vendredi, 13 mars 2009

André Breton, toujours réprouvé, toujours insoumis, toujours vivant

Du grand caviardage de la part des agrégés de lettres qui rédigent les communiqués linguistiques du CSA !

Enfin, si le clair de terre est construit sur le modèle de « clair de lune », il évoque « l’outre-ciel », néologisme créé par le poète Léopold Sédar Senghor, qui fut aussi l’un des pères fondateurs de la Francophonie moderne : « Cette lumière d’outre-ciel des nuits sur la terre douce au soir ».

Que je sache, il aurait fallu dire que ce terme d'astronomie est le titre du deuxième recueil d'André Breton qui a été justement l'une des sources principales d'inspiration de Senghor et qu'il a été réactivé par lui parce qu'il avait lu des textes de la Renaissance (Breton s'appuyait sur une langue fort ancienne et proprement littéraire). Et je comprends de moins en moins comment l'on peut ne plus nommer quand c'est l'occasion Breton, le grand contemporain révolté (ou plutôt si, je le comprends trop bien, tellement il reste actuel et dangereux) :

Les écrits s'en vont

Le satin des pages qu'on tourne dans les livres moule une femme si belle
Que lorsqu'on ne lit pas on contemple cette femme avec tristesse
Sans oser lui parler sans oser lui dire qu'elle est si belle
Que ce qu'on va savoir n'a pas de prix
Cette femme passe imperceptiblement dans un bruit de fleurs
Parfois elle se retourne dans les saisons imprimées
Et demande l'heure ou bien encore elle fait mine de regarder les bijoux bien en face
Comme les créatures réelles ne font pas
Et le monde se meurt une rupture se produit dans les anneaux d'air
Un accroc à l'endroit du coeur
Les journaux du matin apportent des chanteuses dont la voix a la couleur du sable sur des rivages tendres et  dangereux
Et parfois ceux du soir livrent passage à de toutes jeunes filles qui mènent des bêtes enchaînées
Mais le plus beau c'est dans l'intervalle de certaines lettres
Où des mains plus blanches que la corne des étoiles à midi
Ravagent un nid d'hirondelles blanches
Pour qu'il pleuve toujours
Si bas si bas que les ailes ne s'en peuvent plus mêler
Des mains d'où l'on remonte à des bras si légers que la vapeur des près dans ses gracieux entrelacs au dessus des étangs est leur imparfait miroir
Des bras qui ne s'articulent à rien d'autre qu'au danger exceptionnel d'un corps fait pour l'amour
Dont le ventre appelle les soupirs détachés des buissons pleins de voiles
Et qui n'a de terrestre que l'immense vérité glacée des traîneaux de regards sur l'étendue toute blanche
De ce que je ne reverrai plus
A cause d'un bandeau merveilleux
Qui est le mien dans le colin-maillard des blessures.

Cet oubli de Breton me paraît une faute morale au moment de la semaine de la francophonie. Mais pourquoi ne doit-on plus citer Breton et son rôle dans l'émancipation des consciences ? Comment Breton peut-il ne pas être aussi consensuel et diplomatique que Senghor dont le néologisme n'est même pas dans la liste des dix mots ? Nier l'existence d'un poète en en citant un autre hors de propps, voilà qui augure une belle ère de turpidudes.

lundi, 16 février 2009

Fables de la dictature (4)

Tout contre la cage du canari, le chat expliquait à un de ses amis en visite : "Sûr, j'aimerais bien le manger. Mais pour l'heure, je ne le tente pas, son chant est délicieux, qui adoucit souvent mon vieil ennui."

Leonardo Sciascia

dimanche, 15 février 2009

Fables de la dictature (3)

Le renard doucement l'adulait, et le lion écoutait, de complaisance ravi. Alors le cerf, candidement : "Sire, Renard vous trompe : pas une seule de ses paroles qui soit vraie." Le lion, si inopportunément tiré de son ravissement, lui fit face : "Tu n'es qu'un sale traitre", dit-il. ''Tu ne crois donc pas que je suis magnifique, que je suis puissant et juste, terrible et bon ? Tu me prends donc pour un singe, qui ne sait distinguer l'admiration juste de l'admiration vide ? Renard est un bon sujet, et toi un conseiller mauvais". Et il ordonna qu'on mit sans délai le cerf en pièces.

