samedi, 17 octobre 2009
Judas le transparent
Le temps pascal
Je ne sais pas comment le diable est entré en moi. Les rives du Rio verdoient. Aujourd'hui est née l'herbe fine. La preuve : un troupeau de moutons a dérivé dans la combe heureuse tandis que le ricanement habituel me secouait.
Les rives du Rio verdoient. L'air est doux, il y a des violettes sur les talus et des pervenches comme des regards d'ange autour de la faille des couleuvres. Un chat orange traverse le chemin. C'est bon signe : de gauche à droite. Le pays joue un grand rôle dans nos journées : l'air à neige, la rivière qui vire au torrent après les pluies, les faire-part mortuaires, les bûcheronnages de premier printemps, la laiterie, les permis de conduire retirés, les accouchements, la boucherie. Le passage de l'ombre et de la lumière sur les prairies. La chouette qui appelle derrière le cimetière. La pleine lune. La lune noire. Et les mois à deux lunes. Les suicides que l'on essaie de cacher. Les voitures pliées et les incendies. Les divorces. Les cancers. L'heure qui sonne. Qui peut se vanter de vivre ces saintetés comme un élu ? Le rire gagne.
Mauvais, le rire. Il monte en moi le matin. Il noircit l'air, il empoisonne le printemps comme l'odeur des charognes des suppliciés au bord des routes. Pourtant tout va pour le mieux.
Jacques Chessex
15:13 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture, suisse, romandie, roman, religion
vendredi, 16 octobre 2009
La Trinité
Le promeneur qui remonte la côte de Montreux s'arrête inévitablement devant la clinique Valmont, aux trois quarts de la pente, saisi par la beauté de l'édifice et le mystère qui émane de sa masse élégante et silencieuse dans les arbres. C'est une bâtisse fin de siècle, du style des palaces composites qui font la gloire de la baie. Une longue bâtisse de trois étages à toit plat, au centre duquel surgit une sorte de kiosque, ou d'extravagant chalet. L'ensemble repose sur un rez-de-chaussée vitré, que termine une rotonde à colonnes garnie de vigne vierge et de lys.
A quoi tient le pouvoir que cette maison exerce immédiatement sur le passant ? A son emplacement dans la pente boisée d'arbres lumineux ? A sa légende ? Des hommes politiques, des musiciens, des écrivains y ont vécu. Rilke y a séjourné à plusieurs reprises. Mais cet empire inspiré, cette impression de lumière presque neigeuse, même en été, et à la fois d'étrangeté ?
Car nous sommes en juillet, le promeneur reprend sa marche en direction du village touristique, et Valmont garde son mystère.
Jacques Chessex
Jacques Chessex (prononcer Chèssè) est décédé samedi dernier, à 75 ans, d'une crise cardiaque lors d'une cérémonie de remise de prix. Il était le plus important écrivain suisse romand depuis Ramuz et Roud qu'il a fortement défendus par les rééditions, la publication d'inédits ou l'écriture de souvenirs. Poète, nouvelliste, romancier, il a aussi mis en avant l'oeuvre des autres, par exemple celle de Roger Vailland qui lui a inspiré un roman, L'Eternel sentit une odeur agréable. Dans Les livres ont un visage, Jérôme Garcin, qui avait fait sa première interview littéraire avec Chessex, racontait que celui-ci écrivait en voyant le cimetière de sa fenêtre face à son bureau. Je l'ai découvert à vingt ans, par hasard, parce que j'achetais systématiquement les 10-18 d'occasion et que la Confession du pasteur Burg en faisait partie. Il m'a conduit à découvrir d'autres écrivains suisses bien moins connus. Je donnerai de lui quatre débuts de romans.
20:53 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture, suisse, romandie, roman
mercredi, 11 juin 2008
De l'invention d'un village
C'est Cavanna qui l'affirme dans Charlie :
Le plus gourmand [des souverains successifs] fut Louis-Philippe - si ma mémoire ne me trahit - lequel d'un seul coup de machoire, engloutit une bonne vingtaine de villages de banlieue - c'est-à-dire de la campagne - dont Montmartre, Belleville, Ménilmontant, Passy, Auteuil, Vaugirard, Grenelle, Picpus - préparant ainsi un magnifique jeu de "je casse tout et je reconstruis en neuf mais plus cher" à l'intention de l'astucieux baron Haussmann et de (...) Napoléon III.
