jeudi, 01 mai 2008

Mon Mai-68

Mes souvenirs de ce temps sont très confus, car j'étais encore petit. Je me souviens avec précision des illustrés que je pouvais lire à ce moment-là et je sais que j'ai lu le Naufragé du A à cette époque dans Pilote, je me souviens même de l'endroit exact, la maison de Lambert ! Peut-être était-ce à l'automne plutôt qu'au printemps. Mais si je le sais c'est parce que j'ai cherché à recouper les dates de mes souvenirs avec les dates objectives des publications. Je me souviens qu'en ce mois de mai, je me rendais à l'hôpital pour voir mon père malade du coeur (déjà) et que je ne savais pas très bien ce que nous deviendrions, ni même ce que supposerait son absence. Je n'étais qu'un tout petit enfant perdu dans les dédales de pavillons sorti d'un autre âge, je découvrais un monde nouveau, à la fois archaïque et très moderne, et tous les objets étaient trop grands ou trop hauts pour mes mains.

Et puis cet hôpital était comme une ville hors de la ville. Je n'avais de prise sur rien, je ne savais rien. Et ensuite, il y avait mon père allité. Je me suis demandé après s'il n'avait pas fait exprès d'avoir son premier malaise afin de ne pas avoir prendre parti dans la grève générale, mais je ne suis pas sûr non plus que celle-ci ait déclenché cet accident cardiaque. L'un dans l'autre, les deux partis se défendent et je ne me vois pas trancher pour l'un plutôt. De toute manière, j'étais dans une sorte de brouillard et je n'avais pas encore les mots pour dire ce que je vivais. Je voyais bien les bâtiments XIXe s. dans le parc arboré, les instruments de chirurgie dans les chambres blanches et immaculées, mais je découvrais cela et je me disais que c'était normal, tout comme la présence des fils électriques du tramway, la télévision en noir et blanc dans un placard, les Majorettes dans la vitrine du quincaillier, le dernier Walt Disney à l'affiche du cinéma de quartier. Oui, tout était normal, sauf que rien ne l'était.

Ce monde si sûr que l'on m'offrait comme un cadeau de naissance, ce monde était déjà fissuré : j'étais plongé dans une fiction que je ne comprenais pas. Une histoire sans début ou fin. Le truc poisseux. Et puis il y a un moment où on se dit que 68, c'est fini et bien fini.  Parce qu'il existe d'autres choses importantes sur la planète et que là je ne peux plus être le petit enfant aux pantalons de Tergal et aux pulls en acrylique perdu dans les couloirs d'un hôpital qui semblerait post-moderne aujourd'hui. J'ai grandi et si je ne sais pas plus la vérité d'hier, je suis capable de dire celle que je crois d'aujourd'hui.

mercredi, 30 avril 2008

E. Leclerc milite pour la décroissance

Dans la boîte aux lettres de mon immeuble, j'ai découvert le dernier catalogue publicitaire de E. Leclerc (sauveur de la planète grâce à ses sacs réutilisables et surtout vendables) avec ce slogan : "Pour vivre heureux, vivons moins cher". Cela m'a laissé quelques minutes interloqué, puis je suis parti vers la poubelle de tri sélectif pour le papier à recycler que cet immense écologiste n'utilise pas, lui préférant le papier glacé.

Cela dit, la formule est intéressante. Voyons un peu ce qui se passe dans le cerveau reptilien des marqueteux d'E. Leclerc. On part du principe qu'E. Leclerc est forcément un contestataire, qu'il est obligatoirement du côté des plus démunis et qu'il propose des idées iconoclastes.  C'est son fond de commerce, se faire passer pour le gauchiste du commerce ! Quitte à détourner les affiches de 68 avant tout le monde, l'an dernier. Comme 68 est un peu trop présent sur les rayons de librairies et dans la presse, il faut qu'il se distingue. Qu'est-ce qui peut être (en apparence) un poil revendicatif et susceptible de faire passer E. Leclerc pour un syndicaliste de base ? Le thème du pouvoir d'achat ! Certes, mais c'est un peu trop vu. Et si on essayait la décroissance ? C'est follement tendance chez les altermondialistes. Oui, mais comment vendre de la décroissance afin que cela nous rapporte plein de sous ? Partons de quelque chose que tout le monde connaît, comme un proverbe. Personne ne résiste à la sagesse des nations.

