dimanche, 09 mai 2010
Jérôme, ou comment être
C'est une très courte histoire, huit pages pas plus, qui m'a retenu dans cette série assez inégale (tant pour le graphisme que pour le scénario). Une histoire comme on en racontait peu dans la bande dessinée alors. Elle parle de choses simples ou compliquées comme le souvenir, le deuil, l'amitié et la volonté de ressembler à l'image des autres.
Le héros est pilote d'un avion-taxi. On est dans la grande tradition bédéesque à la Milton Caniff où le personnage sauve le monde entier ou bien une jeune aventurière imprudente. C'est fou comme il y a de héros aviateurs durant les années soixante : Buck Danny, Tanguy et Laverdure, Dan Cooper. Sans compter les médecins volants comme Ian Mac Donald dont j'ai déjà parlé, les sauveteurs de kangourous dans Sandy et Hoppy de Lambil, et je ne sais combien d'autres pilotes qui se découvrent expérimentés une fois aux manettes (je renonce à compter les pilotes improvisés d'astronefs tellement il y en a). Donc... tagada ! le pilote d'avion est le chevalier blanc moderne qui va faire justice partout contre les méchants. Quand ce chevalier blanc ne pilote pas lui-même l'avion, on le montre lorsqu'il descend de l'avion : cela donne le début idéal pour chaque épisode de Doc Justice (le visage de Delon, les muscles de Bruce Lee et les leçons de morale de Bernard Kouchner) dans Pif-Gadget.
Sauf que... ce modèle ne fonctionne plus ou mal à la fin des années soixante. Les lecteurs ne croient plus au vaillant conducteur d'avion, de voiture, d'astronef, de sous-marin ou de cheval, et les auteurs encore moins. Godard va entreprendre de miner le genre en commençant de manière très innocente, dans un style semi-humoristique. Il additionne les gags et surtout les gages de son sérieux : on a de l'humour, le Vieux Pélican, son avion perd sans cesse des boulons ou de l'huile. On est encore dans la parodie des histoires d'aviateurs.
En outre, faits intéressants, notre héros est roux, ce qui est déjà un point positif dans un journal belge. Il n'a pas de houppe, mais une jolie frange qui peut en tenir lieu comme la boucle de Buck Danny. La houppe est important, c'est un signe de rébellion possible. Le héros n'est pas toujours du côté du pouvoir veut-on dire. Et fait intéressant : il fume la pipe ! Ce qui dénote tout de suite un caractère flegmatique et stoïque selon les codes de la bande dessinée (les vilains du Mal qui tue sont les seuls à user de fume-cigarettes, comme je l'ai rappelé précédemment). Il correspond bien au héros standard très rassurant.
Le problème se corse quand dans la série apparaît le souvenir d'un ami d'enfance mort en plein vol alors qu'il tentait d'imiter le héros et de lui rendre hommage en plein vol. Cela devient très très compliqué... On ne doit pas parler de la mort dans un journal pour la jeunesse. L'histoire n'est jamais parue aux éditions du Lombard qui s'est arrêtée au numéro cinq, elle ne le fut que dix ans plus tard en 1982 chez Dargaud qui avait l'esprit un peu plus ouvert. Il y avait pourtant auparavant la possibilité de publier en album cette histoire parmi d'autres histoires courtes qui avaient été elles bien publiées en album. Cette histoire me fait songer au très beau Karabouilla de Wasterlain. On a un personnage qui explique la genèse de sa prétendue vocation à voler dans les airs et défendre veuve ou orphelin, et il le fait sous la forme du deuil. Parce que la vieille bande dessinée sans aucun sentiment était morte.
Mais ce que l'on aperçoit, c'est qu'il s'agit aussi d'une forme de critique radicale de l'industrie de la bande dessinée (même si Godard produira ensuite des bouses immondes que je n'oserai jamais commenter) : le pilote d'avion est une métaphore de l'auteur ou du héros de bande dessinée qui doit continuer coûte que coûte à gagner sa croûte, quitte à perdre des boulons ou à se retrouver en plein désert. Dans le défilé morbide des personnages qui s'éloignent ou dans la démonstration de gestes des gens qui s'agitent tels des vampires autour de l'avion abattu, j'ai envie de croire que Godard interrogeait notre regard. L'histoire est à lire à plusieurs degrés : on se moque des séries d'aviation traditionnelles et cela passe, on commence à parler de la mort ressentie et cela passe moins. Mais ce qui est en cause, c'est le point de vue du lecteur ou de l'éditeur.
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mardi, 27 avril 2010
Violette sans Bidouille
Voici une autre Violette. Plus tendre que la précédente. C'est normal, elle était publiée dans un journal pour enfants et non pour adultes. Je pense qu'elle crée une sorte de rupture dans la presse enfantine franco-belge. Une rupture qui avait été déjà commencée par le docteur Poche avec l'histoire de Karabouilla, l'année précédente. Je pourrais citer aussi Martin Milan, pilote au grand coeur, quelques années plus tôt dans Tintin, dès Eglantine de ma jeunesse en 72. Il y a rupture dis-je, mais en quoi ? D'abord parce que le dessin humoristique n'est plus seulement au service du seul comique, mais de bien d'autres registres ou genres : le pathétique, le tragique, le trivial, le lyrique, le fantastique. C'est ce mélange qui est le premier apport de cette série. Disons que dans le domaine de la presse enfantine, il n'y avait que Franquin pour oser ne pas se contenter du seul comique ou de la seule aventure.
Ensuite, il y a le thème : une histoire d'amour entre adolescents qui sont les lecteurs ! C'est totalement nouveau en 1978 (malgré les deux autres exemples cités). Celui-ci se forme sous l'aspect du cliché : Bidouille est Roméo et Violette est Juliette. La première histoire s'intitule d'ailleurs Un Roméo pour Violette. Leurs milieux sont totalement incompatibles : Bidouille est le fils d'un marchand de frites (corporation fort répandue en Belgique) tandis que les parents de Violette sont fleuristes. L'opposition est sociale et culturelle : le père de Bidouille mange en slurpant sa soupe et porte éternellement un marcel dépenaillé ou un pantalon informe, il sent la friture en permanence, il ne se rase pas, il entre dans des colères fantastiques et il veut imposer à son fils de travailler dans sa friterie quand il n'a pas cours. Dans le monde de Violette, tout n'est que calme, douceur, écoute, thé au jasmin, recherche du karma, conscience écologiste par un couple uni et compréhensif. Tout du moins en apparence. Ce sont des caricatures du beauf et des futurs bobos au départ, mais les choses se brouillent ensuite : on comprend que le père de Bidouille est capable d'affection, que celui de Violette peut se révéler colérique et despotique.
Enfin, il y a le décor. C'est celui de l'univers mental des adolescents : soit la table familiale, leur chambre et puis l'entre-deux des rencontres, mais jamais le moment des cours. C'est une série centrée sur l'intériorité des personnages et cela se manifestera surtout dans la Reine des Glaces (en référence au conte d'Andersen) qui se déroule durant une maladie de Violette qui délire à cause de sa fièvre. Ce peut être aussi les toits où se retrouvent les personnages comme dans Mary Poppins. On est donc très loin de l'étude sociologique comme dans Germain et Nous à la même époque (je ne retrouve plus mon billet sur Germain donc pas de lien), le quotidien est transformé, les clichés sont détournés.
Venons-en maintenant à la couverture. Elle est coupée en deux par le mur. La situation est réaliste, mais elle est aussi signifiante : d'un côté le soleil, la lumière, les arbres, l'insouciance, la légereté, la finesse et la vie ; de l'autre, les rondeurs, les boucles de cheveux, le repli, l'enfermement, les complexes, la grisaille du quotidien, le dos au mur face aux contraintes familiales ou sociales. Les caractères qui désignent les personnages sont aussi dans des formes très opposées, ceux de Bidouille sont rondouillards comme lui, ceux de Violette sont écrits en cursive bien personnalisée. Le titre offre une troisième police plus neutre en apparence, mais qui est d'une calligraphie volontairement maladroite et en outre avec un pâté ! On a bien l'idée de deux mondes différents.
L'histoire se termine très mal par la mort de Bidouille, renversé par une voiture, du moins le croit-on, tandis que Violette part en vacances sans l'avoir revu. Mais en fait, selon Hislaire, il aurait dû y avoir une suite. Au dos du dernier volume, il annonçait le titre du suivant Mordre au travers. Ce volume n'a pas vu le jour, sans doute parce qu'Hislaire devenu ensuite Yslaire et bien d'autres personnages avait envie de passer à d'autres histoires où il pourrait faire vieillir ses personnages, toujours à travers une forme de tragédie. J'avoue que j'aime moins le Hislaire deuxième période que je trouve un peu mégalomane et narcissique (mais c'est un défaut fort répandu dans la BD). Je ne sais pas s'il avait vraiment envie de poursuivre cette histoire qui finissait par tourner en rond et qui se serait conclue de manière trop prosaïque si elle avait été heureuse. La mayonnaise avait pris, mais Hislaire avait décidé aussi de renoncer au monde de Bidouille* et c'est pourquoi il le tue tout en laissant planer le doute sur sa vraie fin. L'ensemble, plus des inédits en album, sera republié en album avec comme sous-titre Chronique mélancomique d'un premier amour. Je ne sais s'il a imité Bernard Haller ou l'inverse, mais cela convient bien à l'ensemble.
* Bidouille évoque bien sûr l'astuce et la bricole, mais encore d'autres notions péjoratives comme l'andouille, la niguedouille, le couillon. En sacrifiant Bidouille, le fils du fritier, Hislaire entend se consacrer à l'Art avec un grand A, sans aucune compromission avec la cuisine aux odeurs d'huile rance comme il le faisait dans ses premiers récits. L'album la Reine des glaces annonce déjà ce qui sera la saga des Sambre, même si cela reste encore un peu fleur bleue.
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lundi, 26 avril 2010
Violente Violette
Il existe deux grands auteurs de BD belges qui tout en étant francophones n'ont renoncé à rien : François Walthéry et Jean-Claude Servais. Les autres auteurs sont belges, carolos, namurois, bruxellois, anversois, et à l'envers de soi, ou je ne sais trop quoi. Il est l'un des rares auteurs à avoir voulu que son oeuvre soit édité dans le parler de ses ancêtres, le lorrain gaumais. Je pense que vous ne connaissez pas du tout la Gaume, cette étroite bande de territoire le long du duché de Luxembourg. C'est l'autre Lorraine, celle qui ne figure pas sur vos cartes.
La Gaume est un pays de frontières et Servais l'illustre dans sa série des Seins de café. La contrebande était fréquente dans ces terres frontalières et j'en ai eu des preuves lorsque j'ai retrouvé des pièces belges dans une cache de la ferme familiale. Mais la frontière n'est pas seulement physique, elle peut être ésotérique et cela s'était illustré par les premiers volumes que j'avais découvert de lui Iriacynthe, Isabelle, la Tchalette. Un univers qui mélangeait la sorcellerie ou la magie et puis les réalités les plus triviales.
Le point essentiel de l'oeuvre de Servais me semble être la place de la femme. Il n'a jamais ou presque composé de récits dont une femme ne serait pas l'héroïne principale. C'est un auteur à femmes et il faut avouer que toutes ses héroïnes sont très belles et sensuelles, sauf bien sûr quelques vieilles femmes un peu sorcières (mais on soupçonne qu'elles étaient belles dans leur jeunesse et que les jolies jeunes filles pourront devenir comme elles). En tout cas, la femme est l'objet principal de l'attention de Servais : qu'elle soit contrebandière, espionne, châtelaine, nymphe, fille d'usine, de cuisine, de ferme ou de ménage. Je connais peu de dessinateurs qui aient consacré autant de pages à dessiner des femmes sous leurs aspects les plus humbles. Je ne connais d'ailleurs pas de dessinateur franco-belge qui ait autant refusé de mettre en avant des héros masculins. Cela en fait-il un auteur féministe ? Oui et non.
L'idée que je veux mettre en avant, c'est que face à une érotisation de la bande dessinée durant les années 70-80, Servais a choisi de jouer sur la frontière : il va nous présenter des héroïnes aux formes pulpeuses et aguicheuses (on voit très bien dans la couverture que la tendre Violette ne porte aucun sous-vêtement), mais ce sera aussi pour nous parler de choses plus choquantes comme le statut de fille-mère à une époque où c'était mal venu ou bien les relations avec l'occupant germanique ou encore les rapports entre le dominant seigneur et le dominé. Comment survivre dans un monde dont on ne possède pas toutes les règles ? L'érotisation a été une époque subvertie par l'auteur qui a pu se renouveler. Une autre frontière est celle de l'époque des faits, bien entendu entre le XIX et le XXe s., entre la Première Guerre mondiale et l'Après-Guerre, juste au moment où toutes les frontières changent.
Maintenant, venons-en à la couverture. Le dessin et le titre de la série agissent comme si c'était une antiphrase. La tendre Violette boit au goulot une bouteille de vin de Moselle et elle tient par les oreilles un lapin qu'elle va placer dans son carnier avant de le faire rôtir. Tendre ? Vraiment ? Elle a des moeurs un peu rudes et surtout légères qui font qu'elle a mauvaise réputation dans son village (c'est une fille enceinte dans le premier volume). Vraiment, on ne se souhaite pas de rencontrer des jeunes filles au langage aussi rude. L'inconscient peut nous dicter que le Julien serait le lapin aux grandes oreilles. Bref, est-ce qu'elle peut faire vraiment envie malgré le paysage de fleurs et d'herbes dans lequel elle se promène ? J'ai un peu de mal à la décider. C'est une héroïne forte en gueule, ce qui est rare, mais en même temps très ambiguë. Sa seule idée est la survie ou celle de ceux qu'elle aime et en fait on est encore dans la tradition du feuilleton où il faut continuer semaine après semaine.
