mardi, 26 juin 2007
Le Club des Cinq face au courlis
Je vais cesser momentanément d'embêter M. Le Chieur en critiquant les Conquérants de l'impossible. Mais la maison possède des ressources dans son arrière-boutique. Je retrouve donc un texte que j'avais publié il y a quatre ans.
En relisant le Club des Cinq va camper*, je trouve cette otation étrange :
François s'éveilla le premier le lendemain matin ; un bruit étrange résonnait au-dessus de sa tente : « Coorlie ! Coorlie ! » Le jeune garçon se redressa et se demanda où il était et qui appelait. Puis il se rappela : il était dans sa tente avec Michel. Il campait sur un plateau et ces cris au-dessus de sa tête venaient d'un courlis, l'oiseau de la solitude.
La transcription est étrange. On pourrait la lire en effet « courlis » en suivant une lecture anglaise approximative, mais vu l'époque de la traduction (1957) c'est fort peu probable, les Wanadoo, Kilootoo et autres Kangoo n'avaient pas encore frappé. Ce sont plutôt des <o> allongés : cô-ôr-li-i. Mais quelle était la version originale d'Enid Blyton ? Le « curlew » se prononce /kèr-liou/, elle a sans doute écrit quelque chose comme « cu-urli-ew ». Le nom anglais dérive de toute manière directement du moyen français malgré les différences de rononciation.
Mais pourquoi un /o/ à la place du /ou/ ? Il faut tirer l'affaire au clair. Allons voir chez Furetière :
Corlieu, ou Courlis. s. m. Oiseau de riviere, gris & marqué de taches rouges & noires, qui a les jambes longues, & qui a le bec long & courbé, espece de macroule. En Latin elorius, neamenius, crex, corlinus, ou corlivus. Les Arabes appellent aussi cet oiseau corli. Le François & l'Arabe ont été faits de la voix de cet oiseau. Menage.
Le /o/ ou le /ou/ dans la syllabe initiale nous renvoie à la querelle des ouïstes et non-ouïstes qui divisa l'Académie et les grammairiens à la fin du XVIIe s. Il fallut choisir entre les formes cosin et cousin, coleuvre (penser à Colbert même si l'étymologie de son emblême est fausse puisque c'est le culvert, le « cum liberta » l'esclave affranchi romain) et couleuvre, soleil et souleil, monastère et mounastère (songer au moustier), colorer et couleur, portrait et pourtraire, etc. Donc « corlis » et « corlieu » sont des formes anciennes et sans doute dialectales. J'en ai confimation chez Littré :
Furetière et Richelet, corlieu ; Berry querlu, kerlu ; picard, corlu, corleru, corlieu, turlui ; milanais, caroli, d'après Belon ; anglais, curlew.
La forme « courlieu » n'apparaît qu'en 1762 dans le dictionnaire de l'Académie. Le Robert historique rappelle aussi le provençal « courreli » ui semble refait à partir du verbe courir, par l'introduction d'un e. C'est là que commence le mystère... Littré comme Furetière, comme Dauzat évoquent une origine onomatopéique au nom de l'oiseau, un nom qui rappelle son cri. Voilà qui correspond à la petite scène du début. Mais le Robert historique signale que la première syllabe est commune à celle de « cornix », la corneille ou le corbeau en latin. Cette racine présente dans d'autres langues européennes (korax en grec) suggère un rôle particulier de l'oiseau, un rôle protecteur et totémique comme le
corbeau qui est un symbole de sagesse et un présage. Ah ! notre échassier aurait pu être assimilé au corbeau.
Mais il y a plus étrange encore**. Littré assure :
Autrement, on aurait été tenté d'y voir l'ancien français corlieu, provençal sorlieu et corrieu, courrier, qui vient de courir.
Et c'est vrai que l'on est tenté de voir là une sorte de messager ou courrier, par une métaphore fondée sur les pattes de l'oiseau. Cela expliquerait la terminaison : « celui qui court les lieues/les lieux ». Ce n'est sans doute pas le sens d'origine, mais l'analogie a dû jouer, d'autant que l'oiseau est migrateur. Littré s'appuie sur Du Cange :
Qui parleront plus bel qu'uns pages, Qu'uns trote à pié, ne qu'uns corlieus.