Et voilà comment on se retrouve avec un slogan à la fois inepte et contradictoire. On commence par un infinitif à valeur générale "Pour vivre heureux". C'est valable pour n'importe qui, n'importe quand, n'importe où. C'est la reprise du proverbe classique qui berce le cher consommateur, mais surtout cela introduit déjà le thème un peu gauchiste de la recherche du bonheur à la place du profit. On ne pourra pas nous qualifier de sales capitalistes. Là où ça se gâte, c'est dans la deuxième partie "vivons moins cher". Parce qu'il s'agit d'une injonction où cette fois le consommateur est impliqué. "Vivons cachés", cela marche, l'agent est le même. "Vivons moins cher", cela pose des problèmes. C'est le caddie du cher client qui doit être moins cher et non la personne du client. Sauf que... les économies sont effectuées sur les rétributions des producteurs (salauds de paysans !), les salaires des magasiniers déjà au Smic (et avec exonérations sociales si on joue bien sur les zones franches) et des caissières à temps partiel subi, des chauffeurs routiers toujours au bord de l'illégalité du fait des dépassements d'heures, bref, sur tous les gens qui sont moins chers pour le marché du travail. Parce que la décroissance ne va pas s'appliquer aux cadres et aux actionnaires, faut pas rêver ! Le rêve, c'est du travail encore moins cher ! Oui, mais la caissière d'E. Leclerc, cela lui fait une belle jambe de payer moins cher sa nourriture puisqu'elle est déjà payée moins cher.  Alors, à qui ce slogan s'adresse-t-il ? Aux personnes qui ont encore maintenu ou augmenté leurs revenus et qui se donnent bonne conscience en jouant à achetons plus pour montrer que nous sommes partisans de la décroissance ! Bref, cela se mord la queue, mais un pseudo consensus est énoncé quand même grâce à la logique apparente de l'équation posée par le proverbe.

mardi, 29 avril 2008

Ga bu zo meu

1795990105.jpgMai 68 a commencé comme ça, un sinistre 29 avril au soir, à l'heure où l'on devrait écouter les informations de la voix de la France éternelle. Nul doute que la chienlit qui a suivi était uniquement due à une poignée d'anarchistes chevelus qui avaient pris en otage la ORTF et de ce fait Mongénéral et tante Yvonne qui étaient les deux premiers spectateurs des étranges lucarnes.

Cela dit, je suis toujours étonné que l'on n'établisse pas une filiation entre les Shadoks et  le Flagada de Degotte* dont la première version est fort proche par le graphisme avec celui des oiseaux imbéciles. Le nom des Shadoks est déjà inspiré de celui d'un célèbre capitaine haut en couleur, alcoolique et au verbe imagé, alors la piste spirouïque pour le dessin des Shadoks tient également. Il suffit d'ôter l'hélice qui fait l'originalité de cet animal fort apprécié par Franquin.

Pour le plaisir, replongeons-nous dans l'atmosphère si douce de ce 29 avril 1968 et commémorons les révolutions qui nous font rire !   

* Pour lire le premier mini-récit du Flagada, il suffit de demander un courriel d'identification. Je n'ai jamais eu de pub à la suite de ça, c'est sans risque. 

 

dimanche, 20 avril 2008

Délivrez-moi de 68 !

Je suis un homme libre ! Je ne veux pas être condamné à revivre 68 en boucle comme le héros du Jour de la marmotte ! Je veux revenir en 2008, c'est mon époque à moi de maintenant ! 68, c'est juste mon enfance, avec les billes de verre, le Journal de Tintin ou Spirou ou Pilote, les images Panini de Saint-Etienne, les plumes Sergent-Major, les Shadocks, l'ami public numéro un, Henri Salvador chantant Disney, les instituteurs en blouse grise, les Majorettes dans des vitrines ornées de bois peint, les Jeux olympiques de Mexico dans le Journal de Mickey sans que je sache qu'il y avait eu des étudiants fusillés dans ce pays quelques mois plus tôt, la Bibliothèque rose et la collection Rouge et Or, le Bled, le calcul de centiares et de stères, la collection Nelson dans une vieille armoire, le conditionnel passé deuxième forme ou le complément circonstanciel de poids et de mesure, les lancements de fusées Apollo en direct à la télévision, des tractions avant et des DS, un monde où il y avait encore des drogueries avec des serpillières dégoulinant du plafond, des quincailleries aux plafonds immenses pour des placards abritant toutes sortes de clous auxquels on n'accédait que par des escaliers mobiles, et encore des tramways sur rail, des lampadaires à gaz ! Je ne veux pas revivre 68, je n'ai pas vécu 68 comme on le raconte et je ne laisserai personne dire que c'était le plus bel âge. C'est juste le monde où j'étais enfant, sans voix donc.