dimanche, 14 octobre 2007

Mon oncle

Mon oncle n'était pas mon oncle. Il était la pièce rapportée dans notre famille, par son mariage avec une de nos petites-cousines qui était en fait une orpheline adoptée. Mais il est mon premier mort. 

Nous allions en Provence, à quelques mètres de chez lui. Ma mère ne l'avait pratiquement jamais vu avant, car il avait eu une vie fort vagabonde. Il habitait une de ces demeures tout en hauteur, avec une pièce par étage, et qui donnait sur une rue passante. En été, il y avait le rideau de franges pour ne pas laisser les mouches et la chaleur, mais permettre aux humains et à la fraîcheur d'entrer, il y avait les bandes de rubans de colle pour prendre les mouches, et il s'activait à tuer les mouches avec sa tapette, tout en regardant les fesses des dorades dans la rue. Parce qu'il n'avait plus d'autre activité.

Il avait été très beau dans sa jeunesse, comme en témoignaient les photos, et malgré ou à cause de sa qualité de jardinier-chauffeur il fut l'amant d'une chanteuse et danseuse célèbre en son temps pour ses jolies gambettes. Il avait fait trente-six métiers, majordome ou garde-forestier, croupier ou bonimenteur, et c'était amusant de l'entendre parler d'hier ou d'aujourd'hui, des célébrités qu'il avait servies et des filles de la rue. Mais la guerre le rattrapa : il avait été gazé et il ne vivait plus à la fin qu'avec un demi-poumon. Notre avant-dernier séjour ne fut plus que pour l'hôpital militaire et non pour la plage. Et puis nous avons continué à jouer autour du cimetière bordé d'ifs.

Quand il mourut, ma mère voulut me conduire près de lui pour que je le voie une dernière fois. J'étais le seul auquel elle demandait cette démarche, parce que j'étais l'aîné. Je me souviens encore de la lente montée de toutes les marches, de tous ces étages, et puis du corps étendu dans une pièce obscure, après un escalier tortueux et obscur. Je n'ai pas osé m'approcher même si ma mère me poussait. "Tu dois lui dire au revoir". Je ne voulais pas toucher, voir, sentir. Ce mort allongé me faisait peur alors que j'aimais bien ses histoires auparavant. J'avais peur qu'il me prenne à jamais. Tout se passait dans une sorte d'obscurité avec les volets à moitié fermés. Je ne savais rien.

Quand j'ai regardé mon père mort, il n'y avait plus d'escaliers, plus d'ombres, plus de fantômes, mais un corps que je n'avais plus peur de toucher, alors qu'il me faisait peur aussi autrefois pour d'autres raisons. La raison ? Mais où ?

mardi, 29 août 2006

Lettre à personne (2)

Qu'il s'agisse d'une incapacité provisoire ou d'une impuissance définitive ; qu'écrire soit interdit , c'est-à-dire que le temps d'écrire soit passé ; qu'écrire soit (quant à moi) désormais inutile, dans tous les cas la détresse est inévitable dans la mesure où « je » – un je superflu – survis au « biographe » alors qu'écrire était ma vie (alors qu'à tout le moins je m'identifiais à « Roger Laporte »).

Je l'ai dit maintes fois, mais, pour plus de précision, je suis obligé de revenir sur ce point : je ne regrette rien, autrement dit Moriendo valait bien le sacrifice du « biographe », et pourtant il y a drame parce que la disparition du « biographe », ou, pour parler plus banalement, l'usure du signataire, n'a pas entraîné l'extinction du désir d'écrire (au sens majeur de ce terme).

Roger Laporte