jeudi, 24 juin 2010
La fille Machin-Truc
Admirez l'élégance du titre suivant publié par un journal de référence qui ne se soucie plus de corriger les dépêches de l'AFP :
La fille Bettencourt dément être "à l'origine" des écoutes clandestines
La fille Bettencourt, c'est beau ! On croirait un rapport de police du XIXe s. Quand on écrivait "la fille" dans une affaire judiciaire, cela voulait dire que c'était une dame de petite vertu comme dans le roman des Goncourt la Fille Élisa. Une gourgandine, quoi ! Une fille de rien ! Cela jette une suspicion sur son action judiciaire légitime, alors que justement il y a un soupçon de gigolisme et de fraude fiscale chez la mère et de prévarication, de népotisme, de malversation chez un ministre. Je précise que Françoise Bettencourt a 57 ans et qu'elle est peut-être grand-mère.
On ne parle pas pour autant de la mère Bettencourt (88 ans aux prunes), laquelle a déjà fourgué un milliard d'euros à un individu peu scrupuleux, lequel avait déjà un peu abusé des faveurs d'un des plus grands poètes français en d'autres temps. Mais comme son légataire universel est discret dans les grands médias et fait en sorte de conserver la mémoire d'Aragon de manière assez honnête. On ne rappelle pas souvent ce triste épisode du monde des lettres. Mais il fut un temps où les deux gitons étaient en compétition pour conserver le souvenir du grand vieillard. L'un dut se rabattre sur une pauvre vieille, parce qu'il avait été évincé de la succession du poète national et il crut pouvoir faire le même coup que son compère... Sauf qu'il y avait une famille et que cela devint une affaire d'État.
Et depuis il s'agit d'éteindre l'incendie, parce que trop d'affaires anciennes peuvent sortir.
21:53 Publié dans Le français qui se fait | Lien permanent | Commentaires (9) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : langue française, politique, littérature
dimanche, 06 juin 2010
Quignard outragé ! Quignard brisé ! Quignard martyrisé ! Oui, mais Quignard libéré !
À l'occasion de la fameuse et stupîde polémique au sujet de la place du troisième tome des Mémoires de guerre du général de Gaulle au programme de littérature des élèves de terminale L (10 % des baccalauréats, doit-on le rappeler), je découvre cette ineptie écrite par un journaliste du Fig :
Pour la petite histoire, Quignard, qui partage avec de Gaulle l'honneur d'être au programme, avait pris parti contre ce dernier le 13 mai 1958, affirmant qu'il s'agissait d'un coup d'État !
À l'époque Pascal Quignard, né le 23 avril 1948, devait se trouver en CM2 et il mangeait des pommes ou des chocos Rem dans la cour de récréation tandis que ses copains échangeaient des figures Panini du Stade de Reims ou de l'AS Sedan ! Il lisait sans doute Spirou, Tintin, le Journal de Mickey, ou que sais-je ? C'est un peu comme si on me demandait ce que je faisais en Mai 68 et si j'étais d'accord alors avec les propos de Daniel Cohn-Bendit, d'Alain Geismar ou Jacques Sauvageot que je connaissais moins bien que Blek le Roc ou Captain Swing ou Zembla. Quand on lit de tels arguments, on s'interroge à la fois sur la culture générale des journalistes de ce quotidien, leur sens des réalités et aussi à ce qui leur sert de fond idéologique parce que l'article est orienté. Il faut une sérieuse couche de mauvaise foi, d'inculture ou d'imbécillité (mais la réunion des trois peut être une explication) pour prétendre que Quignard a adopté des positions anti-gaullistes et ce dès 1958. Je considère personnellement Quignard comme l'un des plus grands écrivains français de son temps, je ne pense pas qu'on rehausse le prestige du général de Gaulle en rabaissant Quignard, en plus avec un argument aussi absurde que mensonger. Et qui plus est en énonçant des mensonges grossiers. Le niveau d'éducation baisse, on le voit au fil des articles du Figaro qui rejoindra bientôt Direct-Soir ou France-Soir.
21:33 Publié dans Carabistouilles | Lien permanent | Commentaires (20) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : journalisme, littérature, politique
lundi, 31 mai 2010
Nedjma, l'Étoile
J'ai eu envie de reprendre un livre de Kateb Yacine que je considère comme un immense écrivain et il m'a paru parler d'aujourd'hui :
Mustapha tourne le dos à Mourad, et s'assied sur un ponton... « Elle était revêtue d'une ample cagoule de soie bleu pâle, comme en portent depuis peu les Marocaines émancipées ; cagoules grotesques ; elles escamotent la poitrine, la taille, les hanches, tombent tout d'une pièce aux chevilles ; pour un peu, elles couvriraient les jambelets d'or massif (la cliente en portait un très fin et très lourd)... Ces cagoules dernier cri ne sont qu'un prétexte pour dégager le visage, en couvrant le corps d'un rempart uniforme, afin de ne pas donner prise aux sarcasmes des puritains... Elle m'a parlé en français. Désir de couper les ponts en me traitant non seulement comme un commissionnaire, mais comme un mécréant, à qui l'on signifie qu'on n'a rien de commun avec lui, évitant de lui parler dans la langue maternelle. Pas voulu que je l'accompagne en tramway... Le couffin n'était pas si lourd... J'aurais pu la suivre jusqu'à la villa, si elle ne m'avait vu au moment de descendre ; du tramway, je l'ai vue gravir un talus, disparaître ; puis mon regard s'est porté au sommet du talus. Elle avait ôté sa cagoule ; je l'aurais reconnue entre toutes les femmes, rien qu'à ses cheveux... » Mustapha interrompt sa rêverie, sans quitter le ponton, le regard attiré par l'eau. La nuit tombe ; Mourad n'a pas fini de parler ; il dit qu'il était le seul des trois à se trouver tantôt à la gare... Voyant Rachid s'approcher à son tour du ponton, Mourad gaffe encore, avec une sorte d'insistance :
— Je ne peux expliquer décidément ce que le voyageur avait de ridicule et d'attristant ; c'était peut-être, comme Mustapha, un collégien en rupture de ban...
Kateb Yacine, Nedjma
Qui est Nedjma, est-elle française ou maghrébine ? Fille d'un pays ou d'un autre ? Le monde a-t-il vraiment changé en soixante ans ? Quels sont les rêves de cette fille et comment ressemble-t-elle tant à la Nadja de Breton ou la Sylvie de Nerval ou à Yvonne de Galais du Grand Meaulnes ? En quoi cet univers nous rappelle-t-il tant de textes classiques, même si l'on parle d'un autre monde culturel apparemment si opposé ? Pourquoi est-ce un texte écrit en français par un Algérien afin de parler de cette réalité étrangère, de l'étranger ou de l'étrangère qui est en nous ? Quel est ce monde de faux-semblants et est-ce que la littérature peut dire le monde avant qu'il ne soit ? Comment dire que c'est un roman français s'inscrivant dans une vieille tradition française et qui pourtant n'a plus comme cadre la vieille France, son Valois, son Paris, sa Beauce ou sa Sologne. Nedjma, c'est le désir et l'interdiction de l'autre.
22:37 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (13) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, algérie, langue française
vendredi, 21 mai 2010
Galerie de portraits de cyberdélinquants blogueurs
Voici le portrait d'un dangereux blogueur anonyme qui a osé publier les Provinciales sans même mentionner une identité fictive. Je trouve particulièrement inadmissible qu'on l'ait choisi pour illustrer un billet de banque alors qu'il se livrait à de purs actes de diffamation envers les RR. PP. JJ. et qu'il s'opposait au pouvoir en place.
En voici un autre, non moins dangereux : il s'est présenté sous le pseudonyme de maître Alcofribas Nasier afin de publier des blogues qui ont été fort heureusement brûlés en place publique par la volonté de la sainte Sorbonne. La preuve qu'il s'agissait d'un esprit pornographique, c'est que ses blogues ont créé des termes comme des propos rabelaisiens, un repas gargantuesque ou pantagruélique. Et ne parlons même pas des moutons de Panurge qui montrent combien il aimait insulter les contemporains qui ne pensaient pas comme lui.
Encore un cybercriminel : celui-ci aussi s'est présenté sous pseudonyme. Sa pièce le Tartuffe a été interdite deux fois, avec juste raison, puisqu'il s'attaquait aux RR. PP. JJ., ce qui semble une manie chez ces détraqués vivant dans un monde virtuel. Lui aussi a fini en effigie sur un billet de banque et je ne comprends pas du tout l'odieux laxisme de ces temps socialo-communistes. Pis, on l'a soupçonné d'être un peu incestueux ou bigame. Ne surtout pas le donner en exemple à notre vertueuse et valeureuse jeunesse. Ses attaques contre la religion chrétienne, par exemple dans Dom Juan, et jamais contre l'islam, témoignent du fait que tout le monde devait devenir musulman selon lui. On le voit d'ailleurs fort bien à la fin du Bourgeois gentilhomme. Aujourd'hui, il défendrait l'intégrisme islamique.
Et puis un autre enragé contre les RR. PP. JJ. qui n'osait pas signer de son vrai nom. C'est une manie chez tous ces délinquants. La meilleure preuve qu'il a passé sa vie en propos insultants, c'est qu'il a fait de la prison pour cela à la Bastille. Après quoi, il a pris la défense d'autres criminels sous les prétextes fallacieux du droit à la liberté d'opinion et de la tolérance des idées : Callas, le chevalier de La Barre. Et malheureusement, un régime maçonnico-marxiste nous l'a aussi imposé comme effigie d'un billet de banque. Comment avons-nous pu supporter que tant de gens infâmes deviennent des icônes ?
Un des plus fervents partisans du précédent est ce blogueur qui a osé s'arroger un titre de noblesse qu'il ne possédait pas. Non content de diffuser les oeuvres fanatiques de son modèle, il s'est livré au trafic d'armes afin d'aider des terroristes qui avaient oser proclamé une Déclaration des droits de l'homme en Amérique ! Quelle insolence ! Quelle impudence ! Quel outrage ! Et je frémis en songeant qu'un journal centriste publiant des avis aussi modérés que ceux de MM. Zemmour, Slama, Adler, Rioufol puisse se réclamer par sa devise d'un tel esprit. Rappelons que ce blogueur a été interdit à de multiples reprises et que même l'album de gangsta-rap Le Nozze di Figaro par le bad boy de Vienne, Mozart, a été alors écrit en secret afin d'échapper à une juste et sévère sanction. On voit ainsi que les plus grands cybercriminels s'entraident et il faut mettre fin à ce système qui encourage les pires excès comme la remise en cause des privilèges fondés sur la naissance et donc justifiés par la volonté divine.
