lundi, 09 octobre 2006
Le billet p*** du jour (4)
Voici donc la quatrième et dernière livraison d'un extrait du Carnet d'un inspecteur du travail. Dernier puisque Bereno a demandé qu'on le laisse tranquille et qu'on ne le cite plus, qu'on ne le reproduise plus. Mais pas si dernier que ça puisque cette histoire va traîner longtemps dans la blogosphère et que les textes réapparaîtront de ci, de là, et puis que je pourrai un jour y faire de nouveau allusion, voire recourir à un des textes, lesquels existent et sont plus forts que les cheffaillons. D'ailleurs, le tout premier billet de la série avait été cité sur un forum des conseillers d'orientation-psychologues (COPSY), pour illustrer la position ridicule et absurde du gouvernement au sujet de l'apprentissage dès 14 ans comme remède miracle à la crise des banlieues. Un enfant, parce qu'un jeune en apprentissage est encore un enfant, ne peut pas accomplir les tâches d'un adulte même s'il a plus le goût des choses concrètes et manuelles que de la haute littérature et des abstractions mathématiques : c'est un être en devenir, pas un exécutant fidèle, rapide et soumis. En outre, c'est un individu en pleine puberté, ce qui veut dire qu'il n'aura pas tout de suite la même capacité de compréhension ou la même vitesse d'exécution qu'un ouvrier de vingt ans. C'est encore plus vrai pour les garçons. Un maître d'apprentissage n'est pas quelqu'un qui se comporte en chef d'entreprise avant tout (même si c'est important pour lui de conserver son commerce), c'est d'abord un formateur et un pédagogue. Il ne suffit pas de connaître son métier pour le transmettre (tout comme il ne faut pas simplement connaître la littérature pour l'enseigner), il faut aussi se mettre à la place de l'autre. Et cet autre peut être une personne fragile, intimidable, surtout si elle n'a strictement aucun point de repère autour d'elle comme des anciens, ce qui arrive très fréquemment dans l'artisanat. On ne peut pas demander à tous de devenir enseignants, or c'était d'abord ce qui était demandé à ce boulanger tandis que lui voulait juste un aide à bas prix (et je ne parlerai pas des revenus des boulangers). Je sais que ce genre de situation n'est pas aussi rare qu'on l'imagine, même si les chambres professionnelles font de temps en temps le ménage tout en ménageant les susceptibilités ou les accointances locales. Il y a aussi des gens qui veulent vraiment transmettre leur métier ou mieux leurs valeurs comme les Compagnons du devoir.
Quinze jours plus tard, comme prévu nous retournons chez le boulanger apprécier l’évolution de la situation au terme du délai prévu par la mise en demeure. On ne peut pas dire qu’il nous reçoit les bras ouverts le boulanger, même s’il était informé de notre venue. En l’absence de l’apprenti W., il doit abattre un peu plus de travail, d’ailleurs il nous le reproche :
-"Si vous croyez que c’est facile !"
Après avoir entendu ses récriminations, nous abordons les choses sérieuses. Nous commençons par les points techniques : le pétrin et l’installation électrique. Le pétrin est pourvu de la grille de protection, mais nous constatons qu’un élastique est enroulé sur le contacteur pour neutraliser le dispositif de sécurité. Ainsi, l’ouverture du protecteur n’interrompt pas le mouvement du bras mélangeur. A notre demande, le boulanger retire l’élastique en râlant :
-"On voit bien que c’est pas vous qui travaillez ici !". En ce qui nous concerne, nous voyons que la prévention est bien le dernier de ses soucis.
"-Avez-vous contacté un organisme agréé pour vérifier l’installation électrique ?" demande le contrôleur du travail.
-"Pas eu le temps et puis l’installation est correcte". On lui montre de nouveau les fils, la prise électrique...
Les heures supplémentaires ont-elles été rémunérées avec les majorations afférentes ? Le boulanger se rend dans la boutique et revient avec le dernier bulletin de salaire de W. De l’index, il nous indique une ligne sur le document : "Prime exceptionnelle : 100 euros". J’interroge l’artisan :
-"Ca correspond à quoi ?"
-"Au paiement des heures supplémentaires".
"-Premièrement, on ne rémunère pas les heures supplémentaires par une prime exceptionnelle et deuxièmement on est loin du compte" précise mon collègue.
Il arpente son fournil comme un fauve en cage. Il lève les bras vers le plafond et nous déclare : "Il me coûte assez cher comme ça, il n’aura pas un centime de plus !".
