vendredi, 13 mars 2009

André Breton, toujours réprouvé, toujours insoumis, toujours vivant

Du grand caviardage de la part des agrégés de lettres qui rédigent les communiqués linguistiques du CSA !

Enfin, si le clair de terre est construit sur le modèle de « clair de lune », il évoque « l’outre-ciel », néologisme créé par le poète Léopold Sédar Senghor, qui fut aussi l’un des pères fondateurs de la Francophonie moderne : « Cette lumière d’outre-ciel des nuits sur la terre douce au soir ».

Que je sache, il aurait fallu dire que ce terme d'astronomie est le titre du deuxième recueil d'André Breton qui a été justement l'une des sources principales d'inspiration de Senghor et qu'il a été réactivé par lui parce qu'il avait lu des textes de la Renaissance (Breton s'appuyait sur une langue fort ancienne et proprement littéraire). Et je comprends de moins en moins comment l'on peut ne plus nommer quand c'est l'occasion Breton, le grand contemporain révolté (ou plutôt si, je le comprends trop bien, tellement il reste actuel et dangereux) :

Les écrits s'en vont

Le satin des pages qu'on tourne dans les livres moule une femme si belle
Que lorsqu'on ne lit pas on contemple cette femme avec tristesse
Sans oser lui parler sans oser lui dire qu'elle est si belle
Que ce qu'on va savoir n'a pas de prix
Cette femme passe imperceptiblement dans un bruit de fleurs
Parfois elle se retourne dans les saisons imprimées
Et demande l'heure ou bien encore elle fait mine de regarder les bijoux bien en face
Comme les créatures réelles ne font pas
Et le monde se meurt une rupture se produit dans les anneaux d'air
Un accroc à l'endroit du coeur
Les journaux du matin apportent des chanteuses dont la voix a la couleur du sable sur des rivages tendres et  dangereux
Et parfois ceux du soir livrent passage à de toutes jeunes filles qui mènent des bêtes enchaînées
Mais le plus beau c'est dans l'intervalle de certaines lettres
Où des mains plus blanches que la corne des étoiles à midi
Ravagent un nid d'hirondelles blanches
Pour qu'il pleuve toujours
Si bas si bas que les ailes ne s'en peuvent plus mêler
Des mains d'où l'on remonte à des bras si légers que la vapeur des près dans ses gracieux entrelacs au dessus des étangs est leur imparfait miroir
Des bras qui ne s'articulent à rien d'autre qu'au danger exceptionnel d'un corps fait pour l'amour
Dont le ventre appelle les soupirs détachés des buissons pleins de voiles
Et qui n'a de terrestre que l'immense vérité glacée des traîneaux de regards sur l'étendue toute blanche
De ce que je ne reverrai plus
A cause d'un bandeau merveilleux
Qui est le mien dans le colin-maillard des blessures.

Cet oubli de Breton me paraît une faute morale au moment de la semaine de la francophonie. Mais pourquoi ne doit-on plus citer Breton et son rôle dans l'émancipation des consciences ? Comment Breton peut-il ne pas être aussi consensuel et diplomatique que Senghor dont le néologisme n'est même pas dans la liste des dix mots ? Nier l'existence d'un poète en en citant un autre hors de propps, voilà qui augure une belle ère de turpidudes.

samedi, 13 décembre 2008

Ma vie sans moi (4)

Air de ronde pour lutins

 

Pour prendre un souvenir sur terre - ce fut dans le très vieux temps, -

Je pris gîte sur cette route et j'y guettais tous les passants.

 

Le premier siècle je fus bruyère, ajonc, genêt, églantier blanc,

Ce fut un siècle où je fus saule que vis celle que j'aime tant.

 

Dans ses regards bougeaient clarté pour cent fontaines de printemps

Et dans ses mains grâce plus frêle qu'en feuilles de trèfles d'étang.

 

C'était par pur soleil de Pâques ; j'étais moi-même tintillonnant !

Tintillonnez, siècles passés ! Depuis j'ai mal plus qu'un dément.

 

Armand Robin

 

mercredi, 10 décembre 2008

Ma vie sans moi (3)

Ô souvenir sautant de glaçons en glaçons,

Tels des corbeaux criards sur les champs de l'hiver !

