vendredi, 21 septembre 2007

La guerre d'Iran n'aura pas lieu

On sent vraiment que cela le démange de ne pas pouvoir employer le mot :

Pour sa première visite à Washington depuis sa nomination, Bernard Kouchner a passé la journée à se justifier d'avoir employé "le mot". Devant la presse, M. Kouchner a promis de ne plus l'utiliser, évoquant "ce mot que je prononcerai plus puisqu'apparemment, cela choque".

Pour y revenir immédiatement : "La guerre –pardon– le conflit". Et dédramatiser son usage : "Ce non-mot, je peux vous dire que ce n'est pas cela qui a choqué le ministre russe [Sergueï] Lavrov", a-t-il dit en référence à sa récente visite à Moscou.

Où est le problème ? C'est d'abord qu'en parlant de non-mot, il fait explicitement référence à la novlangue d'Orwell qui utilise ces constructions avec le préfixe non-. Cela ne peut venir que de sales socialo-communistes ! Ensuite, il sous-entend que ce mot choque, alors que c'est la réalité qui dérange. On sait fort bien que la guerre a été programmée et va faire l'objet d'annonces à mots de moins en moins couverts. Celle-ci n'en est qu'une parmi bien d'autres, la précédente était juste un peu trop explicite. Mais l'opinion est préparée au fur et à mesure par des déclarations pleines de sous-entendus. Il faut dire tout en ne disant pas que l'on dit quand même... Et l'on impute la responsabilité de la novlangue a ceux qui ont été choqués par les déclarations martiales de notre nouveau Docteur Folamour, comme si c'était simplement le mot qui avait pu déranger et non la réalité ! Donc, dans le discours de notre non-ministre, ce sont les opposants à la guerre à venir qui ne parlent pas la vraie langue et il leur impute la responsabilité de son non-mot alors qu'ils lui reprochent de ne pas en avoir dit assez sur ce qu'il sait (mais peut-être ne sait-il pas tout) et de pousser un peu plus à la guerre en préparant l'opinion par petites touches faussement provocatrices, aussitôt démenties. La guerre est là. Nier le mot ne sert à rien. C'est la chose qui est dénoncée et non le mot, mais le petit porteur de dépêches fait semblant de prendre une pose de sincérité pour les caméras en attribuant aux autres ses propres vices.

jeudi, 21 juin 2007

La chouette aveugle (4)

La nuit venue, je quittais mon réchaud à opium pour regarder par la lucarne : un arbre noir se profilait sur les volets clos de la boucherie. Des ombres obscures s'entremêlaient. Je sentis que tout était vide et provisoire. Le ciel, noir comme la poix, ressemblait à un vieux tchâdôr percé d'innombrables étoiles brillantes. Le chant du muezzin s'éleva. Appel incongru qui faisait songer au cri d'une femme en travail -- peut-être la garce était-elle en train d'accoucher. La plainte d'un chien s'y mêlait. Je pensai : s'il est vrai que chacun ait son étoile au ciel, la mienne doit être lointaine, obscure, insignifiante. Peut-être même n'ai-je pas d'étoile.

Sadegh Hedayat

 

Le traducteur explique le sens du mot tchador qui n'était guère connu en France en 1952, mais il ne nous dit pas que l'image du tissu ressemblant au ciel et percé d'étoiles est une image hugolienne, venue du Mendiant, avec une inversion des termes. Et que l'image de l'étoile perdue est sans doute d'origine nervalienne. Il se mêle dans ce texte des voix différentes, je songe à Poe et Baudelaire pour certains mots comme l'arbre noir, mais le paragraphe suivant donne une scène à la Omar Khayam avec un chant d'ivrognes qui viendra hanter le narrateur au moins quatre ou cinq fois, un peu comme une sorte de Nevermore dans The Raven.

mercredi, 20 juin 2007

La chouette aveugle (3)

Mon travail terminé, j'examinai mes vêtements, ils étaient maculés de terre et déchirés, le sang coagulé s'y collait en caillots noirâtres. Deux hannetons voletaient autour de moi, des vers minuscules grouillaient, collés à mon corps. Je voulus alors effacer les taches de sang qui couvraient mes habits, mais plus j'humectais ma manche de salive, plus je frottais, plus le sang s'étalait et s'épaississait. Il se répandait sur moi, et j'en sentais le froid visqueux sur toute la surface de mon corps.  Le soleil était à son déclin. Une pluie fine tombait. Machinalement, je suivis la trace qu'avaient laissée les roues du corbillard ; lorsqu'il fit noir, je m'égarai. Sans but, sans penser à rien, inconscient, je cheminais avec lenteur, dans l'obscurité opaque. Je ne savais où aller. Je l'avais perdue ; j'avais vu ses grands yeux au milieu du sang caillé, et je marchais au sein d'une nuit ténébreuse, d'une nuit profonde qui submergeait toute ma vie ; ils s'étaient éteints pour toujours, ces deux yeux qui l'avaient éclairée. Il m'était  indifférent d'aboutir quelque part ou de ne jamais arriver.

Il régnait un silence absolu. Je sentis que tous les êtres m'avaient abandonné ; je me réfugiai auprès des objets inanimés. Un lien s'était établi entre moi et le rythme de la nature, entre moi et l'obscurité profonde qui était descendue dans mon âme. Un tel silence qui est comme une langue inintelligible aux humains. La volupté m'étourdissait. Je fus pris de nausées, mes jambes fléchirent. En proie à une fatigue infinie, j'allai m'asseoir sur une tombe, dans le cimetière au bord de la route. J'enfouis ma tête dans mes mains, m'interrogeant, plein de perplexité, sur moi-même.

