samedi, 06 décembre 2008

Ronsard politiquement incorrect

Chers collègues enseignants bedonnants, myopes, boiteux, voûtés, édentés et chauves, proches du 11e échelon ou de la hors-classe, vous aviez l'habitude de faire étudier ce poème de Ronsard aux fraîches adolescentes de troisième ou de seconde - tout juste guéries de leurs boutons d'acné - afin de les séduire et de susciter chez elles un début de réflexion épicurienne, eh bien ! sachez que ce ne sera plus possible du fait de thèmes fort dérangeants et indignes d'une éducation vraiment émancipatrice.

A Cassandre

Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avoit desclose
Sa robe de pourpre au Soleil,
A point perdu ceste vesprée
Les plis de sa robe pourprée,
Et son teint au vostre pareil.

Las ! voyez comme en peu d'espace,
Mignonne, elle a dessus la place
Las ! las ses beautez laissé cheoir !
Ô vrayment marastre Nature,
Puis qu'une telle fleur ne dure
Que du matin jusques au soir !

Donc, si vous me croyez, mignonne,
Tandis que vostre âge fleuronne
En sa plus verte nouveauté,
Cueillez, cueillez vostre jeunesse :
Comme à ceste fleur la vieillesse
Fera ternir vostre beauté.

Voici en effet ce que dit la Halde à travers un rapport de l'université Paul-Verlaine (sic !) de Metz :

Nous n’avons pas eu la possibilité, faute de temps, d’étudier les textes des manuels. En effet, certains textes pourraient contenir des stéréotypes. Par exemple, en français, le poème de Ronsard « mignonne allons voir si la rose » est étudié par tous les élèves. Toutefois, ce texte véhicule une image somme toute très négative des seniors. Il serait intéressant de pouvoir mesurer combien de textes proposés aux élèves présentent ce type de stéréotypes, et chercher d’autres textes présentant uneimage plus positive des seniors pour contrebalancer ces stéréotypes.
Il est logique que pour intéresser les élèves au contenu des manuels ces derniers privilégient les illustrations mettant en scène des personnages les plus jeunes possible (compte tenu du contexte). Mais cela se fait au détriment de l’image des seniors.

Il convient en effet de ne pas étudier en classe ce Ronsard qui donne une si piètre image des séniors, comme en témoigne cet autre poème :

Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,
Assise aupres du feu, devidant et filant,
Direz, chantant mes vers, en vous esmerveillant :
Ronsard me celebroit du temps que i'estois belle.

Lors, vous n'aurez servante oyant telle nouvelle,
Desja sous le labeur à demy sommeillant,
Qui au bruit de mon nom ne s'aille resveillant,
Benissant vostre nom, de louange immortelle.

Je seray sous la terre et fantôme sans os
Par les ombres myrteux je prendray mon repos
Vous serez au fouyer une vieille accroupie,

Regrettant mon amour et vostre fier desdain.
Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain :
Cueillez des aujourdhuy les roses de la vie.

Mais comment peut-on en effet proposer à la jeunesse le modèle d'une vieillesse aussi dégradée ? L'obscénité est là et non dans ce vieux thème :

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J'ai choisi à dessein, Suzanne et les Vieillards, une peinture d'Artemisia Gentileschi, femme peintre du XVIIe s.

Mes informations viennent de ce site.

samedi, 01 décembre 2007

Un mouvement : les Nabbies

« Il n'y a de peinture que celle qui est décorative » s'exclamaient les Nabbies.

Je ne connaissais pas cette école de peinture à l'orthographe un peu anglaise... En revanche, je connais le mouvement nabi. Et, fort heureusement, les peintres nabis se sont détachés ensuite de cette idée un peu naïve.

dimanche, 18 novembre 2007

Couleur privée

Les temps sont durs pour le magenta. L'opérateur Deutsche Telekom, dont le logo comprend un "T" de cette teinte, a en effet choisi de déposer cette couleur à titre de marque (CTM 002534774). Selon l'entreprise, le magenta est partie intégrante de son logo, ce qui interdit à quiconque de l'utiliser sans son autorisation, et cela même sur un ordinateur.

Selon Courrier international qui reprend La Reppublica. L'image qui suit est donc illégale.

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dimanche, 11 novembre 2007

La semeuse (4)

Je n'ai pas trouvé la reproduction de la gravure pour timbre sur la Toile, donc j'offre l'original de David d'Angers. Le timbre ne montre le bambin que de trois-quarts face et avec des ombres fort pudiques.

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Le timbre n'annonce pas de villes, d'église ou de château. Nul repère, certitude reposante. L'habitude était prise, suffisamment ancrée pour que s'en débarrasser devînt désagréable. Un temps, elle m'avait délivré de ces semblants d'enquête pour mieux m'égarer aujourd'hui. Je dois reprendre la loupe, le carnet où noter mes hypothèses fastidieuses, mes scénarios, les failles en à-pic de mes raisonnements. Je dois tenter de me rendre maître de mes détails et artifices qui masquent encore la solution.

Dans le volume sept d'une encyclopédie, je compulse la vie de David d'Angers. Celle-ci me mène à Hugo, puis, de corrélats en indices, ouvre à ma recherche une telle multitude de pistes qu'il m'est impossible de les explorer toutes.

Mes albums de photographies sont rangés sur l'étagère jouxtant l'encyclopédie. Par hasard ou pour d'autres raisons, se dessine l'image nostalgique d'un carré de vigne en Languedoc. Je venais d'avoir six ans. Mon père m'avait grondé pour avoir mordu à pleine grappe dans un lourd chasselas. Il désignait une guêpe dissimulée entre les grains. Ma mère, au bord de la route, ignorait tout de la scène et prit une photographie de ce qu'elle croyait être un père offrant le raisin à l'enfant.