Plus grave, voici une blogueuse anonyme qui sous couvert de parler de la cour d'Henri II évoquait en fait celle de Louis XIV et qui prétendait écrire en plus de la fiction alors que les portraits de personnages étaient parfois fort ressemblants. Cela ne permet pas de se prémunir contre les accusations d'insulte ou de diffamation ! Notre admirable président ne s'y est pas trompé, il a déclaré qu'il avait beaucoup souffert de se voir imposer la princesse de Clèves, ce blogue vulgaire qui parle de fidélité, de sincérité, d'honnêteté et d'authenticité. L'examen intérieur est une chose trop obscène pour être livrée ainsi sur la voie publique.
Pourquoi en viens-je à évoquer ces tristes cas de dérapages de la part de blogueurs publiant sous pseudonyme ou dans le plus total anonymat ? Il existe une dérive de la Toile et nous avons vu qu'un certain nombre de ces blogueurs écrivaient n'importe quoi en estimant bénéficier d'une impunité totale sous prétexte qu'ils font de la fiction, qu'ils ne publient pas sous leur vrai nom. Il y a des choses intolérables que l'on ne peut tolérer : décrire comme le fait le prétendu Voltaire des scènes de massacre, de torture, de viol, cela ne se fait pas. Il y a une décence à respecter. Suggérer que le bas peuple puisse avoir des idées, une dignité, du savoir, de l'esprit et de l'amour, comme le fait le prétendu Beaumarchais, c'est inadmissible. Pisser sur Notre-Dame de Paris comme le fait le personnage de Rabelais, c'est un blasphème absolu et on se demande pourquoi il ne s'en prend pas plutôt à une mosquée. Dire que 2 et 2 font 4, qu'il n'y a guère d'autres vérités démontrables comme le fait Molière, c'est vraiment prendre les gens pour des imbéciles face aux évidences théologiques ou se moquer de la foi du charbonnier. Voilà qui offense toutes les religions révélées. Quant à madame de La Fayette, son cas est éminemment grave : elle a plus bouleversé la scolarité de notre splendide président que Guy Môquet.
Il était temps de réagir face à tant d'individus malveillants qui menacent notre occident chrétien civilisé. Un sénateur UMP y a pensé. Il propose une loi J'approuve totalement cette proposition qui me semble aller dans le bon sens afin qu'Internet ne soit plus le monde de la jungle. J'espère même qu'elle sera adoptée afin d'en montrer le ridicule. Comment espère-t-il que les 31 millions et quelques de Skyblogs soient en règle avec la loi ? Juste les Skyblogs, hein ! pas même les MySpace ou les comptes Facebook ou Twitter visant à lever l'anonymat ou le pseudonymat des blogueurs.
20:31 Publié dans La vie des blogues | Lien permanent | Commentaires (5) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : blog, web, internet, humour, langue française, littérature, politique, ump
vendredi, 16 avril 2010
Le lecteur du A
C'est sans doute l'une des séries qui comptent le plus pour moi. Je l'ai découverte dans Pilote lorsque je suivais des cours d'orthophonie - parce que j'étais bègue à l'époque (je le suis encore par moments) et je venais en avance afin de m'offrir cette évasion parmi toutes les contraintes. Une BD ne m'offrait plus un monde complet, mais le passage entre deux mondes aussi absurdes et simples l'un que l'autre. Cela ne m'était pas du tout indifférent, j'avais déjà lu une version très expurgée d'Alice au pays des merveilles, mon livre de prix en fin de maternelle, et même dans cette édition abâtardie, tronquée et disneyaque, j'avais compris que le monde des rêves existe aussi, puisque nous les pensons tout comme le monde réel.
Que voit-on dans cette image ? Philémon est un candide, un jeune homme au regard franc, mais assez vide. Il est une sorte d'avatar de Tintin, le jeune reporter du Petit XXe pris dans des aventures qui le dépassent. On retrouve tous les attributs de Tintin, la houppe devient mèche folle, il n'est plus roux ou blond mais brun, mais c'est la même marque de rébellion cette fois plus modeste ; il est vêtu d'un costume marin en blanc-bleu (couleurs mariales de l'innocence) qui ne variera jamais comme le jeune reporter très catholique arborait éternellement son pantalon de golf, son pull en V bleu, sa chemise blanche. Bon... il montre son nombril, mais justement Mai-68 est passé par là et on en reparlera. C'est donc un Tintin nouveau qui est offert. Philémon se promène aussi pieds-nus, quelle horreur pour un héros de BD ! Cela ne peut se faire qu'en cas de grand péril normalement. Certes, Philémon est d'origine rurale, mais on ne vivait pas pieds-nus dans les années 60 à la campagne ! Soit, sauf que Fred a voulu éviter les clichés des sabots à la Sylvain et Sylvette (je ne sais si vous avez tenté de vous déplacer en sabots de bois, mais cela fait mal partout ! et ce n'est pas du tout pratique pour courir et encore moins pour danser). Fred revient à la tradition, il la respecte et il lui redonne la forme qu'elle aurait dû avoir sans les impératifs idéologiques des journaux qui avaient une idée prédéfinie de ce que devait être un adolescent ou un paysan.
Notre personnage est donc un héros de Mai-68 qui retourne les images les plus traditionnelles. Il inaugure une forme de libération, mais plus silencieuse que celle de ceux qui se réclameront d'un prétendu combat. Mais quelle libération ? Examinons l'image, nous voyons deux soleils, l'un crayonné en vert, l'autre en rouge. C'est un autre monde et c'est celui de l'enfance : des soleils esquissés dans un style enfantin dans lequel le lecteur peut se projeter puisqu'il s'agit des dessins que lui aussi pourrait produire à son âge. Moi aussi, je peux dessiner Philémon et m'identifier à lui, comprendre ce qu'il vit avec son Oncle Félicien qui ne comprend jamais qu'un autre monde - celui du rêve - existe et qui ne voit jamais la beauté de ce qui l'entoure (des oncles Félicien, pseudo-rationalistes, incapables de s'arrêter pour regarder le monde, il y en a à la tonne dans toutes les familles). Philémon peut alors devenir une représentation de moi comme lecteur.
Mais allons plus loin. Quand ce récit a-t-il été publié en revue ? En 68 ! Serait-il intemporel et aurait-il ignoré le grand événement de cette époque ? Non, au contraire, c'est l'un des rares récits qui parlent de 68 en direct. Nous trouvons dans le coeur de la baleine où Philémon et Barthélémy sont recueillis des images d'une forme de métro où les passagers rament comme des galériens, puis se révoltent contre leurs gardiens avant que tout revienne dans l'ordre. Quand je lisais cela (et alors que mon père se trouvait à l'hôpital pour sa première attaque cardiaque), je ne comprenais strictement rien à ce qui se passait autour de moi, que ce soient les événements de l'époque, le sort de mon père, l'idée de la mort, ce que pourraient être le langage ou la littérature un peu moins imparfaits, la différence entre la ville et la campagne, l'aujourd'hui et le lendemain, ce qui serait un monde idéal et puis ce qui était l'histoire et où je n'entendais que bruit. J'avoue ne pas avoir beaucoup avancé beaucoup depuis et au lieu des galériens de la baleine-métro (métro-boulot-dodo, c'est trop) nous avons à présent des personnes qui n'ont même plus le droit de dormir, de chanter ou de mendier dans le métro. Beau progrès. Plus de propreté, plus de sécurité, plus de satisfaction du client. Nous devrions devenir tous des oncle Félicien en niant l'existence d'un autre monde qui dérange.
On peut résumer le premier album aux plantes-horloges, aux arbres-à-bouteilles, aux lampes-naufrageuses, toutes ces créations faites par collages, mais ce sont des incidents adventices alors que l'épisode du métro dans ce volume acquiert une énorme dimension : il est dessiné alors que l'on est en plein dans les événements de 68, que j'y trouve maintenant des énormes allusions bibliques, que Fred attend le premier enfant de sa compagne, et que moi, encore enfant, je me demande si je pourrai parler sans être pris entre deux mondes et comment, mais je ne fais que repousser la question. Nous sommes dans le mythe de Jonas (en plus haut) ou de Pinocchio (en plus bas) avec cette baleine qui avale les hommes pour les transformer en forçats de rang de galère. Et cela se résume toujours à : que dire ? Quelle vérité ? Celle de quel personnage ? Faut-il mentir pour survivre et comment ? Et si l'on ne sait mentir comment faire ? Se croire sur le dos d'une baleine ou entrer dans le ventre d'une baleine, ce n'est pas innocent d'un point de vue symbolique, vu toute la mythologie depuis le voyage de saint Brandan.
Mais tout cela, Fred le balaie d'un seul coup et il ne se livre pas à un seul clin d'oeil, alors qu'il deviendra plus soucieux de références culturelles après pour confirmer ce que l'on pensait de lui comme auteur hyperculturel. Il n'écrit pas 68 dans son récit, alors que c'est bien la seule histoire issue de l'année 68 en temps réel. L'année 68 où je ne savais si mon père allait vivre et où je ne savais pas si j'avais le même langage que les autres. Personne dans le monde de la BD n'a jamais parlé de Mai-68 sur le moment et en le fictionnalisant en direct, sauf Fred. Il a fallu attendre quatre ans pour que cet album paraisse, alors qu'il avait fallu attendre moins longtemps pour d'autres albums dits subversifs et qui ne sont plus édités faute de vente.
Un fait étrange au sujet de cet album est qu'il était le premier d'une série, puis on s'est avisé qu'il y avait eu des récits avant. On l'a donc renuméroté en 2 et non plus en 1, alors que Philémon avant la lettre était d'abord 0. Ces deux logiques vont en sens contraire : Philémon n'existe pas avant l'aventure des lettres de l'océan Atlantique, Philémon est un produit commercial qui doit être lisible pour ceux qui se contentent de le consommer. C'est ce que prouve la nouvelle couverture de cet album dans la série. On y a fait disparaître le lecteur pour un machin purement commercial dans lequel je ne suis plus. Je n'avais pas encore lu Vendredi de Tournier ou Robinson Crusoé de De Foe, mais cela m'avait donné envie de les lire et là je ne vois que régression vers des images déjà enregistrées à la télévision et sans aucune volonté d'émancipation.

20:32 Publié dans Soulever la couverture | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (1) | Envoyer cette note | Tags : bd, langue française, littérature
lundi, 05 avril 2010
Le diable et le bon dieu
Ceci est à mon avis une histoire exemplaire qui appartient je pense à la grande histoire de la bande dessinée. Pourquoi est-ce que je me saisis de cette série totalement inconnue de tous ? Parce que d'abord elle est la première à montrer la mort réelle d'un héros, pas la mort imaginaire qui est le cas de la plupart des histoires, mais bien la mort réelle à la suite d'une émeute. Cet épisode vient clore la série en 1972 et il faut dire qu'elle a été fort brève : quatre longues histoires seulement depuis 1969, plus quelques récits complets.
