lundi, 03 décembre 2007
Jean-Henri Lambert
Jean-Henri Lambert fut mon cauchemar et en même temps mon salvateur durant des années. Je me suis rendu dans sa maison natale pour suivre des cours d'orthophonie ou tenter de parler avec des psychologues. Il n'y avait pas alors devant sa maison natale la colonne qui célébrait le digne enfant de la ville, elle se trouvait devant un lycée portant son nom et qui fut détruit quand j'étais adolescent, et l'on a déposé ensuite ladite colonne de Lambert devant la maison où je lisais dans un recoin afin que toutes les choses correspondent, le nom de la place, de la maison, la colonne astronomique. Mais pour moi, ce n'était pas ça : j'avais le souvenir des illustrés qui étaient comme volés au temps quand je m'asseyais dans un recoin en attente de mon rendez-vous. J'aimais les images et les mots, ce n'était pas bien dans la maison des chiffres.
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samedi, 24 novembre 2007
Si loin, si proche
Il y a trois ou quatre blogues de profs dans ma bonne ville de Champignac. Je les suis irrégulièrement et je n'y interviens pour ainsi dire presque pas. L'un de ces blogues est tenu par un couple qui s'adresse en fait d'abord à sa famille dispersée en France et dans le monde. Cela se résume en fait à des récits de vie, de rencontres, un journal de raison au sens ancien. C'est ce que l'on peut désigner comme un blogue à public limité et il pourrait être en accès restreint, mais il n'y a aucun contenu trop intime dedans : ce sont donc juste des voisins dont on sait une partie de leur vie, celle qu'il veulent montrer.
Je connais la femme du couple. Peu et mal. Nous avons travaillé ensemble dans le même établissement qui était dans un chantier complet. Elle ne se souvient sans doute plus de moi puisque je n'étais là que de passage ou en coup de vent. Et puis j'apprends qu'elle souffre sans doute d'un cancer et qu'elle n'est plus devant ses classes. C'est dit de manière très pudique. Je ne l'apprends pas par des collègues qui me parleraient de ce qui se passe dans un autre établissement ou par une discussion avec des connaissances sur la place du marché, je ne le découvre pas par la presse qui ne parlerait jamais que de l'issue, je le lis en ouvrant simplement un blogue qui ne m'est pas vraiment destiné.
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dimanche, 14 octobre 2007
Mon oncle
Mon oncle n'était pas mon oncle. Il était la pièce rapportée dans notre famille, par son mariage avec une de nos petites-cousines qui était en fait une orpheline adoptée. Mais il est mon premier mort.
Nous allions en Provence, à quelques mètres de chez lui. Ma mère ne l'avait pratiquement jamais vu avant, car il avait eu une vie fort vagabonde. Il habitait une de ces demeures tout en hauteur, avec une pièce par étage, et qui donnait sur une rue passante. En été, il y avait le rideau de franges pour ne pas laisser les mouches et la chaleur, mais permettre aux humains et à la fraîcheur d'entrer, il y avait les bandes de rubans de colle pour prendre les mouches, et il s'activait à tuer les mouches avec sa tapette, tout en regardant les fesses des dorades dans la rue. Parce qu'il n'avait plus d'autre activité.
Il avait été très beau dans sa jeunesse, comme en témoignaient les photos, et malgré ou à cause de sa qualité de jardinier-chauffeur il fut l'amant d'une chanteuse et danseuse célèbre en son temps pour ses jolies gambettes. Il avait fait trente-six métiers, majordome ou garde-forestier, croupier ou bonimenteur, et c'était amusant de l'entendre parler d'hier ou d'aujourd'hui, des célébrités qu'il avait servies et des filles de la rue. Mais la guerre le rattrapa : il avait été gazé et il ne vivait plus à la fin qu'avec un demi-poumon. Notre avant-dernier séjour ne fut plus que pour l'hôpital militaire et non pour la plage. Et puis nous avons continué à jouer autour du cimetière bordé d'ifs.
Quand il mourut, ma mère voulut me conduire près de lui pour que je le voie une dernière fois. J'étais le seul auquel elle demandait cette démarche, parce que j'étais l'aîné. Je me souviens encore de la lente montée de toutes les marches, de tous ces étages, et puis du corps étendu dans une pièce obscure, après un escalier tortueux et obscur. Je n'ai pas osé m'approcher même si ma mère me poussait. "Tu dois lui dire au revoir". Je ne voulais pas toucher, voir, sentir. Ce mort allongé me faisait peur alors que j'aimais bien ses histoires auparavant. J'avais peur qu'il me prenne à jamais. Tout se passait dans une sorte d'obscurité avec les volets à moitié fermés. Je ne savais rien.
Quand j'ai regardé mon père mort, il n'y avait plus d'escaliers, plus d'ombres, plus de fantômes, mais un corps que je n'avais plus peur de toucher, alors qu'il me faisait peur aussi autrefois pour d'autres raisons. La raison ? Mais où ?
19:00 Publié dans Les mots de la vie | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, biographie
lundi, 27 août 2007
Le visage de mon père
J'ai vu de près le visage de mon père. Nous devions le reconnaître. Je l'ai touché. Comme j'avais touché avant son corps d'une simple tape chaque fois avant de le quitter et que c'était la dernière fois à chaque fois. C'était mon père, et ma mère ne retient plus que son visage apaisé dans la chambre mortuaire. Autrefois, cela m'avait fait peur, ce mort auquel on nous conduit et qui git sur un lit au fond d'un étage obscur ou bien dressé sur une table recouverte de draps dans la pièce d'apparat. Cela fait peur, parce que la mort n'était pas ordinaire, attendue, simple.
Il n'est pas simple d'expliquer ce qui peut relier et séparer de son père. Des mots non dits. Des secrets. Des tas de choses pas avouables ou que l'on croit telles. Et puis simplement les mots où nous nous serions dit l'un et l'autre que nous nous aimions et comprenions. Mais combien d'années de silence et de conflit, avons-nous dû endurer avant de nous comprendre à demi-mot, sans nous dire que nous nous comprenions. Lorsque je l'ai vu mort, je n'ai pas pleuré : nous étions enfin en accord et je savais. Nous avons gâché l'un et l'autre les années de notre vie commune, mais j'espère qu'au dernier moment mon père a su que je l'aimais.
