains ou de fromages, alors que ce ne sont pas des noms de marque. Parfois c'est écrit à contresens : le L'étivaz AOC. Avec redoublement de l'article donc, le nom est étivaz sans majuscule.

Mais ce qui est plus surprenant, c'est le fait de faire suivre ou nom chaque fromage du nom de sa protection. Ainsi, le Gruyère AOC suisse, mais l'Appenzeller® avec une protection américaine pour des noms de marque. C'est un peu surprenant de voir cette insistance, cela ne se fait pas vraiment quand on cite des noms de fromages français. D'ailleurs, il n'y a que deux fromages à avoir en plus de la mention AOC celle de suisse : le gruyère et l'emmental(er). Pour une bonne raison : il faut faire comprendre que les gruyères et les emmentals fabriqués en France ne sont pas des AOC... Sur le site de l'association interprofessionnelle, ce n'est guère meilleur : des capitales qui bondissent un peu partout en dépit des règles orthotypographiques françaises.

Finalement, c'est un peu lourd. Tout comme la gastronomie suisse d'ailleurs.     

samedi, 15 décembre 2007

L'avenir nous dira ce qu'on va faire dans le futur

Le Champignac d'or va à cette phrase : 

L'avenir nous dira ce qu'on va faire dans le futur.

Il a dû lire ou écouter Philippe Meyer, le futur ne manque pas d'avenir. 

Le Champignac d'argent à celle-ci : 

Je ne pense pas que c'est un modèle de société que d'avoir les femmes qui sont couvertes d'étoffes et de tissus.

Un journaliste pornographe a été distingué pour ce propos :

Le député de Gland, tendu, reconnaissait dimanche après-midi qu'il y avait 98% de chances qu'il se retire.

Le prix du maire de Champignac est attribué en terre helvète à des personnalités politiques et médiatiques de la Confédération et il n'entretient aucun lien avec votre comte de Champignac, mis à part une homonymie et un intérêt similaire envers les monstruosités. On peut lire les phrases retenues pour établir le palmarès final. Auparavant, le prix se décernait en été, mais il a été décalé cette fois en fin d'année civile.  

mardi, 25 septembre 2007

Bric-à-brac de brèves

L'anglais est la deuxième langue de Bruxelles et pourrait devenir la première langue de Belgique. Notons que les Flamands maîtrisent plus le français que les francophones le néerlandais.

Les Suisses se divisent : leurs députés veulent que la première langue vivante enseignée soit une des langues nationales, les sénateurs refusent et préfèrent laisser le libre choix aux cantons, ce qui revient à favoriser l'anglais au détriment du français dans les cantons alémaniques.

Les députés français sont aussi divisés à propos de la ratification du protocole de Londres et cela ne recoupe pas les clivages poltiques entre partis, l'opposition est forte au PS alors que la signature a été faite sous Jospin et on doit rappeler à l'ordre à l'UMP.   

Le zh de Breizh déchaîne les passions. Le motif : un billet légèrement imbécile et outrancier de Jean-Luc Mélenchon (cité en lien dans la note à laquelle je renvoie), qui fait un raccourci trop rapide et simpliste entre la langue bretonne et le nazisme (même si les auteurs de la graphie KLT-V de 1941 pour beaucoup ont soit fini en exil, soit été exécutés pour faits de collaboration). Il n'empêche qu'il existe aussi des connivences nombreuses entre certains identitaires bretons et des idéologies sulfureuses. Mais le breton comme langue n'y est pour rien.

Demain, c'est la journée européenne des langues.    

jeudi, 13 septembre 2007

Parler allemand comme un Suisse

Un test en ligne sur les particularismes alémaniques helvètes par le Spiegel qui est cité dans un article du Temps.

jeudi, 21 juin 2007

Un peu de tout

Dans le genre d'absurdités au sujet des langues, je me demande comment le directeur de la recherche de Google peut affirmer qu'il y a 100 billions de mots ou 95 billions de phrases sur la Toile... La définition d'un mot n'est pas la même dans chaque langue et la présence d'un point quelconque dans un alphabet latin ne signifie nullement qu'une phrase serait finie. Affirmation péremptoire et indémontrable.

