dimanche, 23 août 2009
Pourquoi donc un écureuil ?
Le nom même de la bestiole qui occupe les squirrelizers n'est pas déterminé avec précision. En français, cela pourrait correspondre en effet à une marmotte, mais on a préféré calquer l'anglais Columbian Ground Squirrel (l'écureuil de terre colombien) plutôt que de chercher son équivalent en français. On connaît déjà ces faux amis au sujet du chameau, du pingouin ou du renard roux.
Il y a pour cela d'autres raisons sous-jacentes : la marmotte est considérée comme l'animal qui hiberne par excellence. On dit dormir comme une marmotte, réagir comme une marmotte. La marmotte est passive dans l'imaginaire français (tout comme le loir que beaucoup n'ont jamais entendu mener une sarabande dans un grenier durant la nuit). La marmotte appartient plus à l'imaginaire américain qui guette son réveil pour attendre la nouvelle année. Rien de tel en France. Je ne parle même pas de la marmotte qui "met le chocolat dans le papier alu" ou "qui pousse", parce que cela peut devenir très vulgaire (en gros homophobe et scatologique).
En revanche, l'écureuil possède des qualités positives en français. Il est synonyme d'épargne et de prévoyance en France, puisqu'une célèbre banque l'a pris comme emblème et comme surnom. Il est synonyme d'espièglerie, de vivacité d'esprit et de débrouillardise en Belgique où il a donné son nom wallon à un célèbre groom-reporter que je ne présenterai pas (et qui est d'ailleurs affublé d'un compagnon animal du type écureuil roux européen). Les célèbres Tic et Tac de Walt Disney n'étaient déjà pas des écureuils, mais des tamias et ils ont été acclimatés en France comme tels parce que cela les valorisait et les rapprochait des lecteurs.
On a deux idées contraires, d'un côté la marmotte qui surgit de terre quand vient le soleil et qui reste là dressée sur ses deux pattes. De l'autre, l'écureuil qui apparaît à l'improviste n'importe quand, pour s'évanouir en vitesse l'instant d'après. Le calque lexical de l'anglais a permis d'éviter toutes les connotations négatives attribuées à un rongeur afin de prendre les connotations positives d'un autre rongeur.
16:09 Publié dans La vie des blogues | Lien permanent | Commentaires (9) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : photographie, blog, internet, photo, webn langue française, anglais
jeudi, 29 janvier 2009
Paroles lors de photographies
Prendre des photos à la campagne ou dans des petits bourgs est une entreprise à risques et à surprises dès que l'on touche un peu à l'habitat humain. Voici un florilège de réactions d'indigènes suscitées par la mise en pixels. Qui dit florilège dit choix. Cela ne préjuge pas des autres manières de réagir, celles-là sont plus ordinaires et sans faits marquantr.
L'attentive. Elle veut emprunter une petite rue descendante et puis elle attend que j'aie fini avant de s'engager, mais elle se ravise et me demande si la photo pourra être réussie vu qu'elle sera à contre-jour. Mais si je tenais à avoir la perspective vers la vallée en contrebas et les massifs après, j'explique que je peux toujours photoshoper si ce n'est pas assez clair.Admiration devant la technique informatique (le résultat ne sera pas formidable, mais j'aurai bien mes étages différents).
L'embarrassée. "Ne photographiez pas ! Tout est en désordre !" C'est une cour privée grande ouverte sur la rue, avec une foule d'objets hétéroclites exposés. Mais il y avait sans doute deux ou trois objets qui n'auraient pas dû se trouver là normalement et que je ne vois pas. Je dis que ce qui m'intéressait, c'était la splendide tête en bois peint de taureau qui trônait au milieu de cette dépendance d'un restaurant dont c'était justement l'enseigne. Mais on est en Alsace et il faut que tout soit absolument impeccable, à la suisse quand on est en représentation.
