dimanche, 18 avril 2010

Quel génie dans les alpages ?

tonnerre.jpgJ'avais promis d'écrire quelques bricoles sur le Génie des alpages. Et m'y voilà. C'est extrêmement difficile de parler d'une telle série, parce que tout fuse en tout sens et même contre le sens commun. J'ai choisi un angle qui me permet d'aborder un ensemble de thèmes, ce n'est pas forcément le meilleur album de la série, je crois que le précédent était un vrai feu d'artifice, mais je peux dire quelque chose dessus et c'est ce qui est important.

Commençons par le titre de la série : le Génie des alpages. Qui est ce génie ? Au départ, c'est le chien du berger qui est capable de jouer aux échecs ou de lire des oeuvres philosophiques. Un être doué de plus de raison que son prétendu maître. Mais cela s'estompe peu à peu, le chien devient un personnage d'arrière-plan, un spectateur face à l'univers délirant des brebis qui redoublent d'inventivité ou qui se trouve en compétition avec Romuald le bélier noir en matière de philosophie ou amoureux de la bergère d'à côté. Il faut remarquer que le chien n'a pas de nom, le premier berger non plus, la bergère d'à côté pas plus. Seules les brebis et Romuald le bélier ont un nom. La série a commencé dans l'épure la plus totale.

Cet album ne constitue pas un tournant dans l'oeuvre de F'murr(rr). Certes, le vieux berger (le premier) n'est plus au centre de l'action, mais il revient pour subir bien des désagréments à cause des farces et attrapes des brebis qui sont toujours aussi indociles. Ce sera sa dernière apparition. Le berger est alors Athanase Percevalve qui apparaissait d'abord comme le simplet du village avec son béret vissé sur sa tête et son cri surpuissant. F'murr(rr) avait dit que le vieux berger l'ennuyait et qu'il ne lui trouvait plus de rôle. Cependant, Athanase était prévu comme le successeur du vieux berger depuis le tome 3 et il était au centre de la couverture du tome 4. La transition s'est effectuée en douceur. Reste que le génie des alpages n'est plus du tout le chien comme au début puisqu'il passe au second plan, mais l'ensemble de la montagne : brebis, nuages, herbe, hauteurs, soleil et différents gadgets pour animer les pages.

Passons au nom de l'auteur : on écrit le plus souvent F'murr. Mais il signe aussi F'murrr ou F'murrrr. Le nom vient du roman de Hoffmann, le Chat Murr qui présente les interpolations d'un chat (!) dans le récit assez médiocre de son maître. Il y avait déjà l'idée d'une forme de débat sur l'intelligence des bêtes par ce pseudonyme programmatique et à géométrie variable. F'Murr(rr) a commmencé en détournant des contes de fées dans Au loup ! mais on voit alors que ce qui l'intéressait était le rapport entre des clichés et ce que l'on en fait, entre l'humain et l'animal.   

Un fait me semble remarquable dans cette série : toutes les couvertures utilisent la montagne comme un élément graphique permettant de segmenter l'espace de la page. Que ce soit en fond, au premier plan, sous forme de cailloux ou de rochers, la montagne est toujours présente, et elle divise la page. On le voit ici avec cette pente blanche qui coupe la page en deux parties. C'est, je pense, le côté le plus audacieux de F'murr(rr) : il pense son album comme un tout, comme un concept et la couverture non marquetingue est sa marque de fabrique.

Venons en au titre de l'album proprement dit. Tonnerre et Mille Sabots sont les enfants de Paradoxe, le grand bélier ancestral. On a droit à des dialogues comme ceux-ci dans l'histoire contée par le chien sans nom : 

— Notre père, le Grand Bélier Paradoxe nous accorda ce droit !
— Je me fiche du Grand bélier !
— Ça c’est dur ! Ça va chier !
— Certainement, je vous attends !

Mais Tonnerre et Mille sabots, cela fait penser à un des jurons favoris du capitaine Haddock. Il y a juste un retour à la bande dessinée d'origine certifiée.

Il s'agit d'une histoire de filiation. Comment faire de la bédé traditionnelle tout en n'étant pas traditionnel. Comment passer le relais à un nouveau personnage. Comment faire qu'il y ait une unité dans la série tout en la renouvelant. Comment écrire à partir de rien par un temps de pluie.