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mercredi, 18 juillet 2007
Le temps de soi
J'étais très jeune. Ce fut ma première et ma seule expérience de colonie de vacances comme moniteur, les autres fois - avant et après - j'ai préféré les centres aérés qui étaient vraiment plus libres. Comment commencer ? Ben.. déjà par l'appel, qui devait se faire non seulement en rangs fixes, chaque groupe étant aligné en dessous des moniteurs qui se trouvaient sur le talus en surplomb. J'avais une sale impression militaire dans ce type d'organisation, d'autant que les plus anciens avaient droit à une chambre unique à part et les plus nouveaux à une chambre double.
J'avais accepté d'entrer dans cette colonie parce que le comptable avait fait partie de mon stage de moniteur, mais j'aurais mieux fait de refuser. J'ai compris au bout de deux ou trois jours que la colonie reposait en fait sur trois ou quatre personnes cooptées, l'infirmière sans titre étant la femme du directeur, le comptable étant le cousin du directeur, le chef du groupe le plus âgé étant un collègue du même établissement que le directeur (un instit' soit dit au passage), et ainsi de suite.
L'important n'était pas d'éduquer les enfants ou de les distraire, mais de les fatiguer pour qu'ils nous foutent la paix. On pouvait préparer une sorte de spectacle ou d'exposition, cela n'aurait pas lieu. En revanche, emmener les enfants dans une balade de dix kilomètres à travers la montagne sans aucune explication sur les plantes, les cours d'eau, les pierres, c'était possible. Il s'agissait de les crever un maximum pour qu'ils fichent la paix. Et on pouvait alors se regrouper autour de minuit à leur fameux cinquième repas fait de delikatessen, à la suite duquel les abrutis qui étaient proches du directeur s'amusaient à braquer des lances à incendie vers les chambres des nouveaux, vers une ou deux heures du matin. Ou bien ils avaient déplacé le lit et le matelas un peu plus haut sur la colline, comme si c'était drôle de voir quelqu'un refaire son lit alors qu'il manque déjà de sommeil et qu'il doit se lever à six heures, faute de quoi on va lui renverser son lit. Il fallait pourrir tout le temps libre.
Lors d'une de mes rares escapades permises, je me suis rendu à Sainte-Marie-aux-Mines à vélo. J'y ai trouvé un volume de Madame Bovary que je n'avais pas lu encore et je l'ai lu alors patiemment durant la petite heure de liberté qui m"était accordée de temps à autres. Mais ce livre a été détruit par la lance d'incendie, maniée par de futurs instituteurs qui ne voulaient pas laisser une minute de liberté à leurs collègues ou aux enfants. La bêtise des gens qui veulent prendre le temps des autres sans aucun retour me fait toujours aussi peur.
18:23 Publié dans Les mots de la vie | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : autobiographie, journal intime, écriture, enseignement, éducation, prof
mercredi, 06 juin 2007
Le four à pain
Un jour, mon père a démoli le four à pain qui flanquait la ferme de ses grands-parents. Je n'ai jamais connu ces arrière-grands-parents, ou plutôt j'étais trop petit pour me souvenir d'eux. La seule image que j'ai d'eux, ce sont les grands portraits photographiques qui ornaient dans de lourds cadres de bois noir et sculpté leur chambre à plafond bas et lambrissé. Ils étaient en costume sombre du dimanche, l'air grave et solennel, fixant droit l'objectif comme il se devait. Ils avaient peut-être trente ans et en paraissaient déjà cinquante. Cette pièce était particulière, car nous n'avions pas le droit d'y pénétrer et ce n'est que très tard que j'ai pu y entrer, d'abord en usant de patins pour ne pas abîmer le parquet ciré. Plus personne ne dormait dans le lit massif recouvert d'un duvet et d'une dentelle blanche, plus personne n'utilisait le linge blanc soigneusement plié et repassé qui reposait dans la lourde armoire, plus personne ne consultait le cadran de la comtoise dont le balancier était cependant remis en place tous les jours et qui faisait entendre son carillon toutes les heures dans les pièces environnantes malgré l'épaisseur des murs. Le temps s'était arrêté dans cette pièce et il avait bien fallu vingt ans pour que ce ne soit plus une sorte de mausolée. C'est ce que l'on nomme en Lorraine un poêle : la chambre d'honneur sur le devant de la maison et la pièce la mieux chauffée de la maison, ce n'est d'ailleurs pas un hasard si le four à pain lui était contigu. D'ailleurs, ce sens de poêle n'est pas spécifiquement lorrain, c'est un archaïsme : Descartes raisonnait dans son poêle, ce qui ne veut pas dire qu'il rôtissait dans un fourneau, mais qu'il se trouvait dans une chambre bien chauffée et bien meublée – il aurait dû en avoir une semblable chez la reine Christine, cela lui aurait valu une vie un peu moins brève ; ce que les armes n'avaient pu faire, le froid l'avait accompli.
Je disais donc que mon père avait démoli le four à pain. J'avais appris alors que c'était mon arrière-grand-mère qui s'occupait des fournées, c'était en fait elle le vrai maître de maison, car la ferme et les terres avaient été achetées avec son argent lorsque mon arrière-grand-père avait quitté la vallée de la Moselle où sa famille vivait jusqu'alors. Nous avions commencé par le toit et j'allais empiler les tuiles contre l'écurie, à côté du tas de bûches pour les fourneaux. Je sais qu'elles y sont toujours, recouvertes de mousse et fendillées par la pluie ou le gel, mais ces tuiles peuvent toujours servir au cas où. Puis à la masse, au burin et au levier, mon père a descellé une à une les pierres. J'ai porté les pierres en face, dans une petite parcelle de pré inoccuppée et inutile. Cela forme encore aujourd'hui une sorte de pyramide de grès rose. Sous la plaque du four, nous avons trouvé des bandes de balles pour mitraillette ou pour fusil. Mon père m'a demandé alors de ne pas en parler. Il a caché ces bandouilières dans la cave et le soir nous avons été les enfouir dans un coin reculé et protégé d'arbres d'un de nos prés. La terre était facile à creuser, humide et meuble, comme tous ces prés inondés par des rigoles qui dévalent des pentes. Nous avons mis avec précaution les balles à un mètre de profondeur en prenant soin à ce qu'elles ne se touchent pas, puis nous avons tout rebouché en replaçant les mottes herbues au dessus : dans une semaine, on ne verrait plus rien. L'emplacement du four à pain est devenu une parcelle de jardin, on ne devinerait plus aujourd'hui qu'il y avait là une dépendance.
