vendredi, 23 avril 2010
A la source du fleuve
Durant le début des années septante, on vit fleurir les séries post-atomiques : Crespin, Montellier, Mézières, Druillet, Pichard, Gillon, tous les auteurs réalistes ou presque donnèrent dans ce genre. Et un auteur s'illustra surtout : Claude Auclair.
D'autres prirent la relève durant les années octante : Gine et Convard, Chantal De Spiegeleer, Hermann.
Le genre n'est pas spécifiquement franco-belge, il avait été inauguré par un Italien comme Buzzelli ou par les Etatsuniens Corben et Bode qui publiaient surtout dans une presse alternative. Mais c'est en Belgique et donc aussi en France que le genre a connu son plus grand développement envers le grand public.
Pourquoi cette ferveur post-apocalyptique au même moment ? On peut y voir la présence d'une prise de conscience écologiste lors de la première implantation d'une centrale nucléaire, à cause des essais français dans le Pacifique, à cause d'une série d'épisodes de catastrophes industrielles comme Seveso. Certes. Les premiers récits post-atomiques sont très politisés et mettent en cause explictitement un Etat plus ou moins totalitaire, un lobby militaro-industriel qui prend le pouvoir et c'est particulièrement évident chez Auclair notamment dans Cité NW n°3 ou dans les épisodes de Jason Muller, sa série précédente.
Même si j'estime que cette toile de fond idéologique existe, je crois qu'elle est insuffisante pour expliquer l'engouement pour ce nouveau genre que ce soit en littérature, dans la BD ou le cinéma. Je veux plutôt croire à une crise profonde des grands récits d'aventure. Jusqu'alors les chevaliers chevaleraient dans un Moyen-Âge très très vague et dans des décors ou des costumes qui brassaient mille ans (c''est un peu la situation de Prince Vaillant, de Chevalier Ardent, du Chevalier Blanc), les cow-boys cowboyttaient dans un western de pacotille totalement intemporel (essayez donc de dater les histoires de Jerry Spring ou de Loup Blanc), les astronautes astronautaient contre des extraterrestres ou des savants fous (les Pionniers de l'Espérance ou l'Epervier bleu sont assez symboliques), les hommes préhistoriques préhistoriquaient, et tout était dans le meilleur des mondes. On ne se souciait pas du tout de la vraisemblance des histoires ou bien de la cohérence d'une autre forme d'histoire. Bref, tout le monde feuilletonnait à la petite semaine sans se poser la question de faire une oeuvre.
Cela change brutalement durant les années soixante. Les lecteurs donnent leur avis, notent, remarquent des erreurs, anticipent la suite, font des suggestions. Cela touche à mon avis plus le récit d'aventures réalistes que les épisodes humoristiques. Une première tendance sera de visser plus la vraisemblance et l'historicité, avec force documentation à l'appui. Cela s'illustre particulièrement dans Alix ou dans Blueberry qui au prix de bien des contorsions scénaristiques parviendront à faire un peu croire à une chronologie rigoureuse. Mais il existe une deuxième tendance qui va se diriger vers l'imaginaire pur. Puisque le récit d'aventure typé (western, cape et d'épée, SF, piraterie, antiquités diverses) est mort, autant brasser les genres. C'est ce qui se passe avec Auclair. Il commence par un western écolo et pro-indien (la Saga du Grizzli en 1971). Il publie entretemps quatre épisodes de Jason Muller, sa première série post-apocalyptique, dans Pilote avant d'être refusé par Goscinny.