Ah ! il faut signaler aussi que le titre comprend un deux-points peu conforme aux règles typographiques. Il n'y a que Sagan à l'avoir osé en couverture dans Aimez-vous Brahms..

Venons-en à l'image même. Que voyons-nous ? Un troupeau de brebis sous forme de nuage. Une sorte de passé fantasmatique. Un autre troupeau de Pères Noël en bicyclette dans le ciel. Cela fait référence à l'histoire qui donne le titre de l'album puisque le clan Noël avait voulu que tout paysage blanc leur appartenait. Ah bien... On est dans une histoire de propriété intellectuelle ou territoriale, même si ce n'est pas dit explicitement. On revisite les mythologies fondatrices de civilisations et pour cela on surligne les personnages de grosses couleurs rouges (les bonnets, les luges). Qui est propriétaire de son oeuvre à partir du moment où il la divulgue ? Quelles histoires du passé invente-t-on pour passer le temps ou pour fonder un droit ? Qui sommes-nous pour croire au droit ?


mardi, 09 février 2010

Du botulisme et de ses dégâts secondaires sur la vie intellectuelle française

Un de nos plus grands philosophes, romanciers, cinéastes, reporters a été victime d'un malheureux accident de la citation lorsqu'il a évoqué la conférence de Jean-Baptiste Botul, après-guerre, devant les néo-kantiens du Paraguay*. S'il avait pris la peine de s'interroger à l'étymologie, il aurait vu que le nom était fort suspect par sa forme et qu'il avait autant de vraisemblance que celui du mathématicien Nicolas Bourbaki (lequel m'a bien amusé au collège avant que je ne devienne nul en mathématiques lorsqu'il a fallu ne plus réfléchir mais appliquer des formules).

En effet, Botul dérive nettement de botulus, "boyau", en latin classique, terme devenu ensuite botellus. Il s'agirait d'une des origines hypothétiques du mot boudin en français. Or, lorsque l'on possède quelques connaissances un peu pataphysiques et oulipiennes, on sait que dans le calendrier du Père Ubu, la saint Boudin (apôtre) se fête le 22 avril. Et qui est attentif à l'esprit jarryesque sait combien les notions tripales (andouille, abatis, farce, couenne, saucisse, choucroute, etc.) sont importantes pour se pénétrer de concepts dépassant l'entendement. On connaît le goût de Jarry pour la scatologie comme sous-partie de la 'Pataphysique. D'autre part, le même étymon latin devient buticula en bas-latin. Ce qui donne naissance à notre bouteille. Mais la sainte Bouteille est aussi vénérée le 9 septembre dans l'alphabet ubuesque. Elle s'inscrit dans une série hagiographique qui comprend sainte Cuite, sainte Poire, etc. On connaît le goût de Jarry pour la fée verte (c'est pourquoi il y a un saint Sucre).

Le rapprochement entre botulisme et botulisme ne doit rien au hasard. Il s'agit bien d'un projet pataphysique qui envisage le contenant comme contenant du contenu (en soi, par soi et pour soi comme diraient les existentialistes) sous la métaphore d'un boyau empli de viandes ou d'une bouteille emplie de liquides et de diverses substances. Bref, d'un corps vivant et non d'un esprit désincarné qui ne serait qu'une pure apparence faisant tous les jours la même promenade et les mêmes repas aux mêmes heures dans les rues de Nueva Koenigsberg. Notre philosophe de moins en moins chevelu n'examine pas un seul instant une lecture qui poserait Jarry et ses héritiers comme l'un des plus grands courants de pensée contemporains, d'ailleurs issu d'une longue tradition par anticipation.

Le manque de connaissances littéraires et linguistiques de notre immense penseur national l'a empêché de voir que derrière l'oeuvre de Botul se cachait en fait une entreprise oulipienne et pataphysique. Pourtant, il se sert - comme beaucoup de cuistres - de la fausse preuve étymologique afin de prouver l'exactitude de ses idées. Et ce n'est en fait que de l'enrobage de gâteau indigeste.

