mercredi, 06 septembre 2006

Demeures du sommeil (4)

Il y a bien longtemps, j'avais embrassé la nuit et m'étais donnée à l'obscurité. Les doux murmures de la pluie m'avaient consolée ; les ombres tranquilles, pleines de bonté, avaient été mes amies.

Pourquoi l'éclat d'un tigre m'avait-il détournée ? Pourquoi m'étais-je égarée si loin de la maison, à suivre un faux soleil ?

Il est vrai que je ne m'étais pas vraiment livrée à la lumière du jour. Mais j'avais trop longtemps fixé des visages éblouissants du soleil, j'étais demeurée trop longtemps parmi les portes du jour. Mes yeux avaient regardé quelque chose d'interdit, vu ce qu'ils n'auraient jamais dû voir, et ils avaient perdu le pouvoir même de regarder.

Maintenant je ne quittais plus l'endroit noir et solitaire auquel j'appartenais. Lorsque des voix m'appelaient, je refusais de répondre. J'essuyais mes larmes avec la robe noire de la nuit,  je cachais  mon visage dans les plis de l'obscurité. Plus jamais, oh ! plus jamais, je ne verrais l'éclat aveuglant des yeux ennemis, je n'entendrais plus jamais le  désastreux trépignement des pieds.

 

Anna Kavan 

mardi, 05 septembre 2006

Demeures du sommeil (3)

À l'école, les choses commencèrent à aller mal. Je brisais les règles et me retrouvais souvent au cachot. Les gens commençaient à dire comme j'étais devenue difficile. En général, ils étaient en colère contre moi, mais de temps à autre l'un d'eux me parlait avec bonté et me posait des questions auxquelles je ne voulais pas répondre car je me méfiais de la bonté. Un jour, un docteur voulut me dire ce qui se passait dans ma tête, mais je n'avais pas confiance en lui non plus. Je ne voulais pas lui parler au cas où il aurait été du côté de l'ennemi. Comment pouvais-je savoir qu'il n'était pas l'un des tigres ?

Comment pouvais-je expliquer que l'école était une machine marchant à l'horloge et que j'étais toujours en difficulté parce que je ne m'ajustais pas à la machine ? Au début j'avais tenté de m'ajuster. Maintenant je n'essayais plus car je savais que c'était sans espoir. Je savais qu'il n'y avait pas de place pour moi le jour, à moins que je ne cède complètement et cela, j'étais déterminée à ne pas le faire. Le monde diurne était mon ennemi ; aux autorités de ce monde qui m'avait rejetée, je refusais de me soumettre. Elles m'avaient insultée, elles m'avaient abîmée, et jamais je ne me rendrais à elle.

 

Anna Kavan 

lundi, 04 septembre 2006

Demeures du sommeil (2)

Mon père estimait que je devais vivre avec d'autres enfants ; il m'inscrivit comme externe dans un cours non loin de chez nous. C'était l'automne. Les jours de vent chaque arbre demeurait au sein de sa pluie d'or lorsque je marchais vers l'école. Je jouais à attraper les feuilles comme elles tombaient. Lorsque j'en attrapais une particulièrement belle, je la mettais dans ma poche. Mais lorsque je la regardais plus tard, ses couleurs s'étaient affadies déjà, et il ne me restait qu'une chose morte et chiffonnée, bonne à jeter.

Au début, j'étais heureuse à l'idée d'aller en classe. J'imaginais cela comme quelque chose de nouveau, de neuf et d'excitant. Mais ce n'était pas si excitant et bientôt cela cessa d'être neuf, pour devenir décevant et morne. À la fin du trimestre on monta une pièce de théâtre, j'y jouai un rôle important. Je pensais que ce serait excitant de jouer dans une pièce. Mais quand le jour vint, ce fut aussi décevant que le reste.

Après cela, tout ce qui arriva à l'école me sembla irréel ; une perte de temps, une partie sans importance de la morne journée. Je savais, sans en comprendre la raison, qu'il fallait que la journée soit sans importance. Je devais empêcher le monde diurne d'être important. J'attendais tout au long du jour le moment de rentrer à la maison rejoindre mon univers nocturne, cette réalité que je vivais dans la vie secrète de la maison.

 

Anna Kavan