Mon père ne voulait pas déclarer sa trouvaille. Il aurait fallu qu'il porte ces munitions à la gendarmerie. Je lui ai demandé d'où cela pouvait provenir et il m'a alors parlé du maquis qui se trouvait au Haut-du-Tôt. Certes, j'ai bien vu le monument qui rappelle l'exécution des maquisards par les Allemands, quelques kilomètres au dessus du village, et j'ai assisté une fois par hasard à une cérémonie commémorative. Mais les bandes que nous avions été enterrées étaient à mon avis d'aujourd'hui celles de militaires et non de résistants, sans doute des soldats qui cherchaient à se débarrasser durant la déroute de tout ce qui pourrait les gêner sans toutefois obérer l'avenir. Cette histoire était pleine de secrets, un peu comme cette cave dont la trappe était dissimulée sous le tapis de la salle à manger et que je n'ai découverte qu'à l'adolecence, où des résistants se seraient réfugiés avant de rejoindre leur maquis. Je ne sais ce qui est la part mythique et la part historique dans ces faits dits à demi-mots. J'avais compris que le four à pain ne fonctionnait plus bien avant la guerre, il avait été remplacé par les énormes fourneaux de fonte qui trônaient dans les pièces principales : le fourneau lorrain est une sorte de piano à compartiments et plaques multiples, un meuble immense qui permet tout à la fois de chauffer la pièce, de cuire la soupe et des tartes, de réchauffer le jus, de sécher les chaussures ou de préparer les bouillottes de fer enrobées ensuite d'un linge lui-même chauffé, le tout en jouant sur les différentes pièces. L'arrière-grand-mère qui enfournait ses pains et ses tartes dans le four à pain, je ne sais si mon père l'avait vraiment vue : c'était sans doute ce que lui racontait les autres membres de la famille lorsqu'il était enfant. Et puis ces bandes de balles que nous avions enfouies au crépuscule, il n'avait sans doute pas envie d'en parler au village et de s'expliquer sur leur origine parce que cela aurait ravivé des histoires anciennes : c'est à l'âge de vingt ans que j'ai appris par exemple que la voisine si sympathique et aux joues roses chez laquelle j'allais chercher le lait dans des pots-de-camp avait été tondue à la Libération, mais personne ne montrait le moindre signe d'hostilité à son égard. Tout avait été enterré. Entre les secrets, les silences, les non-dits, les allusions, les histoires réinventées, les faux souvenirs, les couches multiples du passé, les confusions, il est difficile de discerner ce qui s'est vraiment passé dans le temps même si ce temps est encore présent.
07:50 Publié dans Les mots de la vie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, écriture, autobiographie, histoire
mardi, 05 juin 2007
7 mars 1959
L'extrait que je choisis aujourd'hui est dû à la fois au hasard et à l'histoire. Mon exemplaire du journal d'Huguenin est d'occasion, il est parsemé de marque-pages sous la forme de petits papiers déchirés dont je ne comprends pas tout à fait le sens. Il me faudrait récoller tous les passages et les comparer pour comprendre ce qui les unit et ce qui a incité le lecteur avant moi à les signaler parmi le désordre du journal et la suite des jours. Je ne saurai jamais qui était cet autre qui lisait le même livre sans doute juste au moment de sa parution, alors que je n'étais qu'un enfant. Il y a alors trois images : Huguenin, l'autre lecteur fantôme et puis moi lisant les deux premiers sans trop savoir ce qui peut correspondre à,la vérité de l'un ou de l'autre, et au fond en remontant le temps plutôt qu'en allant de l'avant comme cela devrait se faire pour un journal. Les traces des lectures antérieures dans les livres pris comme objets me touchent énormément, j'aime voir les annotations, les soulignements, les feuilles ou les fleurs séchées, les taches de doigts, les cartes postales idiotes ou devenues illisibles, les vieilles publicités, les traces de baiser (je me souviens que je pouvais suivre une inconnue à son rouge à lèvres dans les livres des romancières anglo-saxonnes très old style comme Barbara Pym ou Alice Thomas Ellis que j'adorais). Alors j'ai pris un passage dans les deux pages et ce n'est peut-être pas le choix de ce lecteur qui me précédait et j'ignore tout de ce qu'il a pu en penser. Le passage est mon choix parmi d'autres notes, mais j'aime ce jeu de miroirs déformants.
Visite, jeudi de la jeune fille “amoureuse de mon image”. Cet amour, dit-elle, ne la quitte pas. Elle vit avec lui, pour lui, ne saurait s'en priver sans désespoir. Elle ne m'a vu que deux fois cette année. Je me sentais niais et confesseur. Elle ne vaut pas la peine que je la tourmente, c'est une proie trop facile, j'aurais honte. Mais je ne saurais non plus la décevoir (comment, d'ailleurs ?) Je n'ai rien à lui dire, elle n'a rien à me raconter de sa vie plate, cet amour lui tient lieu de vie intérieure, je suis donc la dernière personne à qui elle puisse se confier. Nous sommes restés une heure à écouter de la musique. Je m'ennuyais. En me quittant, elle m'a remercié avec transport de bien vouloir la recevoir de temps à autre, je me sentais ridicule. Le côté superficiel de mon orgueil a bien baissé...
Je ne me sens vis-à-vis d'elle ni cynique, ni attendri, son “cas” me paraît tout simplement d'une affreuse banalité, cet attachement excessif me rend même un peu ridicule à mes propres yeux.