* Bien sûr, si Jean-Baptiste Botul avait prononcé cette conférence en Poldévie, le soupçon aurait été plus grand. Mais je ne suis pas certain que notre meilleur représentant de commerce en chemises blanches eût été capable de plus de discernement que lorsqu'il se trouvait à la frontière géorgienne selon ses dires. La Poldévie pourrait exister aussi bien dans un de ses romans-reportages tant il est brouillé avec la géographie. Cela aurait la même réalité, puisqu'il l'a dit. 

samedi, 10 octobre 2009

Ma rencontre de blogueur avec Alain Finkielkraut

J'ai décidé de rencontrer l'un des radiosophes les plus connus de France afin de parler de sa vision d'Internet.

LPCI : Bonjour monsieur Finkielkraut, merci de me recevoir aussi aimablement.
AF : Je ne vous dis pas bonjour, depuis que j'ai eu connaissance de votre rendez-vous infernal, je vis dans la terreur et l'épouvante.
LPCI : Mais pourquoi donc ? Un blogue peut servir à célébrer les gens que l'on estime et...
AF : Les blogues servent à une véritable fureur de la persécution; Et il n'y a pas que les blogues, c'est toute la planète internet qui est devenue une immense foule lyncheuse qui me fait peur. Oui, je vis dans la peur la plus totale, comme si je me retrouvais pris au piège du ghetto de Varsovie face aux hordes féroces et meurtrières des nouveaux barbares qui se sont emparés de la technologie afin de tuer toute forme élevée de culture. Vous me faites peur, je l'avoue.
LPCI : Pour détendre un peu l'atmosphère, il est traditionnel dans les rencontres de blogueurs que l'on discute autour d'une bonne choucroute, je ne la vois pas, pourquoi ? 
AF : Ah ! Je devais bien me douter que vous vous déchaîneriez contre moi d'une manière démentielle et sauvage !
LPCI : Mais pourquoi ? La choucroute, c'est agréable.
AF : Vous avez voulu jouer sur le sens de mon nom propre et je soupçonne chez vous une sorte d'antisémitisme qui ne veut pas s'avouer comme tel. Je me nomme Finkielkraut et pas Sauerkraut ! Il n'y a que les antisémites à avoir pratiqué l'amalgame entre la tête de chou et les Juifs. Voilà pourquoi je vis dans un monde d'horreur qui me répugne de plus en plus, puisque nous nous éloignons de toute forme de civilisation du fait de l'arrivée des vandales comme à la fin de l'Empire romain.
LPCI : Mais Gainsbourg a lui-même chanté l'homme à la tête de chou et il n'était pas naz...
AF : Vous me parlez d'un de ces histrions de bas-étage fasciné par le monde black, black, black qui a tant participé à la perte de nos valeurs et de nos repères occidentaux, comme si les chansons pour le top 50 pouvaient être placées sur le même niveau que la poésie la plus pure, par exemple celle de Péguy.
LPCI : Péguy aurait donc parlé de la choucroute lui aussi ?
AF : Oui, bien sûr; Tenez, voici ce qu'il écrit en 1914, juste avant de monter au front et d'y mourir, cela s'intitule Epitre aux Germains. Cela ne rend son écrit que plus poignant.

Au nom du Père ; et du Fils ; et du Saint-Esprit ; ainsi soit-il.
Préservez-nous toujours de la diabolique choucroute que les méphistophélesques cohortes germaniques répandent partout où elles passent.
Choucroute de sorcières dans laquelle barbote une infecte pourriture à peine masquée par la saumure;
Choucroute du mal absolu qui détruit nos forces les plus vives alors que nous devrions nous lier à la terre qui nous a fait naître et qui nous empêche de tuer tous les païens qui vivent outre-Vosges.
Choucroute de l'apocalypse qui brise notre vigueur morale et l'amour que nous devons à nos ancêtres.
Choucroute eschatologique et scatologique dans laquelle se perdent les homùes qui n'ont pas su trouver leur voie et leur voix dans Notre Seigneur.


