mercredi, 16 décembre 2009
Nouvelles Lettres persanes
De Rica à Usbek, à Ispahan
Les Français sont un peuple étonnant qui possède des traditions pouvant dérouter les étrangers que nous sommes. Figure-toi, cher ami, que je suis arrivé dans la capitale au moment où se déroule un grand débat sur l'identité nationale. Il faut dire qu'ici tout est grand : grand emprunt, grand Paris, grands projets, grandes universités, grandes réformes, grands ministères, trains à grande vitesse, et lorsque le Chah des Chahs, leur divin souverain entend s'exprimer à travers les étranges lucarnes c'est lors de ce qu'ils nomment le Grand Journal qui est sans doute animé par un grand journaliste aux grandes compétences. Un Parisien m'a dit sous le sceau du secret qu'il n'y avait pas de personnalité plus qualifiée pour interroger le Chah des Chahs puisqu'elle faisait partie de ses intimes et qu'elle avait déjà écrit un recueil d'entretiens à but électoraliste avec le monarque. Les Français, disais-je, s'interrogent sur leur identité et celle-ci ne peut être que nationale. Cela ne peut que surprendre, puisqu'ils vivraient selon certains dires en république et en démocratie, mais l'on dirait que ces mots sonnent comme malséants aujourd'hui pour eux. Ils font à présent grand-cas - hélas ! oui, tout est grand dans ce grand pays - de sortes de signes qui voudraient dire que quelqu'un est vraiment Français ou que quelqu'un n'a pas vocation à le devenir. Je n'ai pas très bien compris le sens de cette expression "avoir vocation à", mais il semblerait qu'il existe pour ainsi dire une sorte de grâce efficace ou de prédestination afin d'être ou de n'être pas Français, de rester sur le sol français ou d'en être éloigné de manière fort policée. Certains étrangers peuvent le devenir ou y rester, d'autres non, et cela se produit de manière mystérieuse. Il suffit d'un seul signe pour ne pas "avoir vocation à" rester en France, on m'en a cité quelques-uns en m'interrogeant sur mes propres coutumes alors que je n'en possède guère et que je doute de toutes. Je te les livre en désordre : votre femme porte-t-elle la burqa ? êtes-vous polygame ? pratiquez-vous l'excision sur vos filles ? égorgez-vous vos moutons dans la baignoire ? refusez-vous de manger du porc ? écoutez-vous du rap (une étrange musique où les chanteurs ne chantent ni ne psalmodient, mais scandent des slogans) ? taguez-vous les murs de votre cité ?
Un Français qui voyait que même si j'étais Persan, je n'en demeurais pas moins un Persan susceptible de s'intégrer aux valeurs de la civilisation universelle et nationale qui rayonne de Paris m'a invité à assister à un des grands débats sur l'identité nationale. Il faut avouer qu'il appartient à la secte actuellement au pouvoir avec le Chah des Chahs, une secte étrange où l'on fait des mouvements de moulinets des bras tout en mimant les paroles d'une chanson venue d'un autre pays non moins étrange, le Québec. Dans le train à grande - bien entendu - vitesse, qui nous a conduits dans les Vosges, j'ai pu voir de nombreux membres de la secte refaire les gestes rituels comme s'il s'agissait de se purger de toutes les actions néfastes qui avaient précédé le règne du Chah des Chahs et chacun a entonné l'hymne sacrée "Tous ceux qui veulent changer le monde". Comme Persan, je m'interdisais de formuler le moindre jugement sur leur comportement déroutant ou sur la théorie de symboles ésotériques qu'ils voulaient à tout prix me montrer : leur drapeau, leur béret, leur sandwich SNCF modèle de la culture moderne. Ainsi, nous sommes arrivés à Charmes, petite bourgade des Vosges qui est le berceau de celui que l'on pourrait comparer à Omar Khayam pour nous : Maurice Barrès, le grand chantre de la terre qui ne ment pas, de la colline inspirée, de la ligne bleue des Vosges, de la chasse aux traîtres juifs allemands, de l'indispensable revanche et des massacres nécessaires et utiles. Tout ce grand débat était placé sous le signe de la plus grande élévation d'esprit, je n'en doute pas.
Lors de ce grand débat, j'ai entendu une dame fort distinguée et très élégante dire dans un langage soutenu qu'un musulman qui veut devenir vraiment Français doit trouver du travail, ne pas porter de casquette à l'envers, ne pas parler verlan. J'avoue que j'ai eu du mal à comprendre ce qu'elle entendait par là. Si les musulmans n'avaient jamais travaillé ou eu de goût pour le travail, il y a longtemps qu'ils auraient disparu. Le sectateur de l'UMP m'a alors dit qu'elle entendait par là qu'il ne s'agissait pas vraiment des musulmans, mais des jeunes des cités. Je me suis étonné. Tous les jeunes des cités sont-ils musulmans ? Pas du tout ! C'est une figure de style, une image, une manière de parler simple et efficace. "Parler cash" a dit un autre sectateur de l'UMP qui semblait plus jeune. Je comprenais de moins en moins ce qui se disait. "Mais qu'est-ce que le verlan ?" ai-je osé demander. "Une sorte de parler des jeunes en inversant les syllabes", m'a-t-on répondu. "Mais est-ce musulman ? Je n'ai jamais entendu cette langue auparavant, sinon en France ? Cela fait-il partie de vos traditions au même titre que la baguette et Johnny Hallyday ?" Je n'eus pas vraiment de réponse, on se montra embarrassé. On le fut encore plus lorsque je demandai s'il était vrai que tous les jeunes musulmans portaient tous une casquette à l'envers. Comme je ne voulais pas ennuyer davantage mes hôtes, je n'ai pas prolongé mes questions. On m'a dit ensuite que j'étais un musulman susceptible "d'avoir vocation à" s'intégrer à la France, puisque je n'avais commis aucun éclat et que j'avais pu ainsi donner une certaine dignité à ce grand débat. Je ne porte pas de casquette à l'envers puisque je n'en possède aucune, je ne sais ce qu'est le verlan et il est donc tout à fait probable que j'aie pu intégrer dès mon arrivée les principales valeurs de la République.
De Charmes, le 10 de la lune de Gemmadi 2.
10:47 Publié dans La mal-langue | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, ump, langue française, immigration, grand débat