Pourtant, une chose est certaine : depuis quelques années je n'attire plus que les femmes — ou les jeunes filles — droites, et éprises, autant qu'elles le peuvent, de pureté. Et ce qui les attire en moi est précisément ce qui me rend odieux à un certain type d'hommes — les intellectuels de gauche par exemple.
Jean-René Huguenin
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jeudi, 03 mai 2007
Le sens des gestes
Lorsque j'étais à l'armée, j'étais un soldat d'une remarquable nullité : on ne pouvait pas me faire confiance et j'ai été interdit de tous les défilés ou prises d'armes et levées des couleurs. J'étais incapable de me mettre parfaitement au garde-à-vous avec le menton levé, Je ressemblais à un clown, je présentais les armes dans le désordre et plus on me demandait de refaire le mouvement dans le bon ordre plus j'en étais incapable, et surtout j'étais inapte à la marche au pas. On m'avait même donné un répétiteur particulier avec un capo-chef qui me faisait faire les mouvements pendant quelque temps jusqu'à ce qu'il constate qu'en fait je perdais la mesure lorsqu'il s'imaginait que c'était gagné. Je me faisais alors la figure d'une sorte de handicapé mental tellement on me renvoyait à mon incapacité, mais je garde en mémoire une phrase d'un des capos : “Comment vous qui êtes si intelligent et cultivé, n'arrivez-vous pas à faire ce qui est franchement con ?” Pourtant l'aspirant-engagé volontaire avait tenté tous ses efforts en faisant mine de garder ses gants dans le froid alors que j'étais mains nues par un froid glacial et en faisant répéter à dix heures du soir, mais rien à faire... J'essayais pourtant de ne pas paraître trop couillon et puis je ne parvenais pas à choper le pas collectif. Bon... il faut dire aussi que je ne participais pas trop aux slogans du type “Qui c'est les cons ? Les autres ! Qui c'est les bons ? C'est nous” que nous délivrait cet aspipo afin de nous galvaniser dans une sorte de cri clanique d'une connerie qui ne me stupéfiait plus puisque j'avais déjà lu Canetti.
Je pouvais être interdit de marche au pas, mais cela ne m'empêchait pas de devoir faire des gardes. Et puis le bingo est tombé sur moi : par la force des choses, je devais être de garde au palais du gouverneur militaire de la région. C'était un honneur et on m'a fait repasser six ou sept fois mes effets qui ont fini par ne plus ressembler à quoi que ce soit de visible parce que le premier pli s'était démultiplié et que tout était parti en bouillie. Donc, comme on ne pouvait me faire confiance, on m'a placé de garde la nuit, de préférence aux heures où personne ne rentre et où on n'a pas à saluer trop formellement l'intendant qui rentre bourré ou la fille du général avec ses copines qui reviennent de la boîte de nuit. Le plus pénible était ensuite le fameux démontage et remontage du fusil FSA ou FAMAS (je crois que c'était encore un FSA), et là encore une fois, je m'embrouille dans le sens des pièces ; puis comme je tente de réfléchir au puzzle qu'on me propose j'entends de la part du sergent de service : “Ah ! ces intelllectuels de gauche ! Toujours incapables de savoir se servir de leurs mains !” Pourtant, il ne me connaissait pas avant, ne m'avait pas entendu discuter, mais je portais des lunettes qui lui indiquaient très précisément que j'étais un sale intellectuel et donc forcément de gauche, et seul un intellectuel de gauche est incapable de savoir se servir des armes ou de les monter. La seule noblesse serait dans la main ou au pied, pas dans le sens que l'on donne à ses gestes.
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vendredi, 27 avril 2007
L'héritage de mai 68
Je suis le premier élève de mon école à avoir abandonné le porte-plume, pendant deux ou trois ans j'ai été une sorte d'original. Comment cela s'est-il passé ? Cela ne s'est pas déroulé sans drame et je crois avoir fait mon petit mai 68 à moi tout seul, même si j'étais en culottes courtes comme le Petit Nicolas. J'ose dire que l'on n'a pas fini de voir combien mai 68 a été néfaste pour l'école, la transmission des connaissances, la vie politique, la vie tout court... Il se pourrait même que le péché originel d'Adam et Ève soit dû à mai 68...
Le rituel était immuable en début de cours : notre instituteur en blouse grise versait au fur et à mesure de l'encre dans les encriers en porcelaine de nos pupitres. Ce faisant, il vérifiait le matériel : les différents tampons, les buvards, les gommes, les plumes de taille différente. Et puis nous devions tous nous appliquer à recopier ce qu'il avait écrit. Mais moi, je ne savais pas très bien me servir d'un porte-plume. Alors, je tentais d'abord d'enlever le plus possible d'encre sur les tampons, mais malheur ! je faisais quand même des pâtés énormes. Alors je grattais, grattais, grattais de la gomme à encre puis de la plume sèche jusqu'à voir l'autre page...
Mon instituteur a dit ensuite à ma mère que j'étais son plus grand échec pédagogique et que j'avais mis en cause ses méthodes. Il lui a demandé alors de me confier plutôt un stylo. Et je me suis retrouvé avec d'abord un stylo-feutre, puis un stylo-plume Parker et Waterman ensuite, comme on en voyait dans les pubs pleine page des illustrés pour la jeunesse.
Il y avait une raison : je n'arrêtais pas de faire des pâtés, mais en secouant ma plume je salissais aussi mes mains, mon visage, et puis mes camarades à côté. C'était un défilé infernal auprès de l'évier en fond de classe. Et puis surtout... j'avais lancé l'engin maudit en l'air et il s'était planté dans le tableau noir. C'était un geste de révolte brute contre l'absurdité que l'on me faisait subir. Il n'avait pas envie de se voir percer le bidon s'il continuait ainsi. Alors, un feutre, ce serait mieux pour cet enfant si sensible. En outre, il ne pouvait pas dire que je ne maîtrisais pas l'écriture puisque je me débrouillais très bien au crayon, cela aurait été la démonstration de l'absurdité de sa méthode...
