mercredi, 21 mai 2008

Locavore

J'ai déjà dit tout le bien que je pense des articles et des billets de Corine Lesnes, une journaliste-blogueuse qui a le sens de l'humour et de l'insolite. Voici qu'elle me fait découvrir des nouvelles tendances furieusement trendy outre-flaque :

Après les carnivores et les omnivores, une nouvelle espèce a fait irruption dans le paysage anthropologique américain : les "locavores". Les membres de cette tribu ont fait vœu de ne manger que des produits locaux.

On a encore affaire à un de ces mots mal composés à l'anglo-saxonne, mais ce terme ne retiendrait pas l'attention s'il n'avait pas été élu mot de l'année par le New Oxford American Dictionary (je ne sais si vous l'avez remarqué, mais en anglais il y a des dizaines de mots de l'année selon les dictionnaires des différentes maisons d'édition qui rivalisent tous d'imagination pour trouver le mouton à cinq pattes, le mot de l'année c'est juste un argument publicitaire comme faire entrer le lexique de Harry Potter ou duSeigneur des anneaux comme mots courants en anglais). Cela dit, le fait de consommer des fruits ou des légumes de saison dans sa petite région, ce n'est pas une idée si nouvelle, ni si révolutionnaire, parce que du raisin hyper-gonflé sur les étalages alors que les vendanges n'ont même pas commencé dans la même région bien connue pour son vin pétillant, c'est un peu étrange et il y a eu des gens pour trouver tout cela un peu louche. Il manquait juste la petite touche accrocheuse avec un nom parlant, c'est venu des Etats-Unis pour le nom. Mais saisonnivore serait peut-être plus adapté : est-ce que l'on a besoin de fraises ou de tomates au mois de janvier dans l'hémisphère nord ? Ce n'est pas une simple question de distance et de coût kilométrique, mais aussi de savoir s'il est bon de dépenser de l'énergie dans des cultures locales qui fournissent des produits hors saison !

mercredi, 30 avril 2008

E. Leclerc milite pour la décroissance

Dans la boîte aux lettres de mon immeuble, j'ai découvert le dernier catalogue publicitaire de E. Leclerc (sauveur de la planète grâce à ses sacs réutilisables et surtout vendables) avec ce slogan : "Pour vivre heureux, vivons moins cher". Cela m'a laissé quelques minutes interloqué, puis je suis parti vers la poubelle de tri sélectif pour le papier à recycler que cet immense écologiste n'utilise pas, lui préférant le papier glacé.

Cela dit, la formule est intéressante. Voyons un peu ce qui se passe dans le cerveau reptilien des marqueteux d'E. Leclerc. On part du principe qu'E. Leclerc est forcément un contestataire, qu'il est obligatoirement du côté des plus démunis et qu'il propose des idées iconoclastes.  C'est son fond de commerce, se faire passer pour le gauchiste du commerce ! Quitte à détourner les affiches de 68 avant tout le monde, l'an dernier. Comme 68 est un peu trop présent sur les rayons de librairies et dans la presse, il faut qu'il se distingue. Qu'est-ce qui peut être (en apparence) un poil revendicatif et susceptible de faire passer E. Leclerc pour un syndicaliste de base ? Le thème du pouvoir d'achat ! Certes, mais c'est un peu trop vu. Et si on essayait la décroissance ? C'est follement tendance chez les altermondialistes. Oui, mais comment vendre de la décroissance afin que cela nous rapporte plein de sous ? Partons de quelque chose que tout le monde connaît, comme un proverbe. Personne ne résiste à la sagesse des nations.

Et voilà comment on se retrouve avec un slogan à la fois inepte et contradictoire. On commence par un infinitif à valeur générale "Pour vivre heureux". C'est valable pour n'importe qui, n'importe quand, n'importe où. C'est la reprise du proverbe classique qui berce le cher consommateur, mais surtout cela introduit déjà le thème un peu gauchiste de la recherche du bonheur à la place du profit. On ne pourra pas nous qualifier de sales capitalistes. Là où ça se gâte, c'est dans la deuxième partie "vivons moins cher". Parce qu'il s'agit d'une injonction où cette fois le consommateur est impliqué. "Vivons cachés", cela marche, l'agent est le même. "Vivons moins cher", cela pose des problèmes. C'est le caddie du cher client qui doit être moins cher et non la personne du client. Sauf que... les économies sont effectuées sur les rétributions des producteurs (salauds de paysans !), les salaires des magasiniers déjà au Smic (et avec exonérations sociales si on joue bien sur les zones franches) et des caissières à temps partiel subi, des chauffeurs routiers toujours au bord de l'illégalité du fait des dépassements d'heures, bref, sur tous les gens qui sont moins chers pour le marché du travail. Parce que la décroissance ne va pas s'appliquer aux cadres et aux actionnaires, faut pas rêver ! Le rêve, c'est du travail encore moins cher ! Oui, mais la caissière d'E. Leclerc, cela lui fait une belle jambe de payer moins cher sa nourriture puisqu'elle est déjà payée moins cher.  Alors, à qui ce slogan s'adresse-t-il ? Aux personnes qui ont encore maintenu ou augmenté leurs revenus et qui se donnent bonne conscience en jouant à achetons plus pour montrer que nous sommes partisans de la décroissance ! Bref, cela se mord la queue, mais un pseudo consensus est énoncé quand même grâce à la logique apparente de l'équation posée par le proverbe.