Leonardo Sciascia

samedi, 14 février 2009

Fables de la dictature (2)

Le lion mangeait sans appêtit son abondant repas ; et le loup tournait autour de lui en glapissant de faim.

Une fois bien nettoyé le dernier os, le lion parut s'apercevoir de ce geignement frénétique. "J'espère bien que tu ne geins pas sur mon repas. Si je mange, c'est uniquement pour vous que je le fais. En effet, vous ne sauriez comment vivre sans moi." Alors le loup : "Nous mourrions à coup sûr, sans toi ; mais peut-être ne mourrions-nous pas de faim".

Leonardo Sciascia

vendredi, 13 février 2009

Fables de la dictature (1)

Les singes préchèrent l'ordre nouveau, le règne de la paix. Et parmi les premiers enthousiastes on compta le tigre, le chat, le milan. Peu à peu, tous les autres animaux furent convertis. Ce fut alors une jubilation très douce, une fraternelle agape végétarienne.

Mais un jour la souris, qui plaisantait d'une façon fort civile avec le chat, se trouva renversée sous les griffes de son récent ami. Elle comprit que les choses reprenaient leur cours ancien. Avec un espoir vacillant, elle rappela au chat les principes du nouveau règne. "Oui", répondit le chat, "mais moi, je suis un fondateur du nouveau règne". Et il lui planta les dents dans le dos.

Leonardo Sciascia

 

Il y a bien vingt ans que je n'avais plus relu Sciascia, qui était pour moi autre chose qu'une simple référence littéraire. Mais, je ne sais pas, l'évolution bouffonne et autoritaire de l'Italie aujourd'hui - tout comme celle parallèle de mon pays - me le rend de nouveau d'actualité.

mercredi, 31 décembre 2008

Message obamesque

Fable express en rimes enchaînées

 

Pour cette nuit de réveillon

L"on sort chacun les cotillons,

L'on pose de grandes guirlandes.

Landaises ou bien de Guérande,

Rendons grâce à toutes ces co-

Quilles. Qu'il est bon pour l'écot !

Comme cuisine sans nulle aide,

L'est de rôtir le palmipède.

 

Morale à l'américaine comme le homard :

Liesse, huîtres, cane !

 

samedi, 13 décembre 2008

Ma vie sans moi (4)

Air de ronde pour lutins

 

Pour prendre un souvenir sur terre - ce fut dans le très vieux temps, -

Je pris gîte sur cette route et j'y guettais tous les passants.

 

Le premier siècle je fus bruyère, ajonc, genêt, églantier blanc,

Ce fut un siècle où je fus saule que vis celle que j'aime tant.

 

Dans ses regards bougeaient clarté pour cent fontaines de printemps

Et dans ses mains grâce plus frêle qu'en feuilles de trèfles d'étang.

 

C'était par pur soleil de Pâques ; j'étais moi-même tintillonnant !

Tintillonnez, siècles passés ! Depuis j'ai mal plus qu'un dément.

 

Armand Robin

 

mercredi, 10 décembre 2008

Ma vie sans moi (3)

Ô souvenir sautant de glaçons en glaçons,

Tels des corbeaux criards sur les champs de l'hiver !

 

Au creux d'une ombre sans visage

Dont il n'est resté témoignage

Dans le regard d'aucun enfant,

Au creux d'une onde sans rivage

Issue d'un geste sans espoir

D'un passant sombre et chancelant,

Sec et mat tombe notre soir,

Ce soir que nous composâmes

D'un accord de faux paysages

Sur les bords de nos âmes.

 

Armand Robin

dimanche, 07 décembre 2008

Ma vie sans moi (2)

Le temps m'a rajeuni jusque dans mon enfance,

Je ne sais plus combien j'ai souffert, ni pourquoi,

Mais je sais aujourd'hui que je suis transparence

Et qu'à force d'oubli je reviens près de moi,

Combien je vais bénir l'objet de ma souffrance.

 

J'ai retrouvé l'étang et les bois taciturnes

Où toute ma jeunesse et ma franchise ont chu ;

Je craignais d'y heurter un moi-même inconnu,

Mais, où l'aube pensait redevenir commune,

Grâce à l'amour humain rien ne s'était perdu.