 

Régine Detambel


Cette scène me touche et atteint des choses très profondes : au même âge, à la même époque, mon père exigeait que je sourie sur une photographie qu'il voulait prendre sous un pommier et il me gifla pour cela, si bien que je faisais une drôle de grimace avec mes larmes et mon visage rouge. Je conserve encore cette photographie mensongère. Que dire ? Sinon qu'il faut lire, encore plus...

samedi, 10 novembre 2007

Un essoufflement

Voici le jeu artistico-littéraire de fin de semaine. Le texte est d'un écrivain et d'un artiste.

Le matin de l'armistice de 1918, X et Y étaient venus au 10 de la rue de Z, j'y habitais chez ma mère. Ils me dirent que W les inquiétait, que la graisse enveloppait son coeur et qu'il allait falloir téléphoner à V, docteur de ses amis. Nous appelâmes V. Il était trop tard. V supplia le malade de l'aider, de s'aider, de s'entêter à vivre. Il n'en avait plus la force. Le charmant essoufflement devenait tragique, il étouffait.

Sa petite chambre était pleine d'ombre et d'ombres : celles de sa femme, de sa mère, de nous, d'autres qui circulaient ou se recueillaient et qui ne se reconnaissaient point. Sa figure morte éclairait le linge autour d'elle. D'une beauté laurée, si radieuse que nous crûmes voir le jeune Virgile. La mort, en robe de Dante, le tirait, comme les enfants, par la main.

Lorsqu'il vivait, sa corpulence, n'en était pas une. Il en allait de même pour cet essoufflement qui n'en était pas un. Il semblait se mouvoir au milieu de choses délicates, sur un sol miné d'on ne sait quels précieux explosifs. Allure singulière, presque sous-marine, qu'il m'arrive de retrouver un peu chez Jean Paulhan.

Qui sont les personnages de cette scène ? X a représenté W, Y et l'auteur du texte.

jeudi, 08 novembre 2007

La semeuse (2)

3ff2142e297ab79c0700e10d67fedbb9.jpgUn dimanche, je chausse des sabots fourrés de velours et dans sur la place des villes. Je suis le fifre d'une troupe folklorique.

Accoudée à la fenêtre du bordel, elle prend des poses câlines et m'invite à la rejoindre. Elle essaie de prendre mes mains mais je joue du fifre. Elle voudrait atteindre ma bouche, mais le fifre la défend. Elle hurle de rage et le son du fifre confère à sa voix une tessiture de sirène.

Régine Detambel

 

Oui, ce tableau plus qu'archi-reproduit dans les manuels scolaires est très ambigu, malgré ou à cause de son aspect innocent.   

vendredi, 19 octobre 2007

Pourquoi Frédégonde part-elle ?

Voici le jeu littéraire et artistique de fin de semaine. L'auteur est aussi un poète que j'ai déjà cité dans la partie Littérature. Je ne répondrai qu'en soirée.

Les critiques adressées par Joris-Karl Huysmans aux tableaux de genre, à la peinture historique, religieuse et militaire trouvent leur origine dans cette dénonciation du factice qui est sans cesse à l'oeuvre chez lui. Les Bastien-Lepage, les Gerve, les Neuville sont des faiseurs. Un jour que X voyait passer galop un cuirassier, il s'exclaffa : "Encore un qui fuit Y !" Z venait de terminer une énorme composition titrée : Frédégonde quittant la salle où vient d'être assassiné son amant. X, convié  devant l'ouvrage nouveau, s'inquiète : "Pourquoi, demande-t-il, Frédégonde part-elle ?" Z, alors de réciter le chapitre de Thierry, jusqu'au moment où X l'interrompt : "Non, cher ami. Elle part parce qu'elle ne tient pas avec le fond."

Qui sont X (déjà cité ici), Y et Z ? Et puis peut-on retrouver le nom de l'auteur de ces anecdotes décousues ?

 

samedi, 13 octobre 2007

Des images déplacées

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Voici le jeu littéraire et artistique de fin de semaine. J'ai décidé de ruser puisque GooglePrint donne trop de solutions lorsque je cite un texte. Je cite donc une image, extraite d'une oeuvre. Son auteur (nommons-le X) s'est inspiré pour sa composition d'un peintre (qui sera Y), mais c'est dans l'adaptation d'un récit dû à un écrivain (bien entendu Z). Il y a un point commun entre le tableau et le récit : dans les deux cas, un animal apparaît en songe, mais ce n'est pas le même animal. Tous deux renvoient à des mythes, chez le peintre Y à une croyance surnaturelle autour de la nuit ; chez l'écrivain Z au thème de la fécondité, ce qui n'est pas sans rapport avec le sujet de son oeuvre. Mais X a déplacé la scène de Z à la fin de son oeuvre afin de lui donner un ressort dramatique. Qui sont ces trois auteurs et quelles sont leurs oeuvres ? De quels animaux s'agit-il ? 

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samedi, 29 septembre 2007

Un infini d'ombre verte dans une immensité de fumée bleue

Voici le jeu artistico-littéraire de fin de semaine. L'auteur est un poète qui eut son heure de gloire, mais qui ne demeure connu que de quelques rares érudits un peu rassis comme votre comte. Le peintre n'est pas décrit par sa peinture, mais par l'effet que fit sa visite chez une personne un peu mélancolique et dépressive, et puis par ce que voit cet écrivain. Ce peintre a été cité une fois ici, mais de manière indirecte dans le texte d'un autre jeu.