Les sarcastiques. Ils me voient mitrailler des maisons typiques du vignoble tout autour de la fenêtre où ils se sont massés pour regarder ce qui se passe dans la rue. Entre voyeurs, on peut se comprendre. Ce sont des vieux assez vieux et ils me demandent de les prendre en photo. "Mais, je ne suis intéressé que par les maisons, les bâtisses anciennes, les vieilles pierres. - Oh ! mais alors, si vous voulez photographier des ruines croulantes, nous sommes là pour vous." J'ai décliné l'invitation, je le regrette car ils avaient de vraies trognes de films d'avant-guerre, mais ils m'ont indiqué les deux lavoirs que je voulais prendre.
Le soupe-au-lait. Une voiture me barre brusquement le chemin alors que je circule à pied après avoir fait un tour le long des anciens remparts d'une petite bourgade. Un homme en surgit, véhément, agressif et tout en masse graisseuse, le poing dressé. "Qu'est-ce que vous avez à photographier mon jardin ? C'est une propriété privée ! Ce jardin est à moi ! Pour qui le photographiez-vous ?" Je tente alors d'expliquer que je ne photographiais pas un jardin particulier, mais l'ensemble des jardins pris entre les murailles et que peut-être il y a ce jardin, mais je ne saurais dire lequel puisqu'ils sont bien une trentaine. Il me demande alors si je travaille pour un guide touristique et je dois l'assurer que c'est à titre purement personnel et amateur que j'ai pris les photos, qu'il n'y a pas de livre ou d'article de presse payante au bout de la chaîne, que c'est juste pour moi, quelques amis et des inconnus, sans aucun gain financier. Il semble alors rassuré et il me laisse repartir, mais cet échange m'a liquéfié et je ne me sens pas le courage de prendre un pignon intéressant à l'angle de la rue où il est apparu tout rouge.
L'absurde. Elle ouvre brusquement la fenêtre de son appartement d'un immeuble collectif et locatif et déclare avec violence : "Pourquoi photographiez-vous donc ma maison ?" J'explique que je prends tous les pans de bois de la rue et non celui-ci en particulier. Elle me répond : "N'importe quoi !" Je ne le lui fais pas dire.
La retorse. Elle me voit photographier un coq gaulois de monument aux morts. il est sur la place principale fort en évidence, noms alsaciens et lorrains mélangés. Sujet d'une grande banalité. Elle décide alors de me dire pourquoi il y a des coqs sur les clochers au lieu de croix. Comme si je l'ignorais. Mais elle me parle ensuite d'une plaque commémorative bien placée dans un recoin de la mairie, dans l'ombre d'une voûte et je découvre alors un crime de guerre à la veille de la Libération. Le contraste entre le fier coq des morts au champ d'honneur de 14 et puis cette plaque austère, sobre et dans une semi-obscurité évoquant une chapelle des morts et déportés de 44 est flagrante. Ce n'était pas le plus évident qu'il fallait voir.
L'intéressée. Elle sort de son café en tenue de service et me demande si j'appartiens à une agence immobilière ou si je suis un acheteur potentiel. Il n'y avait pas encore de panneau à vendre sur la façade de l'immeuble. L'échange est nettement plus courtois que dans les deux cas précédents et elle me dit qu'elle me laisse continuer. Depuis le café n'a pas été repris.
L'intéressé. Il sort tranquillement de son domicile qui lui sert d'atelier, c'est un artisan du bois. Il pense alors que je travaille pour un guide touristique, mais comme je lui dis que ces photos seront sur la Toile il est rassuré, cela fera quand même de la publicité pour le coin, d'autant que je lui demande pourquoi tant d'artisans du bois se sont regroupés dans ce village en particulier, éloigné de toutes les routes, et non dans un autre. Toutes les pubs sont bonnes à prendre, mais celle d'un guide touristique reconnu aurait été encore meilleure.
Les andywarholiens. Je vois un immeuble en réfection et il possède une façade à pans de bois très belle, avec encorbellement. Il y a des échaffaudages devant, mais tant pis. C'est l'heure de la reprise du travail. Un ouvrier me demande alors si je travaille pour l'Oignon et comme je ne peux leur assurer que la photo sera dans les pages du grand quotidien régional issu de la résistance, cela ne semble plus les intéresser, d'autant que la Toile c'est fort loin et qu'on ne peut la découper pour l'afficher au bureau ou dans la cuisine.