L'année où je suis entré en collège, j'ai vu disparaître tout d'un coup tous les encriers et tous les porte-plumes : certains avaient des stylos billes, d'autres à plume ou en feutre, mais aucun ne venait avec son encrier et son porte-plume. Le système n'existait en fait que pour manifester une sorte de semblant d'autorité et il s'effondrait de lui-même dès lors qu'il y avait plusieurs enseignants et non un seul qui voudrait tout surveiller. Mon éducation politique commence là.
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jeudi, 26 avril 2007
Un sac de billes
— Letch et muri !
Je ne comprenais pas les mots, je ne savais rien des règles, mais je devais me soumettre : je devais donner les billes que j'avais lancées et que j'avais apportées dans mon petit sac tout neuf. Je venais juste d'entrer en primaire. J'avais perdu parce que je ne connaissais pas seulement pas seulement le lancer des billes, mais aussi le sens des mots qui vont avec, et j'avais aussi perdu le sens des mots. Il y avait des règles souterraines qui m'échappaient, je ne savais pas quand c'était letch ou quand c'était muri et il y avait toujours un grand gaillard expert pour dire que c'était ceci ou cela selon qu'il était copain avec l'un ou l'autre parce qu'à chaque fois cela correspondait à une action différente. Autant dire que mon sac d'agates avait vite fondu et que je m'étais présenté ensuite avec des billes de terre, mais alors on ne voulait plus jouer avec moi sauf pour de faux parce que gagner des billes d'argile et non de verre, cela ne le fait pas. Quant aux règles, ben... il n'y en a pas : c'est le plus fort qui décide du choix de ses règles et qui fait croire qu'elles ont toujours existé, tu n'as pas compris ?
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Du cerveau reptilien
— Serpent à lunettes, serpent à sonnette, serpent à sornettes !
Ce qualificatif, cet air, ce refrain je l'ai entendu souvent lorsque j'ai dû porter des lunettes, assez tôt vers les six ou sept ans. Et comme j'étais le seul binoclard, le seul bigleux de la classe ou de la colonie de vacances, il me collait à la peau jusqu'à ce que je me retrouve dans des classes plus grandes où étrangement nous étions un peu plus de myopes qu'à l'école primaire ou au début du collège. Ces lunettes, je les ai senties comme une grande coupure dans ma vie. Je ne voulais pas les porter, mais ils vont tous se foutre de ma gueule ! – et c'est exactement ce qui s'est produit. Pourtant, j'avais besoin de ces lunettes pour continuer à lire des aventures et à voir les choses extraordinaires de la nature. Mes camarades m'ont alors classé comme l'intello de la classe, parce que je portais des lunettes, alors que je ne rêvais que de jouer aux Indiens, et puis je suis devenu plus intello parce que l'on m'obligeait à jouer ce rôle. L'intello, c'est celui qui ne voit pas la réalité et qui va agir en savant fou, la chose est entendue pour le sens commun. Cette stigmatisation par le physique, je l'ai retrouvée ensuite dans ma profession : j'ai constaté alors que certains de mes collègues étaient aussi stupides que mes camarades d'école primaire en étiquetant des élèves selon cet indice sans aucune valeur. On peut protester contre le signe, les mythes sont plus forts que la raison.
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mercredi, 25 avril 2007
Les filles à la vanille
Est-ce que cela se passait dans la R10, la R12, la R14 ou la R16 de mon père ? Je ne sais plus. Quand nous nous rendions dans les Vosges, nous bifurquions alors dans la commune de Vagney pour rejoindre une autre vallée. Mon frère et moi étions alors fort cruels : nous disions que nous mangerions bien une glace à la vanille, parce que Vagney cela fait penser à la vanille, et notre sœur détestait absolument la vanille ou prétendait la détester, ce qui fait qu'elle disait qu'elle allait vomir, et nous renchérissions alors sur les glaces à la vanille jusqu'à ce que l'on nous demande de nous taire parce que vous voyez dans quel état est votre sœur (laquelle en fait se portait comme un charme, mais avait marqué son effet).
Les noms de lieux étaient des sources d'enchantement, de pitreries et de jeux : Tendon et nous tendions les bras, Le Tholy et nous faisions comme si nous étions tôt au lit en faisant semblant de ronfler, la nuque renversée, Le Thillot (où ont été tournées les Grandes Gueules) et nous grimpions sur les sièges pour être plus hauts, Saint-Jean-du-Marché et nous chantions Mon amant de Saint-Jean, La route se déroulait toujours de la même manière, mais nous inventions par des sortes de rituels fabriqués au fur et à mesure de quoi remplir le vide du temps du voyage.
C'est bien plus tard que j'ai compris qu'il y avait une chanson sur les filles à la vanille, chanson très connotée par l'étymologie de la vanille.
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mardi, 24 avril 2007
Premier amour
C'était une petite fille, coiffée avec une frange, qui était en cours préparatoire comme moi. Mais dans la France pompidolienne de l'époque, les filles et les garçons étaient strictement séparés dans des cours différentes, et on s'était rencontrés dans la rue parce que l'on lançait tous les deux des samares dans la rue pour voir ce que cela faisait dans l'air. Je lui avais demandé ce qu'elle portait sur la tête et elle m'avait dit que c'était une cagoule, nous étions déjà presque en hiver. Elle avait joué avec en dissimulant parfois son visage, cela me plaisait qu'elle se masque. Le mot me faisait rire car il me faisait penser aux escargots, aux cagouilles, et puis on avait répété plusieurs fois cagoule-cagouille puis cougouillle-cougaille, cougouloucoucou, en dansant avant de nous promettre de nous revoir, elle m'avait indiqué le bloc de HLM où elle habitait et je l'avais raccompagnée, je pourrais encore dire l'immeuble du quartier. Puis je suis tombé gravement malade, j'ai passé presque toute l'année au lit à lire entre deux potages ou deux infusions. Quand je suis revenu à l'école au début de l'été, on voulait bien me faire passer dans la classe supérieure parce qu'au fond j'avais appris tout ce qu'il fallait sans maîtres, mais quand je suis allé voir à la porte du HLM de la petite fille que j'aimais il n'y avait plus personne : ses parents avaient déménagé. Et moi, je me retrouvais très bête avec mes fleurs cueillies dans les pelouses.
