dimanche, 09 juillet 2006
Thétis
Les formes d'un récit ne sont pas seulement technico-linguistiques : on trouve aussi des formes non-verbales et donc non-visibles sur la page, par exemple le cheminement d'un personnage, les traits en évolution de sa psychologie. La critique structurale est en mesure, à l'aide de schémas et de graphiques, de rendre visibles ces faits internes : mais il s'agit d'une visibilité abstraite, statistique.
Cela vaut pour le récit cinématographique, car l'auteur d'un film choisit et représente certains moments de la vie d'un personnage et laisse le reste à l'intérieur du film, dans les intervalles entre les plans.
Chez un personnage qui apparaît en train de rire dans la première séquence d'un film, puis qui disparaît pour réapparaître en train de pleurer dans la troisième séquence, il y a un passage psychologique qui n'est pas une forme audiovisuelle, bien qu'elle soit cependant une forme du film.
Le spectateur toutefois ne reçoit pas ce passage du rire aux larmes comme une forme : il se comporte avec lui comme s'il s'agissait d'un phénomène de la vie. C'est-à-dire qu'il fait une interprétation psychologique semblable à celle qu'il ferait si, à un moment de sa vie, il se trouvait face à une personne qui rit, puis quelque temps après, se trouvait avec la même personne en pleurs. Lui, dans la vie, a des moments « existentiels » qui lui permettent d'interpréter la réalité de ce rire ou de ces pleurs : mais l'auteur du film ne manquera certainement pas de lui fournir des éléments existentiels analogiques.
Pier Paolo Pasolini
14:55 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : critique, littérature, cinéma, italie
vendredi, 30 juin 2006
Les horizons de la grande cité
Pour le grand jeu artistico-littéraire, j'ai choisi un écrivain célèbre pour ses critiques d'art. Mais comme je suis quelqu'un de fort malin, je n'ai pas pris un de ses textes sur les deux peintres dont il a le plus parlé, son ami d'enfance et son portraitiste. J'ai choisi un texte publié dans un journal, non repris en recueil de son vivant, et en plus sur un peintre fort oublié. Mais dans cet extrait, on voit une sorte de description autoréférente car cette matière se retrouvera dans d'autres textes.

J'aime d'amour les horizons de la grande cité. Selon moi, il y a là toute une mine féconde, tout un art moderne à créer. Les boulevards grouillent au soleil ; les squares étalent leurs verdures et leur petit monde d'enfants ; les quais allongent leurs berges pittoresques, la bande moirée de la Seine, dont l'eau verdâtre est tachée du noir de suie des chalands ; les carrefours dressent leurs hautes maisons, avec les notes joyeuses des tentes, la vie changeante des fenêtres. Et, selon qu'un rayon de soleil égaie Paris, ou qu'un ciel sombre le fasse rêver, la ville a des émotions diverses, devient un poème de joie ou de mélancolie.
Ah ! Qu'ils ont tort ceux qui vont chercher l'art à des centaines de lieues ! L'art est là, tout autour de nous, un art vivant, inconnu. Je sais certaines échappées, dans Paris, qui me touchent plus profondément que les Alpes et les flots bleus de Naples. Les pierres des maisons me parlent ; il passe dans le brouillard des rues une voie amie ; à chaque trottoir, un nouveau tableau se déroule. Paris a tous les sourires et toutes les larmes.
Cet amour profond du Paris moderne, je l'ai retrouvé dans X. Je n'ose dire avec quelle joie. Il a compris que Paris reste pittoresque jusque dans ses décombres, et il a peint l'église Saint-Médard, avec le coin du nouveau boulevard qu'on ouvrait alors. C'est une perle, une page d'histoire anecdotique. Tout un quartier, le quartier Mouffetard est là, avec ses petites boutiques si curieuses de couleur, son pavé gras, ses murs blafards, son peuple de femmes et de passants. Au milieu de la place, un prêtre retient son chapeau qu'un coup de vent menace d'enlever ; la soutane vole, le noir de sa jupe, dans cet horizon gris, met une note si vraie et si singulière qu'un sourire monte aux lèvres.
Cette œuvre me va au cœur. Le grand ciel nuageux a l'odeur des pluies de Paris. J'y respire la vie de nos peurs, je me rappelle des après-midi attristés, de longues courses que j'ai faites à travers la ville, toute mon existence de Parisien. L'artiste a évoqué l'âge présent avec une émotion fidèle, et je suis reconnaissant de ce qu'il me fait revivre.
17:05 Publié dans Les arts et les gens | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : jeu, énigme, littérature, peinture, art, arts plastiques, critique
dimanche, 25 juin 2006
Picasso-labyrinthe (2)
Le cristal des fuites
Et l'oncle Dédale architecte lui-même était incapable de sortir de sa propre construction, et je l'ai laissé cette fois se perdre dans la volée d'un de ces escaliers qu'il avait conçus pour égarer son neveu, et depuis, mainte fois, l'ai surpris à tâtonner tandis que ses plaintes se répercutaient sous les voûtes. Lorsque j'ai raconté tout cela à notre père, juste avant son embarquement, je l'ai vu sourire dans sa barbe et se pourlécher les babines ; et ses naseaux à lui non plus n'étaient pas tout à fait humains, et il cachait soigneusement ses tempes sous son énorme tiare. L'oncle Dédale peuplait sa solitude en multipliant les statues qu'il essayait de doter de mouvement comme il l'avait si bien réussi pour les grilles et même les pierres des murs. Et ces simulacres se promenaient ainsi parmi les meubles et les serviteurs, ayant toujours l'air de chercher l'issue.
Michel Butor
19:20 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : critique, art, littérature, peinture
samedi, 24 juin 2006
Picasso-labyrinthe
Suite du texte de Butor déjà commencé pour un jeu.
La danse des cornes