 

Au creux d'une ombre sans visage

Dont il n'est resté témoignage

Dans le regard d'aucun enfant,

Au creux d'une onde sans rivage

Issue d'un geste sans espoir

D'un passant sombre et chancelant,

Sec et mat tombe notre soir,

Ce soir que nous composâmes

D'un accord de faux paysages

Sur les bords de nos âmes.

 

Armand Robin

dimanche, 07 décembre 2008

Ma vie sans moi (2)

Le temps m'a rajeuni jusque dans mon enfance,

Je ne sais plus combien j'ai souffert, ni pourquoi,

Mais je sais aujourd'hui que je suis transparence

Et qu'à force d'oubli je reviens près de moi,

Combien je vais bénir l'objet de ma souffrance.

 

J'ai retrouvé l'étang et les bois taciturnes

Où toute ma jeunesse et ma franchise ont chu ;

Je craignais d'y heurter un moi-même inconnu,

Mais, où l'aube pensait redevenir commune,

Grâce à l'amour humain rien ne s'était perdu.

 

Lorsque je fus bien loin dans mon isolement,

N'ayant d'autre pays que le bruit du feuillage,

Au plus haut de tout mal je tremblais un instant

Et, passager fragile en mon sang de sauvage,

Un chant d'âpre douceur me brisa lentement :

 

"Mes coteaux, mes sentiers, nul ne peut m'écouter,

Chaque être que j'aimais a choisi son mensonge

Et je n'ai d'autre dieu que les plus beaux objets,

Vous seuls fêtez les pas qu'allongent ceux qui songent

Et répondez encor quand nos pas font pitié".

 

Armand Robin

 

samedi, 06 décembre 2008

Ma vie sans moi (1)

Cessez d'accepter un

monde où les riches et

les puissants aient droit

de disposer de l'art !

 

LETTRE A MON PERE

 

Mon père, je vois bien que je me suis trompé

En voulant devenir un poète, un lettré ;

Je n'ai réussi qu'à me fatiguer

Et qu'à tournicoter, tout brouillé.

 

Je suis allé plus loin qu'à nous il n'est permis ;

On m'accable de haine et de raillerie ;

Où je suis né j'aurais dû rester,

Tous ont eu raison de me châtier.

 

.......................................................................

 

Aujourd'hui si tu revenais tu me retrouverais

Comme cette faux que tu as laissée

Hier soir dans des herbes obscures et se souvient très frais

D'avoir sous tes doigts travaillé.

 

Armand Robin

vendredi, 24 octobre 2008

Arthur Rimbaud

MORTEL, ANGE et DEMON, poète et baladin,

Casseur de pierre et soldat de fortune,

RIMBAUD ! frère de ceux qui naissent pour l'exil,

Tu passas, recélant sous la face commune

Le visage d'un dieu honni des dieux voisins

Et voulus, dîneur las des festins inutiles,

Mordre sans les cueillir tous les fruits du jardin.

Sur tes cahiers d'enfant écrasés de ratures,

Partout enluminés d'énormes caricatures,

Dans l'étude moisie et sous le gaz blafard

Tu griffonnais, petit prodige narguant son art,

Des pamphlets prophétiques que tu signais: ARTHUR.

N'étais-tu que l'enfant maudit de Charleville ?

Des mères l'ont crié dans les rues : "Antechrist !"

Sans savoir quelle aurore illuminait tes yeux

Et sans faire baiser tes cheveux à leurs fils.

Tu fus le frère lointain des princes douloureux

Qui quelque soir, au fond d'une sombre Bavière,

Quand les étudiants chantent autour des pots de bière,

Laissent les eaux gardiennes se refermer sur eux,

Pour avoir compris l'âme des cygnes et des lys.

Un matin ce fut beau. Au pied d'un sapin rouge

Déroulant jusqu'à toi ses bras de palmes vertes,

Le voyageur qui va triste de bouge en bouge,

De palais en palais et dans les gares désertes

S'ennuie à regarder la pluie aux carreaux noirs,

Et ne le trouvant pas et repartant put voir

- Et trembla de le voir et de t'avoir surpris -

Au pied d'un sapin rouge un poète accroupi,

Qui riait aux éclats et qui brûlait son livre !...