 

Lorsque je fus bien loin dans mon isolement,

N'ayant d'autre pays que le bruit du feuillage,

Au plus haut de tout mal je tremblais un instant

Et, passager fragile en mon sang de sauvage,

Un chant d'âpre douceur me brisa lentement :

 

"Mes coteaux, mes sentiers, nul ne peut m'écouter,

Chaque être que j'aimais a choisi son mensonge

Et je n'ai d'autre dieu que les plus beaux objets,

Vous seuls fêtez les pas qu'allongent ceux qui songent

Et répondez encor quand nos pas font pitié".

 

Armand Robin

 

samedi, 06 décembre 2008

Ma vie sans moi (1)

Cessez d'accepter un

monde où les riches et

les puissants aient droit

de disposer de l'art !

 

LETTRE A MON PERE

 

Mon père, je vois bien que je me suis trompé

En voulant devenir un poète, un lettré ;

Je n'ai réussi qu'à me fatiguer

Et qu'à tournicoter, tout brouillé.

 

Je suis allé plus loin qu'à nous il n'est permis ;

On m'accable de haine et de raillerie ;

Où je suis né j'aurais dû rester,

Tous ont eu raison de me châtier.

 

.......................................................................

 

Aujourd'hui si tu revenais tu me retrouverais

Comme cette faux que tu as laissée

Hier soir dans des herbes obscures et se souvient très frais

D'avoir sous tes doigts travaillé.

 

Armand Robin

Ronsard politiquement incorrect

Chers collègues enseignants bedonnants, myopes, boiteux, voûtés, édentés et chauves, proches du 11e échelon ou de la hors-classe, vous aviez l'habitude de faire étudier ce poème de Ronsard aux fraîches adolescentes de troisième ou de seconde - tout juste guéries de leurs boutons d'acné - afin de les séduire et de susciter chez elles un début de réflexion épicurienne, eh bien ! sachez que ce ne sera plus possible du fait de thèmes fort dérangeants et indignes d'une éducation vraiment émancipatrice.

A Cassandre

Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avoit desclose
Sa robe de pourpre au Soleil,
A point perdu ceste vesprée
Les plis de sa robe pourprée,
Et son teint au vostre pareil.

Las ! voyez comme en peu d'espace,
Mignonne, elle a dessus la place
Las ! las ses beautez laissé cheoir !
Ô vrayment marastre Nature,
Puis qu'une telle fleur ne dure
Que du matin jusques au soir !

Donc, si vous me croyez, mignonne,
Tandis que vostre âge fleuronne
En sa plus verte nouveauté,
Cueillez, cueillez vostre jeunesse :
Comme à ceste fleur la vieillesse
Fera ternir vostre beauté.

Voici en effet ce que dit la Halde à travers un rapport de l'université Paul-Verlaine (sic !) de Metz :

Nous n’avons pas eu la possibilité, faute de temps, d’étudier les textes des manuels. En effet, certains textes pourraient contenir des stéréotypes. Par exemple, en français, le poème de Ronsard « mignonne allons voir si la rose » est étudié par tous les élèves. Toutefois, ce texte véhicule une image somme toute très négative des seniors. Il serait intéressant de pouvoir mesurer combien de textes proposés aux élèves présentent ce type de stéréotypes, et chercher d’autres textes présentant uneimage plus positive des seniors pour contrebalancer ces stéréotypes.
Il est logique que pour intéresser les élèves au contenu des manuels ces derniers privilégient les illustrations mettant en scène des personnages les plus jeunes possible (compte tenu du contexte). Mais cela se fait au détriment de l’image des seniors.

Il convient en effet de ne pas étudier en classe ce Ronsard qui donne une si piètre image des séniors, comme en témoigne cet autre poème :

Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,
Assise aupres du feu, devidant et filant,
Direz, chantant mes vers, en vous esmerveillant :
Ronsard me celebroit du temps que i'estois belle.

Lors, vous n'aurez servante oyant telle nouvelle,
Desja sous le labeur à demy sommeillant,
Qui au bruit de mon nom ne s'aille resveillant,
Benissant vostre nom, de louange immortelle.

Je seray sous la terre et fantôme sans os
Par les ombres myrteux je prendray mon repos
Vous serez au fouyer une vieille accroupie,

Regrettant mon amour et vostre fier desdain.
Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain :
Cueillez des aujourdhuy les roses de la vie.

Mais comment peut-on en effet proposer à la jeunesse le modèle d'une vieillesse aussi dégradée ? L'obscénité est là et non dans ce vieux thème :

Suzanne.jpg

J'ai choisi à dessein, Suzanne et les Vieillards, une peinture d'Artemisia Gentileschi, femme peintre du XVIIe s.