Ce qui est particulier, c'est que l'on part du récit le plus traditionnel (le dessinateur Antonio Parras est un vieux baroudeur de la presse populaire, il a officié pour les couvertures de Barbe-Rouge, de Tiger Joe ou Bob Morane). C'est un dessinateur très élégant, au style personnel, mais qui n'a jamais eu une série marquante : il a toujours été dans la marque des autres.
On crée donc dans Pilote le docteur Ian Mac Donald sur le modèle du docteur justicier. Et le docteur Justice apparaît juste après en 1970 (adepte du kung-fu fort à la mode en ce moment, faciès entre Alain Delon et Bernard Kouchner, prêt à se castagner contre tous les méchants mafieux et intégristes). Ian Mac Donald est d'abord défini comme un médecin volant, un médecin qui va porter secours au bout du monde de l'Australie à l'aide de son bel avion. Cela devait donner de belles scènes de l'Australie comme Sandy qui allait tout juste s'arrêter, parce que l'Australie n'était plus vendeuse. Bref, c'est la résurrection de Tanguy et Laverdure, de Buck Danny et Sonny en version de gauche humaniste, avec le docteur qui sauve tout le monde en plus. Une version du chevalier moderne.
Seulement, il y a un problème : Vidal ne croit pas du tout à son héros irréprochable et après qu'il l'a mis au centre d'une intrigue électorale eh bien ! il découvre que son camp progressiste développe une forme de totalitarisme par la vidéosurveillance et le contrôle policier (cela nous rappelle des choses un peu actuelles). Bref, le héros meurt pour de bon et ne ressuscite jamais contrairement aux autres histoires où il survit miraculeusement. La dernière case donne juste une contre-plongée sur le héros définitivement mort face à la foule qui est horrifiée devant ce qu'elle a permis par son choix dans les urnes. Il liquide donc son personnage parce qu'il n'a plus rien à faire dans le nouveau monde de la bande dessinée, mais d'une certaine manière cette histoire me semble parler plus d'aujourd'hui.
23:05 Publié dans Soulever la couverture | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bande dessinée, littérature, politique
vendredi, 26 mars 2010
L'Allemand perdu
J'ai décidé de me lancer une fois par semaine dans une nouvelle entreprise. Décrypter (oui, oui, je vous entends bien ricaner face à ce verbe à la mode) des titres ou des couvertures de BD un peu emblématiques. Il faut qu'elles soulèvent un problème soit linguistique, soit graphique un peu original, même si cela a été dit par ailleurs. Je n'ai pas encore décidé du titre de cette nouvelle catégorie.
Je commence par un grand de la BD : Mike S. Donovan, alias le lieutenant Blueberry. Que remarquons-nous ? D'abord un double titre de série : Fort Navajo et une aventure du lieutenant Blueberry. La série commence par un album intitulé Fort Navajo et ce sera en quelque sorte le surtitre de la série jusqu'à Chihuahua Pearl (1973) qui introduit le cycle mexicain et qui s'éloigne encore plus du fort. Ensuite, on ne trouve plus que le lieutenant Blueberry, jusqu'à Arizona Love qui est la fin des scénarios de Charlier du fait de sa mort, mais aussi la fin du cycle indien. Il devient après Mister Blueberry (1990). Nous avons donc affaire à une série aux noms fort multiples selon les époques, d'autant que se sont installées des séries parallèles comme la Jeunesse de BlueberryMarshall Blueberry. Il y a déjà un premier problème : le lieutenant Blueberry n'a vécu que durant cinq albums sur treize dans sa garnison du Fort Navajo. Le titre de la série n'avait plus aucun sens. Il n'en avait pas non plus lorsqu'on utilisait le terme lieutenant Blueberry pour désigner un personnage devenu un hors-la-loi, un condamné, puis un évadé à partir du diptyque du complot politique (1974-1975). La série montre l'évolution d'un personnage qui sort du cadre traditionnel du western de garnison et qui évolue parfois avec retard dans le paratexte, parce que la forme est avant tout feuilletonnesque. L'album ne commence pas à Fort Navajo : Giraud demandait à son scénariste des histoires un peu moins militaires et on voit déjà que le héros ne possède plus d'uniforme (mais c'était déjà le cas avant dans l'Homme à l'étoile d'argent).
et
Le titre de l'album mérite surtout l'attention. Il fait référence à une histoire réelle qui s'est déroulée en Arizona : celle de Lost Dutchman's Gold Mine. Vous allez vous dire que le Dutchman était un Néerlandais, mais justement pas du tout ! Il s'agit d'une confusion en anglais entre dutch (néerlandais en anglais) et deutsch (allemand en anglais), comme on le trouve pour les DutchsAmish parlant souvent un bas-allemand ou un dialecte alémanique. Jacob Waltz était prussien, certes, mais tout parler germanique non anglais était confondu dans un grand tout et c'est pourquoi on ne parle par de Lost German's Mine. qui sont en fait des mennonites et les
Cependant, il y a un nouveau problème dans la traduction de l'expression. Je ne sais si Charlier maîtrisait peu ou prou l'anglais, je le crois plutôt désinvolte et dominé par ses histoires : il était pilote, il a mené des enquêtes aux Etats-Unis, il a accumulé une grande documentation en langue anglaise pour ses histoires, et en fait il suivait sa fantaisie. Mais le titre aurait dû être la Mine perdue de l'Allemand si l'on suit la syntaxe anglaise. Cela fait un peu moins rêver. Il y a à la base Von Luckner, un personnage totalement rendu fou, en haillons, aux cheveux et à la barbe hirsutes, qui canarde les héros à coups à coups de balles d'or avant de tenter de les sauver, mais en vain. Cela fait irrésistiblement songer à la fin de l'Île au trésor, au personnage de Ben Gunn prêt à tirer au canon les pièces d'or de son trésor caché contre ses ennemis. Or, et c'est là où cela devient paradoxal, la véritable Treasure Island se trouvait en fait en Californie, en pleine terre, si l'on en croit les sources de Michel Le Bris. Charlier a donc réenraciné une histoire européenne en Amérique. L'Allemand perdu montre que le scénariste avait en tête l'idée de démarquer le roman de Stevenson par cette apparition fantômatique. Perdu pour qui ? Pour la civilisation, pour les autres. Victime de son ancien domestique, comme Ben Gunn fut victime de Long John Silver.
22:10 Publié dans Soulever la couverture | Lien permanent | Commentaires (10) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bd, langue française, anglais, littérature
samedi, 13 mars 2010
La fuite du temps
Minuit vint ;
Minuit disparut.
Minuit dix parut ;
Minuit vingt !
André de Richaud
13:50 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, poésie, humour
mercredi, 10 mars 2010
Fondation du prix littéraire Avant-Hier
J'ai décidé de fonder mon propre prix littéraire. Quand j'ai appris qu'Edouard Balladur avait obtenu le prix Aujourd'hui, je me suis dit qu'il était temps de remettre un peu les pendules à l'heure. Le prix Aujourd'hui récompense "un ouvrage politique ou historique portant sur la période contemporaine (ouvrage à caractère général, mémoires, étude, biographie, essai) écrit par un auteur français ou étranger, mais publié en français et en France". L'ouvrage de monsieur Balladur porte sur la cohabitation, c'est-à-dire une période vieille déjà de quinze ans et sur laquelle seule la justice aurait encore quelque chose à dire, notamment au sujet de certains financements de campagne électorales et de rétro-commissions auprès d'Etats peu scrupuleux.
J'ai donc voulu créer le prix Avant-Hier pour récompenser un ouvrage de nature politique, historique, littéraire que l'on remarquerait par son caractère inutile, stupide, insipide, et le fait qu'il est avant tout destiné à préserver la vanité de son auteur ou ses mises en cause judiciaires. Autant dire que l'on récompense d'abord une auto-justification totalement creuse de ses malversations. Il doit se signaler par son absence de rapport avec les sujets de préoccupation de ses lecteurs rapportée au bruit médiatique. Je donne comme premiers nominés :
- Edouard Balladur, pour le Pouvoir ne se partage pas ;
- Bernard-Henri Lévy, pour De la guerre en philosophie ;
- Michel Onfray, pour Freud et la France ;
- Eric Zemmour, Mélancolie française.
La liste n'est pas limitative, on peut en ajouter si l'on veut faire partie du jury. La composition du jury du prix Avant-Hier récompensant des oeuvres totalement inactuelles et sans aucune idée progressiste est ouverte. Je ne choisis personne à l'avance et se propose qui veut (mais je me réserve d'écarter les imbéciles quand il le faudra). Il faut que l'ouvrage soit d'abord contemporain, idiot, mal écrit, portant sur l'époque contemporaine récente : ce seront les critères retenus. Le prix Avant-Hier est avant tout destiné à récompenser des lectures rétrospectives et révisionnistes d'événements que l'on aurait mal compris selon les auteurs, parce que tout le monde sait que l'électeur et le lecteur lisent mal. Les délibérations se tiendront le 1er avril comme il se doit.
18:05 Publié dans Carabistouilles | Lien permanent | Commentaires (8) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, politique
lundi, 22 février 2010
Des classiques en 140 caractères
J'ai découvert grâce à Calvero - du Post* - un compte Twitter intéressant twittclassic. Il vient à peine de commencer vraiment : il s'agit de résumer des classiques littéraires en 140 signes selon la contrainte de la longueur maximun des tweets**. Le style est en parler djeun's, avec du verlan, de l'argot, des abréviations, des anglicismes. La plupart des titres sont évidents, ils sont aisément discernables par le nom des personnages. Cela me rappelle un jeu que j'avais donné déjà ici et dans un forum, il fallait découvrir quels titres se cachaient dans mes résumés en une phrase, parfois en deux mots. C'est l'un de mes billets qui avaient le mieux marché : 86 commentaires, et cela sans aucune polémique.
* Oui, pour une fois, je peux dire du bien de quelqu'un du Post. J'apprécie les billets de Calvero qui se tient loin des pipoleries, des faits-divers sordides et de la politique des petites phrases à la petite semaine.
** Hier, Chantal Jouanno, ministricule de l'Environnement, aurait mieux fait de se taire, une nouvelle fois. Elle a déclaré : "Je me suis beaucoup interrogée de savoir si j'allais ou non utiliser Twitter. Twitter, c'est 120 signes écrits, donc c'est un SMS court. On ne peut pas dire grand chose." Eclat de rire général. On peut dire deux sottises en 169 caractères.