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dimanche, 22 avril 2007
Through the Looking Glass
Quand j'ai obtenu enfin ma carte d'électeur à mes dix-huit ans, on m'a donné comme bureau de vote... mon ancienne école maternelle. Je m'y suis alors rendu pendant une dizaine d'années, même si j'avais quitté le domicile familial. Cela m'a fait une drôle d'impression de revenir dans cette école du Haut-Poirier. Tout d'un coup, les meubles tarabiscotés et colorés avec mauvais goût (vert pomme, jaune citron, orange) à la mode des années 60 m'apparaissaient démesurément petits. Il y avait au mur des sculptures ou moulures de sorte de monstres – des diplodocus, des dragons, des brontosaures –, cela me faisait un peu peur quand j'étais tout petit et puis je n'aimais pas du tout cet environnement : lors de la sieste obligatoire, j'avais l'impression que le tyrannosaure de mosaïque en brun-marron-verdâtre-caca à la Bernard Buffet qui se trouvait sur le mur au dessus de mon lit allait se détacher et venir me dévorer. Mais en revoyant toutes ces figures, je me suis dit : “Comme j'étais naïf !” Ces monstres n'existaient que dans mon esprit et en fait je voyais alors combien ces images étaient maladroites, mal dessinées, mal peintes, mal collées, parce que des morceaux s'en étaient détachés, que les murs avaient des trous faisant apparaître le plâtre, que les tables étaient devenues bancales et les chaises instables. Il y avait quelque chose de très lisse et de très rassurant dans cette école toute neuve d'un quartier tout neuf tracé au cordeau avec ses petites barres presque semblables, et puis quelque chose d'inquiétant par une sorte de manque, mais au fond ce qui manquait alors c'était un début de vie ou d'histoire, et il me fallait passer par là pour voir ensuite les choses différemment. Lorsque j'ai quitté cette école, on m'avait offert comme livre de prix une édition abrégée d'Alice au pays des merveilles. Quand j'y repense, j'y vois un signe : j'étais passé de l'autre côté du miroir lorsque je suis revenu dans ce lieu qui me terrorisait et qui était en fait très banal, mon émotion avait alors changé de nature.
12:23 Publié dans Les mots de la vie | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : journal intime
Le Corbusier et moi
Un beau jour, mon père eut l'idée brillante (mon père n'a jamais eu que des idées brillantes) de nous emmener voir Notre-Dame du Haut à Ronchamp, autrement dit la chapelle de Le Corbusier. Cela tombait bien, ce n'était pas loin de chez nous et cela nous ferait de la culture pour nos études à venir. On monte dans sa R6, à moins que ce ne soit dans sa R8 ou sa R10 lorsqu'il avait eu une augmentation. Il faut dire qu'on n'appellait cet endroit à l'époque que la chapelle de Le Corbusier, mais pour une chapelle... j'ai trouvé que c'était un tout petit peu grand... Il faut dire que l'esprit un tant soit peu mussolinien de Le Corbusier le prédisposait à la démesure et je n'ose imaginer comment il aurait conçu une cathédrale, sans doute en rasant une ville entière.
On sort la glacière avec les tomates enveloppées de cellophane ou les œufs durs dans les tupperwares de plastique adaptés et de toutes les couleurs possibles, tous les ingrédients sont aussi dans les formats Tupperware©®™ avec à chaque fois le bon code de couleur ou de volume. C'est si pratique les Tupperware©®™, cela s'adapte à tout et puis on peut tout ranger dans la glacière ou dans le réfrigérateur, les aliments se conservent si aisément et on sait toujours où trouver chaque chose, range bien la tranche de jambon non consommée dans la boîte à jambon rose et arrondie, pas dans la boîte à concombres verte et ronde. Comment avons-nous pu vivre sans Tupperware©®™ ? Sans lui, nous étions perdus dans cette société de consommation qui nous effraye tant...
Quand je vois le machin en question : pas impressionné. J'ai vu des architectures plus bizarres dans Spirou ou Pilote, il y aurait alors des couleurs marrantes, surtout au sommet. Puis il faut dire que l'église moderne tout en béton de notre quartier est en forme d'escargot, alors on monte sur le premier niveau du toit aisément à partir du mur d'enceinte, puis on se fait la courte échelle et on arrive tout en haut, on crie alors les bras en croix : “Que la paix soit avec vous, mes frères !” ou quelque chose comme ça. Ou bien on escalade le clocher, tout aussi bétonnique en forme de triangle (Père, Fils et Saint-Esprit), grâce à son échelle de fer apparente et puis on essaye de déclencher les cloches qui ne marchent que par impulsion électrique. Depuis les différents curés ont pris des mesures de précaution contre les garnements... On était vachement soixante-huitards et révolutionnaires de mon temps... Finkielkraut, Bruckner et Luc Ferry, ces grands penseurs contemporains, ont raison de stigmatiser cette idéologie qui a fait tant de mal...
Bof... si c'est pour voir à la campagne ce que je vois déjà en ville et puis en moins bien... D'ailleurs, il n'y a strictement rien dans son église à Le Corbusier, bon il y a quelques jolis jeux de lumière à l'intérieur grâce à de rares vitraux, mais bon sang ! qu'est-ce que cela s'intègre mal au paysage et à l'histoire dans lesquels cela semble posé à cet endroit comme une sorte de flan caramélisé venu d'une autre planète... Moi, je ne dis trop rien (pas envie d'une gifle), mais je ne pense pas moins que l'architecture de Le Corbusier était du même ordre de pensée que celle des promoteurs de Tupperware©®™.