Le principe du récit post-atomique permet de représenter des lieux réels et contemporains tout en s'affranchissant des contraintes du réalisme absolu puisque tout ou presque a été détruit, ainsi Chartres peut être montrée tout en ne l'étant pas dans les Pélerins et on peut faire croire à un décor ou une vie du Moyen Âge. Il permet aussi de mettre en scène des communautés qui n'existent qu'à l'état potentiel dans notre monde. Il se déroule selon le principe du road-movie qui autorise de passer d'un lieu à un autre, sans chercher à créer un itinéraire réaliste, mais en prenant des paysages à droite et à gauche. Bref, le récit post-atomique est au croisement de divers genres précédents : le western, le récit de chevalerie, un peu de SF et surtout de l'épopée. Le tout n'est pas éloigné de l'heroïc-fantasy, mais c'est avant tout un bricolage pour sortir des genres antérieurs tout en conservant leurs procédés.
Examinons à présent la couverture. Simon du Fleuve court au premier plan. Son nom vient du récit qui avait été publié dans Tintin (éditions belge et française) La Ballade de Cheveu Rouge. Il était le personnage qui remontait le cours d'une rivière, ce qui est déjà largement symbolique. Ce premier épisode est resté longtemps inédit en album (il a été republié dans la Dame en noir, chez P&T en 1999). Pourquoi ? Auclair s'était inspiré du Chant du monde de Giono et la fille de Giono avait ensuite interdit toute publication de ce qu'elle estimait être un plagiat. Le premier épisode publié en album est donc l'épisode deux, mais il porte le numéro un. Le nom n'est pas expliqué dans cet album. Qui plus, cette histoire n'a pas été prépubliée dans Tintin édition française, tout comme la suivante, mais elle est parue dans les éditions belges alors que l'auteur a eu du succès surtout en France. Cela tient à un changement de l'équipe de direction de Tintin France à l'époque. On voit donc que la situation est passablement embrouillée, mais il y a plus.
Quand on regarde le visage du personnage, on ne peut que lui trouver un air de ressemblance avec Robert Redford dans Jeremiah Johnson, le film qui créa une sorte de nouveau western plus proche de la nature et des grands espaces. Le film est bien passé par là, il date de 1972, la série commence en 1973. Cependant, le personnage est aussi l'héritier de Jason Muller (1970-1972) qu'Auclair n'avait plus le droit d'utiiser puisqu'il était passé à la concurrence. Dans Cité NW n°3, Auclair fait se rencontrer le vieux Jason devenu Tête-Fêlée avec Simon. Mais qui était Jason Muller au départ ? Un avatar du Lieutenant Blueberry ! Le premier scénario écrit par Giraud - l'auteur de Blueberry - nous présente un pilote d'avion un peu casse-cou, indiscipliné, mais qui revient toujours à la base pour être ensuite brimé quand il a cassé un appareil. C'est presque la réédition de la première apparition de Blueberry dans Fort-Navajo. Auclair reprend le même personnage (sa carrure, sa chevelure, sa barbe) et il transforme le déserteur de l'armée en déserteur d'une cité. Là, on touche à l'idéologie même d'Auclair : ruraliste, anti-urbaine. La ville est chez lui la forme du Mal absolu et elle est forcément le lieu d'un régime totalitaire dirigé par l'armée ou le champ d'action de bandes de pillards.
On trouve l'hésitation entre les différents genres dans la couverture qui nous présente des cavaliers d'allure plus ou moins mongole dans un paysage de neige qui pourrait nous faire songer à l'Asie et puis des lassos qui renvoient au western. Mais par la suite, on découvre que la série se déroule en fait en France. La dimension épique est évoquée par le titre : les Centaures en question cheminent à cheval, mais Simon utilisera lui aussi le cheval dans les épisodes suivants et dans son univers ce n'est pas un moyen de locomotion extraordinaire. Le mot clan est aussi important : en fait, tout repose sur des rencontres entre des communautés séparées avec des règles distinctes. Le titre du premier album est programmatique, même si l'auteur n'a aucune idée précise de la suite à donner. Il ne s'agit pas du tout d'un monde créé de toutes pièces ou reconstitué, mais d'une sorte de bricolages successifs afin d'échapper aux conventions tout en les maintenant.