Post-scriptum :
Le lien vers ce billet sera l'objet d'un tweet bien entendu, Twitter cela sert aussi à donner des liens et à faire circuler une information. J''informe aussi que mon compte Twitter est en accès libre pour une période de deux ou trois semaines. Il s'agit d'une expérience, je verrai après si je le laisse en accès non protégé. Il faudra que je fasse régulièrement le ménage, parce que les pourrielleurs s'abonnent afin de se constituer des listes d'adresse, ils sont vite repérables ils ont des milliers d'abonnements et peu d'abonnés.
09:25 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (7) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, twitter, web, internet, langue française, politique
mardi, 16 février 2010
Bernard-Henri Lévy analyse pour vous
Bernard-Henri Lévy a analysé Madame Bovary et peut conclure qu'Emma n'avait ni des yeux bleus, ni des yeux noirs, mais des yeux qui changeaient de couleur comme ceux des chats selon la lumière ou l'humeur.
Bernard-Henri Lévy a analysé l'oeuvre de Pierre Corneille et peut conclure qu'elle a été alors écrite par Molière après la mort sur scène de Corneille qui se travestissait en comédien.
Bernard-Henri Lévy a analysé la Recherche du temps perdu et il a retrouvé le nom du fabriquant de madeleines : il ne fournissait Marcel Proust qu'en biscottes, mais celui-ci a voulu brouiller les pistes.
Bernard-Henri Lévy a analysé Ubu roi et il en déduit que le combat de la Mère Ubu contre l'ours dans la grotte est une attaque non voilée contre le couple Rachilde-Valette du Mercure de France.
Bernard-Henri Lévy a analysé Don Quichotte et il en a conclu que Cervantès disposait en fait d'une seconde main pour l'aider à rédiger toutes ses romans et ses pièces.
Bernard-Henry Lévy a analysé Roméo et Juliette : il s'agit en réalité d'une histoire d'amour homosexuelle comme on le supposait, mais les hypothèses restent encore fort divergentes entre Roméa et Juliette ou Roméo et Jules, et il se montre réservé.
Bernard-Henri Lévy a analysé le Docteur Jivago et signale qu'à la fin du roman il y a une erreur dans les horaires du tramway selon les archives du KGB aimablement fournies par Alexandre Adler et que le drame repose d'abord sur une imposture.
Bernard-Henri Lévy a analysé la Divine Comédie et se demande comment un païen comme Virgile peut guider le chrétien Dante vers le Paradis sans risque de contradiction.
Bernard-Henri Lévy a analysé les récits de tables tournantes à Guernesey de Victor Hugo et se demande comment faire pour que l'esprit d'Hugo lui apparaisse et lui parle, il n'y parvient toujours pas.
Bernard-Henri Lévy est une marque déposée de certification de grande littérature et de littérature critique. Elle est protégée par le droit des marques, le droit d'auteur et bien d'autres droits.
19:00 Publié dans Carabistouilles | Lien permanent | Commentaires (5) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, humour
mercredi, 10 février 2010
Un sonnet inédit de Stéphane Mallarmé
A la suite de l'affaire Botul, voici un message publié autrefois dans un forum de langue française qui a permis de bien égarer un agrégé de lettres et futur docteur, enseignant à présent la poésie très catholique dans une université fort catholique. Il y a vu la main d'un célèbre poète du XIXe s. à cause de certains indices présents dans les circonstances de la trouvaille. L'orthographe et la typographie étranges du texte de présentation ont été scrupuleusement respectées.
Mon oncle qui habite Tournon a trouver dans une vielle malle dans son grenier une correspondance(époque??)
Il y a une lettre datée de 1867 à un certain H.C, qui contient un poéme vraiment bizzarre auquel je ne comprends pas grand chose(ils y a même des mots qui n'existent pas!)
La signature est quasiment illisible(l'encre est passée).Mon oncle dit que la malle appartenait à un ami de son grand-père. Je ne sais pas si cette poésie vaut quelque chose et je n'y comprends presque rien. Il y a d'autre poèmes(2ou3) encore plus obscurs que j'ai prêté à un type instituteur qui est dans mon immeuble. Il dit que c'est du charabia. Bon je copie, mot à mot:
Si le marbre, au parfait de la pierre érudite,
M'explique sous la clef la courbe qu'il se doit
Du bras d'une main fine, à l'extrême d'un doigt
Indolent dans l'effort que son don nécessite,
Ô gardienne du dôme où l'or frais facilite
D'ombres, dont le partage a jumelé l'émoi,
Si la tunique verse un peu de désarroi
Sur ton pied qu'à demi l'essor las sollicite,
Ces courbes, qu'a flattées le cueillir où tu tends,
S'écoulent dans la paume innombrable du temps
Et le plein onctueux pallia l'étroitesse.
Romaine dont la cendre emplira le cyprès,
Toi qu'un ciseau doubla du pur contour si près,
Va, pour ce voeu sans fin, fêtant ta morbidesse.
18:15 Publié dans Carabistouilles | Lien permanent | Commentaires (8) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, humour, oulipo
mardi, 09 février 2010
Du botulisme et de ses dégâts secondaires sur la vie intellectuelle française
Un de nos plus grands philosophes, romanciers, cinéastes, reporters a été victime d'un malheureux accident de la citation lorsqu'il a évoqué la conférence de Jean-Baptiste Botul, après-guerre, devant les néo-kantiens du Paraguay*. S'il avait pris la peine de s'interroger à l'étymologie, il aurait vu que le nom était fort suspect par sa forme et qu'il avait autant de vraisemblance que celui du mathématicien Nicolas Bourbaki (lequel m'a bien amusé au collège avant que je ne devienne nul en mathématiques lorsqu'il a fallu ne plus réfléchir mais appliquer des formules).
En effet, Botul dérive nettement de botulus, "boyau", en latin classique, terme devenu ensuite botellus. Il s'agirait d'une des origines hypothétiques du mot boudin en français. Or, lorsque l'on possède quelques connaissances un peu pataphysiques et oulipiennes, on sait que dans le calendrier du Père Ubu, la saint Boudin (apôtre) se fête le 22 avril. Et qui est attentif à l'esprit jarryesque sait combien les notions tripales (andouille, abatis, farce, couenne, saucisse, choucroute, etc.) sont importantes pour se pénétrer de concepts dépassant l'entendement. On connaît le goût de Jarry pour la scatologie comme sous-partie de la 'Pataphysique. D'autre part, le même étymon latin devient buticula en bas-latin. Ce qui donne naissance à notre bouteille. Mais la sainte Bouteille est aussi vénérée le 9 septembre dans l'alphabet ubuesque. Elle s'inscrit dans une série hagiographique qui comprend sainte Cuite, sainte Poire, etc. On connaît le goût de Jarry pour la fée verte (c'est pourquoi il y a un saint Sucre).
Le rapprochement entre botulisme et botulisme ne doit rien au hasard. Il s'agit bien d'un projet pataphysique qui envisage le contenant comme contenant du contenu (en soi, par soi et pour soi comme diraient les existentialistes) sous la métaphore d'un boyau empli de viandes ou d'une bouteille emplie de liquides et de diverses substances. Bref, d'un corps vivant et non d'un esprit désincarné qui ne serait qu'une pure apparence faisant tous les jours la même promenade et les mêmes repas aux mêmes heures dans les rues de Nueva Koenigsberg. Notre philosophe de moins en moins chevelu n'examine pas un seul instant une lecture qui poserait Jarry et ses héritiers comme l'un des plus grands courants de pensée contemporains, d'ailleurs issu d'une longue tradition par anticipation.
Le manque de connaissances littéraires et linguistiques de notre immense penseur national l'a empêché de voir que derrière l'oeuvre de Botul se cachait en fait une entreprise oulipienne et pataphysique. Pourtant, il se sert - comme beaucoup de cuistres - de la fausse preuve étymologique afin de prouver l'exactitude de ses idées. Et ce n'est en fait que de l'enrobage de gâteau indigeste.
* Bien sûr, si Jean-Baptiste Botul avait prononcé cette conférence en Poldévie, le soupçon aurait été plus grand. Mais je ne suis pas certain que notre meilleur représentant de commerce en chemises blanches eût été capable de plus de discernement que lorsqu'il se trouvait à la frontière géorgienne selon ses dires. La Poldévie pourrait exister aussi bien dans un de ses romans-reportages tant il est brouillé avec la géographie. Cela aurait la même réalité, puisqu'il l'a dit.
16:51 Publié dans Carabistouilles | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (1) | Envoyer cette note | Tags : langue française, oulipo, humour, philosophie, littérature
dimanche, 07 février 2010
Ma rencontre de blogueur avec Yann Moix
J'ai décidé d'interroger un grand écrivain, cinéaste, critique et publicitaire français, Yann Moix.
LPCI : Bonjour monsieur Moix, merci de me recevoir et de répondre à mes questions au sujet d'Internet.
YM : Ne me parlez plus d'Internet ! C'est un domaine de censure ignoble ! J'ai été victime d'un délit de sale gueule et l'on peut créer des groupes FaceBook où l'on dit que l'on me vomit à la figure.
LPCI : Vous avez été censuré ?
YM : Oui, FaceBook a supprimé mon profil à ma demande et heureusement j'ai trouvé refuge chez mon grand ami Bernard-Henri Lévy du Point la Règle du jeu réunis qui lui est pour la plus grande liberté d'expression autopromotionnelle. J'ai donc pu y écrire tout le mal que je pense de la Suisse.
LPCI : Pourquoi donc la Suisse ? A cause de l'initiative populaire contre les minarets, des déboires du fils Khadafi, du secret bancaire, de l'affaire Polanski, de la vignette pour circuler sur les autoroutes ?
YM : Vous n'y êtes pas du tout ! Je suis un polémiste qui défend des causes plus nobles et surtout plus rentables commercialement. La Suisse n’est rien. La Suisse n’existe qu’en détruisant. En neutralisant. Ce n’est pas un pays neutre, non: c’est un pays qui neutralise. Elle vient d'en faire la preuve éclatante.
LPCI : Mais comment ?
YM : Vous n'êtes donc pas encore au courant avec tout le bruit que je fais pour ameuter autour du livre que je sors ? La Meule, publié chez Grasset de mon cher ami Bernard-Henri Lévy à qui je dois tant de renvois d'ascenseur, 20 euros chez Amazon, tout port payé. J'y attaque la Suisse parce que j'ai appris que le camembert n'était plus le fromage préféré des Français et je suis décidé à défendre l'identité nationale. Je hais la Suisse. Sa gentillesse méchante, sa dégueulasserie bonbon, son calme rempli de dagues et de couteaux. Elle nous assassine en vendant de l'emmental par gondoles entières dans nos supermarchés.
