mercredi, 11 juin 2008

Ubu II et l'alphabet cyrillique

On change apparemment de tsar et le nationalisme idiot ne diminue pas :

Le président russe Dmitri Medvedev a milité mercredi pour l'attribution à la Russie d'un nom de domaine internet en alphabet cyrillique afin de promouvoir la langue russe dans le monde.

Ce sera surtout plus facile à écrire sur des claviers cyrilliques, mais ce ne sera pas plus visible pour ceux qui disposent des divers claviers latins et qui ne sont pas passés à UTF-8.

Les noms de domaine en cyrillique, cela existait déjà, sauf pour le nom des extensions (comme .ru ou .su) dont l'attribution dépend directement de l'ICANN.

Selon des experts du secteur, Moscou souhaiterait se voir attribuer le suffixe .rf -- pour Fédération de Russie --, mais écrit en alphabet cyrillique.

Ce qui donnerai .рѳ. On fait surtout la promotion du cyrillique comme élément fédérateur d'une république où une large minorité non russe ne voulait plus employer cet alphabet et où on le lui a imposé par la loi. Le but est en fait de politique intérieure : décourager les locuteurs des langues minoritaires ou de la langue russe d'employer les caractères de l'étranger, puis les rendre moins visibles en Russie même s'ils continuent à employer des noms de domaine en alphabet latin.  

mardi, 01 avril 2008

L'ex-armée rouge

J'aime bien cette figure de style :

Son territoire [celui de la Géorgie] a été bombardé à plusieurs reprises par des avions de l'ex-armée rouge. 

C'est signé par les Quick et Flupke de la philosophie mondaine, médiatique et humanitaire, André Glucksman et Bernard-Henri Lévy qui sont passés chez leur coiffeur juste avant. Je n'ai strictement rien contre leur propos général lorsqu'ils dénoncent les agressions russes envers les anciens états de l'URSS. Au contraire.

Mais je m'interroge. L'aviation qui attaque la Géorgie, c'est l'aviation russe, non ? L'armée russe, elle doit avoir un nouveau nom particulier en russe, n'est-ce pas ? Ou sinon on dit simplement l'armée russe.

Mais l'ex-armée rouge, cela fait tout de suite plus totalitaire. Je veux bien que le régime de Poutine et de son successeur ne soit pas du plus beau modèle démocratique possible. Loin de là. C'est même un magnifique contre-exemple de ce que pourrait être une démocratie.

Mais pourquoi dire l'ex-armée rouge alors que l'armée russe aurait suffi et aurait été aussi compréhensible ? Les exactions russes dans le Caucase remontent à bien avant l'ère soviétique, il suffit de relire Tolstoï !

Mais ex-armée rouge, cela vous a tout de suite un air un peu plus totalitaire et inquiétant qu'armée russe. Imaginez que l'on parle d'une opération de l'armée allemande en disant "les avions de l'ex-Luftwaffe" ou "les chars de l'ex-Wehrmacht" ou "les navires de l'ex-Kriegsmarine" ! Que diraient les Allemands devant ce rappel du passé ? On apprécierait vraiment ce genre de propos du côté de Berlin ou de Bonn...

Je veux bien que la cause soit juste, généreuse et noble, mais il y a aussi la manière de la défendre. La réduction des conflits caucasiens au seul fait soviétique est à la fois une imposture historique et puis une volonté de charger un seul régime assimilé à l'ex-URSS de tous les maux, alors qu'ils viennent de plus loin. Et puis surtout une manière de forcer le lecteur à prendre parti, parce que bien sûr on ne peut pas être pour l'ex-armée rouge même si elle a contribué à nous délivrer du nazisme.

Stigmatiser l'armée russe comme telle et pour ce qu'elle fait, ce serait bien. Mais la disqualifier en la baptisant d'ex-armée rouge alors même que les troupes ukrainiennes et géorgiennes sont elles aussi des héritières de l'ex-armée rouge, cela relève de l'imposture rhétorique.

lundi, 03 septembre 2007

L'échelle

Maroussia : Danse, mère,

A tout casser !

C'est le grand jour

De l'isba !

 

Le faucon prend femme,

La femme, c'est moi.

 

La mère : Le sais-tu d'où il vient ?

 

Maroussia : Ses deux yeux, tout mon bien !

 

La mère : Le sais-tu d'où il sort ?

 

Maroussia : Un seul coeur, un seul corps !