09:49 Publié dans Soulever la couverture | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bd, sf
dimanche, 28 juin 2009
Flowers for Algernon
Voilà un écrivain dont j'ignorais l'existence :
Il [William Thery] découvre des perles signées Montesquiou, Pierre Louÿs, Algernon ou Swinburne.
Swinburne, j'avais entendu parler de lui et j'ai quelques opuscules avec sa signature dans ma bibliothèque. Mais Algernon, c'est du nouveau. Et que l'on ne me dise pas que Swinburne se prénommait par hasard Algernon ! Il y a longtemps que j'attendais le journal intime d'une souris qui devient d'un coup très intelligente, puis de plus en plus stupide.
19:01 Publié dans En épluchant l'Oignon | Lien permanent | Commentaires (9) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, presse, média, médias, culture, sf, fantastique
vendredi, 08 mai 2009
Ravage de la lecture
Dans Ravage de Barjavel, cette phrase à propos d'un appareil de télélecture que l'on pourrait comparer à des livres électroniques doublés d'une traduction automatique de type BabelFish :
Cette voix lisait non seulement Goethe, Dante, Mistral ou Céline dans le texte, avec l'accent d'origine, mais reprenait ensuite, si on le désirait, en haut de chaque page, pour en donner la traduction en n'importe quelle langue.
La mention de ces noms dans cet extrait scolaire n'a pas été sans me causer une légère surprise. Admettons que Mistral soit admis comme un grand auteur du fait de son prix Nobel - et c'est un grand poète même si certains de ses disciples du Félibrige se sont livrés à la collaboration et n'ont pas été poètes. Mais que vient faire Céline, un auteur encore récent à l'époque de la publication (1943), qui s'était livré à quelques pamphlets antisémistes et qui n'avait pas vraiment la gloire d'un Montaigne que l'on accusait au contraire alors d'être juif ? Et pourquoi un auteur allemand et un italien exemplaires, sans un Shakespeare en face ? Parce que cela représentait la langue des pays contre lesquels Vichy était encore en guerre aux côtés de l'Allemagne et de l'Italie ? Tout cela me fait penser à la même opération de manipulation de références que dans l'Etoile mystérieuse. Ce sont des cautions d'extrême droite qui sont données dans ce texte, même si ni Dante, ni Goethe n'ont connu l'extrême droite sous sa forme moderne. On accorde Mistral aux maurrassiens monarchistes, on accorde Céline aux partisans de la révolution nationale, et on se fiche de tous en parlant d'un accent d'origine comme si l'accent ne variait pas déjà dans un même pays et pour une même langue. C'est un roman d'inspiration purement vichyste, jusque dans sa conclusion, et puis on laisse passer des extraits d'idéologie pure dans les manuels scolaires. Il ne serait pas choquant de citer Céline (que j'ai déjà fait étudier), mais dans le contexte cité cela avait un sens pas du tout innocent, et la mention de Mistral ne vaut pas mieux alors. J'ai toujours été étonné qu'autant de profs de gauche donnent à lire ce roman d'extrême droite prônant une science-fiction archaïque, infantilisante ou dans ce cas aveugle. Et puis que ce soit repris ensuite hors tout contexte historique...
22:32 Publié dans Les mots de la vie | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, sf, science-fiction, politique
jeudi, 05 juillet 2007
La terre australe connue
Ils ne parlent donc que lorsqu'il est nécessaire de lier un discours et de faire une longue suite de propositions. Tous leurs mots sont monosyllabes, et leurs conjugaisons sont les mêmes pour la méthode. Par exemple ; af signifie aimer, leur présent est "la", "pa', "ma", j'aime, tu aimes, il aime ; "lla", "ppa", "mma", nous aimons, vous aimez, ils aiment. Ils n'ont qu'un prétérit que nous appelons parfait, "lga", "pga", "mga", j'ai aimé, tu as aimé, il a aimé ; "llga", "ppga", "mmga", nous avons aimé, etc. Le futur "lda", "pda", "mda", j'aimerai , etc. ; "llda"", "ppda", "mmda", nous aimerons, etc. "Travailler" en langue Australienne c'est "uf, "lu", "pu", "mu", je travailles, tu travailles ; "lgu", "pgu", "mgu", j'ai travaillé, etc.