Il y a comme cela cinq mille vers débutant tous par le mot choucroute, ce qui montre la force oratoire et la grandeur admirable de la pensée éthique de Péguy.
LPCI : D'accord, mais enfin... Je ne suis pas venu là pour vous accuser, je ne suis pas de la Gest...
AF : Me poser des questions, c'est déjà une attitude inquisitoriale totalement inadmissible et qui démontre à quel niveau de bassesse l'on se retrouve aujourd'hui puisque tout le monde peut dire n'importe quoi n'importe où sans avoir la moindre autorité sur le sujet. tenez, moi-même, je ne suis pas philosophe de formation, je n'ai fait que lettres modernes, et pourtant je passe comme tel sur France-Culture ou dans le Monde, on m'invite à donner des cours à Polytechnique alors que je devrais me retrouver à devoir enseigner les règles de conjugaison et de politesse à des sauvages sans-papiers dans un collège de banlieue de la région parisienne vu le niveau de mes diplômes et des concours que j'ai passés, je parle souvent de livres ou de films que je n'ai ni lus ni vus mais sur lesquels j'ai un avis définitif et transcendant. L'imposture est générale et franchement, cette époque me fait peur. Je suis persuadé que je serai la prochaine victime d'un lynchage médiatique par une foule en furie, remplie d'une hystérie démentielle que je n'ose imaginer tellement la haine est générale pour tout ce qui est grand, beau, culturel. Comment tout un chacun aurait-il le droit de faire sur son blogue ce que j'ai toujours fait dans mes émissions de haute tenue morale en me posant en procureur inflexible sans que je sache de quoi l'on parle exactement ? Cela me fait peur toute cette concurrence... Je vis dans le cauchemar d'être critiqué ou cité pour mes propos.
LPCI : Merci beaucoup monsieur Finkielkraut pour ce témoignage émouvant.

mercredi, 22 juillet 2009

Mon entretien de blogueur avec Bernard-Henri Lévy

Afin de parfaire ma réputation de blogueur influent, j'ai décidé d'interroger le plus grand philosophe, écrivain, cinéaste, journaliste français de ce siècle.

LPCI : Bonjour monsieur BHL, merci de me recevoir.

BHL : Ah ! c'est vous le blogueur influent ! Mon blouson multipoches de reporter ne me boudine pas trop ?

LPCI : Pas du tout ! Mais est-ce que cette tenue est bien indiquée par la chaleur actuelle ?

BHL : Je dois m'entraîner avant ma rude expédition vers des contrées sauvages, arides et dangereuses. Aimez-vous particulièrement la choucroute ?

LPCI : Pas spécialement, on m'en sert à chaque rencontre.

BHL : C'est mon ami Philippe Val qui m'a recommandé d'en faire préparer une, car il m'a dit que tous les blogueurs aimaient la choucroute et selon lui c'est un plat antisémite. Êtes-vous antisémite ?

LPCI : Je ne me suis jamais posé la question.

BHL : C'est donc que vous êtes inconsciemment antisémite et c'est encore pire ! Mais j'espère que vous rapporterez les faits aussi exactement que moi dans mes reportages !

LPCI : N'en doutez pas. Mais pourquoi cet équipement ?

BHL : Ah ! C'est que je vais affronter de graves dangers au péril de ma vie. Je ne peux rien vous révéler, car j'ai promis un silence absolu et une totale discrétion, mais sachez quand même que je vais devoir traverser la banlieue rouge !

LPCI : La banlieue rouge !

BHL : Je vois que cela vous touche. Oui, la banlieue rouge, cette zone de non-droit tenue d'une main de fer par des seigneurs de la guerre mafieux puant la vodka issus de la hiérarchie du Parti communiste après la chute de cet empire. La banlieue rouge en proie aux bandes ethniques qui vivent du trafic de la drogue et des armes. La banlieue rouge qui est menacée de tomber sous la coupe des imams intégristes. Vous comprenez donc mes précautions.

LPCI : Mais vous voulez délivrer la banlieue rouge ?

BHL : Loin de là ! Mon dessein est plus grand et plus noble ! Arielle, s'il te plaît, retrouve-moi mon nouveau gilet pare-balle, pas ceux que je je portais à Sarajevo ou à Kaboul ! Vous comprenez il ne faut pas que je sois reconnu lors de ce périple dangereux !