Et il était infatigablement espiègle quand il revêtait son habit d'Arlequin pour organiser avec nous des jeux dans les échafaudages des premiers travaux de son palais « Tu ne réussiras pas à me retrouver, Ariane », criait-il de l'autre côté d'un mur demi-dressé, d'une grille à peine posée ; et lorsque je m'arrêtais essoufflée sur quelque marche en quelque cour, il apparaissait presque immédiatement en riant aux éclats. Son cou s'élargissait alors, sa tête devenait énorme, et il peignait chaque fois sur la paroi, comme pour marquer une victoire, les armes de notre père absent qu'il essayait de provoquer par des blasphèmes qui amusaient notre petite sœur Phèdre, mais qui me remplissaient d'angoisse, puis il nous entraînait dans une danse aux bras levés tandis que les faunes de la montagne se rassemblaient autour de nous pour jouer de la flûte, du tambourin, de l'accordéon parfois, de la clarinette ou de la guitare ; et c'est alors qu'un jour un fil de ma robe a commencé à se défaire et s'est coincé entre deux dalles tandis que m'enivrais de musique et de soulagement, et tournais en poursuivant ses losanges et son bicorne par les arcades si bien que je me suis retrouvée presque nue pour le repas du soir, ce qui a provoqué de la part de nos menines une belle algarade ; mais le lendemain j'ai pu retourner dans cette cour, et tandis que le palais grandissant se refermait peu à peu inexorablement sur mon frère, j'ai pu le doubler d'une immense toile d'araignée dont tous les nœuds étaient reliés au peloton que je conservais dans ma main.
Michel Butor
18:55 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : arts, littérature, peinture, critique
vendredi, 16 juin 2006
La fin de quelque chose
Pour le jeu artistico-littéraire de cette fin de semaine, j'ai pris un auteur qui euh... n'est pas du tout recommandable. J'aime énormément son style, mais l'homme a été absolument odieux jusqu'à la fin. Il est bourré de contradictions aussi, même si ce ne sont pas des excuses. Le texte provient d'ailleurs d'un livre qui a été publié durant l'une des pires périodes et il faut prendre avec beaucoup de pincettes certains passages. Je me demande encore s'il aimait vraiment la peinture ou bien plutôt une certaine idée de la peinture un peu comme Guitry dans Donne-moi tes yeux, et s'il n'y avait pas en réalité un manifeste politique très transparent dans les lignes qui suivent, un monde de fantasmes aussi sur les autres, sur l'autre, sur la modernité à la fois fascinante et refusée. Qui est l'auteur ? Qui est le peintre ?

On a dit de Cézanne que c'était un auteur difficile. X non plus n'est pas commode : c'est un artiste pour grands nerveux. Que de refus, de retraits, de retenue dans cette œuvre où tout est bon choix, bon choix des idées, bonnes manières des sens. Situé dans le temps, à mi-chemin des impressionnistes et des cubistes, à distance égale de la peinture sentie et de la peinture pensée, X fut un homme de grande éducation, c'est-à-dire d'un grand naturel acquis. Toujours élevé et toujours touchant, touchant juste. Le ton d'ivoire chinois de son crâne, la féminité de ses lèvres, sa voix douce, ses propos pesés, l'aspect souriant, interrogatif, mallarméen qu'il savait donner à son expérience et à ses certitudes, il me sera impossible de les oublier. Son commerce ressemblait à ses couleurs : des verts céladon, des gris sourds, des bistres tièdes, des beiges de serpent, de la feuille morte, du sang par taches, une mélancolie de verdures (où les forêts se plient en deux parce qu'elles servent de portières), des modesties de papier mural, et cet emploi constant de la colle et de la gouache où semble prédominer le souci d'éviter le brillant et l'emphase.
X, c'est la vieille France, celle devant laquelle le riche étranger se tord d'amour et de désespoir, la France qui vient dire son mot, un mot de la fin ; car X c'est bien la fin de quelque chose, c'est la fin d'un très ancien et noble régime. Il est né du symbolisme et a grandi avec les décadents ; il y a du Gide et du Debussy, du Goncourt et du Jules Renard dans sa pensée décorative. C'est une douairière qui ferme sa persienne pour ne pas voir passer Tamerlan, pour ne pas voir passer Picasso et la peinture au lance-flamme.
20:35 Publié dans Les arts et les gens | Lien permanent | Commentaires (15) | Envoyer cette note | Tags : arts, littérature, peinture, critique