LPCI : Mais encore ?
YM : Le fromage préféré des Français est devenu l'emmental. Vous vous rendez compte ? Un fromage sans goût et tout mou, emballé sous vide dans du plastique auquel il ressemble. C'est la mollesse dégueulasse. Voilà ce que sont les Suisses et l'emmental: des mous salauds. Un fromage qui n'a même pas de nom correct, puisque les Français le nomment gruyère en croyant que le gruyère possède des trous.
LPCI : Mais quel est le problème si c'est le goût de nos concitoyens ?
YM : Vous n'y êtes pas. S'il y a un pays inutile, c'est bien celui-là. C'est une dictature soft, nulle, qui ne génère rien, ne propose rien, ne fait qu'entériner les décisions des autres. La Suisse, c'est le néant. Elle s'impose par les trous que l'on voit dans l'emmental. Si nous n'y prenons pas garde, nous serons tous aspirés par ces vides au milieu du fromage. Moi, même, je ressens ce vide : mon cerveau ressemble déjà à de l'emmental.
LPCI : Et que voulez-vous faire ?
YM : D'abord vendre mon livre et aller sur tous les plateaux de télévision. J'y défendrai mon idée de la liberté du commerce. Il nous faut déclarer la guerre à la Suisse afin de lutter en faveur de mon idée de la démocratie. Je suis en train de monter une pétition avec mes amis Romain Goupil, Bernard-Henri Lévy et André Glucksmann afin que l'Union européenne et l'Otan interviennent afin de bombarder de manière chirurgicale les usines d'emmental, que ce pays soit placé sous tutelle de l'ONU ensuite puisqu'il bafoue notre identité nationale. Je suis avant tout un camembertiste !
LPCI : Mais déclarer la guerre à un pays neutre depuis des siècles et fondateur de la Croix rouge, cela ne se fait pas, voyons.
YM : Pas du tout ! Au contraire, c'est plus facile de s'attaquer à un pays pacifique qu'à un doté de l'arme nucléaire. Quand il y a la guerre, Suisse, tu te carapates. Tu regardes tes chaussures. Tu vas tranquillement te promener en montagne. Tu respires le bon air parmi les gentils (petits) oiseaux. Exterminons les Suisses jusqu'au dernier avant qu'ils nous imposent les roestis, le Nesquick et le Muesli ! Cela sera une excellente campagne de publicité pour mon livre (en vente dans toutes les bonnes librairies.
LPCI : La tradition des blogues veut que vous nous offriez une choucroute.
YM : Une choucroute, ce ne serait pas suisse par hasard ? Vous avez une tête de Suisse avec vos questions étranges.
LPCI : Euh... pas du tout.
YM : Je viendrai cracher sur votre blogue ignoble si cela me permet de vendre quelques livres de plus.
11:14 Publié dans Carabistouilles | Lien permanent | Commentaires (10) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : suisse, emmental, littérature, humour
vendredi, 22 janvier 2010
George Sand, victime de la pédophilie
La Mare aux canards dans le Palmipède, page 2 : Frédéric Mitterrand énumère la liste des anniversaires culturels de l'année (cela fait un plein volume chaque fois, édité par le ministère de la Culture, et on ne sait plus où donner de la tête tellement il y a de commémorations diverses).
Centenaire de la naissance de Jean-Louis Barrault, de Jean Anouilh, de Julien Gracq ; centenaire de la mort de la cantatrice Pauline Viardot, du photographe Nadar et du Douanier-Rousseau ; bicentenaire de la mort de Frédéric Chopin et d'Alfred de Musset.
Il y a juste un problème. Si Chopin et Musset sont morts il y a deux cents ans, ces vieillards libidineux ont donc couché avec une gamine âgée de moins de six ans ! Dénonçons cette pédo-pornographie qui attente à la mémoire d'une grande dame des lettres (dont la place serait aussi au Panthéon comme le suggérait le Chi).
00:30 Publié dans Revues de presse | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : langue française, histoire, littérature
samedi, 09 janvier 2010
Camus, de nouveau trahi
Je découvre ce billet de l'avocat général près la cour d'appel de Paris :
Albert Camus a eu tort : il ne s'est jamais trompé. Pour un monde qui n'aime rien tant que les repentis, les anciens communistes recyclés, les gauchistes d'hier reconvertis, les nostalgiques encore frémissants de violence révolutionnaire et les manichéens fiers de l'être, Camus pâtit d'une tare indélébile.
J'ai un peu de mal à comprendre... Il faut croire que Philippe Bilger n'a lu aucune biographie du grand homme. Ancien communiste recyclé ? Camus l'a été ! Il l'est. Il a appartenu au Parti communiste algérien de mai 1935 à août 1937 (soit un peu avant et après le Front populaire), date à laquelle il fut exclu pour cause de son trop grand soutien dans Alger républicain et Oran républicain aux idées nationalistes des indigènes (comme on les nommait encore). Il faut dire que le Parti communiste algérien ne comprenait presque pas d'Arabes ou de Kabyles et qu'il n'avait rien contre les conditions de la colonisation, sauf celles des petits Blancs. Il faut dire aussi que le militantisme communiste de Camus fut fort discret et qu'il s'inscrivit dans les deux choses qui lui tenaient alors à coeur : le théâtre populaire et les reportages sur le terrain pour montrer la misère d'un peuple qui n'avait pas la nationalité française alors que l'Algérie était censée être la France. Il n'eut qu'un doux sourire en apprenant cette exclusion. On l'accusait alors de ne rien comprendre à la lutte de classes... Pas des mêmes classes que ses procureurs qui ne voyaient nullement l'intérêt de monter des pièces espagnoles anciennes et obscures ou de parler du salaire des travailleurs indigènes.
Mais avant et après, Camus est resté très proche du mouvement anarchiste, au point de rendre visite au seul mouvement libertaire de Suède lors de la remise du Prix Nobel. Gauchiste, Camus l'était encore au moment de sa mort et ce serait une sorte de sage d'allure gaullienne que l'on voudrait nous vendre ! C'est une forme de retournement inattendu auquel on assiste, car si Camus condamnait le recours à la violence, à la peine de mort et aux luttes fratricides, cela voudrait donc dire qu'il n'aurait jamais été du côté de la révolte, mais bien de l'ordre établi. C'est pourtant bien un communiste libertaire que l'on tente d'incorporer tant bien que mal aux monuments de la Nation, tout simplement par l'effacement de tout ce qu'il aurait pu écrire qui ne serait pas dans l'ordre. Une figure lisse qui ne présente plus de questions. Un homme de droite, comme l'en accusaient ses détracteurs staliniens auxquels on donnera raison. Qu'elle est merveilleuse cette image de grand homme qu'il n'a jamais adoptée. Après le silence, la trahison.
Je suggère au divin président de faire entrer aussi dans le temple de la République bien d'autres auteurs anarchisants ou anarchistes. La panthéonisation d'Alfred Jarry ou d'Alphonse Allais, par exemple, me plairait fort. Et cela aurait autant de sens.
18:59 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (10) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, politique, anarchie, communisme
mercredi, 06 janvier 2010
Camus, de nouveau enterré
L'immense philosophe Bernard-Henri Lévy lance cette question au sujet de Camus : "Alors, philosophe pour classes terminales ? C'est la fâcheuse réputation qui poursuit Camus depuis, précisément, l'anathème jeté par Sartre et les sartriens."
Il ne dit pas qu'il reprend un titre d'essai de Jean-Jacques Brochier qui eut du succès un temps et qui est depuis oublié, sauf de ceux qui l'ont pris entre les dents et en gardent rancune, parce que l'on a connu pire. Pour nous prouver que Camus était un véritable philosophe, il écrit ensuite : "Et puis, secundo, une lecture, même cursive, de ses carnets, de ses notes, de telle lettre à Francine, ou à Brisville, ou à Claude de Fréminville, demandant l'envoi en urgence, à Lourmarin ou ailleurs, d'une édition de Hegel, ou de Spinoza, montre qu'il n'avait pas moins qu'un autre le souci d'en venir, toujours, aux textes mêmes."
Je tique à ce passage. Camus achète la magnagnerie de Lourmarin le 18 octobre 1958 et paye comptant avec l'argent du Nobel obtenu l'année précédente. Il décède le 4 janvier 1960. Il y séjourna moins de six mois parce qu'il était pris entre une série de représentations théâtrales, des festivals, des projets cinématographiques, des rencontres avec le Général ou Malraux, des invitations publiques à des conférences, des voyages en Italie ou aux Pays-Bas, et ses activités éditoriales chez Gallimard à Paris où il fait des allers et venues (on peut faire le détail si on veut du nombre de jours). C'est alors un homme public fort occupé et avec des revenants venus de toute part, qui se déplace énormément. Les livres de philosophie ne peuvent plus le suivre puisqu'il est déjà ailleurs. D'ailleurs, ils ne lui seraient d'aucune utilité : il veut finir son roman le plus personnel le Dernier Homme et adapter la Chute au cinéma. Le cinéma est son dernier désir et ce récit est aussi l'un des plus personnels. Sa bibliothèque avait été déjà transférée à Lourmarin et à son âge il possédait déjà l'ensemble des textes philosophiques classiques, il n'avait plus besoin de les demander alors qu'il se trouverait dans un autre lieu le jour suivant, d'autant qu'il ne vivait pas au bout du monde et qu'il était à l'abri du besoin.
Que vient donc faire la référence "à Lourmarin ou ailleurs" ? Lourmarin, c'est le lieu de la tombe. Le philosophe dépoitraillé et à cheveux longs s'imagine que cela avait toujours été le séjour de Camus et il fait comme si Camus avait agi de la même manière qu'à d'autres époques de son existence. Mais Camus à Lourmarin a été peu présent, sauf depuis sa mort. Les ailleurs, le grand télésophe à chemise blanche ne peut les nommer au fil de sa lecture cursive : il ne reste que le symbole du lieu choisi. S'appuyer sur la dernière année de vie de Camus en ignorant tout de ce qu'elle était du strict point de vue historique, voilà le programme de celui qui est indigné par l'expression "philosophe pour classe terminale" et qui se sent visé par cette formule. Camus était un écrivain, ce que n'est pas l'histrion des concepts télégéniques. Il avait un sens de la rigueur et de la vérité qui ne se retrouve pas dans ce texte pro domo sua. On a affaire à une mythologie faite de bric et de broc avec un Camus éternel qui n'a jamais existé, mais qui permet de justifier l'existence de mauvaises tribunes du Monde pour le membre de son prétendu conseil de surveillance. Lourmarin, c'est un symbole, ce n'est pas la vérité.