En Suisse alémanique, chaque canton y va de sa graphie locale pour les noms de lieux, ce qui embête bien les romands car une même rivière peut se nommer différemment en changeant de canton. La Thurgovie a changé plus de la moitié de ses noms en trente ans ! Il vaut mieux ne pas avoir de vieilles cartes...

L'impossibilité de prononcer certains phonèmes propres à une langue ou de reproduire un accent serait d'origine génétique. La bêtise qui consiste à vouloir tout expliquer par la génétique doit être aussi d'origine génétique...

Il convient de se méfier du FBI.

mardi, 23 janvier 2007

Cendrillon (4)

Cendrillon

Pourquoi es-tu là ?

 

Le prince

Conte, à la fin, te le dira,

Sur sa chère bouche, silence

se sera-t-il posé ; son, voix,

couleur, bruit, lac, forêt, cascade,

se seront-ils évanouis.

Sera-ce advenu le comment,

d'abord, aux yeux te sautera.

Pourquoi je suis là, je ne sais.

Pitié, tendresse, génies,

ils sont secrets, l'esprit n'en perce

le sens. Sois seulement quiète.

Acquiesce au sort rigoureux

qui t'est départi. Tout cela,

pour toi, encor s'éclaircira.

 

Cendrillon tombe dans un état de songe.

 

Robert Walser 

 

 

samedi, 13 janvier 2007

Brols en broc

Le Québec a été agité par l'affaire d'On The Run, l'enseigne qu'Esso voulait généraliser pour Marché Express, les dépanneurs québécois qui ne sont pas tout à fait l'Arabe du coin. La loi 101 n'interdit pas les enseignes en langue étrangère au français, mais un accord a été trouvé devant la levée de boucliers. Pourtant, dans Marché Express, il y a un mot anglais me semble-t-il.

Des fautes de français partout ? C'est une chronique de Patrick Lagacé qui recense les erreurs dans les inscriptions commerciales. Un petit florilège ? Je ne sais pas, mais je ne suis pas trop dépaysé, c'est presque comme chez moi en France...

Elio Di Rupo jette de l'huile sur le feu en parlant d'un Premier ministre belge francophone. Ben oui... il n'y a plus de règle d'alternance entre les communautés en Belgique et le Premier ministre est depuis longtemps néerlandophone (en fait bilingue, mais d'abord néerlandophone), alors que c'est le cas au Canada, et bon... cette offensive francophone après une fiction très controversée risque de mal tourner. La question du fédéralisme belge est de nouveau sur le tapis, mais on voit mal comment cela peut tourner.

Est-ce que l'on savait qu'Hergé a poussé à la création d'une chambre d'hôtel ? C'est ce que j'apprends : l'hôtel Cornavin, où Tournesol est descendu avec son parapluie dans l'Affaire Tournesol, n'avait pas de chambre 122. La chose a été réparée ensuite et la réalité a imité la fiction.

Le NYT recommande à ses journalistes d'éviter le mot surge préconisé par Bush pour les nouvelles opérations en Irak et de préférer un bon vieux mot anglais (sic) : augmentation.  

samedi, 23 décembre 2006

Grand prix du maire de Champignac

Le grand prix du maire de Champignac (avec lequel je n'ai rien à voir) a récompensé pour l'année 2006 la phrase : « Tout le débat se base sur un non-dit largement sous-entendu. » C'est beau comme du Raffarin.

mercredi, 06 décembre 2006

Vrac en réduction

On croit que c'est fini en Suisse et cela recommence ailleurs : maintenant les écoles bernoises vont bannir le suisse allemand de toutes les disciplines au profit du Hochdeutsch (le bon allemand). Or ce suisse allemand est mis en avant par les cantons de l'Est qui veulent bannir le français afin de pouvoir étudier l'anglais. Mais dans les Grisons on prépare un référendum sur la place des langues à la demande de la majorité allemande qui estime qu'elle est défavorisée par la loi cantonale accordant un peu plus d'importance aux langues minoritaires comme le romanche.