Mes informations viennent de ce site.

vendredi, 24 octobre 2008

Arthur Rimbaud

MORTEL, ANGE et DEMON, poète et baladin,

Casseur de pierre et soldat de fortune,

RIMBAUD ! frère de ceux qui naissent pour l'exil,

Tu passas, recélant sous la face commune

Le visage d'un dieu honni des dieux voisins

Et voulus, dîneur las des festins inutiles,

Mordre sans les cueillir tous les fruits du jardin.

Sur tes cahiers d'enfant écrasés de ratures,

Partout enluminés d'énormes caricatures,

Dans l'étude moisie et sous le gaz blafard

Tu griffonnais, petit prodige narguant son art,

Des pamphlets prophétiques que tu signais: ARTHUR.

N'étais-tu que l'enfant maudit de Charleville ?

Des mères l'ont crié dans les rues : "Antechrist !"

Sans savoir quelle aurore illuminait tes yeux

Et sans faire baiser tes cheveux à leurs fils.

Tu fus le frère lointain des princes douloureux

Qui quelque soir, au fond d'une sombre Bavière,

Quand les étudiants chantent autour des pots de bière,

Laissent les eaux gardiennes se refermer sur eux,

Pour avoir compris l'âme des cygnes et des lys.

Un matin ce fut beau. Au pied d'un sapin rouge

Déroulant jusqu'à toi ses bras de palmes vertes,

Le voyageur qui va triste de bouge en bouge,

De palais en palais et dans les gares désertes

S'ennuie à regarder la pluie aux carreaux noirs,

Et ne le trouvant pas et repartant put voir

- Et trembla de le voir et de t'avoir surpris -

Au pied d'un sapin rouge un poète accroupi,

Qui riait aux éclats et qui brûlait son livre !...

Un empereur casqué de plumes et vêtu d'or

T'estimait. Ses sujets disaient "Rimbaud le Juste."

Tu vendais du café, du poivre et de l'ivoire

Et des fusils au nègre qui jouait les Augustes,

Et si quelqu'un venu de la mourante Europe

Te demandait : "Vous avez fait des vers, dans le temps ?"

Tu fronçais le sourcil et haussais les épaules

Et refaisais le compte de tes dents d'éléphant.

Puis tu vins mourir quelque jour à Marseille,

Avec ton or conquis caché dans ta ceinture

Et tu traînais la jambe sur le pavé cruel,

Meurtri du poids de l'or, meurtri par tes blessures,

RIMBAUD ! Ils t'ont dit mort en bon fils de l'Eglise

Car tu parlais d'Amour et de Terre promise.

 

André Salmon

 

Ce poème est particulièrement excécrable et mal écrit. Tous les clichetons rimbaldiens y passent dans une sorte de récapitulatif d'un itinéraire initiatique de demi-dieu mi-christique, mi-dyonisiaque, mi-je ne sais trop quoi. Je renonce à montrer toutes les erreurs historiques. C'est l'un des pires textes sur Rimbaud que je connaisse - et Dieu sait si Rimbaud a pu faire engendrer des âneries à ses commentateurs ou ses éditeurs. Mais il peut se comprendre par la date, 1905, et la querelle de succession, lorsque le Rocheux était encore la proie de tous les cathos les plus traditionnalistes avec l'aval de la famille et qu'il était revendiqué par une autre jeunesse nouvelle. Mais enfin... la revendication de Rimbaud était dite avec des mots imbéciles, des naïvetés de jugement et un style qui tenait plus de l'ancien monde. Comme on dit, cela fait date.

mercredi, 22 octobre 2008

La marchande d'images

C'est la vieille qui fume la pipe,

Elle est de Bruxelles en Brabant

Et vend l'Histoire du Juif Errant,

La légende tendre et terrible

Du Petit-Poucet qui semait des cailloux

Sur son chemin ainsi font les fous

Et les poètes qui vont semant des étoiles

Sans se douter qu'ils sont sur des vaisseaux sans voiles ;

Elle vend des chansons bleues et des romans noirs,

Elle a le Messager Boiteux de Strasbourg et l'Histoire

De la Dame du Lac et du beau Lancelot,

Elle vend du tumulte, du rire et des sanglots,

Des contes très pervers parfumés de morale

Et l'Histoire en couleurs du Petit Caporal.