L'érudit. Je prends des photographies des anciennes caves voûtées qui longeaient un des canaux de ma ville, on pouvait les observer juste avant leur démolition complète lors d'une des innombrables rénovations du centre-ville. Elles n'étaient sans doute pas des plus remarquables, mais elles empêchaient surtout des parkings résidentiels souterrains.Il en vient à me confier qu'il avait fait partie des amis du vieux Champignac et puis qu'il n'avait pas du tout apprécié la présidence de mon ami Olivier, parce que cela devenait trop politique, mais il a réadhéré car le nouveau président est vraiment apolitique, lui. Puis il dégoise encore sur quelques personnes que je connais un peu directement ou indirectement. Je me marre en silence de ce soliloque...
19:01 Publié dans Carabistouilles | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : photo, histoire, politique, photographie, langue française
samedi, 01 mars 2008
L'an zéro de la photographie
Pourquoi FlickR demande-t-il, lorsque l'on veut afficher une date différente, d'indiquer une date comprise entre 1825 et nos jours ? Le plus ancien cliché de Nicéphore Nièpce n'a été réalisé qu'en 1827, mais certains termes de sa correspondance suggèrent qu'il avait réussi à fixer une image auparavant, dès 1824, sans que l'on ait de traces. Alors, dans le doute, on fixe une date mythique à mi-chemin. Pourtant, il existe des expériences antérieures et on considère en fait que le daguerréotype tel qu'il se développera n'est apparu qu'en 1839. Et puis... la photographie numérique n'était pas encore apparue à ce moment-là... Mais un cliché numérique de 2008 pris à partir d'un cliché argentique de 1908 est-il de 1908 ? Une numérisation de ce cliché de 1908 est-elle encore de 1908 ?
19:41 Publié dans Carabistouilles | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : flickr, web, internet, image, photographie, photo, photos
dimanche, 27 janvier 2008
La photographie et la mort
La photo d'un homme sur son lit de mort, en train d'agoniser malgré ses drains - fût-il un dictateur sanguinaire et corrompu -, ce n'est jamais une bonne action. Encore plus lorsque cela introduit le portfolio rétrospectif du journal de référence. Il y a des choses qui ne se font pas et qui ne se montrent pas. Je n'ai pas aimé les photos de la fin de Franco, des Ceaucescu, de Mussolini, et pourtant je détestais ces bonshommes. C'est peut-être une contre-image par rapport à toutes les vignettes officielles de morts honorés de manière officielle comme celle de Lénine ou de Staline tous deux embaumés dès leur vivant et avec des visages sereins comme ceux de statues, mais j'en reviens à l'essentiel : ce n'est pas bien de saisir photographiquement quelqu'un qui est en train de mourir et qui ne peut plus réagir, même si c'est le dernier des bandits. Et cela ne fait pas une contre-image de celles du régime officiel de l'époque passée. C'est obscène et c'est tout.
18:13 Publié dans Revues de presse | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : journalisme, presse, média, médias, langue française, photo, photographie
samedi, 08 décembre 2007
Sémiologie des lunettes
En voyant cette photo de Carl Gustav Jung, je me suis interrogé sur la signification de la présence et de la place des lunettes dans ce portrait.
On va me dire que le photographe a voulu éviter le reflet lumineux sur les verres. Cela pourrait être une raison pratique, en effet, mais il existe aussi des portraits du même personnage avec ou sans lunettes au même âge.
Il existe plusieurs attitudes pour la manipulation des lunettes qui ne sont pas simplement un outil afin de mieux voir, mais aussi un signe de ce que nous voulons sembler être aux yeux des autres.
Ainsi, les lunettes fortement abaissées sur les ailes du nez montreront certes de l'attention, mais aussi un côté vieux savant un peu perdu et ne sachant plus trop bien s'il est myope ou presbyte face à l'objet qu'il considère. Et puis cela a un aspect condescendant envers l'autre qui devient un objet de curiosité. Si ce sont des lunettes de soleil, cela donnera à l'autre l'impression qu'il viole en quelque sorte l'intimité de la personne qui s'abritait des regards. Geste de star un peu dédaigneuse, par exemple.