Ils n'ont aucune déclinaison, ni même aucun article, et très peu de noms. Ils expriment les choses qui n'ont aucune composition par une seule voyelle, et celles qui sont composées par les voyelles qui signifient les simples principaux dont elles sont composées. Ils ne reconnaissent que cinq corps simples, dont le premier est le feu qu'ils expriment par "a" ; le suivant l'air signifié par "e" ; le troisième le sel expliqué par "o" ; le quatrième l'eau qu'ils appellent "i" ; le cinquième la terre qu'ils nomment "u".
De Foigny
20:01 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture, sf, science fiction
lundi, 25 juin 2007
Le doute invisible
Je vais encore me faire mal voir de M. Le Chieur... Voici quelques extraits de la Voûte invisible. Serge et ses amis sont cinq mille ans dans l'avenir, dans une Bretagne qui ressemble à une jungle (hum... Ebly avait des prémonitions et cela se passe dans un univers post-atomique, mais Claude Auclair imaginait en BD une histoire un peu similaire exactement à la même époque et dans les mêmes lieux.)
Il m'observe longuement, sans rien dire. Puis il parle. Un seul mot :
"Keneil ?"
Je ne connais pas ce mot, bien sûr, mais sons sens n'est pas difficile à deviner : cela ne peut que vouloir dire "Ami", ou quelque chose d'équivalent. Alors je montre à noueau mes mains nues, et je réponds :
"Keneil."
L'homme abaisse son javelot, et s'avance lentement vers moi. Sa méfiance n'a pas tout à fait disparu. Il me regarde attentivement et je reste immobile, les mains tendues. Alors, il s'arrête à deux pas, après une brève hésitation. Puis, il se frappe la poitrine, et dit :
"Ewen."
Je comprends que c'est son nom. Je fais le même geste et je me présente à mon tour. Il répète après moi :
"Sejjj".
C'est ainsi qu'il m'appellera , dans les jours à venir. Il n'a jamais réussi à prononcer "Serge" correctement.
La scène de rencontre est convenue, on se croirait dans Tarzan. Ce qui est frappant ici, c'est la difficulté sur la consonne fermante r alors qu'elle se trouve dans d'autres mots du roman. En fait, Ebly insiste d'abord sur la différence de langue, mais très vite au cours du livre les dialogues sont transcrits en français courant. On trouve à la page suivante ceci :
Puis Ewen me dit :
"D'où viens-tu, toi ?"
C'est à peine si je comprends cette phrase. Le français d'Ewen est déformé par le temps, et nous entendons vite qu'il est mêlé de mots bretons. Il nous faudra les apprendre un à un, en posant une question à chaque fois qu'un mot nous échappe. Je réponds de mon mieux en sachant d'avance que ma réponse n'aura pas de sens pour Ewen - et j'essaie de parler à peu près comme lui.
Ebly se pose une question juste : la déformation de la langue au fil du temps. Mais il est victime d'une illusion : cinq mille ans, c'est à peu près le temps qui nous sépare du pré-indoeuropéen, et nous ne pourrions pas reconnaître les phonèmes utilisés alors, comprendre oralement la grammaire de cette langue casuelle, le sens des racines qui avaient d'autres référents. Il imagine donc une sorte de créole avec un peu de faux breton dont les mots parsèmeront le texte : c'hwèg, moh-gouez (sanglier), dreven, kaz-gouez (chat), gwern (marais), ki-bleiz, pesk-kemmuz (poissons mutants), paotr (père). En outre, ce créole de breton et de français est invraisemblable sous cette forme, d'autant que les mots bretons donnés auront pu se modifier encore plus.