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vendredi, 23 avril 2010
A la source du fleuve
Durant le début des années septante, on vit fleurir les séries post-atomiques : Crespin, Montellier, Mézières, Druillet, Pichard, Gillon, tous les auteurs réalistes ou presque donnèrent dans ce genre. Et un auteur s'illustra surtout : Claude Auclair.
D'autres prirent la relève durant les années octante : Gine et Convard, Chantal De Spiegeleer, Hermann.
Le genre n'est pas spécifiquement franco-belge, il avait été inauguré par un Italien comme Buzzelli ou par les Etatsuniens Corben et Bode qui publiaient surtout dans une presse alternative. Mais c'est en Belgique et donc aussi en France que le genre a connu son plus grand développement envers le grand public.
Pourquoi cette ferveur post-apocalyptique au même moment ? On peut y voir la présence d'une prise de conscience écologiste lors de la première implantation d'une centrale nucléaire, à cause des essais français dans le Pacifique, à cause d'une série d'épisodes de catastrophes industrielles comme Seveso. Certes. Les premiers récits post-atomiques sont très politisés et mettent en cause explictitement un Etat plus ou moins totalitaire, un lobby militaro-industriel qui prend le pouvoir et c'est particulièrement évident chez Auclair notamment dans Cité NW n°3 ou dans les épisodes de Jason Muller, sa série précédente.
Même si j'estime que cette toile de fond idéologique existe, je crois qu'elle est insuffisante pour expliquer l'engouement pour ce nouveau genre que ce soit en littérature, dans la BD ou le cinéma. Je veux plutôt croire à une crise profonde des grands récits d'aventure. Jusqu'alors les chevaliers chevaleraient dans un Moyen-Âge très très vague et dans des décors ou des costumes qui brassaient mille ans (c''est un peu la situation de Prince Vaillant, de Chevalier Ardent, du Chevalier Blanc), les cow-boys cowboyttaient dans un western de pacotille totalement intemporel (essayez donc de dater les histoires de Jerry Spring ou de Loup Blanc), les astronautes astronautaient contre des extraterrestres ou des savants fous (les Pionniers de l'Espérance ou l'Epervier bleu sont assez symboliques), les hommes préhistoriques préhistoriquaient, et tout était dans le meilleur des mondes. On ne se souciait pas du tout de la vraisemblance des histoires ou bien de la cohérence d'une autre forme d'histoire. Bref, tout le monde feuilletonnait à la petite semaine sans se poser la question de faire une oeuvre.
Cela change brutalement durant les années soixante. Les lecteurs donnent leur avis, notent, remarquent des erreurs, anticipent la suite, font des suggestions. Cela touche à mon avis plus le récit d'aventures réalistes que les épisodes humoristiques. Une première tendance sera de visser plus la vraisemblance et l'historicité, avec force documentation à l'appui. Cela s'illustre particulièrement dans Alix ou dans Blueberry qui au prix de bien des contorsions scénaristiques parviendront à faire un peu croire à une chronologie rigoureuse. Mais il existe une deuxième tendance qui va se diriger vers l'imaginaire pur. Puisque le récit d'aventure typé (western, cape et d'épée, SF, piraterie, antiquités diverses) est mort, autant brasser les genres. C'est ce qui se passe avec Auclair. Il commence par un western écolo et pro-indien (la Saga du Grizzli en 1971). Il publie entretemps quatre épisodes de Jason Muller, sa première série post-apocalyptique, dans Pilote avant d'être refusé par Goscinny.
Le principe du récit post-atomique permet de représenter des lieux réels et contemporains tout en s'affranchissant des contraintes du réalisme absolu puisque tout ou presque a été détruit, ainsi Chartres peut être montrée tout en ne l'étant pas dans les Pélerins et on peut faire croire à un décor ou une vie du Moyen Âge. Il permet aussi de mettre en scène des communautés qui n'existent qu'à l'état potentiel dans notre monde. Il se déroule selon le principe du road-movie qui autorise de passer d'un lieu à un autre, sans chercher à créer un itinéraire réaliste, mais en prenant des paysages à droite et à gauche. Bref, le récit post-atomique est au croisement de divers genres précédents : le western, le récit de chevalerie, un peu de SF et surtout de l'épopée. Le tout n'est pas éloigné de l'heroïc-fantasy, mais c'est avant tout un bricolage pour sortir des genres antérieurs tout en conservant leurs procédés.
Examinons à présent la couverture. Simon du Fleuve court au premier plan. Son nom vient du récit qui avait été publié dans Tintin (éditions belge et française) La Ballade de Cheveu Rouge. Il était le personnage qui remontait le cours d'une rivière, ce qui est déjà largement symbolique. Ce premier épisode est resté longtemps inédit en album (il a été republié dans la Dame en noir, chez P&T en 1999). Pourquoi ? Auclair s'était inspiré du Chant du monde de Giono et la fille de Giono avait ensuite interdit toute publication de ce qu'elle estimait être un plagiat. Le premier épisode publié en album est donc l'épisode deux, mais il porte le numéro un. Le nom n'est pas expliqué dans cet album. Qui plus, cette histoire n'a pas été prépubliée dans Tintin édition française, tout comme la suivante, mais elle est parue dans les éditions belges alors que l'auteur a eu du succès surtout en France. Cela tient à un changement de l'équipe de direction de Tintin France à l'époque. On voit donc que la situation est passablement embrouillée, mais il y a plus.
Quand on regarde le visage du personnage, on ne peut que lui trouver un air de ressemblance avec Robert Redford dans Jeremiah Johnson, le film qui créa une sorte de nouveau western plus proche de la nature et des grands espaces. Le film est bien passé par là, il date de 1972, la série commence en 1973. Cependant, le personnage est aussi l'héritier de Jason Muller (1970-1972) qu'Auclair n'avait plus le droit d'utiiser puisqu'il était passé à la concurrence. Dans Cité NW n°3, Auclair fait se rencontrer le vieux Jason devenu Tête-Fêlée avec Simon. Mais qui était Jason Muller au départ ? Un avatar du Lieutenant Blueberry ! Le premier scénario écrit par Giraud - l'auteur de Blueberry - nous présente un pilote d'avion un peu casse-cou, indiscipliné, mais qui revient toujours à la base pour être ensuite brimé quand il a cassé un appareil. C'est presque la réédition de la première apparition de Blueberry dans Fort-Navajo. Auclair reprend le même personnage (sa carrure, sa chevelure, sa barbe) et il transforme le déserteur de l'armée en déserteur d'une cité. Là, on touche à l'idéologie même d'Auclair : ruraliste, anti-urbaine. La ville est chez lui la forme du Mal absolu et elle est forcément le lieu d'un régime totalitaire dirigé par l'armée ou le champ d'action de bandes de pillards.
On trouve l'hésitation entre les différents genres dans la couverture qui nous présente des cavaliers d'allure plus ou moins mongole dans un paysage de neige qui pourrait nous faire songer à l'Asie et puis des lassos qui renvoient au western. Mais par la suite, on découvre que la série se déroule en fait en France. La dimension épique est évoquée par le titre : les Centaures en question cheminent à cheval, mais Simon utilisera lui aussi le cheval dans les épisodes suivants et dans son univers ce n'est pas un moyen de locomotion extraordinaire. Le mot clan est aussi important : en fait, tout repose sur des rencontres entre des communautés séparées avec des règles distinctes. Le titre du premier album est programmatique, même si l'auteur n'a aucune idée précise de la suite à donner. Il ne s'agit pas du tout d'un monde créé de toutes pièces ou reconstitué, mais d'une sorte de bricolages successifs afin d'échapper aux conventions tout en les maintenant.
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jeudi, 22 avril 2010
L'article de notoriété dans Spirou
C'est une toute petite différence de dénomination de série. Spirou est un produit Dupuis qui est décliné de plusieurs manières. Il y a une série classique (celle où se sont illustrés Jijé, Franquin ou Fournier) avec une numérotation plus ou moins suivie. Une sorte de préquelle avec le Petit Spirou de Tome et Janry. Et puis il y a depuis quelques années des albums parallèles confiés à une équipe ou un dessinateur pour un seul album (des one-shots comme on dit dans le milieu). Les résultats de cette dernière version sont assez inégaux, même si tout le monde s'accorde à dire que l'album d'Emile Bravo, le Journal d'un ingénu, est incontestablement la bonne surprise de cette nouvelle version. Jusqu'à présent, cette série parallèle se nommait Une aventure de Spirou... par... Il s'agit d'une plus ou moins libre adaptation faite par un auteur réputé et chacun tente de se raccorder plus ou moins bien à la série mère.
Et là patatras ! Cela devient au tome 6 : Le Spirou de Parme et Trondheim. Je passe sur la qualité graphique et scénaristique du volume (je n'en pense pas du bien, mais ce n'est pas le sujet). Je savais que le tome 9 de Lapinot, l'Accélérateur atomique*, provenait d'un scénario de reprise de Spirou refusé par Dupuis. Trondheim a fait partie comme Yann (qui a lui commencé une suite pour Chaland et terminé Coeurs d'acier, sous-scénarisé le Tombeau des Champignac pour Tarrin et scénarisé vraiment le Môme Vert-de-Gris pour Schwartz) des postulants à la reprise du personnage. J'aime bien Trondheim, mais je me demande s'il aurait dû accepter ce principe de la starification établi depuis qu'il a été grand prix d'Angoulème, président du jury l'année suivante et faux nègre de Boulet selon le mauvais journaliste du Monde spécialiste de BD : ce n'est plus du Spirou, c'est du Trondheim. Comme s'il devait donner sa seule version, on emploie l'article de notoriété : c'est le Spirou et pas n'importe lequel. Celui qu'il fallait découvrir et qui n'avait jamais été lu. Il n'en fait qu'un et c'est celui-là. Je pense que Franquin ou Fournier auraient été plus modestes à sa place.
* Dans la bibliographie en page 2, il est étonnant que tous les livres ou presque de Parme soient cités, mais que seul l'Accélérateur atomique de Trondheim, Le Spirou qui a dû être recyclé en Lapinot, soit mentionné. Comme si c'était une revanche pour le volume refusé.
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mardi, 20 avril 2010
Les citations des eaux mouvantes
Valérian est une de mes BD mythiques, mais je suis aussi très sceptique au sujet de cette série. Autant j'aime les premiers albums, autant je déteste tout ce qui a suivi les Héros de l'Equinoxe qui était une caricature de la bande dessinée. J'estime qu'il y a eu alors une vraie décadence de la série à ce moment-là par une volonté de démonstration de thèses prophétiques à grand coup de caricatures de régimes politiques. Et puis l'on s'est embarqué dans un paradoxe temporel qui n'en finissait plus et qui est heureusement terminé (ouf !) Le côté très militant primaire de Christin me heurte un peu, je n'aime pas du tout son aspect démonstratif qui prend les lecteurs pour des idiots.
Venons à l'image. Nous avons un titre centré au milieu de buildings et l'image ne changera pas. Ce n'est plus le cas pour le titre dans la nouvelle édition. On passe alors à une figuration plus cinématographique en centrant le titre à droite. Mais ce qui est encore le plus particulier, c'est que le titre de la série devient Valérian et Laureline en 2007. Exit l'agent spatio-temporel, on accepte enfin la co-héroïne comme une part entière de la série.
Un fait étrange dans cet album : à la page 69 de l'intégrale, Valérian et Laureline sont accompagnés par Sun-Rae (dont le nom est assez évocateur pour un certain public fan de free-jazz) et un de ses hommes qui est un sosie parfait de Johnny Halliday. Ce personnage a été effacé dans l'édition de 1970, dans la version de Pilote ce personnage est incendié par des robots, mais dans l'intégrale on ne voit plus du tout Johnny qui est devenu un tronc d'arbre ! Question ? Pourquoi avoir voulu effacer une agression contre notre Johnny national ? Etait-ce une allusion que l'on a jugé ensuite déplacée ?
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dimanche, 18 avril 2010
Quel génie dans les alpages ?
J'avais promis d'écrire quelques bricoles sur le Génie des alpages. Et m'y voilà. C'est extrêmement difficile de parler d'une telle série, parce que tout fuse en tout sens et même contre le sens commun. J'ai choisi un angle qui me permet d'aborder un ensemble de thèmes, ce n'est pas forcément le meilleur album de la série, je crois que le précédent était un vrai feu d'artifice, mais je peux dire quelque chose dessus et c'est ce qui est important.
Commençons par le titre de la série : le Génie des alpages. Qui est ce génie ? Au départ, c'est le chien du berger qui est capable de jouer aux échecs ou de lire des oeuvres philosophiques. Un être doué de plus de raison que son prétendu maître. Mais cela s'estompe peu à peu, le chien devient un personnage d'arrière-plan, un spectateur face à l'univers délirant des brebis qui redoublent d'inventivité ou qui se trouve en compétition avec Romuald le bélier noir en matière de philosophie ou amoureux de la bergère d'à côté. Il faut remarquer que le chien n'a pas de nom, le premier berger non plus, la bergère d'à côté pas plus. Seules les brebis et Romuald le bélier ont un nom. La série a commencé dans l'épure la plus totale.
Cet album ne constitue pas un tournant dans l'oeuvre de F'murr(rr). Certes, le vieux berger (le premier) n'est plus au centre de l'action, mais il revient pour subir bien des désagréments à cause des farces et attrapes des brebis qui sont toujours aussi indociles. Ce sera sa dernière apparition. Le berger est alors Athanase Percevalve qui apparaissait d'abord comme le simplet du village avec son béret vissé sur sa tête et son cri surpuissant. F'murr(rr) avait dit que le vieux berger l'ennuyait et qu'il ne lui trouvait plus de rôle. Cependant, Athanase était prévu comme le successeur du vieux berger depuis le tome 3 et il était au centre de la couverture du tome 4. La transition s'est effectuée en douceur. Reste que le génie des alpages n'est plus du tout le chien comme au début puisqu'il passe au second plan, mais l'ensemble de la montagne : brebis, nuages, herbe, hauteurs, soleil et différents gadgets pour animer les pages.