Dans son vieux sac, il y a de petites choses qui brillent,

Elle porte, dit-on, des messages aux filles,

Mais je crois qu'on la calomnie.

Je l'ai vue souvent dans les champs,

Elle n'avait pas l'air méchant,

Sa jupe rouge dans l'herbe verte

Semblait flamber sur son échine

Et dans sa bouche entrouverte

Deux dents souillées de nicotine

Frémissaient comme ses narines.

Je crois qu'elle a toujours vécu

Et le Juif Errant la connaît

Et peut-être a-t-elle tenu

Sur les marches du palais

Le beau manteau d'or sur fond blanc

De Geneviève de Brabant.

Vieux poète en jupon ! viens donc, lorsqu'il fait soir

Dans mon coeur, m'enseigner tes plus belles histoires

Pour que mon âme épouse l'âme des amoureuses

Qu'emporte la fumée de ta pipe crasseuse.

 

André Salmon

 

lundi, 13 octobre 2008

Tout dort

L'arbre du soir, l'abat-jour de la lampe et la clef du repos. Tout tremble quand la porte s'ouvre sans éveiller de bruit. Le rayon blanc traverse la fenêtre et inonde la table. Une main avance à travers l'ombre, le rayon, le papier sur la table. C'est pour prendre la lampe, l'arbre au cercle étendu, l'astre chaud qui s'évade. Un soufle emporte tout, éteint la flamme et pousse le rayon. Il n'y a plus rien devant les yeux que la nuit noire et le mur qui soutient la maison.

Pierre Reverdy

dimanche, 12 octobre 2008

Titre blanc

Maintenant c'est le temps présent

Plus gris que de coutume

Qui mastique la vitre

Et étouffe le bruit

Les quatre murs paisibles

Les gens qui sortent passent

Et n'osent presque pas tourner la tête

Dans la rue qui dort

Sur le vent qui danse

Les feuilles du salon sont libres

Sous les plis du tapis

Et le rideau gagne le jour

Par l'entre-bâillement de la fenêtre

Le jardin est-il plein de neige

Ou de pas étouffés

Quand il fait nuit

 

Pierre Reverdy

samedi, 11 octobre 2008

En attendant

Des lignes trop usées par les rigueurs du temps

La flaque d'eau sous la gouttière

Le reflet timide qui danse

Et la nuit qui descend

Aucun essor

Aucun effort

Pour détacher l'esprit de cette ritournelle

Il faut marcher tout droit sans condition

Vers la vie plus réelle

Plus bas se contenter des plus maigres rayons

Au passage émouvant d'une aile

Tout s'évapore et sèche

Et même l'illusion qui rendait l'aube moins amère

Les mains retiennent l'air

Le soleil broie la tête

On retrouve le meilleur temps

L'image à la poitrine et l'oeil sur le cadran

La vitre avec le feu

La vague sous le vent

Et l'heure étouffée dans sa gaine

 

Pierre Reverdy

 

vendredi, 10 octobre 2008

Souvenir de Jules Verne

Richmond ! Richmond ! le vent d'est portait à la mer

un ballon tout chargé d'audace et de science,

tenez bon au milieu des tempêtes de l'air,

Gédéon, Cyrus Smith, et toi, naïf Herbert !

 

La première fumée à travers les feuillages,

espérance ! La mer, au seuil noir des cavernes

se retire, jetant ses outils sur la plage,

marteau, fusil, sextant des naufrages modernes.

 

Ayrton grimpe par la chaîne jusqu'au hublot

pour épier dans le navire les rebelles

qui veillent, compulsant la carte des Bois,

les câbles geignent dans le noir. Ayrton ruisselle...

 

Du fond de cette rue éternelle où je vois

jour après jour le même espace froid,

ô Jules Verne, si jamais j'ai découvert

au delà des toits gris l'image de la mer,

c'est par le livre à l'odeur vieille, bien avant

les fatigues, l'ennui, le plaisir attristant,

et la haine envers moi-même, devant des flots

vrais mais indifférents, dans les étés trop beaux,

quand je cherchais languissamment la terre absente,

celle dont les colons inspectaient chaque pente,

ô rubans au chapeau de Pancroff dans le vent

du Pacifique sud, ô capitaine Grant !

 

Henri Thomas

 

jeudi, 09 octobre 2008

J'hésite

Casse-couille et Casse-pied

se promènent ; les villages

ont des coqs sur leurs fumiers ;

chaque bête dévisage

Casse-couille et Casse-pied.