 

Sadegh Hedayat     

lundi, 18 juin 2007

La chouette aveugle (2)

C'en était fait pour moi du repos ! D'ailleurs comment connaître le repos ? J'avais pris l'habitude de sortir chaque jour, au coucher du soleil. Je ne sais pourquoi, je m'obstinais à vouloir trouver le ruisseau, le  cyprès, la touffe de capucines. J'avais pris l'habitude de cette promenade comme j'avais prise celle de l'opium. Une force surnaturelle semblait m'y contraindre. Tant que je cheminais, je ne pensais qu'à Elle, à la première vision que j'avais eue d'Elle, et je cherchais le treizième jour après le Norouz. Si j'avais trouvé, si j'avais pu m'asseoir au pied de ce cyprès, sûrement j'aurais goûté le calme. Hélas ! Rien que des buissons et du sable brûlant, des carcasses de chevaux crevés, un chien flairant les ordures !

L'avais-je réellement rencontrée ? Jamais !  À peine l'avais-je furtivement entrevue, à travers un trou, une misérable lucarne de mon alcôve. J'étais pareil à un chien affairé reniflant des immondices, et qui, du plus loin qu'il voit quelqu'un apporter des déchets, prend peur, court se cacher, puis revient choisir, parmi les rogatons frais, les morceaux qui lui plaisent. J'étais comme ce chien. Mais on avait aveuglé la lucarne et Elle était pour moi comme un bouquet de fleurs fraîches abandonnées sur des ordures.

Sadegh Hedayat 

dimanche, 17 juin 2007

La chouette aveugle (1)

Il est des plaies qui, pareilles à la lèpre, rongent l'âme, lentement dans la solitude. Ce sont là des maux dont on ne peut s'ouvrir à personne. Tout le monde les range au niveau des accidents extraordinaires et si jamais quelqu'un les décrit par la parole ou par la plume, les gens, respectueux des conceptions couramment admises, qu'ils partagent d'ailleurs eux-mêmes, s'efforcent d'accueillir son récit avec un sourire ironique. Parce que l'homme n'a pas encore trouvé de remède à ce fléau. Les seules médecines efficaces sont l'oubli que dispense le vin et la somnolence artificielle procurée par la drogue ou par les stupéfiants. Les effets n'en sont, hélas, que passagers : loin de se calmer définitivement, la souffrance ne tarde pas à s'exaspérer de nouveau.

Pénétrera-t-on un jour le mystère de ces accidents métaphysiques, de ces reflets de l'ombre de l'âme, perceptibles seulement dans l'hébétude qui sépare le sommeil de l'état de veille ?

Sadegh Hedayat 

mercredi, 11 octobre 2006

Le farsi des ténèbres

Selon le Washington Post, ces lacunes linguistiques [au FBI] toucheraient également les autres langues moyen-orientales ou asiatiques. Au premier rang, le farsi, parlé en Irak, où l’Urdu.

Le Figaro s'embrouille dans les noms et il utilise en outre la graphie anglaise pour l'ourdou. Je veux bien que le farsi soit aussi parlé en Irak, mais l'autre nom du farsi c'est le persan qui est d'abord parlé dans l'ancienne Perse ou Iran : c'est exactement le même mot étymologiquement. L'autre variété de persan se nomme le dari ou persan de cour et est parlé surtout en Afghanistan, un peu au Tadjikistan. Le farsi n'est parlé que par une petite minorité irakienne.   

mercredi, 02 août 2006

Pepsi = caca

Je connaissais déjà pas mal de fausses explications étymologiques pour de prétendus acronymes comme snob, spa, golf, mais je crois que le régime des mollahs iraniens vient de rajouter une énorme couche dans la connerie universelle (il faut dire qu'ils sont déjà champions sans testotérone dans cette catégorie). Figurez-vous que le nom de la marque Pepsi (lien en anglais) voudrait dire “Pay each penny to save Israel” et qu'il faudrait donc boycotter la boisson gazeuse car elle servirait à financer les bombardements contre les petits musulmans. Les barbus n'ont pas pu inventer quelque chose de plus intelligent dans leur combat contre le Grand Satan américain et le Petit Satan hébreu. On retrouve là les figures classiques de la polémologie linguistique : se choisir d'abord un adversaire symbolique (ici Pepsi, cela aurait pu être n'importe quelle autre grande marque), ensuite on invente un complot – de préférence sioniste mais le complot marxiste, jésuite ou maçonnique marche tout aussi bien –, après quoi on sort la preuve suprême : l'étymplogie qui est la science de l'origine vraie et tout le monde des symboles devient transparent ! Et tout le monde de tomber à genoux devant la vérité vraie révélée... La fausse étymologie, c'est d'abord de l'idéologie, de la propagande, de l'endoctrinement, du bourrage de crâne, du décervelage, de la bêtise en barre ! C'est du Da Vinci Code appliqué à la lettre. Courage ! la barbarie est devant nous... On peut faire dire n'importe quoi à n'importe quel mot si on évoque son étymologie inventée pour la circonstance.

samedi, 29 juillet 2006

Iranisation du lexique

Le décret a une valeur obligatoire pour l'administration, l'édition ou l'école :

Les Iraniens doivent appeler les hélicoptères des "ailes tournantes" et les pizzas des "pains élastiques", selon un décret du président Mahmoud Ahmadinejad visant à purger le farsi d'emprunts européens.