00:55 Publié dans Les mots de la vie | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : architecture, journal intime
samedi, 21 avril 2007
Jeanne d'Arc et moi
Un jour, mon père eut la brillante idée de nous faire voir la maison natale de Jeanne d'Arc. Nous sommes Vosgiens, donc nous devons connaître la saga de la plus illustre vosgienne de l'histoire, et peu importe que Domrémy ne soit pas exactement lorrain... Vous savez, c'est un peu compliqué toutes ces histoires différentes des Barrois mouvant ou non et de seigneuries diverses... Il y a d'ailleurs des auteurs champenois pour prétendre que Jeanne était de Champagne. Nous partons donc dans la R6 familiale en pique-nique et, par chance, il y avait une grande aire de repos avec des tas de voitures ou de cars dans une sorte de Jeanne d'Arc Land. Puis, nous nous acheminons vers la maison de la bergère. Hélas ! il n'y a strictement rien à voir dedans ! Toutes les pièces sont nues. Juste des bibelots, des cartes postales à acheter, toute la verroterie que l'on retrouve dans les différents lieux de pélerinage. Ce qui me fait rire un peu jaune aujourd'hui, c'est qu'il n'y avait pas encore d'animation vidéo ou de panneaux d'exposition, juste des murs et des poutres. Quant au souffle mystique, on peut toujours le chercher dans cet univers touristique... Mon père voit une plaque posée très haut dans la pièce principale, il me fait grimper sur ses épaules pour que je lise le texte. Je dois avoir huit ou neuf ans et je ne comprends strictement rien à ces v, ces j et ces s qui ressemblent à des f. Je déchiffre un peu, mais je bafouille et je m'embrouille, puis comme cela m'arrive lorsque je suis trop nerveux je finis par retourner au bégaiement. Cela ne veut plus rien dire. Bref, mon père me redescend et me lance une gifle en m'accusant de je ne sais plus trop quoi, d'avoir mis de la mauvaise volonté, de manquer de respect envers cette grande figure de l'histoire, de lui gâcher ce moment où il aurait su ce qui était dit au sujet la fameuse donzelle. Autant dire que la journée a été totalement gâchée par mon impair et que j'ai sans doute fini au lit sans souper (mais sans doute en me vengeant par une lecture durant la nuit sous les draps avec une lampe de poche dérobée).
Le plus drôle dans l'histoire, c'est que l'on nous présente la maison comme étant exactement celle où aurait habité Jeanne d'Arc, conservée comme à l'époque, alors que la façade arbore une figure de la sainte et que cette statue a été posée après 1431, donc après la mort de ladite sainte. D'ailleurs presque toute la maison n'est pas d'époque... Jeanne la bonne Lorraine comme disait Villon, c'est une image compliquée : une figure de la Restauration après l'Empire (elle rétablit le roi), puis de la gauche républicaine avec Michelet (elle vient du petit peuple, ce qui est en fait une baliverne), puis à la fin du XIXe s. du nationalisme barressien qui invente des processions avec de fausses Jeanne d'Arc (boutons le boche hors de France), et puis une icône religieuse qui a été d'abord très mal acceptée par l'Église, et je ne parle pas de certains délires au sujet de sa sexualité ou de sa survie. Jeanne d'Arc est comme la pizza : on y met ce qu'on veut. J'aurais dû mentir à mon père plutôt que d'avouer que je ne comprenais pas des mots écrits avec une forme d'un autre temps, mais hélas ! aucune voix venue du ciel n'est venue me conseiller.
15:37 Publié dans Les mots de la vie | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : histoire, journal intime
mardi, 17 avril 2007
Les pieds-bleus (3)
Lalumière a cherché son porte-mine toute la matinée, il fumait par tous les trous qu'il pouvait et on en a tous bavé comme c'est pas permis. Il disait qu'il valait mieux ne pas être sur son chemin. Dans la classe, on est tous sur son chemin, pas moyen de s'écarter. On s'est ramassé une pluie de doigts pour n'importe quoi et une dictée de trois kilomètres, il a fait pleurer des filles, tiré les petits cheveux qu'il trouvait, et vidé son rouleau de sparadrap.
Il nous a fait dessiner de mémoire la carte de France avec les fleuves, les montagnes et les villes, pendant que Laclope est parti chercher un autre rouleau à la pharmacie. Un large. Il frappe sur les doigts avec sa règle en fer à chaque erreur qu'il voit, il marche sans bruit dans les allées et nous tombe dessus par-derrière.
S'il savait ce qu'on en a fait de son foutu porte-mine, on serait morts à l'heure qu'il est. C'est son porte-mine de directeur. Le maire lui a offert quand il a été nommé, c'est pour ça qu'il y tient comme à la prunelle de ses yeux et qu'il nous chie des ronds de pendule.
Claude Ponti
19:35 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, journal intime, autobiographie
dimanche, 15 avril 2007
Souvenir d'enfance
Mon souvenir est à la fois très précis et rempli de zones d'oublis. C'est mon plus lointain souvenir d'enfance. Nous sommes dans un village vosgien, en vacances. Mon père et mon oncle partent chercher des champignons, avec un panier sous le bras. Je les vois qui s'éloignent le long du chemin de halage bordé d'arbres qui suit le canal à côté duquel se trouve l'épicerie-boulangerie de ma tante.
Je joue avec mon cousin qui est du même âge que moi. On fait de la balançoire, et puis je ne sais pourquoi, je propose de jouer aux bateaux. Il y avait des noix sur le sol, cela peut être amusant si on ajoute une allumette et une feuille d'arbre. On lance les bateaux dans l'eau au pied d'un petit escalier de bois, puis c'est un grand vide.
Je me réveille sur un sofa (et je découvre alors ce mot), entouré de ma mère, de ma tante et de pompiers casqués, le capitaine me passe la main sur le front. Je ne sais pas ce qui s'est passé, ma tête est chaude, je souffre, j'ai la fièvre. J'apprends après que l'on m'a recherché durant des heures dans le canal et que j'ai été repêché de justesse. Ma mère me dit qu'elle a plongé dans un siphon pour aller me retrouver et me tirer par les cheveux alors que les pompiers voulaient abandonner leurs recherches, mais moi je ne pouvais pas la croire : elle ne sait toujours pas nager, elle a présenté la fable qui lui convenait pour dire que je lui devais deux fois la vie, parce qu'en plus c'est vachement lourd d'un point de vue psychanalytique comme mensonge. Je sais que j'ai fait alors les gros titres de la Liberté de l'Est, mais ma vérité m'échappe : mon histoire commence par des fictions.