A cest mot [il] trait [tire] son roi [aux échecs] et sagement l'aliue [place] Entre roi et aufin [le fou ou éléphant], derrier[e] la gent corliue [les pions].
L'analogie entre le pion ou piéton ou simple fantassin et puis l'oiseau ne pouvait que s'opérer. Le courlis, oiseau des landes et marais, se déplace si souvent sur ses pattes.
Comment expliquer la diversité des formes : corlieu (petit du courlis), corlys (1555), courleret, courlière ? Sans doute par des démotivations ultérieures de la métaphore.
Le texte de départ utilisait la périphrase « l'oiseau de la solitude ». Que vient faire là cette solitude ? Le roman se déroule sur un plateau désertique, mais le courlis n'est-il pas aussi l'oiseau qui se déplace seul et non en bande au contraire des grues ou des oies ? Ne renvoie-t-il pas aussi celui qui l'aperçoit à sa propre solitude dans le
paysage vide de toute présence humaine ? Est-ce un lointain écho de Chateaubriand qui évoque aussi le chant du courlis -- bien moins connu que le chant de la grive -- dans ses Mémoires ? Le texte traduit reflète-t-il plus la culture de la traductrice que la version d'origine ?
* On a les lectures qu'on peut... Les majuscules sont dans le texte et à l'imitation de « The Five ». Ce qui est bizarre, c'est que le premier (en fait le second dans la version originale) volume a comme titre le Club des 5 et que le texte lance bien le nom à la fin sous la forme « le Club des Cinq ».
** Littré renvoie pour l'étymologie du corlieu et du courleret à courlis, article qui n'existe pas puisque c'est le courlieu en première entrée... Encore un mystère !
09:40 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture, jeunesse, langue française
lundi, 25 juin 2007
Le doute invisible
Je vais encore me faire mal voir de M. Le Chieur... Voici quelques extraits de la Voûte invisible. Serge et ses amis sont cinq mille ans dans l'avenir, dans une Bretagne qui ressemble à une jungle (hum... Ebly avait des prémonitions et cela se passe dans un univers post-atomique, mais Claude Auclair imaginait en BD une histoire un peu similaire exactement à la même époque et dans les mêmes lieux.)
Il m'observe longuement, sans rien dire. Puis il parle. Un seul mot :
"Keneil ?"
Je ne connais pas ce mot, bien sûr, mais sons sens n'est pas difficile à deviner : cela ne peut que vouloir dire "Ami", ou quelque chose d'équivalent. Alors je montre à noueau mes mains nues, et je réponds :
"Keneil."
L'homme abaisse son javelot, et s'avance lentement vers moi. Sa méfiance n'a pas tout à fait disparu. Il me regarde attentivement et je reste immobile, les mains tendues. Alors, il s'arrête à deux pas, après une brève hésitation. Puis, il se frappe la poitrine, et dit :
"Ewen."
Je comprends que c'est son nom. Je fais le même geste et je me présente à mon tour. Il répète après moi :
"Sejjj".
C'est ainsi qu'il m'appellera , dans les jours à venir. Il n'a jamais réussi à prononcer "Serge" correctement.
La scène de rencontre est convenue, on se croirait dans Tarzan. Ce qui est frappant ici, c'est la difficulté sur la consonne fermante r alors qu'elle se trouve dans d'autres mots du roman. En fait, Ebly insiste d'abord sur la différence de langue, mais très vite au cours du livre les dialogues sont transcrits en français courant. On trouve à la page suivante ceci :
Puis Ewen me dit :
"D'où viens-tu, toi ?"
C'est à peine si je comprends cette phrase. Le français d'Ewen est déformé par le temps, et nous entendons vite qu'il est mêlé de mots bretons. Il nous faudra les apprendre un à un, en posant une question à chaque fois qu'un mot nous échappe. Je réponds de mon mieux en sachant d'avance que ma réponse n'aura pas de sens pour Ewen - et j'essaie de parler à peu près comme lui.