J'ai à vous remercier du réconfort moral et intellectuel que m'ont donné vos exhortations et votre exemple ! Grâce à vous, j'ai pris l'habitude de me coucher de bonne heure et je m'en trouve très bien à tous points de vue. Depuis que vous m'en avez fait ressentir les avantages, j'apprécie mieux mon séjour en pleine campagne, et vraiment à tout bien considérer, je me trouve mieux que le commun des mortels, puisque j'ai la liberté du travail et de la paresse : je me fais l'effet à moi-même d'être le roi de la fantaisie dans le sans-gêne de la nature. Nous vous regrettons tous, et Pistolet aussi, je vous le promets. On n'a qu'à lui dire : "Ah ! voilà monsieur X !"  pour qu'aussitôt il se mette à piaffer, tourniquer, sauter, le tout entremêlé de moucheries et d'aboiements moitié plaintifs, moitié joyeux, il court aux portes, renifle l'air du chemin que vous aviez l'habitude de prendre avec lui, et fait encore maintes fois de fréquentes perquisitions dans l'escalier de la mère Baronnet. L'autre jour, j'ai revu votre arbre : toute la partie donnant sur la rivière s'est complètement refeuillée. Actuellement, la campagne est splendidement étoffée, jusque sur les côtes les plus sauvages où les genêts foisonnent si jaunes, que de loin on les prendrait pour des cimetières inclinés dont les croix seraient cachées sous des pullulements d'immortelles. Déjà, dans certains fonds, on remarque ce noircissement de la verdure dont je vous ai parlé, sur les hauteurs, les horizons enchantent les regards ; c'est un infini d'ombre verte dans une immensité de fumée bleue.

Qui est l'écrivain ? Qui est le peintre ? Pour l'écrivain, on retient surtout des images un peu morbides et diaboliques alors qu'il a donné plus qu'on ne l'imagine dans la pastorale sandienne, mais en dégradé. Pour le peintre, on peut imaginer ses motifs préférés lorsque l'on examine le texte.     

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vendredi, 07 septembre 2007

L'arc d'Ulysse

Voici le retour des jeux littéraires et artistiques de fin de semaine. Les toiles ne sont pas décrites avec grande précision, mais de manière massive. L'auteur est un critique et historien d'art réputé et reconnu. Qui est le peintre ? Qui est l'écrivain ? Un indice : le texte a été écrit peu après la mort du peintre.

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Comme sa haute stature, ses yeux clairs, ses formidables éclats de rire, ses longs silences et ses déclarations passionnées, rien dans sa démarche n'était banal ni vulgaire. Il abordait les choses et les hommes, et surtout l'art, de très haut, avec une tension, une énergie, qui l'engageait tout entier. Ses tableaux fortement maçonnés, composés de larges tonalités écrasées, emboîtées, sourdement animées, valaient par leur puissante organisation, dans des gammes restreintes, leur apport tonique, généreux, où les sentiments n'avaient pas cours. C'était l'arc d'Ulysse que nul ne peut tendre, sauf le héros. Sa contribution au Salon de mai frappait chaque année, au milieu des essais, des "tentatives", des caprices, par la franchise, la solidité, l'ampleur des moyens et la délicatesse des tons. Rien n'y manquait pour élever la peinture au-dessus de la facture et de l'ingéniosité décorative, où l'on s'attarde si souvent aujourd'hui. Les formules se brisaient entre ses mains ; dans ses dernières toiles, on a vu - parfois avec étonnement - surgir de ces segments beiges et gris des horizons marqués de rouge, des paysages, des bouquets massifs et même des nus d'une autorité singulière. Chaque forme, chaque élément ne comptait qu'à son tour ; et c'était pour qui suivait l'artiste, une magnifique attente qu'il ne pouvait décevoir.       

vendredi, 13 juillet 2007

En miroir

Voici le dernier jeu littéraire et artistique de la saison, car je sens que les participations seront moindres et puis elles avaient faibli en dernier. MiniPhasme et lamkyre semblent en vacances.

A cette expérience du bronze gris, vert ou or, dans le cadre noir et blanc des dessins, un homme de 1930 a voulu montrer son travail, même quand il leur échappe, aux hommes de 1950. Et sans doute que ceux-ci, avec leurs préventions, leurs exigences incompréhensibles, d'autres même leur désir arrêté de hair ou de ricaner, d'autres encore leur simple surprise et leur respectable égarement, sans doute vont-ils s'arrêter devant cette série d'images où le blanc et le noir, mieux que toutes les couleurs du jour, font la couleur d'une chambre, de laquelle nous ne connaissons qu'un bord de rideau, les rayures des volets, le côté d'un matelas ; et pourtant voilà que tous le sceptique, le partisan, l'étonné, cette femme qui tient son petit sur les bras, ce soldat qui n'est pas très sûr de bien manier encore les armes, cet homme d'âge, ce rieur, tous nous sommes dans cette chambre avec X, et, chut ! nous retenons notre souffle, nos voix, nos pas. Dans cette chambre, une femme regarde un homme dormir. Les variations d'un thème repris, cent fois par le peintre, ici limitées à quelques dessins, convergent vers une image où la femme, celle du premier plan, regarde une autre femme, comme elle accroupie, et comme si elle se voyait en miroir. 

L'auteur est un de mes écrivains préférés, mais je ne l'ai jamais cité ici que par incidence. Le peintre a déjà été mentionné pour une autre suite de dessins et de peintures. Les deux sont des monstres du siècle dernier.    

     

samedi, 07 juillet 2007

Une lumière en loques

Voici un jeu à trois niveaux : deviner l'auteur du texte, son correspondant (qui était un artiste et dont il était le secrétaire), enfin l'oeuvre et l'autre artiste dont on parle. Je précise que l'auteur du texte a déjà été cité ici, tout comme le peintre dont il parle.

Ce paysage me semble de plus en plus étonnant. Il faut que je vous le décrive tel que je l'ai vu. Voilà :

L'orage s'est déchiré et tombe brusquement derrière une ville qui sur la pente d'une colline monte en hâte vers sa cathédrale et plus haut, vers un château fort, carré et massif. Une lumière en loques laboure la terre, la remue, la déchire et fait ressortir  çà et là ses prés verts pâles [sic]  derrière des arbres, comme des insomnies.  Un fleuve étroit sort sans mouvement de l'amas de collines et menace terriblement de son bleu noir et nocturne les flammes vertes des buissons. La ville épouvantée et en sursaut se dresse dans un dernier effort pour percer l'angoisse de l'atmosphère.