En Flandre, la loi ségrégationniste sur le logement a été votée, sans les verts flamands. Les recours contre la discrimination linguistique vont être introduits.

 

dimanche, 26 novembre 2006

Du français en Suisse

C'est une victoire tout en demi-teinte pour le français en Suisse. J'attendais ce résultat qui n'apparaîtra pas dans les médias français. Il était important que l'enseignement du français ne soit pas repoussé au secondaire dans ce canton car la deuxième langue vivante est souvent abandonnée au début des formations professionnelles, car Zurich est un canton essentiel avec Berne dans la confédération : il donne le ton aux autres cantons alémaniques de l'Est, bien plus schwytzertütschants et repliés sur leurs petites vallées où même les Allemands et les Autrichiens sont perçus comme de sales étrangers parlant une autre langue totalement incompréhensible. Mais quand on voit le taux de participation (47 %) et que l'on sait que cet enseignement commence le plus souvent à 10 ans et pas à 6 ans contrairement à celui de l'anglais, on peut se dire que ce n'est rien de plus qu'un sursis pour le français en Suisse et que la division de ce pays va continuer encore. Les amis de Blocher n'ont pas encore gagné, mais ils posent leurs jalons petit à petit...

mardi, 14 novembre 2006

En lisant le journal

Qui a le plus de chance ?

les enfants qui jouent à cache-cache et s'étouffent dans une malle

ceux qui s'enferment dans un box et respirent legaz d'échappement

ceux qui meurent dans le réfrigérateur  

ceux qui dénichent un fusil à la maison et s'entretuent

ceux qui avalent des médicaments de l'essence de la lessive des clous des aiguilles

ceux qui s'étranglent avec des sarbacanes des bâtonnets de bois des sifflets

ceux qui dégringolent de la balançoire de l'escalier de l'armoire du balcon

ceux qui tombent dans l'eau bouillante ou les canaux d'irrigation

ceux qui par mégarde renversent sur eux la soupière

ceux qui s'approchent trop près des flammes de la cheminée ou du poêle

ceux qui s'éteignent asphyxiés par l'oxyde de carbone des cuisinières à gaz

ceux que foudroie une décharge de courant électrique

ou au pied de l'immeuble ce fils d'émigrant des Pouilles

qui s'essouffle derrière une balle de tennis

avec ce mal qui lui ronge les os

quelques tirs puis il s'assied près du Lavomatic pour se reposer

et de mois en mois son état s'aggrave son corps se détériore

tandis que sur son visage l'acné fleurit sous des boucles inutiles ?

 

Alberto Nessi

lundi, 13 novembre 2006

La fille des manèges

Les soirs de juin, si l'argent de la recette était compté,

la mortadelle tranchée en compagnie du patron

et de la patronne aux lèvres peintes en rouge,

si l'enfant avait disparu dans sa voiturette

et si l'ombre des marronniers engloutissait

les lumignons des autos tamponneuses et du stand de tir,

si le parfum des tilleuls l'écho du Tantum ergo

prolongeaient la fête villageoise,

je gravissais lentement une petite échelle en bois :

sous les yeux de Gary Cooper et d'Anthony Quinn

dans le reflet de la brillantine

je me hissais 

sur sa grande échine prolétaire.

 

Alberto Nessi 

 

 

dimanche, 12 novembre 2006

Le retour

Elle revint le jour même de ma prophétie.

Il était facile de se fier au poète, moins facile

de la voir errer de guingois à travers la maison. Vieille et sans appétence

pour les papillons de nuit, elle ne se ressemblait plus,

passée tout d'un coup de l'enfance à la décrépitude

si elle tentait un saut ses pattes arrière

se désarticulaient ; avait-elle reçu une rossée ?

Elle voulait se cacher, rasait les murs

comme les estropiés, ceux que saisit l'épouvante.

 

Alberto Nessi 

 

samedi, 11 novembre 2006

La disparition

De sa vie il est resté peu de chose : le panneau de pavatex

où elle se faisait les griffes, le fantôme qui revient chaque soir

quand nous croyons la découvrir entre les géraniums, le récit

de ses exploits parmi les plantes grasses

pirouette pas de charge ballets avec les mouches

la rivalité avec les autres chats que nous faisions déguerpir

comme si elle seule était de noble race féline

et non pas une adorable petite bâtarde. De la vie

ne subsistent que traces et mirages.