Un empereur casqué de plumes et vêtu d'or

T'estimait. Ses sujets disaient "Rimbaud le Juste."

Tu vendais du café, du poivre et de l'ivoire

Et des fusils au nègre qui jouait les Augustes,

Et si quelqu'un venu de la mourante Europe

Te demandait : "Vous avez fait des vers, dans le temps ?"

Tu fronçais le sourcil et haussais les épaules

Et refaisais le compte de tes dents d'éléphant.

Puis tu vins mourir quelque jour à Marseille,

Avec ton or conquis caché dans ta ceinture

Et tu traînais la jambe sur le pavé cruel,

Meurtri du poids de l'or, meurtri par tes blessures,

RIMBAUD ! Ils t'ont dit mort en bon fils de l'Eglise

Car tu parlais d'Amour et de Terre promise.

 

André Salmon

 

Ce poème est particulièrement excécrable et mal écrit. Tous les clichetons rimbaldiens y passent dans une sorte de récapitulatif d'un itinéraire initiatique de demi-dieu mi-christique, mi-dyonisiaque, mi-je ne sais trop quoi. Je renonce à montrer toutes les erreurs historiques. C'est l'un des pires textes sur Rimbaud que je connaisse - et Dieu sait si Rimbaud a pu faire engendrer des âneries à ses commentateurs ou ses éditeurs. Mais il peut se comprendre par la date, 1905, et la querelle de succession, lorsque le Rocheux était encore la proie de tous les cathos les plus traditionnalistes avec l'aval de la famille et qu'il était revendiqué par une autre jeunesse nouvelle. Mais enfin... la revendication de Rimbaud était dite avec des mots imbéciles, des naïvetés de jugement et un style qui tenait plus de l'ancien monde. Comme on dit, cela fait date.

mercredi, 22 octobre 2008

La marchande d'images

C'est la vieille qui fume la pipe,

Elle est de Bruxelles en Brabant

Et vend l'Histoire du Juif Errant,

La légende tendre et terrible

Du Petit-Poucet qui semait des cailloux

Sur son chemin ainsi font les fous

Et les poètes qui vont semant des étoiles

Sans se douter qu'ils sont sur des vaisseaux sans voiles ;

Elle vend des chansons bleues et des romans noirs,

Elle a le Messager Boiteux de Strasbourg et l'Histoire

De la Dame du Lac et du beau Lancelot,

Elle vend du tumulte, du rire et des sanglots,

Des contes très pervers parfumés de morale

Et l'Histoire en couleurs du Petit Caporal.

Dans son vieux sac, il y a de petites choses qui brillent,

Elle porte, dit-on, des messages aux filles,

Mais je crois qu'on la calomnie.

Je l'ai vue souvent dans les champs,

Elle n'avait pas l'air méchant,

Sa jupe rouge dans l'herbe verte

Semblait flamber sur son échine

Et dans sa bouche entrouverte

Deux dents souillées de nicotine

Frémissaient comme ses narines.

Je crois qu'elle a toujours vécu

Et le Juif Errant la connaît

Et peut-être a-t-elle tenu

Sur les marches du palais

Le beau manteau d'or sur fond blanc

De Geneviève de Brabant.

Vieux poète en jupon ! viens donc, lorsqu'il fait soir

Dans mon coeur, m'enseigner tes plus belles histoires

Pour que mon âme épouse l'âme des amoureuses

Qu'emporte la fumée de ta pipe crasseuse.

 

André Salmon

 

lundi, 13 octobre 2008

Tout dort

L'arbre du soir, l'abat-jour de la lampe et la clef du repos. Tout tremble quand la porte s'ouvre sans éveiller de bruit. Le rayon blanc traverse la fenêtre et inonde la table. Une main avance à travers l'ombre, le rayon, le papier sur la table. C'est pour prendre la lampe, l'arbre au cercle étendu, l'astre chaud qui s'évade. Un soufle emporte tout, éteint la flamme et pousse le rayon. Il n'y a plus rien devant les yeux que la nuit noire et le mur qui soutient la maison.