22:38 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, histoire, politique
jeudi, 10 décembre 2009
Tous ceux qui veulent changer les mots
Souvenons-nous.
Dans les années septante, l'un des slogans du Parti socialiste a été Ensemble, changeons la vie. Le texte du slogan est tiré de Vierge folle, un des poèmes d'Une saison en enfer. Il est un peu déformé dans un sens militant, avec l'emploi du collectif au pluriel et de l'ajout du mot ensemble qui faisait partie du langage convenu de l'union de la gauche et que l'on a retrouvé dans l'affiche pour la campagne de notre président magnifique en 2007.
Il a peut-être des secrets pour changer la vie ? Non, il ne fait qu'en chercher, me répliquais-je. Enfin sa charité est ensorcelée, et j'en suis la prisonnière.
Le problème quand on cite ce texte de Rimbaud, c'est que justement Rimbaud ne se proposait pas de changer la vie. Le texte, assez complexe, met en scène les relations entre Rimbaud et Verlaine sous la forme de la Vierge ou de la Veuve, mais avec une sorte de dédoublement où l'on ne sait pas à qui attribuer les propos même s'il semble que Rimbaud fasse parler Verlaine le faisant parler à son tour dans un discours rapporté. On ne sait pas si Rimbaud voulait vraiment changer la vie, si c'était une de ses exigences et comment il l'entendait. Il n'empêche que cela traîne dans beaucoup de manuels scolaires et d'ouvrages généraux de littérature comme une déclaration prophétique du Rimb. Il a beau jeu le Rocheux, maintenant qu'il croupit dans son cimetière moisi des bords de Meuse, il ne peut plus dire ce qu'il pensait vraiment.
Cela n'a pas empêché André Breton de déclarer en 1935 lors du congrès des écrivains antifascistes pour la défense de la culture qui finit par le suicide de Crevel : « Transformer le monde », a dit Marx ; « Changer la vie », a dit Rimbaud ; ces deux mots d’ordre pour nous n’en font qu’un ». Sauf que Rimbaud n'a jamais donné de mots d'ordre ou de slogans à répéter. C'est la vie de Crevel qui a changé, il s'est suicidé le lendemain de son exclusion par les staliniens du congrès qu'il avait organisé. Ce n'est pas le moment le plus glorieux de la vie de Breton.
Pourquoi parler de tout cela après tant d'années ? Parce que les jeunes pops (les JUMP comme ils se nomment aussi) ont ressorti une immonde bouse de l'auteur industriel québécois Luc Plamondon. Elle s'intitule "Tous ceux qui veulent changer le monde". Elle date de 1976 ! De l'époque de Guy Lusque et Danielle Gilbert ! C'est dire sa modernité. Elle n'est jamais sortie en France, heureusement. Il faut dire que l'on avait déjà Barbelivien comme auteur insupportable. Mais au Québec, c'est redevenu un tube grâce à la Star Académie de cette année (l'équivalent plus identitairement national du Québec pour la Star Academy française). D'où l'idée des jeunes pops de ressortir ce tube inédit en France et calquant un peu le slogan socialiste des années septante comme avait si bien su le faire leur maître et gourou. Cela se traduit dans Twitter par le mot lipdaube, puisque c'est une sorte de karaoké en play-back comme chez Guy Lux d'ailleurs. Mais les premiers détournements arrivent et ils insistent sur l'origine communiste du slogan.
On est dans le siècle du recyclage sous toutes ses formes.
14:46 Publié dans La mal-langue | Lien permanent | Commentaires (8) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : ump, politique, littérature, surréalisme, socialisme, communisme
samedi, 05 décembre 2009
Fantômas contre Fantomas
Comparons ces trois affiches et ces deux couvertures. Quelle différence observons-nous entre les affiches de 1911, de 1932 et de 1965 ? Un accent qui disparaît. On peut dire que l'accent circonflexe n'a pas à figurer sur une capitale, sauf qu'on trouve une capitale accentuée sur le nom de De Funès et que cet accent est aussi absent lorsque le nom est écrit en bas de casse. On peut prendre d'autres affiches comme celle-ci de 1948. L'accent circonflexe a disparu presque partout. Il faut dire cependant que les polices des affiches 2 et 3 ne permettaient aucun diacritique sur les capitales. C'est à un tel point que l'article Wikipedia consacré au génie du crime mélange les Fantômas et les Fantomas. Je veux bien admettre qu'il y ait eu des versions internationales de Fantômas pour des peuples sans aucun accent circonflexe, mais quand même...
L'accent circonflexe de Fantômas fait partie de son identité. Il suggère les ailes de la chauve-souris qui vole au dessus de la ville, la cape dont il se vêt, le loup qui cache le regard du personnage aux multiples visages. C'est une part fondamentale de la poésie profonde de ce personnage (totalement bousillée par Jean Marais et De Funès). Une solution astucieuse a été trouvée par l'éditeur espagnol du manga que je cite à la fin avec la représentation du personnage en surimpression du O. Mais c'est un pis-aller. C'est comme si le héros du mal se dérobait toujours avec ses masques.
Un détail amusant au sujet de son nom : Souvestre et Allain avaient gribouillé sur un morceau de papier le nom de Fantômus et le directeur de leur journal l'a mal lu, si bien que la fin fut en -as. Il nous échappe encore !





11:05 Publié dans Carabistouilles | Lien permanent | Commentaires (11) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, cinéma, poésie, bd, langue française
samedi, 21 novembre 2009
Pour André Chénier
Oui, on peut maintenir la maison d'André Chénier à Paris, mais celle natale à Istanbul menace ruine et on n'y trouve qu'un atelier de fabrique de néons alors qu'elle serait peut-être une propriété de la France si elle voulait rétablir ses droits. Je trouve profondément ironique le fait que nous ne soyons pas capables d'honorer un de nos plus grands poètes après l'avoir guillotiné et que ce soient des Turcs - pas européens selon notre magistral président- qui y confectionnent des lumières qui manquent fort à notre régime. Ce n'est pas un billet d'actualité, il y a plus de deux cents ans que Chénier attend une reconnaissance et une réhabilitation, et on peut attendre encore. Mais enfin, cet écrivain né en Turquie serait-il suffisamment européen pour le divin président et au nom de quoi ? Comment peut-on dire qu'il aurait "vocation à" être panthéonisé ? Et d'ailleurs pourquoi ? Il n'a jamais écrit de textes romanesques ayant marqué le splendide président. Ce serait pourtant faire justice. Et puis une occasion de préserver les immeubles français à Istanbul, parce qu'ils menacent tous de s'écrouler.
18:30 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (43) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, poésie, politique
samedi, 14 novembre 2009
Ma conversation de blogueur avec Christine Angot
Voici le plus redoutable de tous mes entretiens de blogueur, une rencontre avec Christine Angot elle-même. J'appréhendais ce moment et je me disais que c'était comme si j'avais dû pénétrer dans l'intimité de Marguerite Duras en compagnie de Laure Adler, ce qui veut dire ne rien comprendre du tout à ce qui se passe ou se dit. La réalité était bien pire. Mais le Petit Champignacien ne recule pas devant les risques et il a frappé à la porte d'un hôtel Formule 1 de banlieue parisienne.
LPCI : Bonjour madame Angot.
CA (nue sous son peignoir) : Vous êtes le livreur de pizzas ? Je suis heureuse de vous faire découvrir mon intérieur. Il me semble que vous êtes déjà passé, mais je ne sais plus ce qui est vrai, c'est ma voix intérieure qui parle, parce que la voix intérieure est empreinte de toutes les choses entendues à l'extérieur.
LPCI : Je suis venu ici pour mener un entretien avec vous.
CA : Je ne me souviens plus dans mon intérieur personnel si je vous ai donné rendez-vous. C'est comme ça, c'est une fiction vitale... Ce désir intérieur d'avoir une pizza en ouvrant la porte, et d'être nue sous son peignoir, ce n'est pas une loi sociale ou un devoir, mais quelque chose de plus profond, qui vient de plus loin, une chose intérieure... Une sorte d'exigence ultime et intérieure que personne ne pourra comprendre. Commander la pizza, recevoir le pizzaiolo à demi-nue, lui donner à voir juste ce qu'il faut pour susciter son désir, puis disparaître ensuite dans le secret de sa maison intérieure. C'est terrible, ces mots, terrible. Tu ne peux pas comprendre combien c'est intérieur.
LPCI : Oui, mais moi, je suis le rédacteur en chef du Petit Champignacien et lorsque je fais des interviouves, on me reçoit avec une choucroute, pas avec une pizza que j'amènerais.
CA : Tu me rejettes donc, comme tous les mâles qui veulent dicter leur ordre des choses et qui voient les choses de l'extérieur ! Mais il y a un niveau inatteignable de la littérature que tu n'auras jamais, la littérature elle-même ! Tu ne peux pas m'atteindre, puisque je suis inatteignable et que je suis la littérature elle-même que l'on ne pourra jamais broyer. J'emmerde tous ceux qui pensent le contraire et donnent des prix à d'autres que moi.
LPCI : Je vous demande pardon madame Angot, je n'ai pas eu l'intention de vous blesser, mais je suis juste venu vous interroger autour d'une choucroute et pas pour vous livrer une pizza.
CA : Cela me fait penser que j'ai commandé une pizza à la choucroute pour mon amant de ce soir dans mon intérieur à moi. C'est bizarre. Il fallait que je sois hors de moi et il faut être hors de soi pour que la littérature advienne. Il faut qu'il y ait un choc pour que naisse l'écriture venue de l'intérieur. Cette demande de choucroute, cela m'a mise hors de moi tellement cela n'avait rien à voir avec mon écriture intérieure. Vraiment rien à voir ! Rien du tout ! Jamais de la la vie ! C'était infect de me demander ça. Comme si l'on voulait me castrer de mes capacités de créations intérieures qui viennent du plus profond de mes désirs intérieurs. Je ne peux écrire que si les deux amants commandent une pizza minute toutes les dix pages de mes romans intérieurs, je ne peux accepter que l'on fasse figurer un autre plat intérieur que la pizza intérieure dans mes textes intérieurs, c'est une urgence intérieure et vitale, et surtout intérieure.
LPCI : Certes, mais ce n'était pas un rendez-vous amoureux, quoique... un hôtel Formule 1 pour un entretien avec un blogueur, ce n'est pas le cadre le plus adapté.