Les mots de simili-breton qui apparaissent dans le texte ont deux fonctions différentes. D'abord, ils situent le milieu ou la relation, ce sont soit des locatifs, soit des termes marquant les rapports. Ils interviennent dans les moments les plus intenses, mais ils sont dépaysants, comme pour rappeler que l'on est dans un autre monde. Ensuite, il y a des termes désignant les proies et dans ce cas ils sont souvent répétés à peu de lignes de distance, pour créer un effet épique, parce que chasser le sanglier est assez banal. Mais surtout le mystère se constitue autour du mot dreven qui désigne le champ de forces autour d'une ancienne centrale nucléaire, or cette menace invisible pour la population future n'est jamais montrée, ni expliquée car les héros ne pénètrent pas dans le secret du lac Noir. Le mystère reste autour d'un mot craint et auquel on ne peut donner un sens précis.
On trouve dans l'épilogue une nouvelle notation linguistique, laquelle débouche ensuite sur l'interrogation autour de la notion de sauvagerie :
"Et les pesk-kemmuz, Serge ? Sais-tu ce que ça veut dire, maintenant ?
- Oui, bien sûr. Pendant le voyage de retour, je suis allé dans une librairie pour acheter un dictionnaire breton. Et j'ai regardé les mots que je n'avais pas compris, pendant que le professeur roulait vers Paris...
- Et alors ?
- C'est tout simple. "Pesk-kemmmuz", ça veut dire à peu près "poisson mutant"... Pas tout à fait. En réalité, c'est du breton déformé."
Je pensais à ce que Serge venait de dire. Des poissons mutants. Etrange...
"Dis-moi, Serge. Si les hommes de l'avenir les ont appelés ainsi, c'est parce qu'ils ont compris que c'est la radioactivité qui les a fait naître. Il n'y a pas d'autre explication.
- Sans doute, répondit Serge. Les pesk-kemmuz ont dû surgir dans les deux ou trois ans après la catastrophe. A cette époque-là, il y avait encore des gens qui connaissaient l'importance de la radioactivité. Ce sont eux qui ont inventé ce nom."
Dans la série, ce n'est vraiment pas un de mes romans préférés. Il est lourdement démonstratif, comme en témoignent les prologue et épilogue sous forme d'entretien-témoignage à la télé-réalité qui insistent sur le danger nucléaire et ses conséquences. Mais le noyau central est plus fin et plus subtil comme pour le rôle de Thibaut, lequel refuse de faire connaître à Benniged ce qu'il a vécu en changeant d'époque.
18:55 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture, jeunesse, sf, langue française
dimanche, 24 juin 2007
Celui qui revoyait de loin
Je prends quelques extraits dans Celui qui revenait de loin.
Une heure plus tard, Raoul sortait de la chambre de Thibaut. Serge rôdait dans le couloir pour être le premier à lui parler.
"Qu'est-ce que ça a donné ? demanda-t-il.
- Pas fameux..." répondit Raoul.
Il semblait tout à fait découragé.
"Ce sera difficile, dit-il. Très difficile...
- Pourquoi ? demanda Serge.
- D'abord parce qu'il est très méfiant. Ensuite parce qu'on le comprend mal. Tu penses bien que la langue a changé, en huit cents ans...
- Ça passera, dit Serge. Tu t'habitueras et lui aussi.
- Possible", admit Raoul.
Ce premier extrait nous montre une des contradictions du roman : comment avait-on pu comprendre les paroles de Thibaut de Châlus avant ? Il s'exprimera ensuite dans un français parfaitement moderne du point de vue de la morphologie et de la syntaxe. En outre la prononciation était totalement différente. Or ce personnage provenait en outre d'un domaine de langue occitane en 1199.
Il y a une forme de naïveté au sujet de la prétendue particule :
"Qui es-tu ?"