Pierre Reverdy

dimanche, 12 octobre 2008

Titre blanc

Maintenant c'est le temps présent

Plus gris que de coutume

Qui mastique la vitre

Et étouffe le bruit

Les quatre murs paisibles

Les gens qui sortent passent

Et n'osent presque pas tourner la tête

Dans la rue qui dort

Sur le vent qui danse

Les feuilles du salon sont libres

Sous les plis du tapis

Et le rideau gagne le jour

Par l'entre-bâillement de la fenêtre

Le jardin est-il plein de neige

Ou de pas étouffés

Quand il fait nuit

 

Pierre Reverdy

samedi, 11 octobre 2008

En attendant

Des lignes trop usées par les rigueurs du temps

La flaque d'eau sous la gouttière

Le reflet timide qui danse

Et la nuit qui descend

Aucun essor

Aucun effort

Pour détacher l'esprit de cette ritournelle

Il faut marcher tout droit sans condition

Vers la vie plus réelle

Plus bas se contenter des plus maigres rayons

Au passage émouvant d'une aile

Tout s'évapore et sèche

Et même l'illusion qui rendait l'aube moins amère

Les mains retiennent l'air

Le soleil broie la tête

On retrouve le meilleur temps

L'image à la poitrine et l'oeil sur le cadran

La vitre avec le feu

La vague sous le vent

Et l'heure étouffée dans sa gaine

 

Pierre Reverdy

 

vendredi, 10 octobre 2008

Souvenir de Jules Verne

Richmond ! Richmond ! le vent d'est portait à la mer

un ballon tout chargé d'audace et de science,

tenez bon au milieu des tempêtes de l'air,

Gédéon, Cyrus Smith, et toi, naïf Herbert !

 

La première fumée à travers les feuillages,

espérance ! La mer, au seuil noir des cavernes

se retire, jetant ses outils sur la plage,

marteau, fusil, sextant des naufrages modernes.

 

Ayrton grimpe par la chaîne jusqu'au hublot

pour épier dans le navire les rebelles

qui veillent, compulsant la carte des Bois,

les câbles geignent dans le noir. Ayrton ruisselle...

 

Du fond de cette rue éternelle où je vois

jour après jour le même espace froid,

ô Jules Verne, si jamais j'ai découvert

au delà des toits gris l'image de la mer,

c'est par le livre à l'odeur vieille, bien avant

les fatigues, l'ennui, le plaisir attristant,

et la haine envers moi-même, devant des flots

vrais mais indifférents, dans les étés trop beaux,

quand je cherchais languissamment la terre absente,

celle dont les colons inspectaient chaque pente,

ô rubans au chapeau de Pancroff dans le vent

du Pacifique sud, ô capitaine Grant !

 

Henri Thomas

 

jeudi, 09 octobre 2008

J'hésite

Casse-couille et Casse-pied

se promènent ; les villages

ont des coqs sur leurs fumiers ;

chaque bête dévisage

Casse-couille et Casse-pied.

 

"Regardez, dit Casse-couille,

le castel où je naquis,

à le voir, mon oeil se mouille,

c'est chez moi, c'est mon pays,

regardez", dit Casse-couille.

 

Casse-pied ne répond rien ;

mais il songe à ses parents,

gens de peu, mais gens de bien,

c'étaient de petits marchands,

Casse-pied ne répond rien.

 

Casse-couille a des vertus,

il marche en dressant la tête,

l'églantier, le houx têtu,

le chiendent même répètent :

Casse-couille a des vertus.

 

Casse-pied roule ses yeux

vers les choses délectables,

pain, fromage, cidre vieux,

lui font signe sur la table,

Casse-pied roule ses yeux.

 

Casse-couille et Casse-pied,

grandissant comme les mythes,

me dévorent tout entier,

ah, qui suis-je, dites vite,

Casse-couille, ou Casse-pied ?