 

"Regardez, dit Casse-couille,

le castel où je naquis,

à le voir, mon oeil se mouille,

c'est chez moi, c'est mon pays,

regardez", dit Casse-couille.

 

Casse-pied ne répond rien ;

mais il songe à ses parents,

gens de peu, mais gens de bien,

c'étaient de petits marchands,

Casse-pied ne répond rien.

 

Casse-couille a des vertus,

il marche en dressant la tête,

l'églantier, le houx têtu,

le chiendent même répètent :

Casse-couille a des vertus.

 

Casse-pied roule ses yeux

vers les choses délectables,

pain, fromage, cidre vieux,

lui font signe sur la table,

Casse-pied roule ses yeux.

 

Casse-couille et Casse-pied,

grandissant comme les mythes,

me dévorent tout entier,

ah, qui suis-je, dites vite,

Casse-couille, ou Casse-pied ?

 

Henri Thomas

mercredi, 08 octobre 2008

La note grave

Du talus qui monte oublieux

des pas de toute créature

on voit bouger au bas du ciel

les rideaux de la vie obscure

et les lampes couleur de miel,

 

beau comme une larme qui brille

est le ciel qui pend au-dessus

de ce monde tout frémissant

où des yeux derrière les grilles

sont comme des braises du couchant,

 

le galop des jours et des nuits

ouvre mon étroite fenêtre,

le temps qui passe est un ruisseau

et les âmes pleines de bruit

sont des moulins où je pénètre,

 

et le chagrin comme poussière

vole par les replis du jour

où l'image qui m'était due

lentement s'efface derrière

un lambeau de l'affreuse nue.

 

Henri Thomas

mardi, 07 octobre 2008

Ciel pur

Cet octobre, l'air tranquille

est le portique des rêves,

il me semble que j'achève

un ouvrage malhabile,

 

couronné de malheur pâle

je suis beau comme une rose,

la dernière, l'hivernale,

au seuil des métamorphoses.

 

Sous la loque des saisons

bat le coeur invulnérable

de la chaste déraison,

si j'ai peur je suis coupable,

 

chaque jour le ciel efface

le dessin de mes secrets,

je suis jouet de l'espace

plein de monstres inquiets.

 

Henri Thomas

 

mardi, 30 septembre 2008

Merceries

Merceries, ô néant des percales à chimères

des bobines de fil

dont dénudées

l'enfant fera pour son chariot des roues

des tresses et des galons

qui sur la robe de la morte

serviront

de chemins tortueux aux fourmis

aveugles à la beauté charnelle

sous le soleil de midi.

 

Jean Follain

lundi, 29 septembre 2008

Les jardins

S'épuiser à chercher le secret de la mort

fait fuir le temps entre les plates-bandes

des jardins qui frémissent

dans leurs fruits rouges

et dans leurs fleurs.

L'on sent notre corps qui se ruine

et pourtant sans trop de douleurs.

L'on se penche pour ramasser

quelque monnaie qui n'a plus cours

cependant que s'entendent au loin

des cris de fierté ou d'amour.

Le bruit fin des râteaux

s'accorde aux paysages

traversés par les soupirs

des arracheuses d'herbes folles.

 

Jean Follain

 

samedi, 27 septembre 2008

Aux choses lentes

Blasons, prenons le temps de bien vous déchiffrer

prenons le temps de tout compter

et de lire l'écriture fine

que modela la belle inconnue

un jour qu'elle était pâle et nue.

Dans un monde touffu se mêlent

les frissons de la maladie

les armes de la médisance

le visage du laboureur

l'éclat de l'amour inconnu

et les yeux bleus du travailleur

celui au front couvert de signes

s'appuyant au bras de sa fille

portant le poids de sa beauté

traquée à l'abri du corset

femme au regard rejoignant

la douceur d'une feuille qui tremble.

 

Jean Follain

vendredi, 26 septembre 2008

La mémoire

Le narrateur poursuit dans la grande cuisine

où son récit s'allonge

le vent court et la nuit

vont réduire en ses ombres

le gâteau démembré

Heures inoubliables au pays de mémoire

confitures écarlates que mangeaient les enfants

et tout près des tombeaux

dans le cimetière aux herbes hautes

Ô souvenirs en nous vivants

pendant que se fait l'irrigation du sang

en des corps radieux

sous les corsages de misère.