C'était la première fois que Serge entendait sa voix. Une voix grave, hésitante, un peu lente.
"Je m'appelle Serge Daspremont."
Après quelques instants, Thibaut répéta :
"Serge..."
Serge comprit que son prénom était tout à fait nouveau pour lui, et il le répéta à son tour :
"Oui, Serge, c'est bien ça...
- Où se trouve Aspremont ?" demanda Thibaut.
Il y avait une nuance de respect dans sa voix. Serge devina qu'il avait compris "Serge d'Aspremont", et qu'il le croyait noble. Il sentit qu'il valait mieux ne pas le détromper.
"C'est en Provence."
Et c'est la première grosse couillonnerie du texte. Le nom de famille n'existait pas au Moyen Âge, mais aussi on pouvait se dire de tel lieu sans être forcément noble et donc on pouvait se dire de la fontaine si l'on habitait à côté d'une fontaine, tandis qu'un noble pouvait porter en fait un sobriquet comme Capet ou Martel. Cela se retrouve un peu plus loin lorsqu'il rencontre un auto-stoppeur :
"Je m'appelle Christian Vallières.
- Et moi Thibaut de Châlus."
Le garçon, qui ne s'attendait pas au petit "de", eut un mouvement de surprise, vite réprimé. Il eut un large sourire et tendit la main.
Je ne sais pas. Mais si je m'annonçais comme de Champignac, je crois que la plupart des gens penseraient que je vis simplement à Champignac...
On en arrive à la plus grande absurdité, mais qui n'est pas sans humour :
Avant que Christian ait eu le temps de placer un mot, Thibaut répondit :
"Certes oui, messire..."
L'homme ne montra aucune surprise, et les fit monter. Il avait sans doute compris "merci" au lieu de "messire"... Christian fut d'abord furieux. Pour lui, c'était un détour énorme. Cependant, il sut cacher sa mauvaise humeur pour réfléchir. ("Pourquoi tous ces mots d'ancien français ? pensa-t-il. Il vient d'ailleurs, c'est sûr. " Oui, mais d'où ? Christian chercha longtemps, puis une idée lui vint. "C'est un Canadien. Il n'y a qu'au Canada qu'on parle ainsi...") Si c'était vrai, tout s'expliquait.
Le problème, c'est que l'on n'usait pas de messire au XIIe s., même si sire existait déjà dans une partie de l'Occitanie sous forme de vocatif. On pouvait dire sire ou sieur ou sendre ou d'autres formes du temps de Thibaut, mais messire est une forme née à la Renaissance, et elle a évincé les autres formes affectives comme beau sire, doux sire, ou les formes différentes comme dam, dom. C'est un anachronisme total pour un jeune homme venu du Midi et du XIIe s. Mais la réflexion de Christian m'amuse...
19:55 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture, jeunesse, sf, langue française
samedi, 23 juin 2007
L'éclair qui rappelait tout
Je vais faire chier M. Le Chieur. Il se trouve que je suis l'heureux possesseur d'exemplaires de l'Evadé de l'an II et de l'Île surgie de la mer. Ce sont des exemplaires récupérés à des prix ridicules dans des vide-greniers et des foires aux livres, mais mon frère et moi nous nous sommes mis d'accord pour rafler tout exemplaire d'Ebly qui traînerait et de nous échanger nos doubles. Je suis un fan de cet auteur, j'étais inscrit sur le foroum officiel d'Ebly à une époque. J'ai relu tout ce que je possède et cela n'a pas pris une ride. Ebly m'a accompagné durant toutes mes années de collège et si je l'ai abandonné ensuite pour des lectures plus sérieuses comme on dit, il m'a initié à un genre très décrié à l'époque, la SF. Il faut dire aussi que les livres pour adolescents étaient rares en ce temps-là ou alors on tombait sur des trucs archi-réacs du type Prince Eric. J'ai découvert Ebly très banalement, contrairement à lui. On avait ouvert une bibliothèque municipale dans mon quartier et j'ai emprunté le premier volume de la série, Destination Uruapan, tout simplement parce qu'il n'y avait pas un très grand choix et puis que j'étais dans ma période Indiens. Ensuite, j'ai lu tous les autres livres par ordre chronologique, lors de leur parution, mais à un moment j'ai craqué : j'ai sacrifié le quart de mon argent de poche pour La ville qui n'existait pas. Je l'avais vu dans une sorte d'épicerie-magasin de souvenirs-hall de la presse d'une modeste bourgade de Savoie où j'étais en colonie de vacances, et je ne pouvais pas attendre le mois de septembre afin de lire ce livre. J'ai dû le relire trois ou quatre fois durant ce mois.