Les lunettes en sautoir au bout d'une chaîne peuvent donner l'impression d'une forme de sophistication exagérée, mais elles étaient fort utiles à quelqu'un comme Bernard Pivot pour s'en saisir au moment où il voulait lire le passage d'un livre. La chaîne participait à une sorte de mise en scène de la lecture, puisque l'on était au spectacle. Ce n'est pas vraiment destiné à l'image fixe. Elles participaient à un rituel, lequel peut exister chez bien d'autres qui sortent des lunettes invisibles jusque-là de leur étui, le tout dans un silence complet qui facilite le passage à la scène suivante de la comédie.
Les lunettes sur le front, comme une sorte d'ornement, cela existe surtout pour les vedettes de cinéma qui remontent leurs RayBan afin de donner une image d'elles au public. Je me cache, mais pour vous je me dévoile un peu en vous offrant mes yeux. Cependant, je trouve dans le Fig-Mag la photographie qui orne la chronique théâtrale de Philippe Tesson et lui aussi a des lunettes relevées sur le front alors qu'il pourrait se faire photographier avec ou sans. Qu'est-ce que cela signifie ? D'une part, qu'il doit fournir des efforts auparavant afin que lesdites lunettes tiennent bien sur le front. Ce n'est pas si évident que cela pour tout le monde, surtout si on baisse la tête. D'autre part, qu'il veut nous dire quelque chose : capacité à voir de près et de loin, esprit dégagé des préjugés (suggérés par les lunettes qui seraient des oeillères dans certains cas) ou esprit susceptible d'adapter ses idées à ce qui l'entoure (mais toujours grâce aux lunettes comme instrument de connaissance). Le signe des lunettes ne manifeste pas seulement l'intellectualisme ou de la culture, comme le voudrait la croyance populaire, mais une forme de mobilité de l'être. C'est un peu plus subtil que les éternelles écharpes rouges de Christophe Barbier voulant dénoter son amour du théâtre.
C'est ce que nous trouvons dans ce portrait. Le savant est souligné par la présence des lunettes, la pose penchée du buste tendu vers son objet d'observation, le cadrage de trois quarts, et en même temps nous avons le regard nu, à découvert pour marquer une forme d'humanité, de compréhension ou d'empathie par les yeux grand ouverts. L'aspect paradoxal des lunettes qui isolent et qui rapprochent est mis en évidence.
18:30 Publié dans Carabistouilles | Lien permanent | Commentaires (16) | Envoyer cette note | Tags : photo, photographie, image
dimanche, 10 juin 2007
Le français revu
Trouvé par le biais de MediaTIC ce blogue, Parlez-vous français?, qui prend des expressions figées afin de les illustrer par des photographies ou des montages.
17:10 Publié dans La vie des blogues | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : langue française, blog, internet, web, photo, photos, photographie
vendredi, 01 juin 2007
Un faiseur de clefs
« Ce jour-là, il y avait une poule sous un arbre. »
Telle est l'information que véhicule cette photographie de X. Une information qui en vaut une autre, me semble-t-il : tremblement de terre en Iran, enlèvement d'un milliardaire à Turin ou couronnement d'un empereur en Afrique centrale. Or il suffit de formuler ces affirmations pour se faire taxer de cynisme, de paradoxe ou de débilité mentale. En vérité, il y a dans le regard de certains hommes une qualité de naïveté qui équivaut à l'anarchisme le plus provocant. Le soir du 14 juillet 1789, Louis XVI notait dans son journal qu'il n'y avait rien justement à noter ce jour-là. Peut-être la poule n'était-elle pas venue sous l'arbre ? Dès lors, que restait-il à dire ?
De tels hommes sont des scandales vivants. On les préfère morts. C'est pourquoi Louis XVI a été guillotiné. À tout autre occupation, il préférait l'usage des clefs. Tout un programme. C'est que la photographie n'existait pas encore. Sinon, il aurait fait des photos, et il aurait été l'ancêtre de X. Lequel est lui aussi une manière de faiseur de clefs.