20:15 | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : journal intime
vendredi, 19 janvier 2007
L'énigme de la glace
Déjeuné chez X, dans sa maison de Portman Square. La décoration des pièces se réduit à des filets d'or le long des portes et des plafonds. On chercherait vainement une maison plus élégante et plus simple dans le rafffinement de ses proportions. Le Y est accroché dans la salle à manger et j'ai du mal à à en détacher les yeux pendant toute la durée du repas. Ce n'est pas seulement la qualité de ce merveilleux tableau qui me retient, c'est aussi l'énigme de la glace dans laquelle se trouve reflété un personnage que nous devrions voir de dos, au premier plan, et qui n'y est pas...
Après avoir regardé ces toiles, aussi longuement qu'il m'était possible, je me suis demandé ce que la peinture me donnait, en plus d'un plaisir immédiat et toujours très vif. M'a-t-elle aidé dans mon travail d'écrivain ? Il n'y a pas de couleurs dans mes livres, il n'y a que du noir et blanc, des effets de lumière et d'ombre, mais ce sont les livres d'un homme qui voudrait savoir dessiner avec force. Mon admiration va toujours aux peintres dont le trait est le plus énergique.
Le jeu est un peu plus compliqué que d'habitude. Il va falloir trouver le titre de l'œuvre et le nom du peintre. Celui-ci a déjà fait partie des noms cités dans les arts et les gens. Ensuite, il va falloir trouver le nom de l'heureux propriétaire de l'œuvre. Son nom est d'ailleurs encore associé à ce tableau qui est le fleuron de sa collection. Enfin, on devine aisément que l'auteur est un diariste, mais ce fut également un romancier français mais pas seulement français.
18:05 Publié dans Les arts et les gens | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : art, arts, peinture, littérature, journal intime
samedi, 13 janvier 2007
Papillon de neige (4)
Je le répéterai toujours : la pensée qui ne s'accomplit pas dans une présence est un leurre. Pensez-vous dans un autre ou défiez-vous de vos pensées. Je tiens pour traître à sa naissance quiconque passe un moment de sa vie poétique sans croire à quelqu'un ou quelque chose.
Le génie de la poésie sauvera les hommes ou bien les hommes ne seront pas sauvés.
Ne soyez pas des régionalistes, les endroits de vos rencontres porteront les noms de vos amours.
Mais soyez de votre région.
Vous n'appartenez pas à un lieu : il n'existe de lieux que pour les esclaves.
Vous n'êtes pas cette terre languedocienne : mais le don de cette terre à la patrie humaine.
Un homme est le salut d'un espace et d'un temps.
Pierre Reverdy est né à Narbonne. Charles Cros à Fabrezan. Henri Bataille à Moux. François-Paul Alibert est né à Grèzes ; je ne cite que les morts, et ceux qui ont la taille des morts.
Des hommes qu'un endroit de la terre a créés afin d'entrer dans la vie sublime de l'amour.
Interrogez leur œuvre, inspirez-vous de leur vie. J'entends ce qu'ils vous apprennent :
Vous tiendrez votre liberté de ce que vous aurez libéré.
Joë Bousquet
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mardi, 29 août 2006
Lettre à personne (2)
Qu'il s'agisse d'une incapacité provisoire ou d'une impuissance définitive ; qu'écrire soit interdit , c'est-à-dire que le temps d'écrire soit passé ; qu'écrire soit (quant à moi) désormais inutile, dans tous les cas la détresse est inévitable dans la mesure où « je » – un je superflu – survis au « biographe » alors qu'écrire était ma vie (alors qu'à tout le moins je m'identifiais à « Roger Laporte »).
Je l'ai dit maintes fois, mais, pour plus de précision, je suis obligé de revenir sur ce point : je ne regrette rien, autrement dit Moriendo valait bien le sacrifice du « biographe », et pourtant il y a drame parce que la disparition du « biographe », ou, pour parler plus banalement, l'usure du signataire, n'a pas entraîné l'extinction du désir d'écrire (au sens majeur de ce terme).
Roger Laporte
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vendredi, 25 août 2006
La paillasse et le matelas
Je reprends le jeu artistique et littéraire de fin de semaine. Je précise qu'il ne s'agit pas cette fois de trouver le nom de l'auteur du passage : c'est un personnage mondain fort connu par tous ceux qui s'intéressent à la vie littéraire, artistique ou aux histoires de duchesses, mais enfin... il est bien moins célèbre que les personnes qu'il évoque. Dans le passage suivant, il faut reconnaître un peintre et un écrivain. Je précise que le peintre et dessinateur a fait un portrait de cet écrivain. Il a aussi possédé certains de ses manuscrits, il a correspondu également avec lui. Il semble qu'il possédait encore d'autres textes peu convenables puisque son épouse en montre un à l'auteur du journal après la mort du peintre. Je précise encore que je ne reproduis pas la date, mais de toute manière elle est fausse et le peintre se trompe dans ses souvenirs : c'est Z qui lui a présenté Y quand la famille de Z a expulsé Y de l'appartement familial à la fin de l'année précédente. J'ai hésité entre plusieurs passages car ce peintre revient souvent sur cette histoire de jeunesse. Les auditeurs de ces souvenirs sont les Polignac, les princesses Bibesco et de Noailles.

X nous a raconté qu'il avait connu Y qui était blond, avec des yeux bleus, un jeune homme dégingandé, un garçon extraordinaire à 18 ans. Vers 18.., X habitait rue Campagne Première avec Y ; ils y couchaient dans des lits hasardeux, X avait pris la paillasse, et Y le matelas. C'est alors que X allait dessiner au Musée du Louvre et que Y travaillait dans une bibliothèque. Puis on se rendait dans un café chaud. Vous ne savez pas, disait X, ce qu'est un café chaud. On buvait des bitters. Z se lia avec Y, mais le point de départ de ce qu'on leur reprocha fut une attitude, dit X, qui ne croit pas que les relations prirent tout de suite un tour fâcheux. Il y eut des saouleries, des beuveries... Qu'arriva-t-il ensuite ? Tout est possible, ajoute X.
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