Bien plus tard, je me suis remis à lire de la SF, et puis je suis revenu à Ebly parce que je proposais aussi à mes élèves des textes de SF écrits pour le public adolescent comme ceux de Grenier, que j'estimais qu'il y avait souvent dans les textes de SF une réflexion sociale, politique, historique. Il y a trois aspects intéressants chez Ebly. D'une part, il recycle des thèmes ou des sujets classiques de la SF (les paradoxes temporels, les autres mondes), mais il le fait avec clarté et simplicité, sans chercher à briller par un énième truc qui serait plus original que les autres ; si l'on prend Et les Martiens invitèrent les hommes, le sujet est assez éculé, mais c'est une bonne initiation avant d'autres lectures. Ensuite, sa documentation historique et géographique est solide, mais jamais pesante. Il donne le goût de l'histoire, sans chercher à convoquer tous les grands personnages, les grandes batailles, les plus beaux monuments, mais en étant très concret et en montrant en fait une réalité multiple. Enfin, et cela découle de ce qui précède, ses personnages sont humains, ils ont des sentiments : les amis peuvent se fâcher, le héros peut être amoureux (fait rare dans la littérature de ce temps où les filles n'existaient pratiquement pas dans les romans dits pour garçons). Chaque personnage a son caractère à multiples facettes. Bien plus, on sent chez Ebly une conscience sociale lorsqu'il évoque les mains blanches de Serge sous la Révolution. Il y a de menus détails qui font des romans humanistes, mais sans aucun préchi-précha parce qu'au fond on est toujours dans l'aventure. Il arrive même que des personnages meurent (comme dans Et les Martiens invitèrent les hommes) et que le deuil, le chagrin, la culpabilité soient ressentis (fait toujours rare en littérature pour la jeunesse).
J'en viens au roman par lequel tout a commencé pour M. Le Chieur. Il m'a beaucoup marqué aussi, mais peut-être était-ce parce qu'il parlait de la Rome antique. Serge et son ami Xolotl, un Indien, sont projetés à l'époque de Trajan. Dans le roman, on trouve quelques notations linguistiques (un peu comme dans Celui qui revenait de loin dont le thème n'est pas loin de Quand le dormeur s'éveillera ou de Rip Van Winkle ou de la Momie de Poe, thème dégradé par les Visiteurs). Aujourd'hui, ce roman me parle plus de l'altérité.
Aux premiers passants qu'ils rencontrèrent Serge et Xolotl comprirent qu'ils n'étaient plus que deux garçons du peuple, pareils à des milliers d'autres. Ils étaient deux pauvres parmi les pauvres, et personne ne les remarquerait... Serge tendit l'oreille au hasar, pour écouter ce qu'on disait autour d'eux. Xolotl lui demanda :
"Tu comprends ce qu'ils disent ?
- Pas beaucoup, avoua Serge. Il y a une fameuse différence entre le latin que j'ai appris au lycée, et celui qu'on parle ici. Je ne comprends presque rien.
- Il faut que ton oreille s'habitue, dit Xolotl.