 

Henri Thomas

mercredi, 08 octobre 2008

La note grave

Du talus qui monte oublieux

des pas de toute créature

on voit bouger au bas du ciel

les rideaux de la vie obscure

et les lampes couleur de miel,

 

beau comme une larme qui brille

est le ciel qui pend au-dessus

de ce monde tout frémissant

où des yeux derrière les grilles

sont comme des braises du couchant,

 

le galop des jours et des nuits

ouvre mon étroite fenêtre,

le temps qui passe est un ruisseau

et les âmes pleines de bruit

sont des moulins où je pénètre,

 

et le chagrin comme poussière

vole par les replis du jour

où l'image qui m'était due

lentement s'efface derrière

un lambeau de l'affreuse nue.

 

Henri Thomas

mardi, 07 octobre 2008

Ciel pur

Cet octobre, l'air tranquille

est le portique des rêves,

il me semble que j'achève

un ouvrage malhabile,

 

couronné de malheur pâle

je suis beau comme une rose,

la dernière, l'hivernale,

au seuil des métamorphoses.

 

Sous la loque des saisons

bat le coeur invulnérable

de la chaste déraison,

si j'ai peur je suis coupable,

 

chaque jour le ciel efface

le dessin de mes secrets,

je suis jouet de l'espace

plein de monstres inquiets.

 

Henri Thomas

 

mardi, 30 septembre 2008

Merceries

Merceries, ô néant des percales à chimères

des bobines de fil

dont dénudées

l'enfant fera pour son chariot des roues

des tresses et des galons

qui sur la robe de la morte

serviront

de chemins tortueux aux fourmis

aveugles à la beauté charnelle

sous le soleil de midi.

 

Jean Follain

lundi, 29 septembre 2008

Les jardins

S'épuiser à chercher le secret de la mort

fait fuir le temps entre les plates-bandes

des jardins qui frémissent

dans leurs fruits rouges

et dans leurs fleurs.

L'on sent notre corps qui se ruine

et pourtant sans trop de douleurs.

L'on se penche pour ramasser

quelque monnaie qui n'a plus cours

cependant que s'entendent au loin

des cris de fierté ou d'amour.

Le bruit fin des râteaux

s'accorde aux paysages

traversés par les soupirs

des arracheuses d'herbes folles.

 

Jean Follain

 

samedi, 27 septembre 2008

Aux choses lentes

Blasons, prenons le temps de bien vous déchiffrer

prenons le temps de tout compter

et de lire l'écriture fine

que modela la belle inconnue

un jour qu'elle était pâle et nue.

Dans un monde touffu se mêlent

les frissons de la maladie

les armes de la médisance

le visage du laboureur

l'éclat de l'amour inconnu

et les yeux bleus du travailleur

celui au front couvert de signes

s'appuyant au bras de sa fille

portant le poids de sa beauté

traquée à l'abri du corset

femme au regard rejoignant

la douceur d'une feuille qui tremble.

 

Jean Follain

vendredi, 26 septembre 2008

La mémoire

Le narrateur poursuit dans la grande cuisine

où son récit s'allonge

le vent court et la nuit

vont réduire en ses ombres

le gâteau démembré

Heures inoubliables au pays de mémoire

confitures écarlates que mangeaient les enfants

et tout près des tombeaux

dans le cimetière aux herbes hautes

Ô souvenirs en nous vivants

pendant que se fait l'irrigation du sang

en des corps radieux

sous les corsages de misère.

 

Jean Follain

samedi, 06 septembre 2008

Chuchottements

Cendrillon ! Cendrillon ! la chambre est toute noire ;

Laisse glisser ton dé du bout de ton doigt las,

Tu n'y vois plus, son fil chemine de mémoire,

Pique-moi ton aiguille au bord du canevas.

 

Roule tes échevaux, et, repoussant ta chaise,

Viens te mettre à genoux pour te chauffer les mains

Devant les champs de l'âtre, où, dolente, la braise

Berce d'ardents pays murmurants et lointains.

 

Vois, les esprits du feu font et défont leurs villes

Et leurs châteaux plaintifs derrière les chenets.

Regarde, les yeux lents et le coeur immobile,

Se quereller les pieds de flammes de follets.

 

L'âtre - écoute - bruit de choses erronnées

- Dehors le brouillard sourd étouffe les maisons -

C'est l'heure. Ecoute, Cendrillon, écoute environnée

D'ombres, écoute au loin divaguer les tisons.