Passons au nom de l'auteur : on écrit le plus souvent F'murr. Mais il signe aussi F'murrr ou F'murrrr. Le nom vient du roman de Hoffmann, le Chat Murr qui présente les interpolations d'un chat (!) dans le récit assez médiocre de son maître. Il y avait déjà l'idée d'une forme de débat sur l'intelligence des bêtes par ce pseudonyme programmatique et à géométrie variable. F'Murr(rr) a commmencé en détournant des contes de fées dans Au loup ! mais on voit alors que ce qui l'intéressait était le rapport entre des clichés et ce que l'on en fait, entre l'humain et l'animal.
Un fait me semble remarquable dans cette série : toutes les couvertures utilisent la montagne comme un élément graphique permettant de segmenter l'espace de la page. Que ce soit en fond, au premier plan, sous forme de cailloux ou de rochers, la montagne est toujours présente, et elle divise la page. On le voit ici avec cette pente blanche qui coupe la page en deux parties. C'est, je pense, le côté le plus audacieux de F'murr(rr) : il pense son album comme un tout, comme un concept et la couverture non marquetingue est sa marque de fabrique.
Venons en au titre de l'album proprement dit. Tonnerre et Mille Sabots sont les enfants de Paradoxe, le grand bélier ancestral. On a droit à des dialogues comme ceux-ci dans l'histoire contée par le chien sans nom :
— Notre père, le Grand Bélier Paradoxe nous accorda ce droit !
— Je me fiche du Grand bélier !
— Ça c’est dur ! Ça va chier !
— Certainement, je vous attends !
Mais Tonnerre et Mille sabots, cela fait penser à un des jurons favoris du capitaine Haddock. Il y a juste un retour à la bande dessinée d'origine certifiée.
Il s'agit d'une histoire de filiation. Comment faire de la bédé traditionnelle tout en n'étant pas traditionnel. Comment passer le relais à un nouveau personnage. Comment faire qu'il y ait une unité dans la série tout en la renouvelant. Comment écrire à partir de rien par un temps de pluie.
Ah ! il faut signaler aussi que le titre comprend un deux-points peu conforme aux règles typographiques. Il n'y a que Sagan à l'avoir osé en couverture dans Aimez-vous Brahms..
Venons-en à l'image même. Que voyons-nous ? Un troupeau de brebis sous forme de nuage. Une sorte de passé fantasmatique. Un autre troupeau de Pères Noël en bicyclette dans le ciel. Cela fait référence à l'histoire qui donne le titre de l'album puisque le clan Noël avait voulu que tout paysage blanc leur appartenait. Ah bien... On est dans une histoire de propriété intellectuelle ou territoriale, même si ce n'est pas dit explicitement. On revisite les mythologies fondatrices de civilisations et pour cela on surligne les personnages de grosses couleurs rouges (les bonnets, les luges). Qui est propriétaire de son oeuvre à partir du moment où il la divulgue ? Quelles histoires du passé invente-t-on pour passer le temps ou pour fonder un droit ? Qui sommes-nous pour croire au droit ?
10:54 Publié dans Soulever la couverture | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bd, langue française, droit, philosophie
samedi, 17 avril 2010
Achille Talon et la surpronomilisation
En parcourant le tome 4 d'Achille Talon ... Mon fils à moi ! J'ai constaté un tic que je n'avais pas vu avant. Je connais assez bien les tics langagiers de Chichille : ses onomatopées (hop !), ses archaïsmes, ses néologismes, ses termes techniques. Le tout dans une syntaxe fort tarabiscotée. Mais je n'avais pas vu ce trait avant. Il s'agit de la surpronominalisation.
Planches 134. Achille : Eh bien, ici, pof, je sens que je vais me te faire des relations que ça ne va pas traîner.
Il n'y a rien ou presque à redire à cette forme même si elle semble un tantinet biscornue. Il s'agit d'un datif éthique, fort usité dans la langue familière, le pronom explétif de la deuxième personne sert à montrer l'intérêt du locuteur pour l'action ou la part qu'il prend à l'action (Grevisse, le Bon Usage, 14e éd., § 647, alinéa e). Les références sont sérieuses : Daudet, Courteline, Zola, André Thérive, Giraudoux. Bon... en général, le pronom explétif se trouve devant les pronoms essentiels, mais on ne va pas chipoter en matière de langue populaire.
Grevisse nous dit que le pronom explétif est en général d'une autre personne que le locuteur et on le remarque surtout au fait qu'il y a passage à la personne de l'altérité, la deuxième, lorsque le discours est à la première personne. Mais ce n'est pas obligatoire, je me souviens de fables de La Fontaine à la troisième personne qui introduisaient ce datif éthique dans des tournures comme "il vous le lui prend". Mais si l'indication de la première personne permet de cerner le registre oral, La Fontaine est d'abord un auteur qui parle et qui se garde d'écrire : tout est familier chez lui, il est loin de la langue gourmée de son époque, et même dans un genre mineur (la fable) il ne se départit pas de son ton qui est la parole de son temps et non celui des courtisans.
Revenons à Achille Talon :
Alambic Talon : Je vais te me nous vous concocter une spécialité que ça va fumer dans les buissons. Planches 143.
Achille Talon : Je vais te me vous lui fignoler un petit emballage-cadeau qui suractivera l'impact de la chose. Planches 172.
Nous avons ici un double pronom explétif, mais il repose aussi sur une modification de nombre comme dans les exemples que donne Grevisse en citant Colette, Gary, Hugo. Je suis à peine surpris. Ce qui retient alors, c'est la forme de la première personne du singulier : je vais me. Et le sens du verbe, nous avons affaire à une sorte d'embrayeur du langage : on part de soi et on tente d'impliquer l'entourage dans ses actions, mais c'est d'abord un discours personnel et égocentré. Seulement, la syntaxe en prend un coup et on ne sait plus où placer les pronoms après. D'autant que le pronom de troisième personne dans la dernière phrase est lui aussi explétif. Nous sommes en pleine période d'expansion des pronoms qui ramènent tout à soi et ce tic langagier de Talon n'aura aucune suite à ma connaissance. Cela a été une tentative sans lendemain de changer la grammaire.
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vendredi, 16 avril 2010
Le lecteur du A
C'est sans doute l'une des séries qui comptent le plus pour moi. Je l'ai découverte dans Pilote lorsque je suivais des cours d'orthophonie - parce que j'étais bègue à l'époque (je le suis encore par moments) et je venais en avance afin de m'offrir cette évasion parmi toutes les contraintes. Une BD ne m'offrait plus un monde complet, mais le passage entre deux mondes aussi absurdes et simples l'un que l'autre. Cela ne m'était pas du tout indifférent, j'avais déjà lu une version très expurgée d'Alice au pays des merveilles, mon livre de prix en fin de maternelle, et même dans cette édition abâtardie, tronquée et disneyaque, j'avais compris que le monde des rêves existe aussi, puisque nous les pensons tout comme le monde réel.
Que voit-on dans cette image ? Philémon est un candide, un jeune homme au regard franc, mais assez vide. Il est une sorte d'avatar de Tintin, le jeune reporter du Petit XXe pris dans des aventures qui le dépassent. On retrouve tous les attributs de Tintin, la houppe devient mèche folle, il n'est plus roux ou blond mais brun, mais c'est la même marque de rébellion cette fois plus modeste ; il est vêtu d'un costume marin en blanc-bleu (couleurs mariales de l'innocence) qui ne variera jamais comme le jeune reporter très catholique arborait éternellement son pantalon de golf, son pull en V bleu, sa chemise blanche. Bon... il montre son nombril, mais justement Mai-68 est passé par là et on en reparlera. C'est donc un Tintin nouveau qui est offert. Philémon se promène aussi pieds-nus, quelle horreur pour un héros de BD ! Cela ne peut se faire qu'en cas de grand péril normalement. Certes, Philémon est d'origine rurale, mais on ne vivait pas pieds-nus dans les années 60 à la campagne ! Soit, sauf que Fred a voulu éviter les clichés des sabots à la Sylvain et Sylvette (je ne sais si vous avez tenté de vous déplacer en sabots de bois, mais cela fait mal partout ! et ce n'est pas du tout pratique pour courir et encore moins pour danser). Fred revient à la tradition, il la respecte et il lui redonne la forme qu'elle aurait dû avoir sans les impératifs idéologiques des journaux qui avaient une idée prédéfinie de ce que devait être un adolescent ou un paysan.
Notre personnage est donc un héros de Mai-68 qui retourne les images les plus traditionnelles. Il inaugure une forme de libération, mais plus silencieuse que celle de ceux qui se réclameront d'un prétendu combat. Mais quelle libération ? Examinons l'image, nous voyons deux soleils, l'un crayonné en vert, l'autre en rouge. C'est un autre monde et c'est celui de l'enfance : des soleils esquissés dans un style enfantin dans lequel le lecteur peut se projeter puisqu'il s'agit des dessins que lui aussi pourrait produire à son âge. Moi aussi, je peux dessiner Philémon et m'identifier à lui, comprendre ce qu'il vit avec son Oncle Félicien qui ne comprend jamais qu'un autre monde - celui du rêve - existe et qui ne voit jamais la beauté de ce qui l'entoure (des oncles Félicien, pseudo-rationalistes, incapables de s'arrêter pour regarder le monde, il y en a à la tonne dans toutes les familles). Philémon peut alors devenir une représentation de moi comme lecteur.
Mais allons plus loin. Quand ce récit a-t-il été publié en revue ? En 68 ! Serait-il intemporel et aurait-il ignoré le grand événement de cette époque ? Non, au contraire, c'est l'un des rares récits qui parlent de 68 en direct. Nous trouvons dans le coeur de la baleine où Philémon et Barthélémy sont recueillis des images d'une forme de métro où les passagers rament comme des galériens, puis se révoltent contre leurs gardiens avant que tout revienne dans l'ordre. Quand je lisais cela (et alors que mon père se trouvait à l'hôpital pour sa première attaque cardiaque), je ne comprenais strictement rien à ce qui se passait autour de moi, que ce soient les événements de l'époque, le sort de mon père, l'idée de la mort, ce que pourraient être le langage ou la littérature un peu moins imparfaits, la différence entre la ville et la campagne, l'aujourd'hui et le lendemain, ce qui serait un monde idéal et puis ce qui était l'histoire et où je n'entendais que bruit. J'avoue ne pas avoir beaucoup avancé beaucoup depuis et au lieu des galériens de la baleine-métro (métro-boulot-dodo, c'est trop) nous avons à présent des personnes qui n'ont même plus le droit de dormir, de chanter ou de mendier dans le métro. Beau progrès. Plus de propreté, plus de sécurité, plus de satisfaction du client. Nous devrions devenir tous des oncle Félicien en niant l'existence d'un autre monde qui dérange.
On peut résumer le premier album aux plantes-horloges, aux arbres-à-bouteilles, aux lampes-naufrageuses, toutes ces créations faites par collages, mais ce sont des incidents adventices alors que l'épisode du métro dans ce volume acquiert une énorme dimension : il est dessiné alors que l'on est en plein dans les événements de 68, que j'y trouve maintenant des énormes allusions bibliques, que Fred attend le premier enfant de sa compagne, et que moi, encore enfant, je me demande si je pourrai parler sans être pris entre deux mondes et comment, mais je ne fais que repousser la question. Nous sommes dans le mythe de Jonas (en plus haut) ou de Pinocchio (en plus bas) avec cette baleine qui avale les hommes pour les transformer en forçats de rang de galère. Et cela se résume toujours à : que dire ? Quelle vérité ? Celle de quel personnage ? Faut-il mentir pour survivre et comment ? Et si l'on ne sait mentir comment faire ? Se croire sur le dos d'une baleine ou entrer dans le ventre d'une baleine, ce n'est pas innocent d'un point de vue symbolique, vu toute la mythologie depuis le voyage de saint Brandan.
Mais tout cela, Fred le balaie d'un seul coup et il ne se livre pas à un seul clin d'oeil, alors qu'il deviendra plus soucieux de références culturelles après pour confirmer ce que l'on pensait de lui comme auteur hyperculturel. Il n'écrit pas 68 dans son récit, alors que c'est bien la seule histoire issue de l'année 68 en temps réel. L'année 68 où je ne savais si mon père allait vivre et où je ne savais pas si j'avais le même langage que les autres. Personne dans le monde de la BD n'a jamais parlé de Mai-68 sur le moment et en le fictionnalisant en direct, sauf Fred. Il a fallu attendre quatre ans pour que cet album paraisse, alors qu'il avait fallu attendre moins longtemps pour d'autres albums dits subversifs et qui ne sont plus édités faute de vente.
Un fait étrange au sujet de cet album est qu'il était le premier d'une série, puis on s'est avisé qu'il y avait eu des récits avant. On l'a donc renuméroté en 2 et non plus en 1, alors que Philémon avant la lettre était d'abord 0. Ces deux logiques vont en sens contraire : Philémon n'existe pas avant l'aventure des lettres de l'océan Atlantique, Philémon est un produit commercial qui doit être lisible pour ceux qui se contentent de le consommer. C'est ce que prouve la nouvelle couverture de cet album dans la série. On y a fait disparaître le lecteur pour un machin purement commercial dans lequel je ne suis plus. Je n'avais pas encore lu Vendredi de Tournier ou Robinson Crusoé de De Foe, mais cela m'avait donné envie de les lire et là je ne vois que régression vers des images déjà enregistrées à la télévision et sans aucune volonté d'émancipation.