Ebly se pose une question juste : la déformation de la langue au fil du temps. Mais il est victime d'une illusion : cinq mille ans, c'est à peu près le temps qui nous sépare du pré-indoeuropéen, et nous ne pourrions pas reconnaître les phonèmes utilisés alors, comprendre oralement la grammaire de cette langue casuelle, le sens des racines qui avaient d'autres référents. Il imagine donc une sorte de créole avec un peu de faux breton dont les mots parsèmeront le texte : c'hwèg, moh-gouez (sanglier), dreven, kaz-gouez (chat), gwern (marais), ki-bleiz, pesk-kemmuz (poissons mutants), paotr (père). En outre, ce créole de breton et de français est invraisemblable sous cette forme, d'autant que les mots bretons donnés auront pu se modifier encore plus.
Les mots de simili-breton qui apparaissent dans le texte ont deux fonctions différentes. D'abord, ils situent le milieu ou la relation, ce sont soit des locatifs, soit des termes marquant les rapports. Ils interviennent dans les moments les plus intenses, mais ils sont dépaysants, comme pour rappeler que l'on est dans un autre monde. Ensuite, il y a des termes désignant les proies et dans ce cas ils sont souvent répétés à peu de lignes de distance, pour créer un effet épique, parce que chasser le sanglier est assez banal. Mais surtout le mystère se constitue autour du mot dreven qui désigne le champ de forces autour d'une ancienne centrale nucléaire, or cette menace invisible pour la population future n'est jamais montrée, ni expliquée car les héros ne pénètrent pas dans le secret du lac Noir. Le mystère reste autour d'un mot craint et auquel on ne peut donner un sens précis.
On trouve dans l'épilogue une nouvelle notation linguistique, laquelle débouche ensuite sur l'interrogation autour de la notion de sauvagerie :
"Et les pesk-kemmuz, Serge ? Sais-tu ce que ça veut dire, maintenant ?
- Oui, bien sûr. Pendant le voyage de retour, je suis allé dans une librairie pour acheter un dictionnaire breton. Et j'ai regardé les mots que je n'avais pas compris, pendant que le professeur roulait vers Paris...
- Et alors ?
- C'est tout simple. "Pesk-kemmmuz", ça veut dire à peu près "poisson mutant"... Pas tout à fait. En réalité, c'est du breton déformé."
Je pensais à ce que Serge venait de dire. Des poissons mutants. Etrange...
"Dis-moi, Serge. Si les hommes de l'avenir les ont appelés ainsi, c'est parce qu'ils ont compris que c'est la radioactivité qui les a fait naître. Il n'y a pas d'autre explication.
- Sans doute, répondit Serge. Les pesk-kemmuz ont dû surgir dans les deux ou trois ans après la catastrophe. A cette époque-là, il y avait encore des gens qui connaissaient l'importance de la radioactivité. Ce sont eux qui ont inventé ce nom."
Dans la série, ce n'est vraiment pas un de mes romans préférés. Il est lourdement démonstratif, comme en témoignent les prologue et épilogue sous forme d'entretien-témoignage à la télé-réalité qui insistent sur le danger nucléaire et ses conséquences. Mais le noyau central est plus fin et plus subtil comme pour le rôle de Thibaut, lequel refuse de faire connaître à Benniged ce qu'il a vécu en changeant d'époque.
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dimanche, 24 juin 2007
Celui qui revoyait de loin
Je prends quelques extraits dans Celui qui revenait de loin.
Une heure plus tard, Raoul sortait de la chambre de Thibaut. Serge rôdait dans le couloir pour être le premier à lui parler.
"Qu'est-ce que ça a donné ? demanda-t-il.
- Pas fameux..." répondit Raoul.
Il semblait tout à fait découragé.
"Ce sera difficile, dit-il. Très difficile...
- Pourquoi ? demanda Serge.
- D'abord parce qu'il est très méfiant. Ensuite parce qu'on le comprend mal. Tu penses bien que la langue a changé, en huit cents ans...