Cavanna parlait certes des enceintes successives autour de Paris qui sont bien de Louis-Philippe, les annexions totales (Passy, Auteuil) ou partielles (Montmartre) de villages sont dues à Napoléon III en 1859.Seulement Picpus n'était pas un village, mais une partie de Saint-Mandé (commune qui existe toujours). Ce qui peut égarer, c'est le fait que Picpus (partie du territoire de Saint-Mandé) était compris dans l'enceinte de Thiers depuis 1844, donc à l'intérieur des fortifications de Paris, coupé donc du reste de sa commune. Quand Jean Valjean s'établit avec Cosette au Petit-Picpus, il n'est pas seulement à l'abri d'un déguisement de jardinier et des murs d'un couvent : il est à la fois près de la capitale et fort loin de celle-ci. Hugo, qui était loin d'être un imbécile, avait compris tout le parti poétique qu'il pouvait tirer de ce lieu hors du temps, puis en complète transformation du fait de la construction de la ligne de chemin de fer de Vincennes et de l'urbanisation croissante au moment même où il écrit les Misérables (publiés en 1862). Hugo jouait à la fois sur le souvenir récent de ses lecteurs et sur l'actualité immédiate : il mettait en scène un village idéal, préservé des souillures de l'argent, encore innocent, il l'opposait à toute la politique urbanistique d'Haussmann et le texte est en écho direct avec 1848. D'un autre côté, il préparait le dénouement du drame entre Javert et Valjean dans les égouts, scène qui aurait pu paraître incompréhensible si Jean Valjean avait résidé à cent lieues de la capitale où se produisait la révolution de 1832. Mais Hugo invente la rue de la Chanvrerie où se trouve la fameuse plaque d'égoût, tout comme il invente le couvent du Petit Picpus, et ce faisant il construit l'image de Picpus comme un des villages dévorés par Paris, alors que ce n'était qu'un lieu-dit, deux ou trois maisons, un monastère récent (1800 et sans rapport avec celui du roman) et beaucoup de champs ou de prés appartenant à un autre village, puis une rue, un boulevard, un cimetière, un nom de quartier. Voilà comment la mémoire se transmet, par une réinvention de la réalité.
17:19 Publié dans Carabistouilles | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : littérature, poésie, roman, paris, hugo
samedi, 22 juillet 2006
La grande peur dans la montagne
La sueur commençait à lui mouiller les paupières et lui entrait dans le regard avec son sel. Joseph respirait difficilement. Il voit tout le glacier qui a commencé à faire un mouvement avec son dos de haut en bas, dans le sens de la longueur, comme le serpent rampe. En même temps, la moraine s'est mise à balancer ; toute la grande paroi où il se tenait, comme le marin en haut de son mât, balance. Joseph s'y est cramponné des deux mains, maisinutilement, parce qu'elle va en arrière, elle vient en avant. Il s'est trouvé à un moment donné surplomber le vide, au fond duquel des vagues comme celles de la mer roulaient l'une au-dessus de l'autre avec leur écume ; et est-ce à présent qu'on rêve et avant on ne rêvait pas, ou le contraire ? comme il cherche à se dire encore, se cramponnant toujours au roc qui a été amené en arrière, de sorte qu'un instant la vue sur le glacier lui fut retirée, mais le mouvement contraire la lui ramenait déjà. Peut-être qu'on rêvait avant et on rêve encore à présent.
Il leva alors ses regards, il les tourna vers en haut par-dessus son épaule, Il les ramena en avant de lui ; il a connu que la partie supérieure du glacier continuait d'être cachée. il vit qu'il y avait toujours là-haut ce plafond comme de la terre jaune, comme une grande plaine d'argile vue à l'envers, mais ensuite l'air était libre, en même temps que plein d'une obscure lumière. C'est ce qu'il aperçoit encore, tandis qu'il respirait mal; et d'en bas le glacier a commencé alors à éclairer en vert et en bleu, venant à lui avec ses reflets verts et bleus, dans un double faux éclairage, en même temps que le glacier montait, il redescendait, puis remontait.
Charles-Ferdinand Ramuz
17:02 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, roman, suisse
dimanche, 02 juillet 2006
Salut Galarneau ! (1)
Ce n'est pas vraiment l'après-midi pour essayer d'écrire un livre, je vous le jure, je veux dire : ce n'est pas facile de se concentrer avec la trâlée de clients qui, les uns derrière les autres, se pointent le nez au guichet. Aujourd'hui, ce sont surtout des Américains en vacances, ils viennent visiter la belle province, la différence, l'hospitalité spoken here, ils arrivent par l'Ontario : je dois être leur premier Québécois, leur premier native. Il y en a même – c'est touchant en sacrement ! – qui s'essayent à me parler français. Je les laisse se ridiculiser, je ne les encourage pas, je ne les décourage pas non plus. Je veux dire : que les Américains apprennent le français à l'école et qu'ils viennent tenter de le parler par ici, au mois d'août, c'est leur plus strict droit. C'est toujours bon de vérifier si l'instruction que l'on a reçue peut être utilisable. Pour ma part, celle que j'ai subie ne valait même pas un déplacement à bicyclette. Je l'ai vérifié en cherchant du travail, en regardant autour de moi, en tentant d'être heureux.
Jacques Godbout
18:30 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : langue française, Québec, littérature, roman