Une chatte comme elle

ils ont dû l'empoisonner au métaldéhyde

à moins que le métayer ne l'ait équarrie pour la manger :

mais si elle avait fait une escapade, adolescente en quête d'amour,

et si nous la revoyons demain immobile

au milieu de la terrasse

pour protéger nos vies tout aussi précaires ?

 

Alberto Nessi

vendredi, 27 octobre 2006

Appel d'hiver (4)

Le jour où je n'en pourrai plus d'attendre,  je retournerai vers l'oiseau et cette fois je l'appellerai comme ce soir je t'appelle. Son cœur est plein de pitié. J'entendrai le battement d'ailes parmi les feuilles froissées ; il viendra tout de suite se poser sur la branche la plus basse. Il m'écoutera. Il écoute ce que les morts lui disent, toutes les paroles des voix sans lèvres. Il porte aux vivants les messages des morts. Il écoutera tout ce que je pourrai lui dire et il s'envolera vers toi.

 

Gustave Roud 

jeudi, 26 octobre 2006

Appel d'hiver (3)

Où es-tu ?

Cent fois j'ai repris la même route, sachant bien que ce ne serait plus jamais la même, qu'elle n'irait jamais plus vers toi. Cette route toujours vide aux yeux des autres hommes, elle est peuplée de mes attentes. Chaque pas que j'y pose y suscite quelque fantôme. Je marche parmi le mensonge de ces présences qui me suivent en pleurant. Je puis te redire chaque arbre, chaque lampe. Il y a soudain des flaques de parfum où l'on glisse : c'est une fleur qui s'ouvre la nuit avec une odeur de semence et de rose. Qui l'a cueillie ne peut la rendre à la route qu'elle ne soit morte peu à peu dans ses paumes refermées. Il y a une forêt magique où l'oiseau des morts m'a parlé.

On ne peut l'appeler ; il faut l'attendre, s'adosser au tronc d'un hêtre ou se coucher dans l'herbe de soie comme un voyageur fatigué. Il ne vient pas toujours. Il ne vient presque jamais. Il ne dit rien si tu l'interroges.

Où es-tu ?

 

Gustave Roud     

mercredi, 25 octobre 2006

Appel d'hiver (2)

À quoi bon repartir ce soir, puisque c'est toujours la même réponse au bout de la neige et de la nuit, la même lampe vers quoi les hommes tendent leurs mains endormies, les lèvres ouvertes sur des paroles qu'ils échangent en riant ? Toi seul par qui j'ai pu croire une heure qu'il n'est pas mortel de regarder vivre au lieu de vivre,  que c'est encore une espèce de vie — et la plus belle —, je t'appellerais en vain là-bas de seuil en seuil.  Les chiens comme autrefois savent bondir de leur sommeil, les rauques bêtes hurlantes à bout de chaîne, et ce n'est plus eux, mais la maison, mais les villages, mais toute la nuit qui aboient ! J'ai perdu cœur. Je t'appelle ici près de ma lampe morte, les lèvres closes, les yeux fermés.

 

Gustave Roud 

jeudi, 19 octobre 2006

Laboratoire

Sur des lits d'hôpital aux blanches symétries

Ils reposaient profond dans les plis du Chaos.

Voués à l'esclavage étrange du sommeil

Sous l'œil fixe d'un prêtre au front cyclopéen

Ils avaient le regard arrêté sur un point

Et l'immobilité d'idoles trépanées.

 

Edmond-Henri Crisinel  

 

mercredi, 18 octobre 2006

L'inévitable

L'adolescent fou vocifère, halluciné

Par l'approche, la très quotidienne approche

Fatale du dieu fou qui le terrassera.

(On entendra leurs cris mêlés.) — Il vient. Il est

Venu. — L'adolescent gît, mystiquement nu.

Griffé, bleui, par on ne sait quels doigts sauvages.

 

Edmond-Henri Crisinel