- Ça passera, dit Serge. Tu t'habitueras et lui aussi.
- Possible", admit Raoul.
Ce premier extrait nous montre une des contradictions du roman : comment avait-on pu comprendre les paroles de Thibaut de Châlus avant ? Il s'exprimera ensuite dans un français parfaitement moderne du point de vue de la morphologie et de la syntaxe. En outre la prononciation était totalement différente. Or ce personnage provenait en outre d'un domaine de langue occitane en 1199.
Il y a une forme de naïveté au sujet de la prétendue particule :
"Qui es-tu ?"
C'était la première fois que Serge entendait sa voix. Une voix grave, hésitante, un peu lente.
"Je m'appelle Serge Daspremont."
Après quelques instants, Thibaut répéta :
"Serge..."
Serge comprit que son prénom était tout à fait nouveau pour lui, et il le répéta à son tour :
"Oui, Serge, c'est bien ça...
- Où se trouve Aspremont ?" demanda Thibaut.
Il y avait une nuance de respect dans sa voix. Serge devina qu'il avait compris "Serge d'Aspremont", et qu'il le croyait noble. Il sentit qu'il valait mieux ne pas le détromper.
"C'est en Provence."
Et c'est la première grosse couillonnerie du texte. Le nom de famille n'existait pas au Moyen Âge, mais aussi on pouvait se dire de tel lieu sans être forcément noble et donc on pouvait se dire de la fontaine si l'on habitait à côté d'une fontaine, tandis qu'un noble pouvait porter en fait un sobriquet comme Capet ou Martel. Cela se retrouve un peu plus loin lorsqu'il rencontre un auto-stoppeur :
"Je m'appelle Christian Vallières.
- Et moi Thibaut de Châlus."
Le garçon, qui ne s'attendait pas au petit "de", eut un mouvement de surprise, vite réprimé. Il eut un large sourire et tendit la main.
Je ne sais pas. Mais si je m'annonçais comme de Champignac, je crois que la plupart des gens penseraient que je vis simplement à Champignac...
On en arrive à la plus grande absurdité, mais qui n'est pas sans humour :
Avant que Christian ait eu le temps de placer un mot, Thibaut répondit :
"Certes oui, messire..."
L'homme ne montra aucune surprise, et les fit monter. Il avait sans doute compris "merci" au lieu de "messire"... Christian fut d'abord furieux. Pour lui, c'était un détour énorme. Cependant, il sut cacher sa mauvaise humeur pour réfléchir. ("Pourquoi tous ces mots d'ancien français ? pensa-t-il. Il vient d'ailleurs, c'est sûr. " Oui, mais d'où ? Christian chercha longtemps, puis une idée lui vint. "C'est un Canadien. Il n'y a qu'au Canada qu'on parle ainsi...") Si c'était vrai, tout s'expliquait.
Le problème, c'est que l'on n'usait pas de messire au XIIe s., même si sire existait déjà dans une partie de l'Occitanie sous forme de vocatif. On pouvait dire sire ou sieur ou sendre ou d'autres formes du temps de Thibaut, mais messire est une forme née à la Renaissance, et elle a évincé les autres formes affectives comme beau sire, doux sire, ou les formes différentes comme dam, dom. C'est un anachronisme total pour un jeune homme venu du Midi et du XIIe s. Mais la réflexion de Christian m'amuse...