 

Marie Noël

 

 

vendredi, 05 septembre 2008

Ronde

Mon père me veut marier,

Sauvons-nous, sauvons-nous par les bois et la plaine,

Mon père me veut marier,

Petit oiseau te lairas-tu* lier ?

 

L'affaire est sûre : il a du bien.

Sauvons-nous, sauvons-nous bouchons-nous les oreilles

L'affaire est sûre : il  a du bien...

C'est un mari : courons, le meilleur ne vaut rien !

 

Quand il vaudrait son pesant d'or,

Qu'il est lourd, qu'il est lourd et que je suis légère !

Quand il vaudrait son pesant d'or,

Il aura beau courir, il ne m'aura pas encor !

 

Malgré ses louis, ses écus,

Ses sacs de blé, ses sacs de noix, ses sacs de laine,

Malgré ses louis, ses écus,

Il ne m'aura jamais, ni moins, ni pour plus.

 

Qu'il achète s'il a de quoi,

Les bois, la mer, le ciel, les plaines, les montagnes,

Qu'il achète s'il a de quoi,

Le monde entier plutôt qu'un seul cheveu de moi !

 

Marie Noël

* Ancienne forme future du verbe laisser, parfaitement régulière en ancien français.

La suite du poème n'est plus dans le même ton, ni avec le même but.

jeudi, 04 septembre 2008

Prière du poète

Mon Dieu qui donnes l'eau tous les jours à la source ;

Et la source coule, et la source fuit ;

Des espaces au vent pour qu'il prenne sa course,

Et le vent galope à travers la nuit ;

 

Donne de quoi rêver à moi dont l'esprit erre

Du songe de l'aube au songe du soir

Et qui sans fin écoute en moi parler la terre

Avec le ciel rose, avec le ciel noir.

 

Donne de quoi chanter à moi pauvre poète

Pour les gens pressés qui vont, viennent, vont

Et qui n'ont pas le temps d'entendre dans leur tête

Les airs que la vie et la mort y font.

 

L'herbe qui croit, le son inquiet de la route,

L'oiseau, le vent m'apprennent mon métier,

Mais en vain je les suis, en vain je les écoute,

Je ne le sais pas encore tout entier.

 

Marie Noël

mercredi, 03 septembre 2008

Marie Noël martyrisée, stigmatisée, assassinée

J'ai connu cet établissement où les noms de bâtiments portent ceux de personnes célèbres. Ils ont été choisis en fonction de la destination du lieu :

En ce qui concerne les travaux au sein de l'établissement scolaire, la phase II vient de débuter avec la réfection des façades et notamment celle du bâtiment Marie-Noëlle.

La poétesse Marie Noël n'est pas des plus connues, mais elle est parfois étudiée dans les petites classes. Son nom donne la fonction du bâtiment : les lettres. Rien à voir donc avec des Marie-Chantal et des Marie-Sophie. Elle n'aurait pas dû être si discrète et si simple.

 

Quand il est entré dans mon logis clos,

J'ourlais un drap lourd près de la fenêtre,

L’hiver dans les doigts, l’ombre sur le dos…

Sais-je depuis quand j’étais là sans être ?

 

Et je cousais, je cousais, je cousais…

- Mon cœur, qu’est-ce que tu faisais ?

 

Il m’a demandé des outils à nous.

Mes pieds ont couru, si vifs, dans la salle,

Qu’ils semblaient, - si gais, si légers, si doux, -

Deux petits oiseaux caressant la dalle

 

De-ci, de-là, j’allais, j’allais, j’allais…

- Mon cœur, qu’est-ce que tu voulais ?

 

Il m’a demandé du beurre, du pain,

- Ma main en l’ouvrant caressait la huche -

Du cidre nouveau, j’allais et ma main

Caressait les bols, la table, la cruche.

 

Deux fois, dix fois, vingt fois je les touchais…

- Mon cœur, qu’est-ce que tu cherchais ?

 

Il m’a fait sur tout trente-six pourquoi.

J’ai parlé de tout, des poules, des chèvres,

Du froid, du chaud, des gens, et ma voix

En sortant de moi caressait mes lèvres…

 

Et je causais, je causais, je causais…

- Mon cœur, qu’est-ce que tu disais ?