Nous avons à présent la certitude que nous n’obtiendrons, avec cet artisan, aucune amélioration notable de la situation. Nous lui avions accordé un délai pour se conformer à quelques règles élémentaires du code du travail, en vain...il persiste dans son attitude négative. Par conséquent, nous allons aller jusqu’au terme de la démarche : refus d’autoriser la poursuite du contrat d’apprentissage (avec obligation de verser à l’apprenti les sommes correspondant au salaire qu’il aurait perçu jusqu’au terme du contrat) et interdiction de recruter de nouveaux apprentis.
Quand je lui annonce cela, le boulanger élève le ton et nous promet qu’on va entendre parler de lui, son frère est avocat et il va se charger de l’affaire. De retour au bureau, nous téléphonons à la mère de W. pour l’informer de cette nouvelle décision. Elle comprend la mère, ellle est même comme soulagée de savoir que son fils ne reviendra plus chez le boulanger. "De toutes façons, il avait peur d’y retourner" nous dit-elle.
Epilogue.
L’artisan boulanger, par l’intermédiaire de son frère avocat, a saisi le tribunal administratif pour faire annuler les décisions et réclamer des dommages-intérêts à l’ Etat pour le préjudice qu’il estime avoir subi. Il n’obtiendra pas gain de cause et le tribunal confirmera la décision de l’administration. Plus tard, nous apprendrons que le boulanger a vendu son commerce pour partir exercer dans un autre département.
Quelques semaines après le départ définitif de W.de la boulangerie, sa mère est passée à notre bureau et nous a expliqué que que son fils avait opté pour un apprentissage dans un autre secteur d’activité : la réparation automobile. Tout se déroulait normalement chez son nouveau patron.
05:25 Publié dans La vie des blogues | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : inspecteur du travail, droit du travail, inspection du travail, borloo, travail, droit
dimanche, 08 octobre 2006
Le billet p*** du jour (3)
Voici donc le troisième volet de cette série destinée à republier les billets de Bereno, l'inspecteur du travail qui a été interdit de blogage par sa hiérarchie. L'idée a été lancée par le Swâmi Petaramesh qui vous donne rendez-vous dans son ashram, le tout sur une première idée de Kozlika* lors de l'affaire Garfieldd (laquelle a renoncé à s'associer à la démarche)... Swâmi Petaramesh donne une première liste de blogues mentionnant cette autocensure imposée, on y retrouve deux intervenants du Champignacien qui le citent par ailleurs : l'important est là, que les liens permettent d'élargir une chaîne, que nous n'ayons pas tous les mêmes liens et les mêmes lecteurs, mais que chacun nous soyons capables grâce à un truchement de faire connaître des choses éloignées de ce que nous connaissions, et puis qu'on fasse beaucoup de bruit pour faire honte à monsieur Schönberg. Comme monsieur Hautetfort est très pudibond, je n'écris plus le mot pornographique dans le titre et j'espère qu'ainsi le contenu qui contient la vraie pornographie (celle où l'individu, l'être humain ne compte pas plus que de la viande de boucherie) passera. Je précise encore que je ne rectifie strictement rien dans les articles, pas même l'orthographe ou la typographie (le tout est simplement mouliné au passage par Worst de Crimosoft).
* Lien supprimé après réflexion.
L'apprenti du boulanger (3ème partie).
Le lendemain matin, il téléphone le boulanger pour s'excuser: il ne pourra pas venir à notre bureau cet après-midi...trop de travail. Il nous adresse les documents demandés par courrier, c'est promis. Deux jours plus tard, ceux-ci nous parviennent en effet.
Nous ne sommes pas au bout de nos surprises en examinant les bulletins de salaire de l'apprenti. Premièrement, mais à vrai dire de cela on s'en doutait un peu: aucune heure supplémentaire n'est rémunérée . Or, la mère de W. nous avait donné une copie des relevés des horaires de travail réalisés par son fils W.durant plusieurs mois. Le nombre d'heures supplémentaires réalisé atteignait des sommets. Sur les bulletins de paye: rien... pas la moindre mention d'heure supplémentaire. Plusieurs dizaines d'heures de travail non rémunérées !
Deuxièmement, en vérifiant le nombre de jours congés payés pris par le jeune apprenti on remarque que les dates de congés payés correspondent avec les jours de formation au CFA. Lorsque son apprenti suit des cours au CFA, le boulanger assimile ce temps de formation à des congés payés ! Ben voyons...
Nous n'hésitons pas longtemps...Au regard des infractions à la réglementation du travail que nous avons constatées, nous décidons d'engager, comme l'autorise le code du travail, une procédure de suspension du contrat d'apprentissage de W. avec une mise en demeure pour le boulanger de régulariser le paiement des heures supplémentaires, de saisir un organisme agréé pour procéder à la vérification de l'installation électrique, de remettre en conformité son pétrin...Pendant la suspension du contrat d'apprentissage , la rémunération de l'apprenti doit être maintenue. Nous notifions tout cela par courrier à l'artisan boulanger. Nous informons également la mère de W. et le CFA de la procédure que nous mettons en oeuvre.