19:55 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture, jeunesse, sf, langue française
samedi, 23 juin 2007
L'éclair qui rappelait tout
Je vais faire chier M. Le Chieur. Il se trouve que je suis l'heureux possesseur d'exemplaires de l'Evadé de l'an II et de l'Île surgie de la mer. Ce sont des exemplaires récupérés à des prix ridicules dans des vide-greniers et des foires aux livres, mais mon frère et moi nous nous sommes mis d'accord pour rafler tout exemplaire d'Ebly qui traînerait et de nous échanger nos doubles. Je suis un fan de cet auteur, j'étais inscrit sur le foroum officiel d'Ebly à une époque. J'ai relu tout ce que je possède et cela n'a pas pris une ride. Ebly m'a accompagné durant toutes mes années de collège et si je l'ai abandonné ensuite pour des lectures plus sérieuses comme on dit, il m'a initié à un genre très décrié à l'époque, la SF. Il faut dire aussi que les livres pour adolescents étaient rares en ce temps-là ou alors on tombait sur des trucs archi-réacs du type Prince Eric. J'ai découvert Ebly très banalement, contrairement à lui. On avait ouvert une bibliothèque municipale dans mon quartier et j'ai emprunté le premier volume de la série, Destination Uruapan, tout simplement parce qu'il n'y avait pas un très grand choix et puis que j'étais dans ma période Indiens. Ensuite, j'ai lu tous les autres livres par ordre chronologique, lors de leur parution, mais à un moment j'ai craqué : j'ai sacrifié le quart de mon argent de poche pour La ville qui n'existait pas. Je l'avais vu dans une sorte d'épicerie-magasin de souvenirs-hall de la presse d'une modeste bourgade de Savoie où j'étais en colonie de vacances, et je ne pouvais pas attendre le mois de septembre afin de lire ce livre. J'ai dû le relire trois ou quatre fois durant ce mois.
Bien plus tard, je me suis remis à lire de la SF, et puis je suis revenu à Ebly parce que je proposais aussi à mes élèves des textes de SF écrits pour le public adolescent comme ceux de Grenier, que j'estimais qu'il y avait souvent dans les textes de SF une réflexion sociale, politique, historique. Il y a trois aspects intéressants chez Ebly. D'une part, il recycle des thèmes ou des sujets classiques de la SF (les paradoxes temporels, les autres mondes), mais il le fait avec clarté et simplicité, sans chercher à briller par un énième truc qui serait plus original que les autres ; si l'on prend Et les Martiens invitèrent les hommes, le sujet est assez éculé, mais c'est une bonne initiation avant d'autres lectures. Ensuite, sa documentation historique et géographique est solide, mais jamais pesante. Il donne le goût de l'histoire, sans chercher à convoquer tous les grands personnages, les grandes batailles, les plus beaux monuments, mais en étant très concret et en montrant en fait une réalité multiple. Enfin, et cela découle de ce qui précède, ses personnages sont humains, ils ont des sentiments : les amis peuvent se fâcher, le héros peut être amoureux (fait rare dans la littérature de ce temps où les filles n'existaient pratiquement pas dans les romans dits pour garçons). Chaque personnage a son caractère à multiples facettes. Bien plus, on sent chez Ebly une conscience sociale lorsqu'il évoque les mains blanches de Serge sous la Révolution. Il y a de menus détails qui font des romans humanistes, mais sans aucun préchi-précha parce qu'au fond on est toujours dans l'aventure. Il arrive même que des personnages meurent (comme dans Et les Martiens invitèrent les hommes) et que le deuil, le chagrin, la culpabilité soient ressentis (fait toujours rare en littérature pour la jeunesse).
J'en viens au roman par lequel tout a commencé pour M. Le Chieur. Il m'a beaucoup marqué aussi, mais peut-être était-ce parce qu'il parlait de la Rome antique. Serge et son ami Xolotl, un Indien, sont projetés à l'époque de Trajan. Dans le roman, on trouve quelques notations linguistiques (un peu comme dans Celui qui revenait de loin dont le thème n'est pas loin de Quand le dormeur s'éveillera ou de Rip Van Winkle ou de la Momie de Poe, thème dégradé par les Visiteurs). Aujourd'hui, ce roman me parle plus de l'altérité.
Aux premiers passants qu'ils rencontrèrent Serge et Xolotl comprirent qu'ils n'étaient plus que deux garçons du peuple, pareils à des milliers d'autres. Ils étaient deux pauvres parmi les pauvres, et personne ne les remarquerait... Serge tendit l'oreille au hasar, pour écouter ce qu'on disait autour d'eux. Xolotl lui demanda :
"Tu comprends ce qu'ils disent ?