LPCI : Que comptez-vous faire ?

BHL : Ce n'est sûrement pas moi qui vous dirai que je vais affronter les forces les plus archaïques de l'obscurantisme éloigné de l'esprit des Lumières, que je vais défendre l'esprit de la liberté et de la démocratie tel que le concevait Montesquieu et Tocqueville, que je vais faire un rempart de mon corps face à la barbarie qui nous environne. Je prendrai la Francilienne et l'autoroute A4 jusqu'à la hauteur de La Ferté-sous-Jouarre .

LPCI : L'autoroute A4 ? La Ferté-sous-Jouarre ?  

BHL : Oui, l'autoroute A4 où je suis prêt à verser mon sang, tel André Malraux durant la guerre d'Espagne. J'y ai rendez-vous avec mes amis Raphaël Glucksmann et Romain Goupil près d'un Cofiroute. Nous avons convenu de signaux codés de nous seuls connus, mais que mon ami Alexandre Adler - le grand spécialiste des espions et des messages secrets - a bien voulu nous communiquer, cela consiste en des appels de phare.

LPCI : Cela doit être vraiment grave.

BHL : L'heure est encore plus grave que vous ne le songez. Pendant que tout le monde dort, on ne se doute pas des forces du Mal qui sont à l'oeuvre de manière obscure, souterraine, insidieuse. Figurez-vous que je suis contre le Mal, parce que le mal n'est pas le bien, et pour cela il y a des partisans du Mal qui tentent de me diaboliser en me représentant comme le Mal. Ce n'est pas logique du tout, puisque je suis du côté du Bien n'est-ce pas ? C'est logique.

LPCI : Tout cela est parfaitement rationnel. Mais il ne doit pas y avoir de danger à La Ferté-sous-Jouarre.

BHL : Détrompez-vous, c'est justement là que l'on commence à s'aventurer dans des terres inconnues peuplées de tribus sauvages, n'ayant jamais connu la civilisation et aux moeurs totalement arriérées. C'est pourquoi je me prépare à devoir manger de la choucroute tous les jours, même au petit-déjeuner.

LPCI : Vous allez donc vers l'Est.

BHL : Oui, des régions où il fait toujours froid et où les journaux arrivent avec six mois de retard, d'où mon équipement afin de me camoufler. Arielle, mon biquet, trouve-moi mes dernières lunettes de soleil afin que je ne sois pas reconnu d'un lecteur de Paris-Match qui aurait vu une de mes photos volées par un paparazzi !

LPCI : Mais enfin... qu'est-ce qui vous motive cette fois ? Où vous rendez-vous ?

BHL : Ce n'est sûrement pas moi qui vais vous révéler que je pars pour le Luxembourg !

LPCI : Le Luxembourg ?

BHL : Oui, le Luxembourg, cette contrée martyrisée, humiliée, blessée. Oui, les Luxembourgeois, ce peuple fier, indépendant, libre, souverain qui ne demande qu'à vivre en paix. Oui, le Luxembourg qui n'en peut plus de subir l'assaut des hordes barbares éloignées de la civilisation et obscurantistes éloignées de l'esprit des Lumières...

LPCI : Cela me rappelle mon entretien avec Henri Guaino. Belles phrases à période.

BHL : Guaino bénéficie de mes conseils et il en tient compte autant que de ceux de Victor Hugo et de Péguy. Vous voyez que je ne suis pas sectaire comme les obseurantistes archaïques totalement fossilisés.

LPCI : Mais que se passe-t-il donc au Luxembourg ? Ce n'est pas la guerre civile pourtant.

BHL : Bien pire que cela ! Que peut-il advenir si le Luxembourg se soumet ? Que peut-il advenir si le Luxembourg se démet ? Que peut-il advenir si le Luxembourg disparaît ? C'est la fin de toute la civilisation que nous avons tenté de construire, la ruine de nos valeurs, la négation même de l'essance de la liberté ! De quels crimes nos héritiers ne nous accuseront-ils pas ? Comment serons-nous jugés par notre postérité ? C'est pour moi un combat métaphysique au plus suprême degré !

LPCI : Mais quelle en est la cause ?