 

Jean Follain

vendredi, 05 septembre 2008

Ronde

Mon père me veut marier,

Sauvons-nous, sauvons-nous par les bois et la plaine,

Mon père me veut marier,

Petit oiseau te lairas-tu* lier ?

 

L'affaire est sûre : il a du bien.

Sauvons-nous, sauvons-nous bouchons-nous les oreilles

L'affaire est sûre : il  a du bien...

C'est un mari : courons, le meilleur ne vaut rien !

 

Quand il vaudrait son pesant d'or,

Qu'il est lourd, qu'il est lourd et que je suis légère !

Quand il vaudrait son pesant d'or,

Il aura beau courir, il ne m'aura pas encor !

 

Malgré ses louis, ses écus,

Ses sacs de blé, ses sacs de noix, ses sacs de laine,

Malgré ses louis, ses écus,

Il ne m'aura jamais, ni moins, ni pour plus.

 

Qu'il achète s'il a de quoi,

Les bois, la mer, le ciel, les plaines, les montagnes,

Qu'il achète s'il a de quoi,

Le monde entier plutôt qu'un seul cheveu de moi !

 

Marie Noël

* Ancienne forme future du verbe laisser, parfaitement régulière en ancien français.

La suite du poème n'est plus dans le même ton, ni avec le même but.

jeudi, 04 septembre 2008

Prière du poète

Mon Dieu qui donnes l'eau tous les jours à la source ;

Et la source coule, et la source fuit ;

Des espaces au vent pour qu'il prenne sa course,

Et le vent galope à travers la nuit ;

 

Donne de quoi rêver à moi dont l'esprit erre

Du songe de l'aube au songe du soir

Et qui sans fin écoute en moi parler la terre

Avec le ciel rose, avec le ciel noir.

 

Donne de quoi chanter à moi pauvre poète

Pour les gens pressés qui vont, viennent, vont

Et qui n'ont pas le temps d'entendre dans leur tête

Les airs que la vie et la mort y font.

 

L'herbe qui croit, le son inquiet de la route,

L'oiseau, le vent m'apprennent mon métier,

Mais en vain je les suis, en vain je les écoute,

Je ne le sais pas encore tout entier.

 

Marie Noël

lundi, 25 août 2008

Semelles de vent et semelles à clous

Au sujet de la maison des Ailleurs :

Mme Rimbaud y a habité six années avec ses quatre enfants, jusqu'en 1875. C'est l'époque où Arthur Rimbaud fréquente le collège voisin. Il a entre 15 et 21 ans. Le poète étant particulièrement précoce, c'est exactement la période de sa création poétique. Pénétrer dans cette maison aujourd'hui, c'est donc l'occasion de palper toute cette émanation intellectuelle.

Heureusement que l'on mentionne que la sinistre mère Cuif y a séjourné six ans, parce que pour l'un de ses enfants cela a été nettement plus bref et moins régulier.

19 août 1870, première fugue à Paris, puis séjour de quinze jours à Douai durant le mois de septembre.

7 octobre 1870, deuxième fugue vers la Belgique. Le voyageur aux semelles de vent est ramené au début du mois suivant par la police. Il ne fréquente plus le collège qui est de toute manière fermé à cause de la guerre. Il n'y remettra plus les pieds, tout en conservant des liens avec son maître Izambard.

21 février 1871 au 10 mars 1871, troisième fugue à Paris ! (La plus mystérieuse de toutes et la plus suspecte d'interprétations bizarroïdes.)

Septembre 1871, établissement à Paris d'abord chez les Verlaine.

Décembre 1873 : séjour de trois semaines à Charleville avant un retour à Londres.

Janvier 1875 : séjour à Charleville, puis départ pour l'Allemagne.

Octobre-décembre 1875 : dernier séjour à Charleville.

(Je passe sur les séjours à Roche ou Bouillon entretemps.)

Si l'on compte large, Rimbaud a vécu moins de trois ans dans cette maison et il en est surtout parti très souvent.