- Pas beaucoup, avoua Serge. Il y a une fameuse différence entre le latin que j'ai appris au lycée, et celui qu'on parle ici. Je ne comprends presque rien.
- Il faut que ton oreille s'habitue, dit Xolotl.
Xolotl a dû passer déjà d'un monde dans un autre, puisqu'il est venu d'un obscur village mexicain en France et qu'il a déjà connu l'apprentissage d'une autre langue, sans avoir de repères à la base. La notation d'Ebly sur la différence entre la langue populaire romaine et le latin scolaire à partir de Cicéron, César, Tacite est juste.
Le vieil homme parut surpris.
"Que dis-tu ? Ah oui. Tu parles drôlement, garçon. Tu n'es pas Romain. D'où viens-tu ?
- De Gaule.
- Ah ! Je comprends pourquoi tu parles si mal. Ecoute-moi, garçon. Tu ne peux pas dormir dans la rue. Il y a des patrouilles qui passent pendant la nuit. Si on te trouve...
Cette situation est toujours contemporaine.
Alors il l'aborda, et demanda s'il y avait du travail pour eux. Aux premiers mots, l'homme parut surpris.
"Que dis-tu, garçon ?"
Son attitude montrait clairement qu'il n'avait jamais entendu parler aussi mal.
"D'où viens-tu ?
- De Gaule."
L'homme fit un geste qui voulait dire : "Je comprends..."
Xolotl écoutait tout ce qui se disait, s'habituait peu à peu au latin, et posait beaucoup de questions à Serge ou à Gaïus.
"On tutoie tout le monde, ici ?
- Tout le monde, répondit Gaïus.
- Même un grand personnage ?
- Oui, mais on ajoute "seigneur". C'est plus prudent.
- Et si c'était l'Empereur ?"
Gaïus se mit à rire, en se tenant les côtes.
"Quelle question ! Tu n'auras jamais l'occasion de lui parler. On le tutoie aussi, bien sûr, mais on dit "César". Ce n'est pas compliqué."
On a là l'un des rares moments qui montrent une des absurdités propres au roman historique (du type nous autres chevaliers du Moyen Âge). La notion de vouvoiement ou de tutoiement n'existait pas dans le latin de l'époque des Auréliens. Elle apparaît deux siècles plus tard, sans avoir encore de nom ou de verbe précis pour désigner l'énonciation. Il y avait déjà des marques de distance chez Cicéron, mais l'idée de s'adresser à quelqu'un par la deuxième personne du singulier n'avait pas de mots. C'est une sorte de collage pédagogique qui fonctionne mal avec l'univers décrit.
"Connais-tu la langue des Gaulois, Sergius ?
- Oui, seigneur. C'est la langue que j'ai apprise, étant enfant.
- Dis-moi quelque chose en gaulois."
Serge sentit un pincement au coeur. Palma connaissait sûrement la vraie langue gauloise. Sa question était peut-être un piège. Le garçon comprit cependant qu'il ne pouvait pas hésiter, et il dit rapidement une phrase en français, la première qui lui vint à l'esprit. Le consul parut un peu surpris.
"Ce n'est pas le gaulois que je connais. Dis-moi la même phrase en latin, que je comprenne.
- Je suis né dans le nord de la Gaule, seigneur.
- Bon. Maintenant, répète-le en gaulois. Mais parle moins vite."
Serge répéta, plus lentement.
"C'est étrange, dit Palma. Les mots sont différents, mais ils ressemblent au latin. Tu parles une drôle de langue, Sergius... Est-ce qu'on parle ainsi dans toute la Gaule ?"
Serge était au supplice. Il avait peur de donner une mauvaise réponse, et se demandait anxieusement si son inquiétude se voyait.
Dans la phrase de Serge, seul un mot (nord) n'est pas d'origine latine. Mais les autres mots sont très éloignés du latin (senior n'avait pas encore le sens de dominus, dans à partir de de intus n'existait pas, je est loin d'ego, né de natus). Il est presque impossible de reconnaître du latin dans la phrase, sauf peut-être pour suis et seigneur.
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