 

La mère : Tes sens sont avides,

Ton coeur est aveugle.

Noue-lui, fillette,

Un fil à la ceinture.

Ma parole est d'or,

Mon vieux coeur voit clair.

Coeur tiens-toi coi,

Pelote, dévide-toi.

 

Marina Tsvetaïeva 

dimanche, 02 septembre 2007

Accordailles

Fin de terre,

Fin de ciel,

Fin de village.

Tombé le chêne, le village fleurit.

A veuve soucieuse,

Fillette rieuse

Quand elle va à la fontaine

Les cloches sonnent, les gars se battent

Ses joues sont rouges, sa bouche est rouge

A faire frémir la Trinité.

 

- Laissez-moi aller, ma mère,

Aller avec mes amies

Filer le lin tendre,

Dépenser un peu ma belle santé,

Dégourdir un peu mon sang endormi

Travailler un peu

Et sauter beaucoup.

- Va, va, fillette ! 

La jeunesse n'a qu'un temps

 

Oh les tresses

Les épaisses plus lisses que leurs rubans

Longue la mienne,

Longue la tienne,

Et la sienne : de trois aunes !

 

Marina Tsvetaïeva 

 

   

mercredi, 11 juillet 2007

Ma vie d'enfant

Près de la fenêtre, dans une petite pièce obscure, mon père, tout de blanc vêtu et extraordinairement long, est couché sur le sol. Les doigts de ses pieds nus, animés d'un mouvement bizarre, s'écartent l'un de l'autre spasmodisquement tandis que les phalanges caressantes de ses mains posées avec résignation sur sa poitrine restent obstinément contractées. Le regard joyeux de ses yeux clairs s'est éteint, le visage si bon d'ordinaire apparaît morne et la saillie de ses dents entre les machoires distendues emplit mon coeur d'un vague effroi.

Maxime Gorki 

jeudi, 28 juin 2007

La légende de Novgorod

Un faux Cendrars révélé par des détails comme :

Intriguée par la police de caractères dans laquelle est écrit le titre sur la première page, la chercheuse reconnaît une police de caractères cyrilliques pour ordinateurs, dite Izhitsa. Créée en 1988, elle était dans les années 1990 la seule police de caractères informatique à large diffusion capable de transcrire les caractères russes disparus après 1917. Vérifiant cette hypothèse à l'aide d'un ordinateur, Oxana Khlopina reproduit à l'identique la page du titre retrouvé en Bulgarie. Mais il ne peut s'agir d'une simple coïncidence s'agissant d'une version légèrement retouchée, agrandie dans sa hauteur et réduite dans sa largeur. Si bien que la date d'impression ne peut pas être 1907, comme l'analyse linguistique l'avait déjà démontré. Elle est même postérieure à 1988.

 

 

vendredi, 08 juin 2007

Sur la mort de T. S. Eliot (2)

Mages où êtes-vous qui lisez les visages?

Venez, venez tenir cette auréole.

Deux figures de deuil prient les yeux au sol

et chantent. Si semblables leurs thrènes !

Deux vierges, mais sont-elles des vierges ?

C'est la douleur, non le désir qui dit le sexe.

L'une, profil perdu, est pareille à

Adam. Mais sa coiffure est d'Ève.

 

Penchant leurs faces somnolantes

l'Amérique où il vint au monde, et

et l'Angleterre où il mourut, dolentes

se tiennent des deux côtés de sa tombe.

Les nuages au ciel vont comme des navires.

 

Mais chaque tombe est le bout de la terre...

 

Joseph Brodsky

 

jeudi, 07 juin 2007

Sur la mort de T. S. Eliot

Il est mort au début de l'année, en janvier.

Sous les lampes dehors le gel faisait le guet.

La nature n'eut pas le temps de lui montrer

de son corps de ballet la pompe souveraine.

Les vitres sous la neige devenaient plus petites.

Sous les lampes guettait le héraut des gelées

Les flaques se figeaient en glace aux carrefours.

Sur sa porte il riva la chaîne des ans morts.

 

Les muses ne sont pas menacées de ruine,

de jour elles sont riches. Encore qu'orpheline,

la poésie est le lieu consacré où voisinent

les recommencements de la fuite des jours.

Nageant dans la prunelle ou courant dans les veines,

elle a pour seule amie la nymphe éolienne,

tel Narcisse amoureux. Mais elle est moins lointaine

dans le calendrier des rimes de nos jours.