Xolotl a dû passer déjà d'un monde dans un autre, puisqu'il est venu d'un obscur village mexicain en France et qu'il a déjà connu l'apprentissage d'une autre langue, sans avoir de repères à la base. La notation d'Ebly sur la différence entre la langue populaire romaine et le latin scolaire à partir de Cicéron, César, Tacite est juste.
Le vieil homme parut surpris.
"Que dis-tu ? Ah oui. Tu parles drôlement, garçon. Tu n'es pas Romain. D'où viens-tu ?
- De Gaule.
- Ah ! Je comprends pourquoi tu parles si mal. Ecoute-moi, garçon. Tu ne peux pas dormir dans la rue. Il y a des patrouilles qui passent pendant la nuit. Si on te trouve...
Cette situation est toujours contemporaine.
Alors il l'aborda, et demanda s'il y avait du travail pour eux. Aux premiers mots, l'homme parut surpris.
"Que dis-tu, garçon ?"
Son attitude montrait clairement qu'il n'avait jamais entendu parler aussi mal.
"D'où viens-tu ?
- De Gaule."
L'homme fit un geste qui voulait dire : "Je comprends..."
Xolotl écoutait tout ce qui se disait, s'habituait peu à peu au latin, et posait beaucoup de questions à Serge ou à Gaïus.
"On tutoie tout le monde, ici ?
- Tout le monde, répondit Gaïus.
- Même un grand personnage ?
- Oui, mais on ajoute "seigneur". C'est plus prudent.
- Et si c'était l'Empereur ?"
Gaïus se mit à rire, en se tenant les côtes.
"Quelle question ! Tu n'auras jamais l'occasion de lui parler. On le tutoie aussi, bien sûr, mais on dit "César". Ce n'est pas compliqué."
On a là l'un des rares moments qui montrent une des absurdités propres au roman historique (du type nous autres chevaliers du Moyen Âge). La notion de vouvoiement ou de tutoiement n'existait pas dans le latin de l'époque des Auréliens. Elle apparaît deux siècles plus tard, sans avoir encore de nom ou de verbe précis pour désigner l'énonciation. Il y avait déjà des marques de distance chez Cicéron, mais l'idée de s'adresser à quelqu'un par la deuxième personne du singulier n'avait pas de mots. C'est une sorte de collage pédagogique qui fonctionne mal avec l'univers décrit.
"Connais-tu la langue des Gaulois, Sergius ?
- Oui, seigneur. C'est la langue que j'ai apprise, étant enfant.
- Dis-moi quelque chose en gaulois."
Serge sentit un pincement au coeur. Palma connaissait sûrement la vraie langue gauloise. Sa question était peut-être un piège. Le garçon comprit cependant qu'il ne pouvait pas hésiter, et il dit rapidement une phrase en français, la première qui lui vint à l'esprit. Le consul parut un peu surpris.
"Ce n'est pas le gaulois que je connais. Dis-moi la même phrase en latin, que je comprenne.
- Je suis né dans le nord de la Gaule, seigneur.
- Bon. Maintenant, répète-le en gaulois. Mais parle moins vite."
Serge répéta, plus lentement.
"C'est étrange, dit Palma. Les mots sont différents, mais ils ressemblent au latin. Tu parles une drôle de langue, Sergius... Est-ce qu'on parle ainsi dans toute la Gaule ?"
Serge était au supplice. Il avait peur de donner une mauvaise réponse, et se demandait anxieusement si son inquiétude se voyait.
Dans la phrase de Serge, seul un mot (nord) n'est pas d'origine latine. Mais les autres mots sont très éloignés du latin (senior n'avait pas encore le sens de dominus, dans à partir de de intus n'existait pas, je est loin d'ego, né de natus). Il est presque impossible de reconnaître du latin dans la phrase, sauf peut-être pour suis et seigneur.
14:16 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : sf, littérature, jeunesse, latin, langue française