20:32 Publié dans Soulever la couverture | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (1) | Envoyer cette note | Tags : bd, langue française, littérature
dimanche, 04 avril 2010
Qui est le fantôme ?
On l'a compris : j'adore les westerns et surtout ceux qui sont bien racontés. Parmi les meilleurs, je place Jonathan Cartland qui a bénéficié d'un scénario exceptionnel avec la personne de Laurence Harlé. C'est une période un peu particulière dans les éditions Dargaud : le personnage naît pour le magazine Lucky Luke qui ne vivra pas un an (mars 74-février 75). Nous sommes ici encore dans l'anti-western, comme chez Buddy Longway. Les éditions Dargaud ont décidé à ce moment-là de lancer une collection uniquement consacrés aux westerns et je dois dire que l'on y cotoie d'abord le pire. Et même le pire du pire. C'est effroyable... Un vrai massacre en série. Seul Jonathan Cartland survivra de ce carnage et c'est d'abord dû aux qualités narratives de la série. C'est grassement souligné par le profil à mufle de taureau en en-tête. La collection va continuer un peu, mais il faut souligner que cet album a d'abord été publié sans prépublication. puisqu'il fallait poursuivre ce qui était une catastrophe éditoriale et dans ce bourbier, sur ce fumier émerge une perle.
Cartland commence comme un trappeur, exactement comme Buddy Longway à la même époque (c'est vraiment la mode des trappeurs dans les années septante, après celle des cow-boys et des sheriffs). La scène qui est montrée en couverture n'est pas une scène de l'action principale : il s'agit d'une scène de rêve. Le personnage a une prémonition de ce qui va venir et il vit une initiation indienne. On est dans une réédition de ce qui fut le diptyque des Monts de la Superstition pour Blueberry, mais en plus complexe. Le personnage mis en avant au premier plan n'est pas Wah-Kee, lequel est déjà mort et qui va dire à Cartland comment choisir le bien (parce que les esprits, cela connaît la vérité). C'est Wendigo. Je ne sais si vous le connaissiez, mais alors brrr... Cela fait peur.
Les illustrations sont souvent empruntées à Karl Bodmer. C'est le cas de l'image de couverture qui nous fait tout de suite penser à un monde de zombies. Vous ne connaissiez pas non plus ce pittoresque peintre suisse de l'époque impressionniste ? Pourtant, c'est l'une des plus importantes sources d'images sur le monde indien et la base de ce qui sera tout le Kraut-Western (les Winnetou, les machins cinématographiques ou dessinés dérivés de Karl May, tout un ensemble de choses innommables et immontrables), l'Ouest à la sauce allemande et surtout bavaroise comme vous n'aimeriez pas vous la voir conter.
Pourtant, c'est par un retour aux pires clichés au sujet du monde indien que Harlé et Blanc-Dumont parviennent à revenir à une forme de vérité au sujet du monde du far-west. Et aussi par le détour du rêve. J'estime alors que Laurence Harlé n'a pas vécu en vain.
15:08 | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bd, langue française
La véritable histoire de quoi
Je donne ici un titre qui n'en est pas un. Il s'agit de la Véritable Histoire du Soldat inconnu. Au moment où l'on annonce la catastrophe bessonnienne de l'adaptation d'Adèle Blanc-Sec, il me semble utile de revenir aux fondamentaux (comme on dit dans le joyeux monde de l'économie capitaliste et de la politique made in UMP).
Cet album est très particulier : il est issu de la collection 30x40 de Futuropolis. C'est je crois le premier de la collection en 1974 et il me semble le premier de la maison d'édition. Aucun titre de série. Pas de nom de personnage, pas de titre d'histoire. Juste le nom de l'auteur en très grosses lettres dans une police pas du tout agréable du modèle Arial-Helvetia comme on avait l'habitude chez Futuro. Dedans, 34 pages seulement en noir et blanc, dans le format où elles ont été dessinées et ce n'était pas encore le moment où l'on voulait éditer des collectors pour collectionneurs fortunés. C'était un choix radical. Affirmer d'abord le primat de l'auteur par rapport à la série. Revenir à ce qui est l'essence de la bande dessinée : le noir et blanc, la bichromie en couverture, le dessin dans sa matérialité, sortir du format normé des 46 ou 62 pages et revenir à des histoires qui ont un sens, qui parlent graphiquement.
On était donc loin de tout ce qui fait aujourd'hui l'industrie d'une forme de bande dessinée de luxe et c'était totalement à contre-courant de la production grand public cependant. Dedans, on trouve l'aventure d'un homme ordinaire qui se retrouve ensuite célébré pour être mort dans des circonstances confuses. Le dessin de couverture est une case agrandie et on se croit alors dans la Nuit des morts-vivants. Tardi va autoriser deux autres rééditions dans un format plus réduit dont je trouve les couvertures plus lourdement symboliques et de moindre intérêt. Je trouve qu'il est devenu plus insistant et cela m'ennuie.
Ce qui fait l'intérêt de cet album dans cette forme, c'est qu'il n'affichait justement aucune allégorie grossière dans sa couverture. C'était un objet venu d'ailleurs. Le titre (que l'on ne découvre qu'en ouvrant le livre) évoquait déjà ce qui fera la matière principale de l'oeuvre de Tardi : la Première Guerre mondiale (période durant laquelle Adèle Blanc-Sec est curieusement absente). Futuropolis commence par une histoire de mort-vivant, de soldat que l'on célèbre pour de fausses raisons et de feuilletonniste patriotique mort au champ d'honneur sans avoir compris ce qu'il a vécu. Il y a une profonde ironie chez Tardi et surtout une ironie amère sur ce qui est sa condition et ce qu'il veut dire. Il entame une série plus classique immédiatement après : ce sera Adèle Blanc-Sec qui sacrifie à certaines conventions pour faire bien série populaire. Ce n'est pas un hasard si plus de trente ans après Florence Cestac publie la Véritable Histoire de Futuropolis. Reprenant ainsi le titre du premier livre qu'elle avait publié avec son compagnon Robial parti depuis vers les rivages enchantés du joli habillage des chaînes de télévisions commerciales et bien à la mode.
11:35 Publié dans Soulever la couverture | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bd, langue française
Chinook
Parmi toutes les bandes dessinées que j'ai pu lire, il y en a une qui me tient à coeur : Buddy Longway. J'ai une énorme estime pour Derib qui a jugé bon de mener son personnage jusqu'à sa mort. Il a fait le choix de la vie réelle et a su créer un héros de chair et de sang, dans une époque donnée, qui ne soit pas l'objet de résurrection pour de sordides prétextes commerciaux. Je crois qu'il est fort courageux d'avoir assassiné son héros et de lui avoir donné ainsi un destin humain tout en l'unissant à sa compagne.
Il y a d'abord le titre : Chinook qui fait référence au vent sauvage soufflant dans les montagnes Rocheuses. C'est un vent du type Foehn. Mais c'est aussi le nom du personnage féminin que le héros traîne et alors qu'on ne voit pas son visage. Or il n'est pas anodin que Claude de Ribaupierre alias Derib soit suisse et que le vent dit foehn soit aussi suisse. Le début de la série se passe en fait en Suisse même si l'on croit que l'on se trouve aux Etats-Unis. Cela commence dans des alpages qui sont euh... très suisses.
Pour la couleur un peu western, on a le nom du héros en caractères à forts empattements et surtout celui de Chinook écrit dans un machin très bariolé avec des motifs pseudo-indiens. Cela fait indien et on se croit sous un tipi avec des couvertures typiques. C'est extrêment surligné. Mais le nom de l'héroïne (dont on ne voit pas le visage, comme par hasard) renvoie aussi au vent et on est dans une scène tempétueuse. Il y aura après le vent violent de l'histoire qui va les plonger dans les malheurs, puisque la civilisation va venir les rattraper et qu'un couple mixte ne peut plus exister.
Je me demande alors ce que Derib voulait dire, parce que la femme est effacée dans son dessin et qu'il manifeste d'abord la force de l'homme contre la nature. Je me dis juste que cette couverture est très ambiguë. Ce qui est affirmé est aussi ce qui est nié. Chinook n'a aucun visage dans cette couverture. Elle est au départ juste un faire-valoir du héros qui est au premier plan et elle deviendra une personne ensuite. Mais son nom est prémonitoire de la suite. Il renvoie à la folie de l'histoire et l'on a immédiatement la dimension tragique de la suite. Chinook, le vent mauvais. Il est étonnant que Derib ait choisi un terme aussi chargé de sens pour celle qui sera la compagne de son personnage, comme s'il fallait compenser l'aspect un peu caricatural et gentillet de celui-ci (bien entendu blond comme tout héros positif des éditions du Lombard).
Le dessin est encore semi-réaliste pour ce qui concerne les traits de Buddy, ils ne prendront leur aspect totalement réaliste qu'à partir du troisième album. Le nom du héros est sur-connoté : Buddy, c'est le copain et c'est le voyageur Longway. Un voyage de vingt albums, jusqu'à la mort des deux personnages réunis. Comme beaucoup de héros, notre personnage n'a pas vraiment de passé, aucun parent, les héros de bande dessinée naissent tous plus ou moins orphelins et celui-ci est singulier : ses aventures commencent quand il fonde une famille réelle (parce que dans la plupart des autres bandes dessinées le héros est toujours l'oncle ou le tuteur des enfants). Il n'y a pas de projet très défini à la base, on est dans une bande dessinée qui se cherche encore et qui commence seulement à échapper aux conventions, mais l'idée est de faire un chemin avec le héros sympathique et puis d'aller au bout de la route. La série naît ici sous la forme du couple d'un homme et d'une femme unis dans le titre et c'est nouveau.
09:23 Publié dans Soulever la couverture | Lien permanent | Commentaires (12) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bd, langue française
samedi, 03 avril 2010
Harold Wilberforce Clifton
Je poursuis ma série au sujet de Macherot. Il a livré trois histoires mettant en scène le colonel Harold Wilberforce Cliifton, ancien agent du MI5 à la retraite et s'occupant de sa collection de timbres postaux. C'est par ailleurs un ancien chef scout et il vient dans cette histoire au secours d'un autre scout de sa meute, Osbert Horsepower, alias Moineau attentif, qui est un ingénieur atomiste. Nous sommes alors dans la plus pure tradition britannique : Clifton fume la pipe bien entendu, boit du thé à cinq heures, joue au golf, appartient à un club, porte une longue moustache et une casquette (de préférence à carreaux ou à couleurs étranges ou ridicules), est revêtu d'un trench passe-muraille quand il part sous la pluie qui arrive souvent, ne se sépare jamais de son parapluie, circule en Aston-Martin (décapotable quand il ne pleut pas) et a une gouvernante un peu envahissante comme dans les histoires de Sherlock Holmes. Rien d'étonnant : nous sommes en Grande-Bretagne. C'est le gentleman anglais parfait.
On est donc dans le domaine de la pure dérision : tous les clichés au sujet de l'Angleterre sont présents. Qui saurait être plus anglais que Clifton ? Mais ce serait oublier bien entendu le capitaine Francis Blake ! Même fière moustache blonde, même trench, même casquette (un peu plus militaire quand même). Et on peut saluer l'allure virile du capitaine alors que Clifton n'en mène pas large.
Face à lui, que trouve-t-on ? Les forces du mal ! Le mal absolu et personnifié. Une ombre gigantesque et non un personnage. Un individu avec un monocle, un loden couleur Forêt noire, une jambe unique, un fume-cigarette (signe complet du mal le plus épouvantable), un chapeau tyrolien et qui plus est à plumes ! la canne, et nous le verrons dans les cases de l'histoire : le crâne rasé à la Von Stroheim ! Parlant en plus avec l'accent allemand. Il est présent par une ombre distendue et donc encore plus épouvantable. Bref, le pire du pire. Macherot se moque des conventions d'apparence britanniques qui avaient lieu dans son journal, il ne croit pas un seul instant aux histoires héroïques de résistance d'Hergé, de Jacobs et à leurs références à un chic anglais qui leur fait accepter des histoires stupides et sportives sous prétexte que leur auteur serait d'origine britannique. L'anglomanie du journal de Tintin dans les années cinquante était insupportable et elle était là pour faire passer le passé de ses collaborateurs (ce dernier mot n'est pas choisi par hasard). Il s'agit d'une critique radicale des gens à la base de ce journal et cela on ne pouvait le manquer. C'était évident que Macherot se moquait des gens importants dans ce journal et il n'avait plus sa place dedans.
15:24 Publié dans Soulever la couverture | Lien permanent | Commentaires (8) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bd, langue française, politique
Les rats noirs
J'ai beaucoup hésité en choisissant un album de Macherot et surtout de Chlorophylle. C'est très simple : ils sont tous excellents et c'est un de mes dessinateurs préférés. J'ai pris le premier de la série (1954 dans Tintin, 1956 en album) parce qu'il permet de parler de la suite.
Commençons par le personnage principal : c'est un lérot fort sympathique (et bien entendu au service du bien). Il est encore seul, son faire-valoir le souriceau Minimum - un peu râleur - n'apparaît que dans le deuxième album, Chlorophylle et les conspirateurs. Ce qui est d'abord remarquable chez Macherot, c'est le choix des noms de personnages : Bitume le corbeau, Serpolet le lapin, Torpille la loutre. Tout est poésie chez lui. Notre héros a de grands yeux arrondis et de larges oreilles, on pense tout de suite à l'ami public numéro un : Mickey Mouse ! Mais ce n'est pas du tout la même chose : Chlorophylle est d'abord une série qui se déroule dans la nature alors que Mickey évolue dans un monde ressemblant à celui de l'Amérique conçue comme le monde entier. Les personnages sont tout nus, ils ne commenceront à porter des costumes que plus tard. Je crois à partir de Zizanion le terrible en 1958. L'anthropomorphisme se poursuivra et on verra Chlorophylle avec un chapeau haut-de-forme préfigurant déjà l'élégant Chaminou et son monocle. Puis on le verra au volant d'une voiture miniature et je dois dire que la série a hésité entre trop de tendances différentes selon les désirs des responsables éditoriaux. Il me semble que Macherot avait su créer d'abord une bande dessinée animalière qui était du non Disney, puis on lui a demandé de faire plus Disney et c'est dommage.