Il faudrait avoir de tels rêves.

Peut-être que je me trompe en m'attachant avec une certaine véhémence à cette peinture, vous me le direz quand vous l'aurez vue.    

vendredi, 22 juin 2007

Le peintre à moutons

Le texte est d'un homme qui se trouve dans l'actualité culturelle du moment. Le peintre évoqué a été cité sur ce blogue.

X avait horreur de la science.

-- On ne saura jamais, aimait-il à répéter, tout le mal que la chimie a fait à la peinture. Voyez cette toile, comme la couleur a craqué ; qu'est-ce qu'ils ont bien pu encore vous fourrer là-dedans ?

Mais cette fois, il put se rendre compte que c'était à lui-même qu'il devait s'en prendre pour avoir peint sur une préparation à la céruse, trop fraîche.

Un autre de ses soucis était la composition du papier sur lequel il laissait ses pastels ; sauf que par sa méthode même de travail (les calques sur calques) ses pastels se retrouvaient plus souvent sur papier à calquer. "Une fois collés  par Lézin, sur un solide bristol..."

Et la question des fixatifs ! Il ne voulait d'aucun des fixatifs que l'on trouve dans le commerce, il leur reprochait de laisser un luisant et de "manger" la couleur. Le fixatif dont il se servait était composé spécialement pour lui par son ami Y, un peintre de moutons, Italien de naissance, à qui la postérité devra une juste reconnaissance d'avoir aidé à la conservation des X. Ajoutons que Y mourut sans avoir livré son secret.

 

L'auteur est facile à découvrir puisqu'on en parle beaucoup. X aussi est aisé (il suffit de piocher dans les archives ou de songer à la manière). Mais Y ?   

vendredi, 15 juin 2007

Un veston plein de taches

  

Cependant X nous surveillait de loin et la lampe projetait durement sur son front, ses joues jaunes et creuses, son oeil noir couvant comme une houle [sic], un éclat singulier. L'éclat sculptait les bosses du front, jusque sous les cheveux noirs et graisseux, sa forme haute, intelligente, développée largement vers les tempes, il dessinait la ferme arcade des sourcils, découpait d'un trait l'arête du nez, modelait la pâte d'ombre et de lumière, le menton, le double ourlet des lèvres qu'une moustache brune et retombante laissait plus deviner que voir, étalait la maigreur des joues, en cernait les limites et détachait, derrière l'oreille, la ligne fuyante du cou. Qu'un tel tableau, traité brutalement, avait d'intense détresse dans la manière, de ferveur inutile, de signification, de réalisme ! Je ne pouvais en détacher les yeux. Et ce n'était qu'un portrait ordinaire que j'avais devant moi. C'était un portrait en pied, depuis les savates que portait X , son pantalon retenu autour du corps par une ficelle, sa chemise sans col, son veston plein de taches, jusqu'aux cheveux qu'il portait en arrière, rejetés par la main.

A le considérer, j'éprouvais comme un étonnement de le découvrir, en tout point, ressemblant à l'idée que je m'étais faite de lui par sa peinture. Quelque chose d'exalté et de pénible, de soumis, d'hostile à soi-même, de méfiant, de naturel et de confusément sensible et narquois vivait autour de lui, le précédait.

 

Le texte du jeu est emprunté au même volume que pour ce peintre-ci. Il s'agit d'un autre peintre, que j'aime nettement moins, notamment à cause de sa mythologie bohème faite de morceaux rapportés, mais aussi parce que ses paysages et ses couleurs m'ennuient profondément et que je n'y trouve pas de pensées. Je ne veux pas l'accabler, il est toujours estimé par beaucoup de personnes et on en fait encore des cartes postales ou des affiches, mais moi il ne me dit rien. L'auteur du texte était un familier de ces milieux de la bohème acceptable pour le bourgeois en quête d'épate ou à la recherche de la touche canaille. Ce n'est pas non plus un de mes auteurs préférés, loin de là, mais enfin... il a compté dans le monde des lettres quand il allait au restaurant.     

mardi, 05 juin 2007

LHOOQ

Je soutiens le Parti communiste ! Si mes gains sur Technorati durent et que mon blogue continue à gagner des milliers de dollars, je suis prêt à acheter cette œuvre, qui est en dépôt au Centre Pompidou et qui appartient au PCF, afin de venir en aide aux fins de mois de l'ancienne Section française de l'Internationale communiste. Je veux ce tableau dans mes toilettes, avec une vraie cuvette de Duchamp non recollée et puis en face une machine à moudre ! C'est tout ce dont je rêve, vive le capitalisme et le mondialisme qui me permettront de vivre dans cet univers manifestant la révolte absolue !

 

samedi, 26 mai 2007

La théorie du pot de confiture

Je ne propose cette fois que des extraits décousus, j'ai ôté du texte toutes les phrases qui se rapportaient directement à la situation. Je respecte un saut de ligne à chaque fois que je taille dans le texte, mais j'ai fait d'autres coupes au milieu des phrases.

Août – Paris

Nous sommes en train de bavarder avec Agnès Gouvion Saint-Cyr quand le téléphone sonne. Quelques instants plus tard, Florettte revient l'air perplexe : on lui a dit que X voulait me parler.

Nous pensons à une blague, mais j'y vais.

Un peu décontenancé, je lui réponds que c'est impossible, que je ne sais pas faire ce genre de choses, et que mes photos n'ont rien à voir avec le genre.

Justement, affirme-t-il, c'est ce qu'il veut. Il propose que nous en parlions demain soir, à six heures.