CA (étendant ses bras autour de LPCI): Mais tu n'as donc pas compris pourquoi j'étais nue intérieurement sous mon peignoir intérieur ? (Ecartant les pans de son peignoir). Tu peux vérifier si tu veux et voir que cette matérialité-là de l'amour intérieur est tout le temps occasion de mise en doute, inquiétude, suspense. Je sais que vous autres blogueurs n'écrivez que pour vous faire le plus de femmes possible sans voir leur intérieur vital. Ce que vous écrivez, je le sais déjà, parce que je l'écris depuis longtemps. Ce ne sont pas des notes dans un carnet, ce n'est pas une mise au point pour soi, ce n'est pas pour y voir plus clair, c'est une adresse publique, pas à un groupe, pas à une société, pas à un temps choisi, c'est à tout le monde indifféremment Je m'offre à toi, de tout mon intérieur, comme je l'aurais fait au livreur de pizza !
LPCI : Mais je ne suis pas un livreur de pizzas ou un amant, juste un blogueur interviouveur !
CA, cette fois sans peignoir : Salaud ! Ordure ! Crapule ! Tu oses refuser mon exigence à la vie intérieure, tu n'acceptes donc pas mon combat intérieur que je mène pour être de façon vitale et intérieure,, tu n'as rien compris, vraiment rien, pas compris, rien, compris rien, tu ne sais pas quoi dire, pas compris hein ? C'est à cela que tu veux me réduire, rien du tout ? Tu ne sais pas ce qu'est l'amour prosaïque. Ce n'est pas parce qu'une grande partie se déroule sans sexe que ce n'est pas prosaïque. C'est concret, matériel, pour le coup, oui. Observer ce qui se passe là, oui, plutôt deux mille fois qu'une. Le lecteur a l'expérience, il sait que cette matérialité-là de l'amour est tout le temps occasion de mise en doute, inquiétude, suspense. Il veut voir comment je vais me débrouiller. Entre ce qui semble, et ce qui est.
LPCI : Mais enfin, c'était idiot ce rendez-vous dans un Formule 1 et en plus vous me prenez pour le livreur de pizzas !
CA : Tu n'as rien compris à la littérature intérieure et vitale, malgré tes diplômes et tes lectures, mon amour, la littérature est d'abord l'art de la répétition des situations et je suis une écrivaine littéraire parce que j'approfondis toujours le champ de mon expérience à partir d'une seule situation de base comme l'expliquent fort bien les critiques, donc l'hôtel Formule 1, la pizza minute, plus le peignoir pour être nue dessous, cela va bien dans ma stratégie marketing afin de paraître vraiment populaire et simple, intérieure et vitale, et où j'ai décidé d'intégrer le Web 2.0, comme toi mon gros loup.
LPCI : Laissez-moi sortir de cette chambre !
CA : Jamais de la vie ! J'ai besoin de toi pour mon prochain roman autofictionnel qui mettra en scène un blogueur influent et une écrivaine célèbre réunis par la magie de la nouvelle écriture intérieure et d'Internet.
LPCI : Prenez plutôt Laurent Gloaguen, ou Dagrouik, ils sont plus influents que moi.
CA : Tu ne me cites que des pédés qui ne savent pas comment une vraie femme est faite de l'intérieur ! Et en plus je sais qu'Embruns n'est plus dans le classement Wikio, alors je ne pourrai pas dire que j'ai été attirée par un blogueur influent.
LPCI ; Mais je suis aussi sorti volontairement du classement Wikio.
CA . Ah bon ? Tu serais aussi pédé ? Tu ne vas pas vouloir me prendre par le mauvais trou comme Doc Gynéco quand même et ensuite partir avec ma fille mineure ? Ce serait un bon angle de nouvelle autofiction intérieure et vitale, comment j'ai réussi à convertir un homo à l'hétérosexualité et je pourrais apparaître comme une sainte en compagnie de Christine Boutin et Christian Vanneste, aux prénoms prédestinés.
LPCI : La question n'est pas là ! Rendez-moi mes habits pour qu'on puisse discuter raisonnablement. Je ne veux pas être un de vos personnages de pseudo fiction et pseudo autobiographie.
CA : Raisonnablement, c'est un mot que je n'ai jamais compris, pouvez-vous me l'expliquer ?
LPCI : Autour d'une bonne choucroute, mais surtout après m'avoir délié et avoir ôté mes menottes, s'il vous plaît. N'oubliez pas le bandeau sur les yeux et puis de me donner mes lunettes, j'ai du mal à penser quand je ne vois rien.
21:11 Publié dans Carabistouilles | Lien permanent | Commentaires (10) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, humour
mardi, 10 novembre 2009
Généalogie du devoir de réserve
En 1853, Népomucène Raoult - illustre ancêtre de notre ex ministre de l'Intégration (sic !) - écrivait au ministre des Affaires ecclésiastiques et l'Instruction publique, cette bafouille :
Le livre, les Châtiments, dans lequel l'écrivain Victor Hugo juge que "cette France-là" est criminelle (celle de notre empereur, de Morny et de Haussman) relève d'une prise de position inacceptable. Ces propos d'une rare violence, sont peu respectueux voire insultants, à l'égard de ministres de l'Empire et plus encore du Chef de l'État. Il me semble que le droit d'expression, ne peut pas devenir un droit à l'insulte ou au règlement de compte personnel. Une personnalité qui défend les couleurs littéraires de la France se doit de faire preuve d'un certain respect à l'égard de nos institutions, plus de respecter le rôle et le symbole qu'elle représente. C'est pourquoi, il me parait utile de rappeler à ces grands esprits le nécessaire devoir de réserve, qui va dans le sens d'une plus grande exemplarité et responsabilité.
Demain, une lettre de Sosthène de Raoult dénonçant le sectarisme de Voltaire dans l'affaire du chevalier de La Barre et ses séjours en Allemagne - ce qui prouve qu'il est un très mauvais Français du fait de sa crainte de la Bastille. Puis une d'Arsène Raoult condamnant l'intolérance d'Emile Zola au cours de l'affaire Dreyfus et son départ pour le Royaume-Uni. Une d'Aristarque Raoult demandant qu'Etienne Dolet et Rabelais soient brûlés et que leurs livres soient interdits, car contraires à notre sainte religion catholique. Une de Théodobert de Raoult jugeant que les Essais de Montaigne sont une justification de la sauvagerie et qu'il conviendrait de faire passer cet ancien magistrat à la grande question afin qu'il soit un peu plus modéré dans ses affirmations. Une de Gonzague de Raoult exigeant la condamnation totale du Tartuffe qui ne respecte pas nos plus nobles institutions. Une de Gontrand de Raoult commandant que l'on ne représente plus jamais le Mariage de Figaro qui offre un fort mauvais tableau de l'état de notre pays et de notre justice. Une de Gombert de Raoult (un patriote fier de l'être) envoyée au siège de la Milice et à la rue Lauriston pour que l'on identifie le mauvais Français écrivant le Silence de la mer sous le pseudonyme de Vercors, ce qui prouve l'absence totale de courage et de morale de cet écrivain qui dénigre l'oeuvre collaborationniste du maréchal de manière provocatrice. Une de Philbert Raoult demandant à André Malraux la radiation de la nationalité française tous les signataires de l'appel des 161 et des journalistes de l'Express qui nuisent au bon moral de nos vaillantes troupes de pacification en Algérie qui savent torturer en respectant un code de déontologie fort démocratique. La famille Raoult a été fort productive en lettres de dénonciations au cours de notre histoire et elle s'est toujours appliqué à traquer le totalitarisme des écrivains qui ne respectent pas leur devoir de réserve. De lettres, elle n'a que celles-là, tant elle ne sait pas s'exprimer en français.
22:28 Publié dans Carabistouilles | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : ump, politique, sarkozy, raoult, littérature
mercredi, 21 octobre 2009
L'affaire Emile Zola
Il faut le lire pour le croire, c'est dans le Figaro (lu sur la suggestion du Canard, parce que le Fig n'accompagne pas mon café matinal). Cela concerne une commune qui est passée à gauche aux dernières élections ! Il ne s'agit même pas des affidés de Le Pénible ou des identitaires du maire de l'Orange amère ou des sectaires de l'Agité du bocage, voire de vulgaires sarkozystes.
La littérature peut provoquer des dommages pour l'équilibre psychique des enfants. Sans doute va-t-il falloir obliger les éditeurs à intégrer cette mention sur la couverture des ouvrages. La crèche Émile-Zola accueille depuis quarante ans les bambins d'un quartier de Carpentras. Mais le conseil municipal, pour cet anniversaire, vient de décider de débaptiser la crèche. Le motif ? Le «misérabilisme» associé au nom de l'écrivain «démoraliserait» les personnels.
Réduire le nom de Zola à ses seuls romans se déroulant en milieu ouvrier (en gros l'Assommoir, Germinal et la Bête humaine qui n'est d'ailleurs plus une peinture sociale) c'est vraiment manifester une connaissance sommaire de son oeuvre. Tous les milieux sociaux sont évoqués dans les Rougeon-Macquart que decouvre notre divin président ; paysans, commerçants grands ou petits, financiers, nobles, prêtres, militaires, artistes, politiciens. Son oeuvre parallèle, avant, pendant et après sa grande série montre quelqu'un qui peut se révéler fort sentimental et fleur-bleue qui pourrait faire passer Daudet comme un modèle de sadisme. Il suffit de se pencher sur les contes par exemple.
Que l'on invoque son explication des comportements par le déterminisme, c'est peut-être pertinent. Mais Zola s'est justement battu contre le déterminisme qu'il avait découvert dans les idées de Claude Bernard. Le Docteur Pascal est précisément la manifestation d'une croyance en avenir meilleur. Que ce soit naïf, que ce soit aventureux, soit. Mais Zola - qui n'était en rien un scientifique - ne connaissait pas l'ADN à son époque, ne savait pas que l'on pourrait décrypter des génômes, tout juste connaissait-il quelques notions de sélection génétique ou d'hybridation propres à son époque. Il est le reflet de cette époque, des connaissances de son temps, et cependant il refuse totalement de déterminer quelqu'un par son origine lorsqu'il prend parti dans l'affaire Dreyfus et se retrouve condamné à la prison pour outrage au chef de l'Etat.
Le Zola qui est honoré partout en France, ce n'est pas l'écrivain. Ou sinon nous aurions plus de rues Virgile ou Homère dans nos villes. On ne voit pas de cénotaphes de Molière ou de Rabelais ou de Montaigne au Panthéon. Il rivalise avec Pasteur, de Gaulle, Jules Ferry et la grande star Léon Gambetta pour les noms de lieux. C'est le républicain défenseur des valeurs de la République, lors de l'affaire Dreyfus, qui a été célébré. Donner un nom de rue ou de crèche, c'est un acte politique. Débaptiser un lieu nommé Emile Zola est un acte politique qui se sert de la littérature comme prétexte. Un acte anti-républicain et anti-littéraire.