Ensuite, examinons l'image. Nous avons notre héros au premier plan qui se cache derrière un rocher, mais que nous voyons nous. C'est un grand classique du genre dans les récits d'aventure. Puis, nous voyons les affreux méchants au second plan avec leur air agressif et leurs dents préominentes. Ils sont tous noirs, puisque tel est leur nom, ce sont bien des rats noirs tandis que le héros (au service du bien, ne l'oublions pas) est roux comme il se doit. Le comique de l'image vient des instruments de fortune qui servent d'armes aux rats noirs. On voit même un crayon et une gomme, comme si cela devait servir à transpercer le flanc de l'ennemi ou à effacer l'autre ! Bref, nous sommes dans la dérision des récits qui avaient cours dans Tintin, ceux de Tintin justement, de Lefranc et de Blake et Mortimer. La redondance des rats noirs (variété d'animaux bien existante) n'est pas le fait du hasard : il s'agit du mal absolu. Le nom de son chef ne laisse aucun doute : Anthracite. La noirceur est bien au coeur de l'histoire. Le problème, c'est que Macherot n'était pas vraiment en raccord avec la ligne éditoriale de ce journal bien-pensant et très catholique qu'était Tintin. Il dessinait dans un style animalier alors qu'Hergé détestait ce type de récit même si cela avait partie de ses premiers essais, il se moquait des héros qui sauvaient le monde entier, du manichéisme des histoires et il s'attardait sur des détails naturels comme la petite coccinelle qui préfigure déjà celle de Gotlib. Des feuilles mortes, des fleurs, des pierres, des choses sans importance et finalement la vie.
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vendredi, 02 avril 2010
Ma première surboum
Même si je suis d'une humeur de chien aujourd'hui, je vais tenter d'écrire quelque chose. Parmi les couvertures mythiques, j'ai choisi une de Gil Jourdan. Ce n'est pas forcément celle du meilleur album, tout comme je n'ai pas choisi précédemment les meilleures histoires, mais d'abord celles qui peuvent dire quelque chose.
D'abord, il y a les personnages : Gil Jourdan, détective, et surtout Libellule, ancien pickpocket et cambrioleur. Gil Jourdan apparaît comme le personnage d'une pièce totalement au service du bien et de la loi et avec sa mèche roussâtre il semble être une sorte d'avatar de Tintin, de Spirou ou de Ric Hochet. Mais ce qui est très intéressant dans cette série, c'est qu'il ne travaille pas pour rien : il lui faut de l'argent pour mener ses enquêtes ou tout simplement pour vivre. C'est je pense le premier personnage de BD qui pose des questions concrètes sur son mode d'existence. Il encaisse des chèques, il se fait payer des frais, il compte ce qu'il lui reste, et on ne vit pas dans une sorte de rédaction imaginaire : c'est le monde réel qui débarque dans la BD. On a pu dire qu'il était le successeur de la créature précédente de Tillieux : Félix. Soit, mais avec son costume bleu, sa chemise blanche et son imper mastic, il ressemble avant tout à Tintin. Libellule est son capitaine Haddock, pas porté sur la bouteille ou les jurons, mais sur les larcins et les jeux de mots les plus stupides qui soient. On a donc un couple caractéristique de la BD où le héros possède son faire-valoir. C'est une structure typique de la comédie classique.
Puis, il y a le titre. L'histoire paraît en 1962 en revue, en 1963 en album. Nous sommes en pleine vague yéyé et évidemment le mot surboum vient de connaître une grande expansion. La référence est d'époque et c'est un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, comme disait le poète (que je ne nommerai pas). Mais ce mot est écrit avec des caractères chahutés, parce qu'il s'agit avant tout d'une vraie surboum où l'on fait sauter des voitures à la dynamite après les avoir volées. La graphie suggère l'explosion. Le titre a autre chose à nous dire : il ressemble par son caractère familier à ceux de la Série Noire ou du Fleuve Noir. Nous n'avons plus affaire à un vague détective sans aucun bureau ou reporter sans aucune rédaction, mais à quelqu'un qui est comme dans les romans pour adultes : c'est du récit policier de type hard-boiled. Avec calembours imbéciles, coups de poing, situations de dèche et méchants qui ne veulent pas conquérir le monde, juste s'enrichir.
Ensuite, il y a la voiture qui apparaît dans le titre et dans l'illustration. C'est pourquoi j'ai retenu cet album. Presque tous les dessinateurs de Spirou étaient des cinglés de bagnoles. Tillieux est mort au volant de sa voiture lorsqu'il revenait du festival d'Angoulème. Il a été l'un des plus grands dessinateurs de voitures qui soient. Cette couverture fait écho à une précédente pour la Voiture immergée. On ne compte pas le nombre de voitures carbonisées, noyées, écrasées dans ces aventures. Les héros sont parvenus à se sauver du piège inattendu des éléments naturels à la suite d'un violent orage, mais ils se retrouvent perdus dans un monde qu'ils ne connaissent pas et où ils auront du mal à se déplacer. Ce qui me semble caractéristique de l'oeuvre de Tillieux comme dessinateur, c'est que la voiture est un personnage à part entière chez lui. Elle est ici au centre de l'image, dans une couleur qui rappelle le bandeau. Elle apparaîtrait comme presque humaine et les acteurs humains sont au second plan.
Enfin, il y a le surtitre : normalement, on parlait des aventures de Bidule. Là, ce sont les enquêtes de Gil Jourdan. Avec une image qui ressemble à une photographie pour CV. Il n'est pas anodin que Gil Jourdan se présente d'emblée par sa carte de visite et la mention "Licencié en droit" dès le premier album Libellule s'évade. C'est à ce moment-là que l'on découvre comment il s'appelle alors qu'il a agi durant plusieurs pages. Cela renvoie à un fait : Gil Jourdan constate et ne s'explique pas. Il n'a aucune intention moralisatrice à la différence des autres héros de BD de la même époque. Il dit juste ce qu'il voit et le mot enquête prend un sens particulier.
14:42 Publié dans Soulever la couverture | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bd, langue française
jeudi, 01 avril 2010
Gare au gorille !
Le titre de cet album est un peu particulier, ce n'est pas le titre original. L'histoire est d'abord parue en 1956 dans Spirou sous le titre le Gorille a mauvaise mine.
Nous sommes avant Diane Fossey qui ne commencera à observer les gorilles pour le compte du National Geographic qu'à partir de 1963. L'album est prémonitoire à plusieurs titres. Franquin s'inspire ici des reporters free-lance comme les Mahuzier ou Zeller qui officiaient pour Connaissance du monde. On trouve des séries comme les Franval d'Aidans dans un mode plus réaliste un peu après (1963) pour illustrer ce mode de reportage ethnographique ou animalier, mais Franquin fait oeuvre de précurseur.
Il s'agit à la base d'un calembour : Spirou et Fantasio sont à la recherche d'images de gorilles dans la région du Kivu à l'est du Congo, mais sur place ils constateront d'abord que les indigènes sont effrayés lorsqu'on leur parle de la région où vivent encore des grands singes, des personnes y disparaissent. Deux ingénieurs Lebon et Leblond leur certifient que les gorilles sont absents de la région où ils comptent se rendre, des accidents surviennent et on peut soupçonner des actes de sabotage. Ils continuent malgré tout leur avancée dans la savane avec leur guide Badman. Ils comprendront pourquoi on a tenté de les éloigner lorsqu'ils découvriront l'existence d'une mine d'or secrète tenue en fait par les deux ingénieurs et le savant Zwart qui avait disparu volontairement. Dans cette mine, les Noirs disparus sont réduits en esclavage, enfermés et enchaînés. Nos héros les délivrent.
Le jeu de mot repose bien entendu sur le double sens de mine puisque l'on parle à la fois de portrait photographique, donc de visage, et d'exploitation géologique. Nous avons une autre ambiguïté dans le nom des personnages : Badman porte un nom connoté péjorativement, mais c'est l'adjuvant des deux héros. Certes, il est porté sur le whisky, mais il soupçonne les deux ingénieurs de pratiques suspectes dans le parc qu'il administre. Lebon et Leblond portent des noms positifs et sont les méchants de l'histoire. On voit alors que le doute au sujet des clichés du récit d'aventure est déjà établi, bien avant l'apparition du premier anti-héros, Gaston.
En 1959, l'album est publié sous son titre actuel. Or en 1956 (prépublication en 1954), Franquin avait publié un album intitulé la Mauvaise Tête dans lequel le méchant Zantafio usurpait l'identité de Fantasio à l'aide d'un masque et se permettait ainsi de voler dans les banques. Dans l'histoire du Gorille a bonne mine, Fantasio pense pouvoir s'approcher des gorilles en endossant un déguisement qui le transforme en gorille. Or c'est le gorille qui le prendra en photo, lui, et ce sera le seul témoignage de l'histoire. Le reportage a avorté. 1956, c'est le moment de la prépublication du Gorille et Franquin a repris la même idée, mais sous une forme plus humoristique pour nous dire qu'il ne faut pas croire aux clichés ou aux mots : ils peuvent mentir, nous tromper et nous n'en tirons rien.
Une explication du changement de titre, c'est que les services commerciaux auraient vu d'un mauvais oeil le fait que deux titres de la même série portent l'adjectif mauvais à des dates aussi rapprochées. Certes, ce n'est pas ce qui se fait de plus vendeur. Mais quand on voit cette couverture rouge sang du magazine et la couverture de l'album, on se dit que l'adoucissement provient aussi de Franquin lui-même qui donne une image moins violente des gorilles. Il conserve le fond rouge et montre un gorille plus éberlué qu'agressif. Ce sont les deux faces d'une rencontre avec l'autre (et l'autre dans la couverture de l'album est le marsupilami que le gorille ne connaît pas).
Où conduit cette histoire ? Il faut voir aussi un écho dans Coke en stock d'Hergé. Les Noirs réduits en esclavage se trouvent présents dans cette histoire à peine postérieure (1958). On trouve encore un écho dans le Pays maudit de Peyo (1964) dont j'ai déjà parlé et qui m'a valu des malentendus. Le Gorille a mauvaise mine est cependant surtout l'anti Tintin au Congo et cela a sans doute été ressenti comme cela chez Hergé : les lieux sont bien documentés alors que l'album d'Hergé baignait dans le flou le plus complet d'une Afrique qui n'existait que dans l'imaginaire européen et où on maltraitait les animaux à longueur de page (le massacre de gazelles, le rhinocéros dynamité après avoir été percé au vilebrequin) à seule fin de faire des gags. Franquin était attentif à la protection animale, cela s'exprime dès la Corne du rhinocéros. Même si Spirou et Fantasio sont en quête d'un reportage sensationnel, ils ne tueront pas tous les rhinocéros et ils se contenteront de les endormir afin de récupérer un précieux microfilm. Il y a chez Franquin une critique explicite d'Hergé qui se manifeste à plusieurs reprises dans les aventures africaines. On ne peut pas faire des images à n'importe quel prix pour servir au public selon ce que l'on croit être ses désirs.
Un autre écho sera l'histoire du Nid des marsupilamis un an plus tard, sous la forme d'un documentaire monté par Seccotine à la façon de Connaissance du monde. Celui du Gorille avait échappé aux héros qui en fait ne pouvaient voir qu'eux-mêmes, mais pour le marsupilami qui est un animal imaginaire tout est possible.
Vous n'échapperez pas à la chanson du titre.
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mercredi, 31 mars 2010
Minuit, l'heure du juste
Voici la couverture magique d'un très grand album.
Par où commencer et commenter ? Par le titre ? Eh bien prenons le titre. Il ne fait pas vraiment référence au livre de Gilbert Cesbron et au film d'André Haquet qui en est inspiré, Il est minuit docteur Schweitzer. Ce titre a été souvent parodié par les humoristes, mais il a un autre sens ici. La phrase "Il est minuit, docteur Poche" est prononcée page 3 par le vieux majordome en livrée du docteur qui se tient dans une horloge comtale et qui entretient le mécanisme du balancier ! On a affaire à un comique absurde comparable à celui de Mandryka qui place des personnages animés dans le coucou du Concombre masqué.
Ensuite, c'est la phrase plus ou moins prononcée auparavant, page 2, par un couple apeuré au milieu d'un décor lugubre (palissades de chantier, unique lumignon suspendu, voiture contenant une ombre suspecte, chat noir traversant la rue et surtout un inquiétante créature ressemblant au monstre du docteur Frankenstein par sa balafre). "Les douze coups de minuit ! L'heure du crime !" Et cette page contient le titre de l'histoire en son centre, dans un cartouche calligraphié en cursive "Il est minuit... Docteur Poche". L'atmosphère est clairement celle du film d'épouvante et l'on va voir des mannequins de cire en vitrine s'animer tels des morts-vivants. En fait, dans l'économie du récit, il y a une rupture entre la première page et la deuxième. Au début, dans la page 1, on est dans un environnement diurne, rassurant d'un banal médecin de famille qui habite une banale maison bourgeoise et tout bascule ensuite dans un monde où l'on apprend que le docteur fabrique des potions pouvant le rajeunir, qu'il acquiert un manteau lui permettant de voler, qu'il va affronter une sorte d'avatar de King-Kong zombie, sans compter la créature de Frankenstein déjà vue avant. Bref, on débouche sur un autre monde et il s'agit d'un album hyper-référentiel où l'on trouve aussi une masse de motifs franquiniens comme le monde des forains, une principauté ressemblant à Bretzelbürg, un inspecteur de police de toute manière imbécile et arrivant trop tard. Il est minuit, cela signifie ici : c'est le début de l'histoire, on peut commencer à rêver.