Demain soir, à six heures, Florette a un rendez-vous important chez le médecin. Que je vienne dès que je le peux, dit X, il m'attendra.

Et moi, je lui redis que ce type de photo n'est pas du tout mon style. Et il me redit que c'est précisément pourquoi il souhaite que je la fasse...

Rendez-vous est pris dans trois jours.

Pendant que nous discutons, Florette est littéralement assaillie par les chiens de X. Soudain, une illumination : elle tient le panier des sandwiches du pique-nique.  

De retour chez nous, un ami, Éric Brissaud s'enthousiasme : il aimerait tellement assister à cette photo... C'est entendu, il sera mon “assistant”... moi qui n'en ai jamais pris.

À l'heure dite, j'arrive, certain, bien sûr, que mon “assistant”, qui doit nous rejoindre dans un instant, se sera muni de des appareils. Il arrive... les mains vides. Nous venons faire la photo de X... sans appareils ! 

Août

Coup de téléphone mi-amusé, mi--intrigué de Y qui s'étonne que, déjeunant chez lui la veille de cette photo, je n'en ai pas parlé.

En parler pour dire quoi, surtout avant de l'avoir faite ? C'est une photo parmi mes photos.

Août 

Un journaliste du Monde venu m'interviewer me demande : “Quel effet cela fait-il de photographier X ?” Je lui réponds que quand je photographie un pot de confiture, j'essaye de bien faire le pot de confiture.

 

Il est facile de deviner qui est X et l'auteur-artiste. Mais qui est donc Y ? Un indice : c'est un photographe et un écrivain. 

   

 



J'ai préféré illustrer par une photographie de Florette plutôt que par celle de l'Ex. Ce blogue manque d'illustrations de belles femmes et puis Lartigue, c'est d'abord cette légèreté, à la fois insouciante et inquiète, à la recherche d'une idée toujours neuve et un peu trop oubliée aujourd'hui : le bonheur.

vendredi, 11 mai 2007

Mouettes partout

J'avais arrêté mes jeux littéraires et artistiques du vendredi depuis presque un mois pour de multiples raisons : réponses incomplètes (surtout au sujet des auteurs, mais j'en reprendrai un alors) ou peu de réponses, vacances scolaires, élections présidentielles. Il fallait une pause. Voici le nouveau texte.

 

Il me serait trop facile de vous rappeler la pointe sèche de X qui décorait les chambres de jeunes filles à mobilier de ripolin blanc : une dame cambrée contre son ombrelle comme les héroïnes de Maupassant l'étaient contre un bastingage (mouette sur le chapeau, mouettes sur les vagues, mouettes partout), la cape Aiglon en drap noir à haut col liseré d'argent et le boléro d'astrakan froid, ses frisures de caniche fidèle, où j'enfouissais mon nez pour sentir l'humidité parfumée que ma mère rapportait de ses courses du matin.

 

C'est très bref, mais je crois que le peintre et graveur est assez reconnaissable quand on connaît l'époque ou que l'on a vu des volumes illustrés de ce temps. Il fait vraiment son époque et on le trouve dans une quantité invraisemblable de livres bon marché. Pourtant il a été pratiquement oublié. L'écrivain parle ici de son enfance. Dois-je dire l'écrivain ? Je ne sais... Il avait tellement d'activités que je ne saurais les citer toutes et en fait ce serait de trop gros indices. C'est un de mes auteurs préférés, un de mes enchanteurs, à la fois connu, méconnu, mal connu et décrié.  

vendredi, 13 avril 2007

Réglement de compte

X, à propos d'un peintre [Adami], a écrit :

“Il a beau faire de la peinture, il sait lire. C'est rare.”

À propos de Godard : “Comme nous, les Américains lui sortent par les trous du nez.”

À propos d'une héroïne de cinéma : “Elle intériorise des idées que nous aimerions voir apparaître plus souvent sur les lèvres des jeunes femmes.”

Mais si de tels propos, nous enlevons la stylistique, que reste-t-il ?

Les artistes ? Ils sont cons !

Les Américains ? Ils sont cons !

Les bonnes femmes, elles sont connes !

On peut très bien continuer, continuer avec les juifs, les nègres, bien que pour les juifs on ne dise pas qu'ils sont cons, mais qu'ils sont radins.

Ce qui tendrait à prouver que la stylistique permet d'être raciste et révolutionnaire sans en avoir l'air.

 

L'auteur n'est pas simplement un artiste auteur de mobiles, il était aussi enseignant, théoricien et membre d'un collège que j'estime fort. Il s'en prend à un célèbre critique, poète et romancier (célèbre il y a encore trente ans, mais tombé dans l'oubli depuis). Ce critique a par ailleurs été acteur dans un film où il joue presque son propre rôle en parlant d'art lors d'un prologue un peu bavard sur les objets que l'on collectionne. De qui parlons-nous ?

vendredi, 06 avril 2007

Un cache-nez rouge

Qu'il m'est pénible ici d'évoquer la misère dans laquelle vécu l'infortuné X s'est, jusqu'à la fin, débattu ! Il habita d'abord Y, puis on le vit à La Z, dessinant sans arrêt sur un calepin dont il froissait et déchirait les pages. Un marchand avait cru en lui, avait tenté de le lancer, s'était lassé et, finalement, avait résilié son contrat.

Dieu lui pardonne ! X erra dans un Paris hostile, sans argent, sans espoir, un cache-nez rouge autour du cou, l'hiver, en guise de pardessus et riant du ciel et des hommes comme un enfant maudit. Il lutta. Il accepta, pour peindre d'être enfermé par un second marchand qui, lui ayant aménagé une cave pour atelier, le payait tous les soirs quelques francs et bien souvent le querellait. Il y avait sur ce beau garçon très noble comme une fatalité. Il était beau ; l'alcool et l'infortune le dégradèrent, intelligent, des brutes en vinrent à bout ; fier et doux, aimant son art, le servant, s'y employant avec passion, la vie l'humilia et, par tous les moyens, lui fit comme à plaisir expier cette audace incroyable de n'exister que pour de secrètes destinées.