Et est-ce que l'on ne pourrait pas aussi savoir où Rimbaud s'est inspiré en Belgique ou en Angleterre ou horreur ! à Paris ?

dimanche, 10 août 2008

Rien qu'une autre année

Rien qu'une autre année.
Mes amis, les survivants d'entre eux me suffisent
Pour que je vive encore une année
Il me suffit d'une année
Pour que j'aime vingt femmes
Et trente villes.
Une année suffit pour que l'idée se pare
Des plus beaux atours du lis
Pour qu'une terre inconnue hante quelque fille
Avec laquelle je partirai vers quelque mer
Où elle me livrera sur ses genoux
La clé de tous les champs
Il me suffit d'une année
Pour que je vive toute ma vie
D'une seule traite
En un seul baiser
En un seul coup de feu
Qui abolira mes questions
Et l'énigme de la confusion des temps
Mes amis, ne mourez pas comme vous avez pris l'habitude de mourir
Je vous en conjure, ne mourez pas
Accordez-moi une année
Rien qu'une autre année.

Mahmoud Darwich

 

jeudi, 24 juillet 2008

Izoard s'efface

Jacques Izoard est décédé. Il y a quelques poèmes de lui dans mes archives pour ceux qui veulent le connaître ou le relire. Ici, , , . En attendant d'autres.

samedi, 31 mai 2008

Petit-déjeuner de têtes

Dans les bonnes feuilles de son autobiographie, Georges Charpak déclare :

Adolescent, pendant la fièvre politique de 1936, j'allais dans les usines en grève réciter des poèmes de Prévert et des choeurs parlés, ou participer à des chorales.

Les choeurs parlés, les chorales, je veux bien, c'était dans l'air du temps. Mais il y a un gros problème pour les poèmes de Prévert. Je me suis d'abord demandé s'il radotait, et puis j'ai réfléchi aux circonstances. Certes, on associe Prévert au Front Populaire, puisque le groupe Octobre a participé à l'agit-prop autour de cet événement, mais les poèmes proprement dits de Prévert (et non ses choeurs parlés, repris dans les mêmes recueils) n'ont été diffusés avant-guerre que dans des revues très élitistes, très luxueuses, très chères, très rares comme Bifur ou Commerce. On ne les trouve pas dans l'Huma ou dans Paris-Soir, loin de là. Cela ne pouvait pas être connu par des militants ordinaires aux moyens fort réduits, à peine peut-être de quelques amateurs aisés ou de quelques étudiants avant-gardistes qui se rendaient dans des librairies de prêt parisiennes. Il y a un paradoxe Prévert à cette époque : d'une part, un auteur de dialogue populaire et grand public au cinéma, politique et au contact des foules au théâtre, et puis d'autre part un auteur qui choisit les revues les moins accessibles au prolétaire pour ses poèmes. Parce que même si une revue comme Bifur était incontestablement de gauche, elle ne s'adressait pas à n'importe qui du fait de son choix de papier, de ses illustrations, de son impression, de son tirage, de ses lieux de vente. On peut se dire que Charpak réinvente juin 36, comme d'autres réinventent aujourd'hui mai 68, et qu'il confond les choeurs parlés avec les poèmes, puisque Prévert a commis les deux genres. Néanmoins, une autre hypothèse est possible : la copie manuscrite comme mode de diffusion. On copiait tout à la main en ce temps-là, c'était resté encore vivant durant mon enfance, les adolescentes le faisaient encore récemment dans leurs jolis petits carnets personnels très colorés et imagés qui ont été remplacés par les Skyblogs. Le samizdat, ce n'est pas une institution des ex-pays de l'Est. Et si un texte plaisait, il était reproduit par quelqu'un qui faisait circuler son texte manuscrit de proche en proche. Il se peut même que certains textes se soient retrouvés ensuite dans des feuilles syndicales dactylographiées. C'est un mode de diffusion souterrain, non officiel, mais qui a existé pendant des siècles avec les copies privées ou bien la littérature de colportage. Après-guerre, tout devient différent pour Prévert dont les livres sont à présent accessible pour le grand public, mais la collation incomplète de la première édition de Paroles à Reims montre que les textes poétiques avaient débordé le seul cercle des amateurs de littérature et qu'ils devaient être largement présents sous diverses formes non autorisées par l'auteur. Bien sûr, à l'époque de la Toile et du copier-coller, tout cela peut sembler facile, mais la diffusion virale ne date pas d'hier, pas plus que la copie intégrale comme forme d'expression. Le succès après-guerre de Prévert comme auteur de livres tient sans doute (pour une part) à cette forme de diffusion à la fois confidentielle et publique, jouant sur deux tableaux à la fois (je m'abstiens de considérations sur le style de Prévert comme poète proprement dit, car je dirais des gros mots...)