BHL : On ne vous l'a pas dit ? Mon ami, Richard Malka (l'avocat de Philippe Val), m'a prévenu que le secret bancaire allait être levé au Luxembourg et c'est un acte parfaitement anti-démocratique qui nuit à toutes mes valeurs. Je ne peux croire que l'on aille aussi loin dans la barbarie, mais je vais tenter de sauver ce qui peut l'être encore. Dussè-je y laisser mon existence. Il en va de l'essence de l'esprit de révolte qui m'a toujours animé, comme les plus grands esprits de la Révolution française.

LPCI : Je vous remercie pour votre choucroute froide et je vous souhaite bon courage pour votre cause justifiée.

BHL : Il n'empêche, vous devez être antisémite pour m'avoir fait parler de ma fortune et non de mon oeuvre au service de la démocratie et de la civilisation.

mardi, 01 avril 2008

L'ex-armée rouge

J'aime bien cette figure de style :

Son territoire [celui de la Géorgie] a été bombardé à plusieurs reprises par des avions de l'ex-armée rouge. 

C'est signé par les Quick et Flupke de la philosophie mondaine, médiatique et humanitaire, André Glucksman et Bernard-Henri Lévy qui sont passés chez leur coiffeur juste avant. Je n'ai strictement rien contre leur propos général lorsqu'ils dénoncent les agressions russes envers les anciens états de l'URSS. Au contraire.

Mais je m'interroge. L'aviation qui attaque la Géorgie, c'est l'aviation russe, non ? L'armée russe, elle doit avoir un nouveau nom particulier en russe, n'est-ce pas ? Ou sinon on dit simplement l'armée russe.

Mais l'ex-armée rouge, cela fait tout de suite plus totalitaire. Je veux bien que le régime de Poutine et de son successeur ne soit pas du plus beau modèle démocratique possible. Loin de là. C'est même un magnifique contre-exemple de ce que pourrait être une démocratie.

Mais pourquoi dire l'ex-armée rouge alors que l'armée russe aurait suffi et aurait été aussi compréhensible ? Les exactions russes dans le Caucase remontent à bien avant l'ère soviétique, il suffit de relire Tolstoï !

Mais ex-armée rouge, cela vous a tout de suite un air un peu plus totalitaire et inquiétant qu'armée russe. Imaginez que l'on parle d'une opération de l'armée allemande en disant "les avions de l'ex-Luftwaffe" ou "les chars de l'ex-Wehrmacht" ou "les navires de l'ex-Kriegsmarine" ! Que diraient les Allemands devant ce rappel du passé ? On apprécierait vraiment ce genre de propos du côté de Berlin ou de Bonn...

Je veux bien que la cause soit juste, généreuse et noble, mais il y a aussi la manière de la défendre. La réduction des conflits caucasiens au seul fait soviétique est à la fois une imposture historique et puis une volonté de charger un seul régime assimilé à l'ex-URSS de tous les maux, alors qu'ils viennent de plus loin. Et puis surtout une manière de forcer le lecteur à prendre parti, parce que bien sûr on ne peut pas être pour l'ex-armée rouge même si elle a contribué à nous délivrer du nazisme.

Stigmatiser l'armée russe comme telle et pour ce qu'elle fait, ce serait bien. Mais la disqualifier en la baptisant d'ex-armée rouge alors même que les troupes ukrainiennes et géorgiennes sont elles aussi des héritières de l'ex-armée rouge, cela relève de l'imposture rhétorique.

lundi, 05 février 2007

Les chiens de garde (4)

Chaque homme pense, sans autre interruption que les courtes trêves de son sommeil et de ses maladies, au monde qu'il touche, qu'il voit, qu'il subit, sur lequel s'applique son action. Il est bien forcé de penser à ce monde, toute sa vie est comme un long commentaire des provocations du monde. Il forme des pensées conformes aux activités qu'il y déploie.

Cet homme n'est jamais solitaire, mais mêlé et lié à une collection ou à des collections d'hommes de qui les avis, les jugements, les passions et les mœurs gouvernent ses idées, son attente, ses songes. La manière dont il perçoit les objets naturels et les exigences sociales n'est pas une question privée.