 

C'est un peintre que j'aime bien, mais ici l'auteur ne parle que de sa vie et nulle part de sa peinture. C'est pareil dans la suite du texte. Certes, il fut un témoin de cette vie, cependant c'est un auteur régionaliste qui donne dans le folklore, le cliché pour touristes, la nostalgie fadasse d'une époque composée de deux ou trois figures pittoresques, quelques noms de lieux légendaires et puis la mythologie des poètes maudits ou des mauvais garçons pas si méchants que cela ou des prostituées au grand cœur, etc. Il ne faut pas attendre beaucoup de profondeur de sa part puisque ce sont des écrits un peu faits pour épater le bourgeois avec une bohème rassurante. Cela dit, comme document, c'est important puisqu'on voit apparaître des artistes plus importants que cet auteur. L'aspect humain intéressait plus notre auteur qui fournit des anecdotes nombreuses. Le peintre est je crois aisément reconnaissable par les détails donnés. Une précision encore : le peintre est nommé par son diminutif.

mercredi, 04 avril 2007

Une caricature médiévale

Je recopie le texte envoyé par les éditions Belin et publié dans Charlie. C'est assez consternant de bêtise, d'absence de sens de la laïcité, et de mépris envers les musulmans ou même les élèves, les enseignants (quoi que certains aient été des couillons dans l'histoire) :

À la suite de la présentation de notre nouveau manuel à vos collègues professeurs d'histoire et géographie, dans de nombreux établissements, plusieurs d'entre eux nous ont fait part du caractère perçu comme provocant aujourd'hui d'une telle représentation du prophète Mohammed [une miniature du XIIIe s. !*] et, par conséquent, de la difficulté d'enseigner sereinement dans des classes hétérogènes, en dépit du caractère historique du document présenté...

Nous avons fait le choix de laisser à sa place ce document historique, mais de “flouter” de façon très visible, et en surimpression sur le document, la figure du prophète Mohammed. En agissant ainsi, nous avons voulu signifier que le document montre bien une représentation du Prophète tout en intégrant les remarques formulées par vos collègues. Il nous a semblé que ce choix, qui ne falsifie pas le document, permettait d'en maintenir l'exploitation pédagogique, voire de provoquer un débat en classe.

 

* Miniature qui montre juste un prêche et qui n'est pas du tout anti-musulmane. 

Je pense que l'on pourrait agir de la même manière en enseignant l'histoire du communisme (ce n'est qu'un exemple parmi d'autres des nombreuses manipulations d'images par les régimes autoritaires ou dictatoriaux). Le faire autrement, ce serait heurter la sensibilité des enfants dont les parents sont membres du PCF ou proches...      

vendredi, 30 mars 2007

Une royauté jamais contestée ni menacée

Beaucoup de gens disent X ; mais beaucoup disent la patrie de Y, et cette manière de dire exprime encore plus exactement toutes les choses qui font la magie du lieu : une grande ville, une grande destinée personnelle, une école fameuse, des tableaux ultra-célèbres. Tout cela s'impose, et l'imagination s'anime un peu plus que d'habitude quand, au milieu de la Place verte, on aperçoit la statue de Y et plus loin la vieille basilique où sont conservés les triptyques qui, humainement parlant, l'ont consacrée. La statue n'est pas son chef d'œuvre ; mais c'est lui, chez lui. Sous la figure d'un homme qui ne fut qu'un peintre, avec les seuls attributs du peintre, en toute vérité elle personnifie l'unique royauté Z qui n'ait été contestée ni menacée, et qui certainement ne le sera jamais.

Le texte est d'un peintre. Toutefois, pour le grand public, ce peintre est d'abord connu comme l'auteur d'un roman. Quelques-uns savent aussi qu'il a produit des critiques d'art qui ont été rééditées souvent. Je précise encore que cet auteur n'est pas sans lien avec le bloguemestre. Quant au peintre dont il parle, il faut d'abord trouver sa ville.

vendredi, 23 mars 2007

Apothéose et seuil terminal

Le fait le plus important de ces dernières décades [sic] est sans doute l'avènement de la nouvelle polychromie architectonique. Les voies rigoureuses de l'abstraction (constructivisme, suprématisme, néoplasticisme) ont abouti au travers d'une série d'éliminations successives au tableau du type X : aspatial, horizontal-vertical, aux trois dominantes, plus noir et blanc. Apothéose et seuil terminal. Le sévère principe bi-dimensionnel – hormis des variantes monotones – ne saurait guère désormais susciter d'innovation formelle dans le plan de la toile, qui fait acte d'abdication en se dissolvant dans le mur. Quelle fin magnifique que celle capable d'engendrer un pareil renouveau. Avec la naissance de la polychromie architectonique nous fut donné le rare bonheur d'assister à l'une des mutations phénoménales de l'art, si nécessaires à sa survie. L'habitat, l'atelier, l'aéroport, le stade, dans leur suprême forme abstraite, fonctionnelle et sociale, ont atteint la transcendance au même titre que les pyramides, les colisées et les cathédrales.

 

C'est un peintre qui parle d'un autre peintre. J'ai cité une fois l'auteur dans un billet et bizarrement son nom revient souvent dans les résultats de recherche. Détail amusant : mon livre (sans doute acheté en solde à vil prix) est relié à l'envers, ce qui n'est pas sans me faire penser aux toiles des deux peintres en question...           

vendredi, 16 mars 2007

Un tremblement de terre statique

Comme j'ai quelques soucis d'ordre informatique, je serai nettement moins présent durant les prochains jours. Le jeu que je lance reste néanmoins facile. La solution de la semaine dernière était Brecht dans ses Considérations sur les beaux-arts.