Il ne tarde pas à réagir le boulanger. Il nous téléphone: "Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? ". Le contrôleur du travail lui explique les raisons de cette décision. Il fulmine au bout du fil: "Le payer à rien faire !", ça il a du mal à le concevoir. On le prévient que dans quinze jours nous le contrôlerons de nouveau afin de vérifier si la mise en demeure a été suivie d'effet.
- "C'est ça oui, revenez me voir".
Un peu plus tard, c'est la mère de W. qui téléphone. Elle veut savoir si elle a bien saisi le sens de notre décision:
- " Pour le moment, mon fils ne va plus travailler à la boulangerie, c'est cela ?", nous demande-t-elle.
-"Oui, c'est cela".
Elle craignait que son fils commette une erreur en ne se rendant pas au travail. Elle nous aussi dit que depuis notre contrôle le boulanger et sa femme n'ont plus de propos injurieux envers son fils, mais "ils font la gueule". Ça la rassure un peu. On promet de la tenir au courant de la suite...
05:30 Publié dans La vie des blogues | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : blog, web, internet, ump, borloo, droit du travail, inspection du travail
vendredi, 06 octobre 2006
Le billet pornographique du jour
Swâmi Petaramesh a proposé de reprendre le principe de la chaîne de billets qui avait eu lieu lors de l'affaire Garfieldd. Il s'agit de republier des billets de Bereno, auteur du Carnet d'un inspecteur du travail, qui a dû supprimer le contenu de son blogue suite à l'ultimatum envoyé par son ministère.
10 juillet 2006
L'apprenti du boulanger.(1ère partie)
A trois heures du matin, lorsque nous entrons dans le fournil, le jeune apprenti W. est déjà à son poste de travail...seul. Il n'est pas vraiment surpris de nous voir arriver à cette heure là: sa mère qui nous a saisi sur ses conditions de travail l'a prévenu de notre contrôle.
Elle a longtemps hésité à venir à l'inspection du travail mais s'y est enfin résolu lorsque les relations entre le patron de la boulangerie et son jeune gars se sont de nouveau dégradées. "Pourtant, tout avait bien commencé" nous a-t-elle expliqué, un profond regret dans la voix.
-"L'école s'était pas pour lui et la mort de son père l'a beaucoup perturbé".
Ils ont convenu qu'il était préférable qu'il apprenne un métier. Il a choisi boulanger: "ça lui plaisait bien boulanger, oui ça lui convenait". Elle a fait quelques démarches et a rapidement trouvé un maître d'apprentissage à son fils. Monsieur X. tient une boulangerie dans le village voisin. W. peut s'y rendre en mobylette et durant la semaine il est hébergé par le patron qui lui loue, à bon prix, un studio situé à proximité de la boulangerie.
Le début de l'apprentissage s'est plutôt bien passé selon la mère. Mais au bout de quelques mois, l'artisan manifeste quelques signes d'impatience à l'égard de son apprenti. Il ne trouve pas W. assez rapide pour effectuer les travaux qu'il attend de lui...et ça l'énerve de plus en plus le patron. Il hausse le ton et W., timide, se paralyse devant la colère de l'artisan. C'est le cercle vicieux: plus le patron s'emporte contre lui, plus W. panique et ne parvient pas a effectuer correctement les tâches qui lui sont demandées.
Aux cris viennent s'ajouter les insultes, les brimades: "fainéant", "bon à rien". W. finit par se confier à sa mère, celle-ci l'encourage à faire des efforts, à donner quelques signes positifs au patron pour qu'il revienne à une attitude moins agressive. Il est plein de bonne volonté W., mais c'est malgré lui, dès qu'il se retrouve dans le fournil la peur le prend au ventre car il sait qu'il est dans le collimateur de l'artisan et que l'engueulade n'est jamais très loin. Pour aggraver ce climat orageux, la femme du patron ne se prive plus pour lui envoyer, devant les clients, quelques vacheries bien senties, de la même veine que celles de son de mari.
A bout de patience et de cris, l'artisan décide que W. commencerait à travailler une heure plus tôt , à trois heures du matin donc et que cette heure ne serait pas rémunérée bien évidemment...pour compenser la lenteur du travail . Il ne proteste pas W....si cela permet d'arrondir les angles avec le patron il veut bien consentir à cet effort.
Toutefois, lorsqu'il explique cela à sa mère celle-ci ne l'entend pas de la même oreille. Elle décide de se rendre à l'inspection du travail pour raconter tout cela et pour que nous fassions quelque chose pour W.
-"Ça ne peut plus durer comme ça !" nous dit-elle très affectée par le sort fait à son fils.
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