 

Quand il est parti, pour finir l’ourlet

Que j’avais laissé, je me suis assise…

L’aiguille chantait, l’aiguille volait,

Mes doigts caressaient notre toile bise…

 

Et je cousais, je cousais, je cousais…

- Mon cœur, qu’est-ce que tu faisais ?

 

Marie Noël, Chanson

 

 

dimanche, 10 août 2008

Rien qu'une autre année

Rien qu'une autre année.
Mes amis, les survivants d'entre eux me suffisent
Pour que je vive encore une année
Il me suffit d'une année
Pour que j'aime vingt femmes
Et trente villes.
Une année suffit pour que l'idée se pare
Des plus beaux atours du lis
Pour qu'une terre inconnue hante quelque fille
Avec laquelle je partirai vers quelque mer
Où elle me livrera sur ses genoux
La clé de tous les champs
Il me suffit d'une année
Pour que je vive toute ma vie
D'une seule traite
En un seul baiser
En un seul coup de feu
Qui abolira mes questions
Et l'énigme de la confusion des temps
Mes amis, ne mourez pas comme vous avez pris l'habitude de mourir
Je vous en conjure, ne mourez pas
Accordez-moi une année
Rien qu'une autre année.

Mahmoud Darwich

 

jeudi, 24 juillet 2008

Izoard s'efface

Jacques Izoard est décédé. Il y a quelques poèmes de lui dans mes archives pour ceux qui veulent le connaître ou le relire. Ici, , , . En attendant d'autres.

dimanche, 24 février 2008

Pauvre Baudelaire (bis) !

Sans oublier le parking qui se trouve derrière la mairie. Il sera dénommé « place Charles-Baudelaire », « en hommage au célèbre poète dont les parents sont nés dans la commune ».

Euh... Tout dépend de ce que l'on appelle parents. Seul le père de Charles est né à La Neuville-au-Pont. Père qu'il a à peine connu, puisqu'il est mort quand le poète avait six ans. Sa mère, Caroline Dufaÿs ou Du Faÿs, est née à Londres en 1793, comme il se devait pour une famille d'émigrés. Baudelaire avait repris son nom pour ses premières publications en signant Baudelaire-Dufaÿs et ce choix indiquait une attitude esthétique et politique.

Finir comme un nom de parking, ce n'est sûrement pas l'hommage que Baudelaire aurait souhaité, mais cela vaut encore mieux qu'un nom de galerie commerciale. 

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samedi, 19 janvier 2008

Pauvre Hugo !

Dans une des plus belles séquences de ce documentaire, elle récite un poème qu'elle adorait et qu'elle attribue, sans doute à tort, à Victor Hugo.

Cela commence ainsi : "Un brave ogre des bois, natif de Moscovie, était fort amoureux d'une fée." La chute, prononcée avec toute l'ironie nécessaire, est admirable : "Vous qui cherchez à plaire, ne mangez pas l'enfant dont vous aimez la mère !"

Mais le poème est bien de Hugo ! Je l'ai fait lire, je l'ai expliqué et je l'ai donné en récitation. J'ai même fait écouter en classe sa version chantée par Julos. Il figure dans des manuels et il plaît énormément aux enfants.

lundi, 07 janvier 2008

Papa pique et maman coud (6)

Papa boit et maman boite ;

Elle est toujours aux abois !

Parce que quoi il en soit :

Pourquoi se rend-il en boîte ? 

dimanche, 06 janvier 2008

Papa pique et maman coud (5)

Papa choit et maman choie ;

Il tombe parce qu'il boit,

Elle le prend sous ton toit

Pareille à ma Mère l'Oye. 

samedi, 05 janvier 2008

Papa pique et maman coud (4)

Papa tond et maman tonne ;
Il élève des moutons,
Elle file un mauvais coton,
Car des boutons, ils lui donnent.

vendredi, 04 janvier 2008

Papa pique et maman coud (3)

Papa pare, maman part ;
Il brode de la dentelle,
Elle dit : "On se sépare".
Il ne s'occupait pas d'elle.