Esteban aimait l'imaginiaire, le fantastique ; il rêvait tout éveillé devant des tabeaux d'auteurs récents, qui montraient des créatures, des chevaux spectraux, des perspectives impossibles : un homme-arbre, avec des doigts qui bourgeonnaient ; un homme-armoire, avec des tiroirs vides qui lui sortaient du ventre... Mais son tableau préféré était une grande toile, venue de X, d'auteur inconnu, qui, contrariant toutes les lois de la plastique, représentait l'apocalyptique immobilisation d'une catastrophe. Explosion dans une cathédrale, tel était le titre de ce que l'on voyait là : une colonnade dont les tronçons volaient dans les airs, tardant un peu à perdre son alignement, flottat un instant pour mieux retomber, avant de jeter ses tonnes de pierre sur des gens épouvantés. "Je ne sais comment on peut regarder ça", disait sa cousine, étrangement fascinée, en réalité, par ce tremblement de terrre statique, tumulte silencieux, illustration de la fin des temps placée à portée des mains, en un terrible suspense. "C'est pour m'habituer", répondait Esteban, sans savoire pourquoi, avec l'automatique insistance qui peut nous amener à répéter un jeu de mots qui n'est pas drôle, et ne fait rire personne, des années durant, dans les mêmes circonstances.

vendredi, 09 mars 2007

Entorse au réel

J'aime les chevaux X de Y... Et cela me met en colère d'entendre lancer à la face des peintres qu'ils ne devraient pas peindre des chevaux en X ; je ne vois pas où est le crime, la société se remettra bien de cette légère entorse au réel !... Je doute fortement que l'éducation artistique fasse des travailleurs des partisans des chevaux X, et plus fortement encore qu'une telle éducation soit souhaitable. Puisqu'aussi bien il s'agit des membres d'une classe qui entretient un tout autre rapport avec le monde que Y et moi-même, et qu'ils sont là généralement pour monter ces animaux, les étriller, les harnacher, les ferrer et les abattre.

J'ai masqué la particularité du sujet en plus du nom du peintre. Cela aurait été trop facile sinon, mais c'est encore très facile... Quant à l'auteur, son opinion est assez élitiste et on ne l'attendrait pas de sa part (du moins selon les préjugés que l'on a souvent à son égard). 

lundi, 26 février 2007

Circé (2)

Quarante mille peintres dans cette ville, tels quarante mille cuisiniers ! Tout cela tripote dans la beauté. La fabrication de celle-ci sur toile grâce à des doigts raffinés leur permet de cultiver en eux à dessein, dirait-on, la laideur ; ils prennent fréquemment l'apparence de monstres dont la beauté réside seulement dans le bout de leurs doigts. On pénètre dans cette peinture comme dans une dépravation de vaste envergure, comme dans une gigantesque mascarade où un acteur artificiel produit artificiellement pour un artificiel consommateur dans un concert de marchands, de snobs, de salons, d'académies, de richesse, de luxe, de critiques, de commentaires, où tant le marché que l'offre et la demande constituent un monde abstrait, fondé sur la fiction... Est-il étonnant que Paris en soit la capitale ?

Witold  Gombrowicz

vendredi, 23 février 2007

Circé

Cette foule sur les murs, ces tableaux bêtement accrochés l'un près de l'autre. Le hoquet que donne cette accumulation. Une cacophonie. Une foire. X échange des torgnoles avec Y. C'est le règne du strabisme car dès qu'on regarde l'un, l'autre vous saute aux yeux de biais... On va de l'un à l'autre, on s'arrête, on examine. La lumière, les formes, les couleurs auxquelles on prenait plaisir plus tôt, dans la rue s'entrecroisent ici et se brisent en tant de variantes qu'elles vous chatouillent le gosier comme un plume de flamant à la fin d'un banquet de la Rome antique.

On arrive finalement devant le coin sacré où elle trône. Elle ! Salut, Circé ! Aussi laborieuse que lorsque l'avais vue jadis, infatigablement occupée à transformer les hommes, sinon en pourceaux, du moins en nigauds ! Cela m'a rappelé l'effroi de Schopenhauer devant l'éternité du mécanisme en vertu duquel je ne sais quelles tortues sortent de la mer chaque année, depuis des millénaires, pour déposer leurs œufs sur une certaine île, et sont dévorées chaque année, après leur ponte, par des chiens sauvages. Ainsi, chaque jour, depuis cinq siècles, une petite foule se rassemble devant ce tableau pour pouvoir bayer aux corneilles comme une bande de crétins... Clic ! C'était un Américain avec son appareil photographique. Les autres sourient, indulgents, sans comprendre, les bienheureux, que leur docte indulgence n'est pas moins sotte.

En gros, c'est la sottise qui déferle dans les salles. Un des endroits les plus sots du monde. Ces longues salles...  

vendredi, 16 février 2007

Paysage français

Sans âge les châteaux plongent dans les marines

Paysage de X hanté de fumées d'or

Je me tiens aux piliers corinthiens j'examine

Mon visage éperdu des spectacles du cor

 

Fanfares ! tout est calme en si longue mémoire

L'horizon d'hommes et de dieux est fraternel

Bleu de larmes pensées entre les quais d'un port

Et l'esprit baise bien le grand corps sensuel

 

paysage français ! t'ai-je eu dans l'autre histoire

Les siècles m'ont-ils égaré te vois-je là

Dans une journée d'exil entre deux pôles froids ?

 

Ou n'es-tu qu'une image accrochée à la hâte

Dans un lieu ancien dont on perdit la trace.