Je ne donne pas de renseignements sur l'auteur-photographe de cet extrait, mis à part que c'était lui qui avait dîné avec Lartigue un soir et l'avait rappelé quelques jours plus tard pour l'interroger au sujet de sa photo présidentielle et de son silence.
20:35 Publié dans Les arts et les gens | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : littérature, art, arts, photographie, photo
samedi, 13 janvier 2007
La nuit des petits opinels
Plus ridicule, insignifiant et grotesque, il sera difficile de trouver (quoi que...) Ce n'est même plus Clochemerle à l'UMP de Reims, c'est Microcosmos revu par Courteline ou Offenbach. D'habitude, les personnes portent plainte parce qu'on a pris leur photo sans leur accord, et cela rapporte des tas de pépettes à tous ceux qui entament des procès contre Voiçà et compagnie. On a même vu des vedettes lancer des procès pour que leurs photos ou leurs vidéos en tenue dénudée soient retirées de la Toile, jamais pour qu'elles y figurent.
GILLES BORCK, bouillant adjoint au maire de Tinqueux, est en colère et nous le fait savoir. « Nous venons de nous connecter sur le site de monsieur Francis Falala (1), député de la 1re circonscription Reims Tinqueux (2), et découvert que sur une photo illustrant les manifestations officielles du 11 Novembre au cours de laquelle une gerbe a été déposée au monument aux morts, l'image de M.Christian Lefèvre, 1er adjoint au maire de Tinqueux, a été opacifiée pour qu'il ne soit pas reconnu. [.] Nous dénonçons de telles pratiques de propagande où le caractère officiel de cette manifestation commémorative ne doit pas être détourné par un candidat dissident de son parti à l'élection législative. M. Falala galvaude nos manifestations et ses élus à travers de telles pratiques. Il déclare pourtant être au service de tous. »
Passons sur le galimatias, les illogismes et l'amphigouri de l'élu sarkozyste, qui visiblement n'a jamais su écrire la moindre ligne et a dû subir des enseignants un peu trop marxistes. Il est vrai que les photographies de propagande ont souvent supprimé des personnages, la comparaison n'est pas exagérée, elle est juste mal présentée. Mais ce serait une première si une action en justice était entamée afin qu'une photo soit publiée telle quelle sur la Toile, sans aucune retouche.
15:40 Publié dans En épluchant l'Oignon | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : ump, politique, ps, jeunes pops, jeunes populaires, photographie, photo
vendredi, 03 novembre 2006
Le motif dans le tapis
Je me suis pris récemment d'intérêt pour Flickr. Je n'y ai encore publié aucune image en ligne, mais je commence à y écrire. Auparavant, je prenais ce service comme une grosse banque d'images venues de particuliers et je ne percevais que son aspect documentaire. J'avais recommandé le lieu pour mettre en commun des photographies sans avoir à passer par l'hébergement sur un site Web traditionnel pour des personnes qui n'ont pas de page personnelle et de serveur FTP. Mais l'intérêt de Flickr me semble aller bien au-delà de ce stockage. Bien sûr, il ne me suffit pas d'avoir créé un compte afin de commenter : il faudrait aussi que je publie pour voir les interactions. Néanmoins, je crois que cela bouleverse les habitudes de lecture d'image, d'organisation des documents et des rapports de réseaux sociaux à peu près autant qu'Usenet en un temps, puis les blogues, les wikis.
Pour faire simple, Flickr (ou les sites comparables) sont fondés sur une architecture similaire à celle des blogues évolués, avec des flux RSS, des catégories ou albums, des étiquettes (tags), des communautés ou groupes, des favoris (comme pour une blogoliste). On peut trouver un schéma de ce fonctionnement dans ce billet. Billet fort intéressant car il renvoie à un entretien qui précise les enjeux de ce nouveau système de la circulation des informations. En gros, Flickr c'est une plateforme de blogues qui ont d'abord comme support l'image personnelle, laquelle remplace le billet écrit. Mais c'est beaucoup plus que cela.
