vendredi, 26 octobre 2007
La statue de Maigret
On me dit que le commissaire Maigret a sa statue en Belgique. Alors que le créateur des Maigret n'arrête pas de répéter dans ses Mémoires enregistrés combien il est heureux de ne plus écrire de romans. Je doute qu'il dise la vérité. Je sens dans ses Mémoires la plus profonde tristesse, le désespoir caché d'un vieillard qui sait que la source s'est tarie.
Kazymierz Brandys
Et la statue est en fait... aux Pays-Bas.
18:49 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture, pologne, polonais, policier, maigret
dimanche, 29 avril 2007
Le haut-fer (2)
Hector remonta dans l'atelier. Le système sur lequel était montée la grande scie ressemblait à une guillotine. Un lourd cadre intérieur coulissait de haut en bas et de bas en haut, prisonnier des deux montants fixes. Mais le couteau d'une guillotine se présentait en largeur tandis que la grande scie était fixée en longueur dans le ricanement d'une ribambelle de dents.
Cette guillotine artisanale s'appelait le haut-fer.
Un grand bras de levier, ex-petit arbre, pendait au-dessus du haut-fer. Une pesée lente sur ce bras libérait l'eau dans la turbine et le haut-fer entreprendrait sa danse.
Hector, la main levée, toucha le levier sans se résoudre à achever son geste.
Une autre main qui n'était pas celle de son père, avait relevé le levier, interdisant à l'eau l'accès de la turbine et les roues sr'étaient immobilisées et le chant de la lame s'était tu. La lame était encore engagée au sein de la grume qu'elle avait mission de séparer en planches.
Le long chariot qui supportait la grume est l'offrait centimètre par centimètre aux appétits du haut-fer, gisait sous un linceul de sciure.
Hector passa l'index sur les lames de rechange aux poutres et son doigt laissa une longue trace.
José Giovanni
Dans ses souvenirs, Giovanni prétend qu'il avait vu le dernier haut-fer en activité, et pourtant j'en ai fréquenté deux dans le village de mon père, il y en avait encore un dans la ferme-moulin-scierie d'un de mes oncles chez lequel nous nous arrêtions parfois, d'ailleurs non loin des lieux des Grandes Gueules, même si ce dernier haut-fer ne fonctionnait déjà plus, mais il était encore présent. Je ne parle même pas de ceux que l'on pouvait voir sur les routes... Dans le premier endroit en dessous de la ferme familiale, j'allais parfois chercher des truites pour le repas car le ruisseau avait été aménagé pour permettre un élevage dans un bassin, et comme la scierie ne fonctionnait plus guère, cela compensait les revenus : un petit peu de chaque chose, cela commence à faire un repas le soir. D'ailleurs, ce scieur-fermier était aussi le sabotier du village et j'ai pu gambader dans les prés ou les jardins en sabots de bois à ma taille, comme dans Sylvain et Sylvette. Ensuite, c'est devenu une résidence pour bobos avec des thuyas tout autour et un portail électronique, une caméra de surveillance... Le deuxième haut-fer près de la route, j'y ai joué avec les copeaux quand je revenais de la baignade dans le Barbat, je me demande encore comment on pouvait admettre des barbouillats comme moi dans cet endroit si dangereux. On l'a démoli il y a dix ans et il était fermé depuis vingt ans. Il a été remplacé par un étang artificiel pour pêcheurs. Il en existait encore un troisième, mais dans un écart perdu dans la montagne dans un coin où je ne me promenais pas. Quant au dernier, celui de mon oncle, ben... j'y ai joué souvent aussi, mais on nous demandait de faire surtout attention à ne pas tomber à travers les planches de bois qui commençaient à pourrir au dessus de la rivière très embourbée et empuantie. Mon oncle avait peu à peu abandonné ses activités traditionnelles parce qu'il était entré dans une fromagerie Gervais où il portait une blouse blanche afin d'avoir enfin un revenu sûr et fixe, la roue du moulin tournait encore mais sans produire quoi que ce soit et sans qu'il y ait des hommes derrière.
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samedi, 28 avril 2007
Le haut-fer (1)
Le porteur inclina son diable, lui imprima un mouvement de retrait et les bagages d'Hector Valentin se trouvèrent en équilibre sur le bord du trottoir à la hauteur du taxi en attente.
Hector fouilla dans sa poche et en sortit une pièce de monnaie qu'il glissa dans la main du porteur.
L'homme remercia à peine. Hector le regarda s'éloigner d'une démarche hésitante, traînant son diable d'un seul bras.
Hector se retourna. Le chauffeur de taxi était aux prises avec le premier bagage, une cantine en fer grise. Il avait visiblement l'ambition de la hisser sur le toit de la voiture.
La cantine semblait soudée au bitume. Hector s'empara du deuxième bagage, une malle incolore, aux angles fatigués, ornée d'étiquettes fanées dont la plupart étaient déchirées.
Il souleva la malle et la propulsa sur la galerie de la voiture. Après quoi, il reprit la cantine en fer et le chauffeur de taxi la suivit des yeux lorsqu'elle s'éleva dans l'air pour rejoindre les cieux.
José Giovanni
Le texte est d'un très grand monsieur : un ancien condamné à mort. Il écrit simple, brut, clair. Bien sûr que l'on ne peut être que bouleversé par la rencontre de Bourvil et de Lino Ventura, ces deux monstres perdus dans le paysage des Vosges dans un film formidable que je me repasse souvent, bien sûr que je connais les paysages du roman et du film puisque ce sont ceux de mon enfance et que je pourrais me complaire en nostalgie idiote, mais il y a autre chose : Giovanni est un écrivain et un grand. Jamais un mot de trop ou à côté. Et pourtant, la poésie est aussi là.
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