Maintenant, revenons au graphisme. La couverture de l'album reprend en fait une partie de la couverture du numéro 2001 de Spirou. Le personnage étirait au départ beaucoup moins les bras. La scène au dessus des toits ne peut faire allusion simplement aux super-héros, c'est aussi une référence à un célèbre film. Le lien entre Mary Poppins et le docteur Poche me semble le plus évident, le décor urbain est le même, le sourire, son lien avec les enfants également. Dans la couverture de Spirou, nous avions une multiplication des docteurs Poche. C'était parce que Charles Dupuis tenait beaucoup à cette série qui avait été longuement annoncée à l'avance. Ce que l'on peut remarquer, c'est que le docteur porte sur son chapeau dans la couverture de l'album sa souris Tanenbaum alors qu'elle était absente de la couverture. Le paysage de toits a été rétréci pour former juste un pied de page et non plus un cadre. Il y a eu une simplification des étoiles qui encombraient le ciel. Ce qui était le plus bizarre était le fait que ce soit une scène nocturne avec un ciel totalement bleu pâle et cela a été corrigé dans l'intégrale avec une troisième version encore simplifiée. On devait penser que le bleu clair était une couleur plus vendeuse et fédératrice pour un fond d'album.
On sait que Wasterlain a eu un accident de la main et que depuis son dessin a un aspect anguleux, un peu nerveux et qu'il tendance à lancer son trait sans vraiment s'arrêter. On peut voir que le nez du docteur Poche est plus long dans la couverture de Spirou (il atteint le bord de la couverture) que dans celle de l'album : suite à une remarque de Jijé, Wasterlain l'a réduit progressivement. Pourtant, le premier très long nez est celui présent dans l'album et dans certains de ceux qui suivent. Même si la taille du nez du docteur Poche a toujours changé au gré des épisodes, une caractéristique des couvertures d'albums est de présenter des nez plus courts que dans les pages. Je suppose parce que le très très long nez du début paraissait un peu suspect.
Un autre point important est le lettrage : les lettres du nom docteur Poche sont toutes irrégulières à des hauteurs différentes. Quand on voit les couvertures des autres albums de Wasterlain, c'est une de ses caractéristiques : il mélange parfois les casses, il n'écrit pas à la même hauteur, mais ici cela a un autre sens. Le nom du personnage est écrit de telle manière qu'il suggère le vol et le battement d'ailes de la cape.
17:40 Publié dans Soulever la couverture | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bd, langue française, cinéma
mardi, 30 mars 2010
Je me souviens de... Jonathan
Voici un album qui a particulièrement marqué mon adolescence baba-cool. L'histoire est particulièrement complexe quoique ou parce que mélodramatique (je vous invite à lire ce résumé afin de comprendre la suite).
Il y a d'abord le style très épuré et en même temps chargé de la couverture. Deux couleurs dominent : le bleu et le blanc. Il était rare qu'un album qu'un album contienne autant de blanc sur sa couverture. Le dos était lui-même blanc et très simple, avec juste quelques suggestions de musique planante fort à la mode à cette époque. Même le nom de l'éditeur a été écrit en bleu afin de correspondre à une charte graphique. On remarquera l'adéquation de la situation du personnage et de l'idée d'une musique électronique faisant voler les esprits. On a un aspect classique par des cadres tous centrés, une manière de vouloir aller directement à l'essentiel sans s'encombrer de détails inutiles. Ensuite, il y a le détachement de ce qui semble être un agrandissement de case, comme si l'on plongeait directement dans l'histoire et non pas dans un résumé de la scène la plus spectaculaire.
Le nom du personnage principal n'est pas innocent : il vient du roman Jonathan Livingstone, le goéland, de Richard Bach, et surtout du film. Une autre histoire pleine de grands messages un peu gourouïques sur la recherche de sa propre personnalité. Cosey entendait aussi délivrer une sorte de vérité philosophique d'inspiration plus ou moins orientale, un peu bouddhiste, un peu taoïste, un peu tout et son contraire, pourvu que ce soit pacifique et pour la liberté des personnes.
On remarque le titre qui est fort poétique. Presque tous les titres de Cosey sont des évocations mystérieuses : l'Espace bleu entre les nuages, Pieds nus sous les rhododendrons, Et la montagne chantera pour toi, Celui qui mène les fleuves à la mer, la Saveur du songrong... Je pense que c'est l'un des auteurs de titres les plus originaux dans la BD. Mais ce titre est dans une typographie particulière : il est écrit avec un dégradé qui va d'un gris à un noir, le nom propre du personnage étant écrit en dernier. Le tout passant par des hâchures qui montrent la reconstitution de la mémoire du personnage, puisqu'à l'origine Jonathan est un amnésique à la recherche de sa propre histoire. Les points de suspension finals indiquent que l'histoire peut se prolonger, mais qu'elle a aussi eu lieu avant.
On ne sait où se déroule la scène. Ce sont des montagnes enneigées qui pourraient être n'importe où. Il y a pourtant des indices, par le choix de la typographie pour le titre de la série avec une police qui imite un peu le devanagari ou les syllabaires apparentés, par les ornementations dans ce bandeau, par le crénelage supérieur de la case, et puis par la couleur ocre-jaune de la combinaison du personnage et de l'avion qui s'éloigne : cela signifie une sorte de retour au Tibet, mais sans le dire explicitement : la couleur safran étant l'une des couleurs préférées des moines bouddhistes.
Un autre problème est le choix de cette image d'un personnage sautant en parachute. Il est lourdement symbolique. Il s'agit non pas simplement du héros qui va affronter l'héroïque Armée populaire qui avait envahi le Tibet, mais aussi du personnage qui va se plonger dans son passé à la recherche de son amour perdu. Bref, d'une psychanalyse en action. Il saute dans le vide pour se découvrir tel qu'il est. Tout cela est fort surligné une fois que l'on a lu l'histoire, mais cela n'apparaît pas au premier regard. Le dessinateur met en avant ce qui fait son style : des contre-plongées, des plongées, des panoramiques, des cases éclatées. Du grand spectacle, mais réalisé avec une économie de moyens.
Une chose que j'ai toujours trouvée étrange, c'est que Cosey ait choisi de situer sa première histoire publiée dans l'hebdomadaire Tintin au Tibet. Le personnage évolue ensuite en Inde, puis aux Etats-Unis. Je me suis demandé s'il n'y avait pas une manière de se situer dans un certain héritage et de faire référence à Tintin au Tibet, mais d'une autre manière. Or Tintin au Tibet est l'histoire la plus personnelle d'Hergé. Jonathan recherche Saïcha dont il ne se souvient plus (et l'inconscient a bon dos alors) comme Tintin recherche Tchang disparu dans un accident d'avion. Tintin fait au début de l'album un rêve prémonitoire, Jonathan retrouve la mémoire à la faveur d'un accident. On ne trouve aucune trace de l'occupation chinoise du Tibet dans Tintin, alors qu'elle est en cours au moment où Hergé publie son album. Jonathan franchit les montagnes en utilisant un avion, Hergé ne parle pas des troupes chinoises qui stationnent sur les frontières et se battent contre l'Inde. C'est comme une sorte d'anti-Tintin, mais tout en étant une autre sorte de Tintin avec des formules un peu codifiées sur le sens de la tolérance, de l'amitié, de l'amour, du dévouement, du progrès envers soi-même qui peuvent plaire à presque tout le monde (sauf les amis des dictatures et des idées régressives). Il y a le même côté boy-scout chez Jonathan que chez Tintin, mais ce n'est plus la même génération d'auteurs.
Un point fort étrange, c'est qu'à l'altitude à laquelle plonge le héros, c'est qu'il lui aurait fallu un masque à oxygène afin de survivre à son parachutage. Oui, mais cela aurait masqué son visage et c'est un peu embêtant pour un héros positif que d'apparaître sous un masque tel Dark Vador ou Fantômas.
21:32 Publié dans Soulever la couverture | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bd, langue française
lundi, 29 mars 2010
Qui sont les Dalton ?
Vous voyez ici la première apparition en couverture des frères Dalton que l'on connaît tous sous le seul nom de Dalton (1958, prépublication en 1957). Ils sont nommés alors les cousins Dalton parce que les vrais Dalton, les seuls de la légende de l'Ouest apparaissent dans le numéro six de la série (1954, prépublication en 51-52). Ce seront après les seuls Dalton, les vrais et plus les cousins. Ils seront ensuite les seuls Dalton qui soient. Leurs cousins plus réels n'avaient pas eu le titre d'un album à leur nom et eux ils sont devenus célèbres d'un coup en devenant de cousins Dalton en simples Dalton !
Que doit-on penser de la typographie du titre de la série ? Ben... Elle fait far-west. On trouve toujours des lettres avec un super-empattage dès que l'on a affaire au titre de la série, c'est vrai pour Jerry Spring, Blueberry, Buddy Longway et tant d'autres. Le super-empattage fait immédiatement venu directement de l'Ouest. On retrouve cela dans la mention du "Saloon" qui a des empattements fort gras à souhait. Il faut super-empatter pour faire vesterne. Je n'ai jamais compris pourquoi, mais c'est comme ça.
Vous aurez remarqué aussi que le nom des cousins Dalton est écrit dans une police différente, plus bédéiste et là on est plus dans la tradition de la bande dessinée européenne ou du comics tandis que le surtitre indique le genre de la série. L'album n'est pas du tout crédité à Goscinny et pourtant c'est lui qui a écrit le scénario et qui est à l'origine du retour des Dalton, mais sous une forme plus parodique. Il ne signera que plus tard en 1961 dans les Rivaux de Painful Gulch et c'est parce que le succès d'Astérix ou de Pilote est là. Nous avons huit albums sans son nom sur la couverture. Il faut remarquer que Goscinny s'est longtemps battu pour que le nom des scénaristes et leur travail soient reconnus.
J'ai dit que c'était le deuxième album des Dalton fictifs, car en effet ils apparaissent déjà dans le onzième titre de la série : Lucky Luke contre Joss Jamon(1958, prépublication en 56-57) où ils ne sont que des figurants au détour d'une page parmi d'autres desperados et outlaws. Ce n'est pas l'album qui les crée comme personnages à part entière. Nous avons donc une création composite : deux premières esquisses par Morris qui s'appuie sur la légende des vrais frères Dalton, mais ces frères doivent mourir de façon violente et cela pose des difficultés, ensuite une première tentative de reprise par Goscinny mais parmi bien des vilains, et enfin la création des seuls nouveaux Dalton qui doivent se nommer cousins et puis dont on oublie ensuite le lien avec les vrais Dalton.
Un autre point remarquable dans cette couverture, c'est la forme en escalier. Dans le jargon de la presse, cela désigne les articles qui par leur composition dans une page se situent à des hauteurs identiques tout en étant de dimensions différentes. C'est un vieux truc de la presse et Morris avait déjà utilisé cela pour les premiers Dalton qui étaient déjà de tailles différentes. Ce qui est comique dans la couverture, c'est que l'expression du jargon typographique est prise au pied de la lettre : nous avons l'effet de l'escalier bien illustré. Je ne crois pas que Morris ait repris le procédé de manière aussi flagrante ensuite dans une couverture, mais il énonçait là ce qui allait constituer sa ressource de gags : la différence de taille. Nous avons affaire à un clin d'oeil de gens de la presse qui connaissaient le langage des journalistes. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si l'on a tant de journalistes étourdis ou stupides ou corrompus dans cette série (mais les journalistes dans Lucky Luke serait un autre sujet assez vaste).
22:13 Publié dans Soulever la couverture | Lien permanent | Commentaires (9) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bd, langue française, histoire, presse
dimanche, 28 mars 2010
Cléopâtre et Astérix
Poursuivons la série de billets au sujet des couvertures d'albums de BD particulièrement remarquables. Voici celle du livre qui a vraiment lancé la série dans le grand public en 1965, juste après le Tour de Gaule qui était déjà un succès. Pourquoi Astérix ? Parce qu'il y a tant à dire...
Quelles remarques faire ? D'abord typographiques : le nom d'Astérix a toujours été au centre et dans une forme Word-Art avant l'heure. On est loin de l'école Hergé qui privilégie une police plus simple et souvent dans un cartouche. Le nom du personnage est écrit de manière convexe et cela possède un sens : les références de Goscinny sont cinématographiques. Il s'est nourri du cinémascope et nous sommes devant un film technicolor. Le nom du personnage a été aussi soigneusement choisi pour figurer en tête de liste et nous n'aurons ensuite plus affaire à "Une aventure d'Astérix" comme nous aurions "Une aventure de Tintin" ou "Une aventure de Barbe-Rouge". Goscinny s'est d'abord appuyé sur la marque Pilote avant de lancer celle d'Astérix sans le qualificatif de Gaulois et sans la mention d'aventures.
Ensuite, nous pouvons voir des caractères qui ont une apparence comme gravée dans du marbre. Cela donne un aspect antique à la chose, mais Uderzo avait déjà commis ce genre d'analogie graphique dans Astérix et les Goths. Il récidivera souvent ensuite, avec les Normands, aux Jeux olympiques, etc. Ce n'est pas follement original, mais il y a une possibilité de voir les lettres déformées comme des ersatz de lettres grecques et c'est un peu embêtant. On rajoute donc à gauche quatre chandelles avec des hiéroglyphes incompréhensibles dans des cartouches verticaux (et non horizontaux, toujours le souci de se dissocier de l'école Hergé). Cela donne l'aspect égyptien un peu plus sûr. La couleur des cartouches fait raccord avec le nom des auteurs, le coussin de Cléopâtre, sa robe et puis les braies ou le casque d'Obélix.