12:47 Publié dans La mal-langue | Lien permanent | Commentaires (25) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, ps, littérature, langue française
samedi, 17 octobre 2009
Judas le transparent
Le temps pascal
Je ne sais pas comment le diable est entré en moi. Les rives du Rio verdoient. Aujourd'hui est née l'herbe fine. La preuve : un troupeau de moutons a dérivé dans la combe heureuse tandis que le ricanement habituel me secouait.
Les rives du Rio verdoient. L'air est doux, il y a des violettes sur les talus et des pervenches comme des regards d'ange autour de la faille des couleuvres. Un chat orange traverse le chemin. C'est bon signe : de gauche à droite. Le pays joue un grand rôle dans nos journées : l'air à neige, la rivière qui vire au torrent après les pluies, les faire-part mortuaires, les bûcheronnages de premier printemps, la laiterie, les permis de conduire retirés, les accouchements, la boucherie. Le passage de l'ombre et de la lumière sur les prairies. La chouette qui appelle derrière le cimetière. La pleine lune. La lune noire. Et les mois à deux lunes. Les suicides que l'on essaie de cacher. Les voitures pliées et les incendies. Les divorces. Les cancers. L'heure qui sonne. Qui peut se vanter de vivre ces saintetés comme un élu ? Le rire gagne.
Mauvais, le rire. Il monte en moi le matin. Il noircit l'air, il empoisonne le printemps comme l'odeur des charognes des suppliciés au bord des routes. Pourtant tout va pour le mieux.
Jacques Chessex
15:13 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture, suisse, romandie, roman, religion
vendredi, 16 octobre 2009
La Trinité
Le promeneur qui remonte la côte de Montreux s'arrête inévitablement devant la clinique Valmont, aux trois quarts de la pente, saisi par la beauté de l'édifice et le mystère qui émane de sa masse élégante et silencieuse dans les arbres. C'est une bâtisse fin de siècle, du style des palaces composites qui font la gloire de la baie. Une longue bâtisse de trois étages à toit plat, au centre duquel surgit une sorte de kiosque, ou d'extravagant chalet. L'ensemble repose sur un rez-de-chaussée vitré, que termine une rotonde à colonnes garnie de vigne vierge et de lys.
A quoi tient le pouvoir que cette maison exerce immédiatement sur le passant ? A son emplacement dans la pente boisée d'arbres lumineux ? A sa légende ? Des hommes politiques, des musiciens, des écrivains y ont vécu. Rilke y a séjourné à plusieurs reprises. Mais cet empire inspiré, cette impression de lumière presque neigeuse, même en été, et à la fois d'étrangeté ?
Car nous sommes en juillet, le promeneur reprend sa marche en direction du village touristique, et Valmont garde son mystère.
Jacques Chessex
Jacques Chessex (prononcer Chèssè) est décédé samedi dernier, à 75 ans, d'une crise cardiaque lors d'une cérémonie de remise de prix. Il était le plus important écrivain suisse romand depuis Ramuz et Roud qu'il a fortement défendus par les rééditions, la publication d'inédits ou l'écriture de souvenirs. Poète, nouvelliste, romancier, il a aussi mis en avant l'oeuvre des autres, par exemple celle de Roger Vailland qui lui a inspiré un roman, L'Eternel sentit une odeur agréable. Dans Les livres ont un visage, Jérôme Garcin, qui avait fait sa première interview littéraire avec Chessex, racontait que celui-ci écrivait en voyant le cimetière de sa fenêtre face à son bureau. Je l'ai découvert à vingt ans, par hasard, parce que j'achetais systématiquement les 10-18 d'occasion et que la Confession du pasteur Burg en faisait partie. Il m'a conduit à découvrir d'autres écrivains suisses bien moins connus. Je donnerai de lui quatre débuts de romans.
20:53 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture, suisse, romandie, roman
dimanche, 11 octobre 2009
Dix lei
La petite Tzigane du village voisin tord son tablier vert. L'eau dégouline de sa main. Du sommet du crâne, la tresse lui tombe sur l'épaule. Pris dans les cheveux, un ruban rouge. Langue pendante au bout de la tresse. Pieds nus, pieds boueux, la petite Tzigane est plantée devant les conducteurs de tracteurs.
Ils ont des petits chapeaux tout trempés. Leurs mains noires sont à plat sur la table. "Fais voir, dit l'un, je te donnerai dix lei." Il pose les dix lei sur la table. Les autres rient. Leurs yeux brillent, leurs visages sont rouges. Leurs visages s'agrippent à la longue jupe à fleurs. La Tzigane retrousse sa jupe. Le conducteur de tracteur vide son verre. La Tzigane prend le billet sur la table. Elle entortille sa tresse autour de son doigt. Elle rit.
Windisch sent les odeurs d'alcool et de sueur qui viennent de la table voisine. "Ils ne quittent pas leurs petits gilets de fourrure de tout l'été", dit le menuisier. La bière a laissé de la mousse sur son pouce. Il trempe le doigt dans le verre.
"Ce salaud, à côté, me souffle la cendre dans le verre", dit-il. Il regarde le Roumain debout derrière lui. Le Roumain, une cigarette tout imbibée de salive au coin de la bouche, rit. "'Vous pouvez plus parler allemand". Puis il ajoute en roumain : "Ici, on est en Roumanie."
Le menuisier a un regard gourmand. Il lève son verre, le vide. "Vous serez bientôt débarrassé de nous :" hurle-t-il. Il fait signe au patron qui est debout à la table des conducteurs. "Une autre bière."
Herta Müller
17:18 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, langue allemande, roumanie, nobel
samedi, 10 octobre 2009
Le roi dort
Avant la guerre, la fanfare du village en grand uniforme rouge foncé s'était un jour rassemblée à la gare. Le fronton de la gare était décoré de guirlandes de lis, d'asters et de feuilles d'acacias. Les gens avaient tous leurs habits du dimanche. Les enfants avaient des chemisettes blanches. Leurs visages étaient cachés derrière des bouquets de fleurs.
Lorsque le train est entré en gare, la fanfare a joué une marche. Les gens ont applaudi. Les enfants ont jeté des fleurs.
Le train est entré lentement en gare. Un jeune homme a tendu un long bras par la fenêtre. D'un geste de la main, il a réclamé le silence :
"Taisez-vous, Sa majesté le roi dort."
Après le départ du train, un troupeau de chèvres blanche arriva des champs. Elles suivirent la voie ferrée et mangèrent les fleurs. Interrompue la musique.
Les musiciens sont rentrés chez eux. Interrompu aussi le geste de bienvenue des hommes et des femmes. Ils sont retournés à la maison. Et les enfants aussi, les mains vides.
Une fillette qui, après la musique et les applaudissements, devait réciter un poème devant le roi resta assise, seule, dans la salle d'attente, jusqu'à ce que les chèvres aient mangé tous les bouquets de fleurs. Et elle pleura.
Herta Müller
17:14 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture, langue allemande, nobel
vendredi, 09 octobre 2009
La larme
Amélie sort de la cour du mégissier. Elle marche dans l'herbe. Elle tient à la main une petite boîte. Hume ce qu'il y a dedans. Windisch regarde l'ourlet de la jupe d'Amélie jeter une ombre sur l'herbe. Ses mollets sont blancs. Windisch remarque qu'Amélie balance les hanches.
Une ficelle argentée est nouée autour de la boîte. Amélie se met devant le miroir. Elle se regarde. Elle cherche dans le miroir la ficelle argentée et tire dessus.
"La boîte était dans le chapeau du mégissier", dit-elle.
Le papier de soie blanc froufroute dans la boîte. Sur le papier une larme de verre. Avec un trou dans la partie supérieure. Dans son ventre un sillon. Sous la larme un billet écrit par Rudi : "La larme est vide. Remplis-la avec de l'eau de pluie de préférence."
Amélie ne peut pas remplir la larme. C'est l'été, le village est à sec. Et l'eau de la fontaine, ce n'est pas de l'eau de pluie; Amélie tient la larme devant la fenêtre, à la lumière. Extérieurement, elle est immobile. Mais à l'intérieur, le long du sillon, elle tremblote.
Herta Müller
10:56 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, langue allemande, nobel
jeudi, 08 octobre 2009
La grenouille rousse
Le moulin est muet. Muets le mur et le toit. Les tours aussi. Windisch a appuyé sur l'interrupteur et éteint la lumière. Il fait nuit entre les roues du moulin. L'obscurité a englouti la poussière de farine, les mouches et les sacs.
Le veilleur de nuit est assis sur le banc. Il dort. La bouche ouverte. Les yeux du chien brillent sous le banc.
Windisch s'aide des mains et des genoux pour porter le sac. Il l'appuie contre le mur du moulin. Le chien regarde et bâille. Ses dents blanches dessinent une morsure.
La clé tourne dans la serrure du moulin. La serrure craque sous les doigts de Windisch. Il compte. Il sent battre ses tempes et il se dit : "Ma tête est une pendule". Il met la clé dans sa poche. Le chien aboie. "Je vais la remonter jusqu'à ce que le ressort se casse", dit-il à voix haute.
Herta Müller
13:43 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (9) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, nobel, langue allemande, écriture
dimanche, 27 septembre 2009
Perros et Perec
Dans une lettre de 1965 à Jean Paulhan, Georges Perros (de son vrai nom Georges Poulot) démentait se cacher derrière le nom de Georges Perec qui venait d'obtenir le prix Renaudot pour les Choses. Il ne s'agissait que d'une plaisanterie entre amis, Perros était un inconnu complet qui ne livrait que des notes de lecture à la NRF ou à la Comédie Française et n'avait publié qu'un livre de poèmes et un d'aphorismes. Mais Perec était tout aussi inconnu l'année précédente, malgré quelques articles. Le romanesque était totalement éloigné à Perros alors qu'il plaisait à Perec qui avait des idées stendhaliennes, voire verniennes. Ce qui est profondément troublant, c'est que les deux sont morts d'un cancer du larynx à trois ans de distance et c'était le moment où je constituais ma culture littéraire, autant dire que les deux disparitions m'ont frappé.
Ce qui est un peu étrange au sujet de Perros, c'est qu'il passe pour breton aux yeux de beaucoup au point que Miossec le chante au nom de la bretonnitude dans la commune où il vivait une partie de l'année, lui rende hommage, alors qu'il n'avait que sa résidence secondaire en Bretagne. Mais c'est aussi le cas de Perec qui paraissait avoir un nom breton et non juif polonais. Ces idées préconçues sont un peu absurdes et je me demande si Perec ne pourrait pas devenir aussi un Breton même s'il n'a aucune attache avec la Bretagne ou été chanté par des bardes bretons.
11:48 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (9) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : oulipo, littérature, musique, chanson