 

Sans grimaces de haine ou intentions mauvaises

dans le Grand Catalogue et toutes ses richesses,

la mort ne choisit pas du verbe les promesses,

elle fixe toujours son choix sur le chanteur.

Des champs et des guérets elle ne sait que faire,

et ni de la splendeur vibrante de la mer.

Sa générosité se satisfait d'une aire

étroite et limitée, où entasser les cœurs.

 

Joseph Brodsky 

 

dimanche, 25 mars 2007

Dans les montagnes

La poésie est obscure, par les mots inexprimée :

Qu'il m'a ému ce versant sauvage.

Un val rocailleux et solitaire, un enclos de moutons,

Le feu des pâtres et l'âcre senteur de la fumée !

 

Par une étrange alerte et par la joie pressé

Mon cœur me dit : « Reviens, reviens, sur tes pas ! »

La fumée a senti sur moi comme un doux aromate,

Et avec jalousie et tristesse je passe à côté.

 

La poésie n'est pas, n'est certes pas dans ce que le monde

Nomme poésie. Elle est dans mon héritage,

Plus j'ai de richesse, plus je suis poète.

 

Je me dis, ayant perçu la trace obscure

De ce que ressentit mon aïeul dans son enfance d'autres âges :

Il n'y a pas dans le monde différentes âmes et le temps non plus n'est pas.

 

Ivan Bounine 

 

jeudi, 22 mars 2007

Inscription sur une coupe

Il trouva une vieille coupe auprès de la mer bleue du tumulte,

Dans une ancienne tombe, dans le sable du rivage solitaire.

Longtemps il travailla, longtemps il assembla

Ce que la tombe avait gardé trois mille ans comme une relique,

Et il lut sur la coupe

L'antique récit des tombeaux et des sépulcres silencieux :

 

« Seuls sont éternels la mer, la mer sans rivage et  le ciel,

Seuls sont éternels le soleil, la terre et sa beauté,

Seul est éternel ce qui lie d'un lien invisible

L'âme et le cœur des vivants à l'âme sombre des tombes. »

 

Ivan Bounine

jeudi, 25 janvier 2007

En Transnistrie

«Dans la salle des premières classes [le cours préparatoire, ndlr], ils ont tiré sur l'alphabet latin accroché au mur, se souvient-elle. Une balle dans chaque lettre de l'alphabet.» 

Ils, c'est les soldats russes.

vendredi, 15 décembre 2006

Theuerste Madame

Voici le jeu septimaniafinal ou week-endiel ou hebdomadaire... Un écrivain, un artiste à trouver. J'ai déjà évoqué le peintre qui figure parmi ceux que je préfère et les indices sont nombreux. L'écrivain est plus difficile à trouver, disons aussi qu'il va falloir trouver le nom de sa correspondante, laquelle est aussi une artiste dans un autre registre, par ailleurs son mari avait traduit un chef d'œuvre de la littérature mondiale, mais écrit dans une autre langue que celle de notre écrivain, même s'il a participé aussi aux traductions des nouvelles de notre auteur. La question est donc aussi : quelle est la destinataire de cette lettre ?

 



Guten Morgen und tausend Dank, theuerste Madame.

Je vous dirai donc, Madame, que tous ces jours-ci il a fait un temps brumeux, maussade, pleunicheur et maladif, froidiuscule, pour ne pas dire froid — very gentlemanlike, c'est-à-dire atroce ! J'attendrai un soleil plus propice pour aller à Fontainebleau ; jusqu'à présent, nous n'avons eu qu'un genuine english tun, warranted to produce a gentle and confortable heat. Cependant, ça ne m'a pas empêché d'aller hier à l'Exposition. Savez-vous que dans toute cette grande diablesse d'Exposition il n'y a qu'une petite esquisse de X qui m'ait véritablement plu ? Un lion qui dévore une brebis dans une forêt. Le lion est fauve, hérissé, superbe ; il s'est bien commodément couché, il mange avec appétit, avec sensualité, avec toute tranquillité d'esprit ; et quelle vigueur dans le coloris, ce coloris sale et chaud, tacheté et lumineux à la fois, qui est particulier à X ! Il y a aussi deux autres tableaux de lui : la Mort de Valentin (dans Faust) et la Mort du Christ, deux abominables croûtes — si j'ose m'exprimer ainsi ! Du reste... rien ; quelle triste Exposition pour inaugurer la République !