Il faut demander à chaque homme comment il perçoit les éléments de sa vie : son activité, son bonheur, son malheur reponsent sur cette perception. Il faut ensuite savoir les sources de la perception, si elle naquit d'une expérience réelle ou d'une leçon  rabâchée par quelque maître étranger à sa vie. Il faut demander à chacun s'il y a un accord ou un pénible écart entre les perceptions et les idées qu'il répète, et ses véritables épreuves du monde.

 

Paul Nizan 

dimanche, 04 février 2007

Les chiens de garde (3)

Ainsi toute cette philosophie sert à voiler les misères de l'époque, le vide spirituel des hommes, la division de leur conscience, et cette séparation chaque jour plus angoissante entre leurs pouvoirs et la limite réelle de leur accomplissement. Elle dissimule le vrai visage de la domination bourgeoise. Elle ne sert point le vrai qui n'existe pas, l'universel qui n'existe pas, l'éternel qui n'existe pas, mais la lutte contre une indignation et une révolte qui se font jour. Elle sert à détourner les exploités de la contemplation périlleuse pour les exploiteurs de leur dégradation, de leur abaissement. Elle a pour mission de faire accepter un ordre en le rendant aimable, en lui conférant la noblesse, en lui apportant des justifications. Elle mystifie les victimes du régime bourgeois, tous les hommes qui pourraient s'élever contre lui. Elle les dirige vers des voies de garage où la révolte s'éteindra.

Paul Nizan  

vendredi, 02 février 2007

Les chiens de garde (1)

Je tiens à remercier Ségolène d'avoir cité Paul Nizan qui reste pour moi la figure radicale d'une vraie gauche sans mystique et sans moralisme, sans compromis et sans esbrouffe, d'une pensée en actes, et l'incarnation d'une morale vivante appuyée d'abord par la raison. Nous avons besoin de Nizan pour voir clair et pour dire ce qui est. Nizan est vivant et il dit plus la vie que tous les penseurs morts d'aujourd'hui. Nizan, c'est le contemporain capital comme disait quelqu'un.

Les philosophes paraissent ignorer comment sont bâtis les hommes, ne point connaître ce qu'ils mangent, les maisons où ils habitent, les vêtements qu'ils portent, la façon dont ils meurent, les femmes qu'ils aiment. La manière dont ils passent leurs dimanches. La manière dont ils soignent leurs maladies. Leurs emplois du temps. Leurs revenus. Les journaux, les livres qu'ils lisent. Les spectacles de leurs divertissements, leurs films, leurs chansons, leurs proverbes. Cette ignorance étonnante ne trouble point le cours paresseux de la Philosophie. Les philosophes ne se sentent point attirés par la terre, ils sont plus légers que les anges, ils n'ont point cette pesanteur des vivants que nous aimons, ils n'éprouvent jamais le besoin de marcher parmi les hommes. Je n'aime point cette tradition qui est ici depuis Descartes.

Paul Nizan 

lundi, 28 août 2006

Lettre à personne

Moriendo est terminé parce que, contrairement à ce que j'avais prévu, il ne faut plus écrire, et cette autre certitude : je n'écrirai plus (au sens fort du terme). Que la « chose » toujours lointaine soit devenue par rares instants plus transparente, et en ce sens plus proche, ce n'est pas le lieu d'épiloguer sur cette question délicate, mais un point est sûr : la nécessité de la plus grande proximité possible n'est jamais remise en doute, du moins jusqu'au p.s. de Moriendo où on peut lire ces lignes inattendues : « Loin de tenter vainement de me remémorer un malheur si ancien qu'il précède les temps les plus reculés, une douleur si vive, si secrète qu'il ne convient pas de la dénuder, je ne me suis pas opposé au mouvement de retrait qui m'a laissé seul face au vide. Ai-je ainsi satisfait à l'appel du lointain comme lointain ? Je peux seulement l'espérer. » Il se pourrait donc que le temps du retrait, celui des « dieux enfuis », soit celui du silence, ce silence qu'a connu Rimbaud après les Illuminations, silence qui m'a hanté depuis toujours comme s'il me faisait pressentir mon destin.

 

Roger Laporte