 

Le jeu est un peu plus compliqué cette semaine. L'auteur a évoqué dans trois poèmes ce peintre. D'abord dans un diptyque qui met en scène Psyché et avec en sous-titre le nom complet de ce peintre. Ensuite dans ce poème (dont je ne donne pas le titre) qui contient des réminiscences baudelairiennes évidentes, car notre auteur est un baudelairien jusque dans les goûts pour certaines œuvres. Le texte contient en fait non pas le nom, mais le prénom de l'artiste : il faut dire qu'il est surtout connu non par son nom propre, mais par son surnom que l'on croirait un nom. Le texte fait référence à l'ensemble des tableaux. On notera que l'exclamation singulière paysage français va à rebours de Baudelaire et du peintre qui ne peignait pas vraiment la France, mais qu'elle est mise en valeur par le bas de casse en début de vers, cela de manière doublement paradoxale.

samedi, 10 février 2007

Comme un grand couteau (2)

Le bruit de l'eau remplissant le réservoir du W.C. ne s'arrêtait pratiquement pas et moi, j'eus soudain envie de la violer. Je sais ce que je dis : de la violer, pas de faire l'amour avec. Je ne voulais pas de sa tendresse. Je voulais poser brutalement la main sur son visage et, en un seul instant, la prendre tout entière, avec toutes ses contradictions si intolérablement excitantes : avec sa robe impeccable comme avec sa raison et sa peur, avec sa fierté et son malheur. J'avais l'impression que toutes ces contradictions recelaient sa substance : ce trésor, cette pépite d'or, ce diamant caché dans les profondeurs. Je voulais le posséder, en une seule seconde, autant avec sa merde qu'avec son indicible âme.

Mais je voyais ces deux yeux qui me fixaient, pleins d'angoisse (deux yeux angoissés dans un visage insoutenable) et plus ces yeux étaient angoissés, plus mon désir devenait absurde, stupide, scandaleux, incompréhensible et impossible à réaliser.

Déplacé et injustifiable, ce désir n'en était pas moins réel. Je ne saurais le renier – et quand je regarde les portraits triptyques de Francis Bacon, c'est comme si je me souvenais. Le regard du peintre se pose sur le visage comme une main brutale, cherchant à s'emparer de sa substance, de ce diamant caché dans les profondeurs. Certes nous ne sommes pas sûrs que les profondeurs recèlent vraiment quelque chose – mais quoiqu'il en soit, en chacun de nous il y a ce geste brutal qui cherche à soulever le visage de l'autre, dans l'espoir  de trouver en lui, et derrière lui, quelque chose qui s'y est caché.

 

Milan Kundera       

vendredi, 09 février 2007

Comme un grand couteau

C'était en 1972. Je rencontrai une jeune fille en banlieue pragoise, dans un appartement qu'on m'avait prêté. Deux jours plus tôt, pendant toute une journée, elle avait été interrogée par la police à mon sujet. Elle voulait maintenant me rencontrer en cachette (elle craignait d'être suivie en permanence), pour me dire quelles questions on lui avait posées et ce qu'elle avait répondu. Il fallait qu'au cours d'un interrogatoire éventuel, mes réponses soient identiques aux siennes.


C'était une toute jeune fille qui ne connaissait encore guère le monde. L'interrogatoire l'avait troublée et la peur, depuis trois jours, n'arrêtait pas de remuer ses entrailles. Elle était toute pâle et sortait tout le temps, pendant notre entretien, pour aller aux toilettes – si bien que toute notre rencontre fut accompagnée par le bruit de l'eau qui remplissait le réservoir.

Je la connaissais depuis longtemps. Elle était intelligente, pleine d'esprit, elle savait parfaitement maîtriser ses émotions et était toujours habillée si impeccablement que sa robe, tout comme son comportement, ne permettait pas d'entrevoir la moindre parcelle de sa nudité. Et voilà que tout d'un coup, la peur, comme un grand couteau, l'avait ouverte. Elle se trouvait devant moi, béante, comme le tronc scindé d'une génisse, suspendu à un croc de boucher.

Le texte de cet écrivain ne décrit pas un tableau, l'auteur cite l'œuvre à la fin, mais il ne se livre pas à une critique de celle-ci : il compose une sorte de fable par analogie à l'œuvre. Il faut dire que notre écrivain préfère faire passer ses idées par la fiction. Je précise encore que le texte n'a jamais été repris en volume, je n'en donne que la première partie : je publierai le reste plus tard. L'œuvre en question n'est pas un tableau, mais une série de trois études d'un portrait. L'énigme est vraiment très facile.

vendredi, 02 février 2007

Le danger absolu

Voici le texte pour le jeu, il faut trouver l'artiste évoqué et l'auteur du texte. J'ai déjà cité des passages de l'auteur dans la catégorie Littérature (et cela n'a pas beaucoup plu aux lecteurs, alors que j'aime beaucoup cet auteur et qu'il m'a apporté énormément de choses, que je me suis nourri de lui tous les midis en l'écoutant sur les ondes ou bien en le lisant).

Briser. Transgresser. Rompre. Créer l'imprévisible, la surprise, le prodige. Choquer. Dépayser. Scandaliser. Se libérer. Violer. Enfreindre. Perturber. Qui veut déterminer l'art de X et préciser ses effets utilise nécessairement le vocabulaire de la violence, de l'incivisme. Les œuvres de X naissent de l'insoumission et la produisent en retour. « La vraie mission de l'art est subversive, sa vraie nature est telle qu'il serait légitime de l'interdire et de le pourchasser » (II, 322). « Un seul régime salubre à la création d'art : celui de la révolution permanente » (I, 25). Les normes sont contestées, bafouées. La folie ne cesse d'être simultanément cataloguée et dévalorisée. Toute tradition est niée et transgressée. L'institution pédagogique, l'enseignement, les dogmes, les « collèges » sont récusés. Un avenir déconcertant s'annonce et, comme le souligne Derrida, il ne saurait « s'anticiper que dans la forme du danger absolu ».

André Dhôtel par Dubuffet.