Maintenant, examinons la construction du titre : sur 24 albums, Goscinny a employé 13 fois la forme "Astérix et" ou "Astérix chez". Il l'évite lorsque la série est bien installée et devient populaire. Ce n'est pas anodin, Hergé avait procédé de la même manière au début de Tintin, il n'y est revenu que dans Tintin au pays de l'or noir dans une période critique et Tintin et les Picaros, Tintin et l'Alpha'Art à la toute fin lorsqu'il sentait que le monde changeait. Marteler le nom du personnage est une façon de l'imposer comme une marque.
Examinons à présent le dessin qui est le seul dessin de couverture en format réduit de cette collection. Nous sommes frappés d'abord par l'énorme présence de blanc dans la couverture. Ce n'est pas très habituel en bande dessinée, mais cela donne une allure un peu gallimardesque à un album de petits mickeys. La présence du blanc est là comme une tentative de légitimation d'un art populaire. Ensuite, le dessin reprend en fait une des affiches de la Cléopâtre de Mankiewicz. Cela explique le format inhabituel de la vignette qui est prise tout en longueur, comme si elle avait été prise dans un film en panoramique. Les deux héros encadrant Cléopâtre évincent Panoramix qui est pourtant le troisième larron gaulois de l'histoire. L'histoire reprend d'ailleurs une foule de cadrages, voire de scènes venant du film de Mankiewicz (le sphynx sur roues servant de carrosse, les perles dans le vinaigre, la prosternation de Numérobis devant Cléopâtre sur son trône surmonté d'une image de dieu animal).
Quand on regarde le texte assez inhabituel pour une BD, on trouve une sorte d'argumentaire de film à grand spectacle et cela a été précisément l'argument de vente du Cléopâtre de Mankiewicz qui devait enterrer Autant en emporte le vent ou les Dix Commandements ou Ben-Hur dans la surenchère. Plus de millions de dollars, plus de figurants, plus de jours et de lieux de tournage ! C'est de la grande parodie de péplum, mais aussi une opération d'auto-promotion pour valoriser la série. Ce qui est comique, c'est que cela avait été commencé par une annonce dans le journal Pilote et alors, patatras ! Erreur de syntaxe, "la plus grande aventure qui n'ait jamais été dessinée". Je suppose que Goscinny avait laissé Uderzo libre de son texte et de son illustration, mais il a repris la main après pour l'album. Le dessin a été aussi revu afin de paraître comme cune bande annonce en couverture de livre et non plus dans un magazine, on a supprimé la mention "Réservez vos places !" par exemple.
Uderzo a ensuite repris sa couverture sous diverses formes que je ne juge pas très intéressantes (je ne crois même pas qu'il les ait dessinées lui-même, mais il les a approuvées) et que je préfère ne pas citer tant elles sont infectes.
12:19 Publié dans Soulever la couverture | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bd, langue française, cinéma
vendredi, 26 mars 2010
L'Allemand perdu
J'ai décidé de me lancer une fois par semaine dans une nouvelle entreprise. Décrypter (oui, oui, je vous entends bien ricaner face à ce verbe à la mode) des titres ou des couvertures de BD un peu emblématiques. Il faut qu'elles soulèvent un problème soit linguistique, soit graphique un peu original, même si cela a été dit par ailleurs. Je n'ai pas encore décidé du titre de cette nouvelle catégorie.
Je commence par un grand de la BD : Mike S. Donovan, alias le lieutenant Blueberry. Que remarquons-nous ? D'abord un double titre de série : Fort Navajo et une aventure du lieutenant Blueberry. La série commence par un album intitulé Fort Navajo et ce sera en quelque sorte le surtitre de la série jusqu'à Chihuahua Pearl (1973) qui introduit le cycle mexicain et qui s'éloigne encore plus du fort. Ensuite, on ne trouve plus que le lieutenant Blueberry, jusqu'à Arizona Love qui est la fin des scénarios de Charlier du fait de sa mort, mais aussi la fin du cycle indien. Il devient après Mister Blueberry (1990). Nous avons donc affaire à une série aux noms fort multiples selon les époques, d'autant que se sont installées des séries parallèles comme la Jeunesse de BlueberryMarshall Blueberry. Il y a déjà un premier problème : le lieutenant Blueberry n'a vécu que durant cinq albums sur treize dans sa garnison du Fort Navajo. Le titre de la série n'avait plus aucun sens. Il n'en avait pas non plus lorsqu'on utilisait le terme lieutenant Blueberry pour désigner un personnage devenu un hors-la-loi, un condamné, puis un évadé à partir du diptyque du complot politique (1974-1975). La série montre l'évolution d'un personnage qui sort du cadre traditionnel du western de garnison et qui évolue parfois avec retard dans le paratexte, parce que la forme est avant tout feuilletonnesque. L'album ne commence pas à Fort Navajo : Giraud demandait à son scénariste des histoires un peu moins militaires et on voit déjà que le héros ne possède plus d'uniforme (mais c'était déjà le cas avant dans l'Homme à l'étoile d'argent).
et
Le titre de l'album mérite surtout l'attention. Il fait référence à une histoire réelle qui s'est déroulée en Arizona : celle de Lost Dutchman's Gold Mine. Vous allez vous dire que le Dutchman était un Néerlandais, mais justement pas du tout ! Il s'agit d'une confusion en anglais entre dutch (néerlandais en anglais) et deutsch (allemand en anglais), comme on le trouve pour les DutchsAmish parlant souvent un bas-allemand ou un dialecte alémanique. Jacob Waltz était prussien, certes, mais tout parler germanique non anglais était confondu dans un grand tout et c'est pourquoi on ne parle par de Lost German's Mine. qui sont en fait des mennonites et les
Cependant, il y a un nouveau problème dans la traduction de l'expression. Je ne sais si Charlier maîtrisait peu ou prou l'anglais, je le crois plutôt désinvolte et dominé par ses histoires : il était pilote, il a mené des enquêtes aux Etats-Unis, il a accumulé une grande documentation en langue anglaise pour ses histoires, et en fait il suivait sa fantaisie. Mais le titre aurait dû être la Mine perdue de l'Allemand si l'on suit la syntaxe anglaise. Cela fait un peu moins rêver. Il y a à la base Von Luckner, un personnage totalement rendu fou, en haillons, aux cheveux et à la barbe hirsutes, qui canarde les héros à coups à coups de balles d'or avant de tenter de les sauver, mais en vain. Cela fait irrésistiblement songer à la fin de l'Île au trésor, au personnage de Ben Gunn prêt à tirer au canon les pièces d'or de son trésor caché contre ses ennemis. Or, et c'est là où cela devient paradoxal, la véritable Treasure Island se trouvait en fait en Californie, en pleine terre, si l'on en croit les sources de Michel Le Bris. Charlier a donc réenraciné une histoire européenne en Amérique. L'Allemand perdu montre que le scénariste avait en tête l'idée de démarquer le roman de Stevenson par cette apparition fantômatique. Perdu pour qui ? Pour la civilisation, pour les autres. Victime de son ancien domestique, comme Ben Gunn fut victime de Long John Silver.
22:10 Publié dans Soulever la couverture | Lien permanent | Commentaires (10) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bd, langue française, anglais, littérature
dimanche, 21 mars 2010
Superman, ce juif inconnu
La question est : Superman est-il un héros juif comme le disait Herman Goering ?
Une exposition récente "De Superman au chat du rabbin" posait la question.
Il y a d'abord des éléments incontestables, ses créateurs Jerry Siegel et Joe Shuster étaient tous deux des juifs étatsunien et canadien dont les familles venaient de Lituanie, d'Ukraine et des Pays-Bas. Mais cela ne signifie pas que Superman soit un symbole du peuple juif en lui-même. En fait, c'est un brassage de beaucoup d'éléments culturels juifs et européens dans un creuset américain. Nous sommes dans un syncrétisme qui crée une mythologie moderne.
Le personnage naît en 1932, à l'origine ses superpouvoirs lui ont été donnés par un savant fou (le savant fou serait un sujet de thèse en soi) qui en fait un personnage méchant. Cette version publiée dans un fanzine n'a aucun écho. Nous n'avons ici que le croisement entre la créature de Frankenstein (Frankenstein est le savant, pas le monstre) et puis... le Golem. Or le Golem est un thème fortement juif, il peut être aussi bien destructeur que salvateur. En tout cas, c'est un autre homme, un autre Adam ou une créature artificielle aux pouvoirs surhumains. Le logo de Superman sur sa poitrine rappelle l'inscription sur le front du Golem qui permet de changer Emeth (vérité en hébreu) en Meth (mort) et donc d'annuler les pouyoirs du Golem si on efface la première lettre. Du personnage du Golem, Superman retiendra un point faible : quelque chose peut supprimer ses superpouvoirs (ce ne serait pas rigolo si le héros vaincrait à tout coup). Ce sera la kryptonite qu'il a amenée avec lui lorsqu'il est arrivé sur Terre après la destruction de sa planète Krypton.
En 1938, Superman renaît, mais sous une autre forme. Il sera au service du bien cette fois. Désormais, il est un enfant rescapé de l'explosion de sa planète. Il est adopté par une famille de protestants que l'on peut trouver méthodistes. Il prend le nom de Clark Kent, devient un journaliste on ne peut plus anodin et sans intérêt, file une histoire d'amour avec Lois Lane qui est le modèle de la jeune fille WASP ou schickse, blonde et fade. Personne ne se doute de sa double identité. Il vit comme vivrait un juif maranne, pratiquant en secret sa religion.
Qu'avons-nous ? Une resucée des mythes de Moïse recueilli par la fille du pharaon, de Rémus et Romulus qui sont adoptés par la louve puis par un couple de simples paysans, de toutes les histoires d'enfants sauvages. Et cela nous conduit à une parodie écrite par Spiegel : il avait osé s'attaquer à Tarzan himself dans un fanzine ! Tarzan, le grand mythe étatsunien de cette époque. Or l'histoire de lord Greystoke est on ne peut plus WASP malgré la présence de singes et de Noirs, et son auteur manifeste un attachement à des idées un tantinet réactionnaires. Superman est aussi une réponse au Tarzan qui reflétait les opinions de la Nouvelle-Angleterre.
Il y a le contexte linguistique : la planète Krypton qui a été détruite est donc censée être secrète, puisque la racine renvoie au secret. Le nom réel de Superman Kar-El ou Petit Dieu en hébreu est une référence juive, et Superman agit comme la main de Dieu dans l'univers. Il est celui qui a été sauvé d'un désastre comme Moïse, Romulus ou... Jésus (pensez à l'histoire des premiers nés d'Egypte). Il doit cacher son identité alors qu'il est fort et redoutable, mais d'abord au service du bien, et c'est pourquoi on le retrouvera en service commandé contre l'Allemagne nazie comme tous les bons héros et super-héros américains.
Il y a aussi un contexte social. C'est l'époque où Meyer Lansky et Bugsy Siegel font la une (le scénariste de Superman n'a pu passer à côté de cette homonymie). La Yiddish Connection était à son sommet alors et elle s'affrontait aux mafias irlandaises et italiennes. C'est aussi l'époque où les athlètes juifs remportent des récompenses sportives de manière écrasante. 1938, c'est encore le moment où l'Irgoun affronte l'armée britannique en Palestine et arrive à la faire céder. La grande période de Superman se terminera en 46 par un procès avec DC pour les droits d'auteur et il me semble inutile de me référer à la légende postérieure. Bref, il s'agit d'une forme de triomphe des juifs alors qu'ils étaient écrasés, victimes de pogroms en Europe orientale, relégué à l'île du Diable s'ils étaient Français et Alsacien. Superman illustre cette forme de revanche. Il n'est pas anodin que la plupart des créateurs de super-héros soient juifs. Captain America, réplique exacte de Superman, les Quatre Fantastiques (ils changent de forme dans l'instant !), le Spirit (un mort-vivant qui ne se sert que de ses poings pour faire la loi et le tout en sept pages !) C'est un moment où certains juifs prennent conscience de leur force et où d'autres inventent des histoires en mélangeant des choses venues d'un peu n'importe où : Superman, c'est à la fois Samson de la Bible et Hercule de la mythologie, mais encore d'autres choses.
Le revers, c'est la parodie de ce qui était déjà une parodie, cela nous donne Astérix et sa potion magique par Goscinny, Superdupont et son holster à camembert par Gotlib. Parce que même les juifs aiment à se moquer entre eux de leurs histoires invraisemblables.

11:09 Publié dans Carabistouilles | Lien permanent | Commentaires (30) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bd, humour, histoire
vendredi, 12 mars 2010
Un air pas très catholique
Qu'est-ce qu'appartenir au corps traditionnel français ou au contraire avoir une tronche pas très catholique ? Le Petit Champignacien ne recule devant rien en vous aidant à reconnaître les méchants des gentils ! Combien de signes manifestes de traitrise pourrez-vous reconnaître dans ce dessin ? Pour quelles raisons ? Ce grand concours inédit sera récompensé par la distribution de chocolats Léonidas virtuels.
Si vous participez à ce concours, vous aiderez à construire votre identité nationale française, même si vous vous trompez, parce que vous pourrez toujours recommencer l'exercice grâce à votre carte d'identité nationale (sauf si vous êtes né à l'étranger ou de parents étrangers) ! Soyons sûrs de pouvoir identifier l'ennemi à coup sûr.