On a beaucoup parlé au moment de la première grande vague de démocratisation d'Internet de retour de l'écrit et on a alors caricaturé les théories de McLuhan en disant qu'il s'était trompé en prédisant la mort du texte au profit de l'audiovisuel (j'adore la scène où Woody Allen fait apparaître par magie McLuhan pour répondre à un individu qui le cite à contresens). Bien entendu, les forums, les listes de diffusion et maintenant les blogues ont montré que les individus avaient besoin de communiquer par écrit et plus simplement par téléphone interposé dans un système de relations totalement fermés. Mais on a négligé le fait que la nature du message ne se confond pas avec le canal et encore moins avec le code. Disons que les limitations techniques imposaient l'écrit (notamment sur Usenet) et que des usages multiples de nouveaux réseaux sociaux sont en train d'apparaître d'une manière infiniment plus complexe, tous ces usages pouvant exister dans le même temps. Flickr, ce n'est pas le retour à l'image après le texte, mais une possibilité de prendre l'image comme point de départ.
Quand j'ai ouvert mon blogue, on m'a tout de suite reproché de ne pas pouvoir afficher d'images (j'étais chez un hébergeur archaïque que j'ai quitté depuis). Mais il y a une chose qui me dérange dans un très grand nombre de blogues : c'est l'image illustrative ou la décorative. Je veux bien que l'on égaye sa page, mais je ne vois pas du tout l'intérêt de montrer son aptitude au second degré en multipliant les petites vignettes en clin d'œil au fil d'un texte filandreux. Une photo, un dessin peuvent se suffire à eux-mêmes et on peut se contenter de les présenter pour ce qu'ils sont. Flickr remet l'image au centre et c'est un changement complet par rapport à l'écriture qui peut avoir lieu dans les blogues. Le billet n'est plus du texte plus ou moins illustré, mais l'image nue ou à peine habillée. Cela oblige le lecteur à regarder l'image pour ce qu'elle est, et plus du tout pour son rapport au texte étranger.
L'autre transformation du lecteur (parce que l'on fabrique, construit, modèle son lecteur comme le disait Eco), c'est sa capacité d'intervention : elle se fait à plusieurs niveaux. Il peut signaler l'image ailleurs, sans se l'approprier, mais en la mettant dans une nouvelle communauté. Cela me fait penser aux scènes qui se déroulaient dans ma bibliothèque municipale où deux vieux messieurs très bien mis se faisaient leur revue de presse chaque matin en allant de Minute à Lutte ouvrière et en se montrant du coude des articles, ou en apostrophant les habitués, puis en leur donnant les journaux qu'ils avaient confisqués et que chacun attendait... Le second niveau s'effectue au niveau du commentaire comme dans un blogue ou un forum Usenet, ce qui est maintenant banal. Mais le troisième niveau est nettement plus intéressant car il permet d'annoter l'image en isolant un élément, exactement comme lorsque vous regardez l'album photo de la cousine Gertrude qui montre les premiers pas de sa fille Germaine ou la pousse de ses glaïeuls au fil des mois et que vous pointez du doigt un truc anodin afin d'établir ou de maintenir le contact. Et là on a une lecture qui signale un détail, qui agit sur l'image, qui écrit dans l'image, qui agit sur l'auteur. Le commentateur n'est plus passif, il peut transformer la vision des choses (un peu comme lorsqu'un de mes amis lors d'une séance diapositives a demandé à une collègue quelle était la couleur exacte de son maillot de bain dans l'eau des Seychelles et qu'elle a rougi). Cela induit des rapports beaucoup plus complexes entre celui qui publie-photographie-écrit et celui qui est là pour regarder-lire-répondre.
Je n'ai pas abordé l'aspect politique de la chose parce que je manque encore d'exemples, mais je suis persuadé que nous allons vers le décryptage d'images, de sons, de bandes vidéos, avec des interactions de plus en plus marquées. Trois films visionnaires que je recommande : Blow Up, Rear Window, THX 1038. Pas de jeu artistique cette semaine.11:14 Publié dans La vie des blogues | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : blog, web, internet, flickr, art, photo, photographie