23:17 Publié dans Carabistouilles | Lien permanent | Commentaires (39) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : humour, bd, langue française, politique
vendredi, 05 février 2010
Pourquoi tous les ânes se nomment-ils Anatole ?
Je lis un fait-divers animalier dans un journal qui n'est pas de référence. Le nom de la victime transformée en saucissons m'interpelle (comme on dit dans les milieux qui se croient encore branchés). Anatole, Anatole... voilà un nom singulier pour un âne. Cela me dit quelque chose. Je cherche.
Je trouve des Anatole exerçant la profession d'âne un peu partout. Il est guide d'excursions ici. Il est doudou et marionnette là. Il se fait éducateur alternatif par ici. Il devient comédien par là. Etc. Inutile d'énumérer plus. On constate que c'est fort original.
Le bourricot se vend bien. Le problème, c'est l'originalité de son nom. Pourquoi pas Anaclet ? C'est un délicat prénom qui a été porté par des papes dans des temps fort anciens. Ou Anaximandre qui aurait une tournure un peu philosophique et scientifique ? Anachorète si l'âne est asocial, Anaphore s'il ne marche qu'en écoutant les discours d'Henri Guaino, Anacoluthe s'il préfère ceux de Jean-Pierre Raffarin, Anasthasie s'il est plus partisan de Frédéric Lefebvre, Anachronique s'il est un adepte du Vicomte. Bref, des mots ou des noms commençant par ana-, on en trouve en pagaille, mais c'est Anatole qui apparaît comme le plus sympathique et on se demande pourquoi.
Pour cela, il faut faire un peu d'histoire. Et d'abord remonter à Frédéric Othon Théodore Aristidès qui signe ses bédés simplement Fred. Il a créé le personnage d'Anatole dans la série Philémon. Mais Fred, du fait de ses origines, est un habitué des noms d'origine grecque pour ses personnages : Cythère, Timoléon, Hector, Barthelémy... Et depuis lors le doux nom d'Anatole est accolé au nom des baudets quels qu'ils soient. Il y a juste deux problèmes :
- Anatole cela ne ferait pas un peu turc par hasard ? et l'Anatolie ne serait pas hors d'Europe, donc peu fréquentable ?
- Que pourront penser les enfants qui portent le délicat prénom d'Anatole lorsqu'on les comparera à des bourriques ? Ce prénom redevient à la mode du fait de sa rareté précédente. Cela promet de jolies pagailles dans les cours de récréation.
Donner à un animal un nom d'être humain est un acte grave et il y a un moment où les Anatole qui ne sont pas des ânes pourront se sentir blessés.
14:29 Publié dans Carabistouilles | Lien permanent | Commentaires (7) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bd, langue française, humour
dimanche, 10 janvier 2010
La famille Cabu rafle tout !
Comment peut-on dire qu'Isabelle Monin, épouse Cabut, a été la créatrice ou la fondatrice de la Gueule ouverte ? C'est repris dans tous les recopiages de dépêches d'agence. Fournier ne livre que trois numéros de son journal, avant son décès prématuré, mais il en avait rédigé et dessiné presque l'entièreté et Isabelle Monin n'apparaît qu'ensuite dans ce journal ou dans Charlie-Hebdo. La Gueule ouverte, c'était l'oeuvre de Fournier d'abord, mort trop prématurément, et il a fallu qu'il lutte pendant un ou deux ans pour le faire admettre à Cavanna et Choron (cf "Ma véritable histoire d'Hara-Kiri hebdo" par DDT, disponible dans tous les anciens Siné-Hebdo). Elle est la mère de Mano Solo, soit, et c'est triste pour sa famille. Mais elle n'est pas du tout la mère de la Gueule ouverte qu'elle a reprise après la mort de Fournier, comme rédactrice en chef, et dont elle a prolongé la courte vie. Pourquoi éliminer le nom de Fournier ou l'histoire de ce journal dans une nécrologie ou pourquoi attribuer à la mère de Mano Solo un rôle qui n'a jamais été le sien ? Que veut-on mettre en avant ? Et pourquoi ce recopiage servile partout ?
19:24 Publié dans La mal-langue | Lien permanent | Commentaires (13) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bd, écologie, presse, médias, politique
dimanche, 03 janvier 2010
Chick Bill
Tibet est mort et j'avoue que c'est un très grand soulagement pour la BD franco-belge, j'ai repris des nouilles deux fois en entendant la nouvelle. J'espère que l'on ne reprendra surtout pas ses séries afin de prolonger plus longtemps le coma qui était le leur ! Il y avait cinquante ans qu'il nous abreuvait de mauvaises collections mal dessinées sur des scénarios imbéciles. Mais ce qui m'interroge est alors ce passage du Monde :
"Outre le cow-boy Chick Bill, ce western destiné au très jeune public met en scène l'Indien Petit Caniche, le shérif Dog Bull et son souffre douleur Kid Ordinn, des personnages à tête d'animaux dans le style de Disney".
Le seul problème, c'est que cela n'existe en fait que dans les trois premiers épisodes (le troisième servant de transition avec des personnages plus anthropomorphiques ou humains), et après les personnages sont seulement humains. Puis on a des dizaines d'aventures avec des personnages humains, toutes plus identiques les unes que les autres, sans jamais la moindre once d'originalité. Mais quand on connaît le nom du spécialiste en BD du Monde, on ne peut guère s'étonner de telles sottises.
19:00 Publié dans Carabistouilles | Lien permanent | Commentaires (20) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bd, humour, presse, médias, journalisme
dimanche, 13 décembre 2009
Qu'est-ce qu'une carte de la Gaule ?
Dans le cadre du grand pseudo-débat sur l'identité nationale, examinons cette image. Que voyons-nous ? Une sorte de carte de France d'abord, mais sans aucunes frontières. Les contours correspondent à peu près à ceux de la France métropolitaine actuelle, si ce n'est que la Corse est absente et pour cause ! Elle était déjà romaine, après avoir été étrusque et grecque. Mais certains détails pourront choquer les historiens et encore plus les géographes. En effet, par exemple, on ne voit pas le golfe correspondant à l'actuel marais poitevin si cher à Ségolène Royal. Or, à l'époque romaine et jusqu'au XVIIIe s., ce morceau de terre n'avait pas encore été conquis sur la mer avec l'aide d'ingénieurs néerlandais. C'est un peu bizarre, on a affaire à une carte de France contemporaine superposée à une carte des divisions de la Guerre des Gaules. Ce qui me trouble le plus, c'est qu'on ne voit absolument pas la frontière française du Rhin alors que le reste du fleuve semble bien dessiné ! Je me demande bien pourquoi il a disparu sur son parcours entre Bade et Alsace sous l'aigle romaine ! C'est un des trucs qui m'ont tracassé durant mon enfance... C'est un peu biscornu cette séparation avec l'Allemagne par une aigle romaine.
Passons maintenant aux divisions des Gaules telles que les donnait César. Elles correspondent plus ou moins (enfin pas vraiment, on va le voir). Sauf que... la Belgique est repoussée sur le territoire de l'actuelle Belgique ! Ce alors que les autres provinces sont bien centrées. César considérait comme belges tous les peuples vivant au nord de la Seine et de la Marne. Cela inclut bien des régions, la Champagne, la Picardie,la Haute-Normandie par exemple et aussi des Lander comme la Rhénanie-Palatinat et la Sarre ou encore une nation comme les Pays-Bas. C'est un peu étrange, cette Belgique qui correspond à l'actuelle Belgique et non à la Belgique antique. Voilà qui permettra ensuite de fabriquer l'un des plus mauvais albums de Goscinny, Astérix chez les Belges. Les Belges sont donc des étrangers tout en ne l'étant pas.
Plus étrange encore, on voit la mention de Lutèce alors que la capitale des Gaules après la conquête était Lugdunum (Lyon) et que César avait fait d'Arles la principale ville de la Narbonnaise. Pourquoi donc Lutèce alors que l'on ne sait toujours pas si l'emplacement de la Lutetia antique était plutôt sur la rive gauche de Paris ou du côté de Nanterre ? Pourquoi alors que l'on se demande si ce n'était pas une cité avec des centres multiples comme on a pu le voir à Gergovie (l'un marchand, l'autre sacré, le dernier militaire). D'ailleurs, l'importance de Lutèce et des Parisii était limitée à cette époque, les peuples dominants étaient ailleurs. Mais comme Lutèce est devenue Paris, on calque la représentation de la France contemporaine sur la Gaule. Et on pourra retrouver ensuite des embarras parisiens dans la Serpe d'or, le Tour de Gaule, Astérix et les Normands, etc. L'important est la superposition des fictions.
Poursuivons notre investigation, César ne parle pas du tout de l'Armorique comme d'une des parties de la Gaule. Il n'en fait pas mention parce que ce n'est pas son objectif premier : il attaque d'abord en terres belgiques et plus ou moins germaniques, mais les guerres contre la coalition armoricaine n'ont pas été menées par lui, ce sont ses lieutenants qui l'ont faite sans sa présence, puisqu'il se trouvait en Italie et il intervient en dernier pour montrer qu'il est le vainqueur. Il ne mentionne donc pas l'Armorique comme une partie de la Gaule en préalable. L'Armorique n'existe pas à cette époque, c'est une confédération de tribus de la même région, mais rien de plus. Elle ne sera jamais une région romaine avant l'an 370. Et les frontières sont alors vastes : entre Garonne et Somme ! Soit en fait toute la Gaule dite celtique, plus une partie de la Belgique.
Revoyons cette carte, pourquoi l'Armorique a-t-elle été nommée ainsi ? Il y a une raison simple : Goscinny avait demandé à Uderzo de situer son village n'importe où, mais près de la mer afin de pouvoir réaliser des récits de voyage. Et il y a eu toujours une alternance entre récits dans le village et récits de voyage. Cela aurait pu se trouver en pays basque, dans le marais poitevin ou en baie de Somme, mais cela s'est trouvé en Bretagne sans doute à cause des menhirs qui ne sont pas particulièrement gaulois ou bretons. En effet, les menhirs sont pré-celtiques et on en trouve même en Champignacie. Qui dit menhir (voir les deux premières pages de l'album) dit automatiquement Carnac et donc Bretagne, que l'Armorique n'existait pas pour César n'a pas effleuré les auteurs qui l'avaient pourtant lu. On était dans la mythologie et le jeu sur les apparences.
14:32 Publié dans Carabistouilles | Lien permanent | Commentaires (17) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bd, histoire, géographie, politique
samedi, 12 décembre 2009
Nos ancêtres les Gaulois
Dans le cadre du grand débat sur la prétendue identité nationale, notre magnifique président a déclaré :
Chrétien, juif ou musulman, homme de foi, quelle que soit sa foi, croyant, quelle que soit sa croyance, chacun doit savoir se garder de toute ostentation et de toute provocation.
Certes, je comprends son point de vue, mais enfin... si nos ancêtres à tous les Français sont les Gaulois ne devrions-nous pas d'abord respecter des valeurs païennes et d'abord les dieux des Gaulois ? Pourquoi ont-ils été oubliés dans cet inventaire de toutes les religions qui seraient selon lui le fondement de la France et même de la République (il me semble juste qu'il a oublié quelques personnes au passage, mais lesquelles ?) En quoi seraient-ils moins français ? Et est-ce que les confessions chrétiennes ne seraient pas un peu ostentatoires par rapport à ce qui serait notre civilisation originelle où nous adorions des déesses à poil ? Nous voyons dans l'image ci-contre comment deux braves Français - qui ne savaient pas encore qu'ils étaient déjà français - manifestent leurs valeurs identitaires dans la langue de l'occupant et envahisseur actuel.
23:13 Publié dans La mal-langue | Lien permanent | Commentaires (13) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, histoire, langues, sarkozy, ump, bd
Un gaffophone à Paris !
Le gaffophone de Gaston sur les Champs-Elysées en vrai ! Via Rue89, via Fluctuat. Avec de vrais morceaux de 1968 dedans (même quand on filmait en couleur, cela sortait en noir et blanc tellement tout était gris, les maisons, les voitures, les costumes).

11:35 Publié dans Carabistouilles | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : humour, bd
samedi, 05 décembre 2009
Fantômas contre Fantomas
Comparons ces trois affiches et ces deux couvertures. Quelle différence observons-nous entre les affiches de 1911, de 1932 et de 1965 ? Un accent qui disparaît. On peut dire que l'accent circonflexe n'a pas à figurer sur une capitale, sauf qu'on trouve une capitale accentuée sur le nom de De Funès et que cet accent est aussi absent lorsque le nom est écrit en bas de casse. On peut prendre d'autres affiches comme celle-ci de 1948. L'accent circonflexe a disparu presque partout. Il faut dire cependant que les polices des affiches 2 et 3 ne permettaient aucun diacritique sur les capitales. C'est à un tel point que l'article Wikipedia consacré au génie du crime mélange les Fantômas et les Fantomas. Je veux bien admettre qu'il y ait eu des versions internationales de Fantômas pour des peuples sans aucun accent circonflexe, mais quand même...
L'accent circonflexe de Fantômas fait partie de son identité. Il suggère les ailes de la chauve-souris qui vole au dessus de la ville, la cape dont il se vêt, le loup qui cache le regard du personnage aux multiples visages. C'est une part fondamentale de la poésie profonde de ce personnage (totalement bousillée par Jean Marais et De Funès). Une solution astucieuse a été trouvée par l'éditeur espagnol du manga que je cite à la fin avec la représentation du personnage en surimpression du O. Mais c'est un pis-aller. C'est comme si le héros du mal se dérobait toujours avec ses masques.
Un détail amusant au sujet de son nom : Souvestre et Allain avaient gribouillé sur un morceau de papier le nom de Fantômus et le directeur de leur journal l'a mal lu, si bien que la fin fut en -as. Il nous échappe encore !





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