samedi, 19 juin 2010
L'aéromédon populaire
J'aborde un sujet nouveau ; la parodie de feuilletons populaires datés autour de 1900. Comme il s'agit d'un genre assez vaste, je préfère consacrer ce billet seulement aux séries dans un style humoristique et puis on verra par après les séries dans un style plus réaliste notamment autour de Tardi.
Jusqu'aux années 60, la bande dessinée vivait bien tranquillement avec ses genres bien rangés : on avait le cow-boy, l'explorateur, l'astronaute, le reporter, le détective, la bande de gosses, l'aviateur, le pilote de course, etc. Seulement, dans ces années-là, commencent à s'animer des clubs d'amateurs et de collectionneurs à la recherche de leurs lectures d'enfance. Et cette nostalgie recoupe aussi la republication des grands feuilletons populaires du XIXe s. ou du début du XXe s. dans les tout nouveaux clubs du livre. On redécouvre Fantômas, Chéri-Bibi, Arsène Lupin, Rouletabille, Judex. Les années soixante sont rétro. C'est un premier aspect.
Un autre fait, c'est que la bande dessinée cherche à devenir adulte et qu'elle commence à pratiquer le second degré en France. Pour ce faire, elle a besoin d'un anti-modèle : Goscinny parodie l'histoire de France, les Mille et Une Nuits, le far-west, que reste-t-il ? Eh bien l'origine même de la BD de ces magazines : le roman-feuilleton !
On a cette forme de parodie dans Ténébrax dont j'ai déjà parlé. Mais l'action de Ténébrax est contemporaine. Lob fera ensuite avec Pichard une parodie située plus dans la Belle Epoque avec Blanche Epiphanie, mais je réserve cela pour un autre billet sur le rétro réaliste. En tout cas, la bande dessinée a eu besoin à partir du milieu des années soixante de se créer un nouveau genre qui ne pouvait être auparavant : il n'y avait pas assez de distance temporelle.
Ce qui est remarquable au sujet de ces bandes dessinées rétro, c'est qu'elles ont commencé toutes dans le registre comique et autour de quelques auteurs, dont un surtout : Hubuc, pseudonyme de Roger Copuse. Ce dessinateur et scénariste a publié dans Spirou, Tintin, Pilote, mais il est totalement oublié et il n'a eu que très peu d'albums, non réédités par ailleurs. C'est injuste, car il s'agit d'un dessinateur au style simple et efficace. Sa carrière a d'ailleurs été fort courte : il est mort prématurément. Là, il dessine sur un scénario de Fred. On a affaire à une sorte de mini-album à découper et relier comme c'était le cas dans Spirou, mais au format A5. Cela formait une brochure de 8 pages.
Les couleurs et le style des caractères sont psychédéliques (on est dans les années 60, ne l'oublions pas), mais aussi Modern Style. C'est la rencontre de deux univers. Dans la collection de l'Aéromédon populaire, on trouvait Bombax, mais aussi Mandrax le roi de la magie, Tarsinge l'homme zan. Hubuc écrira aussi Wilbur et Mimosa pour Guilmard dans une thématique un peu similaire, mais cette fois en parodiant les expéditions sportives du début du XXe s. Ce que l'on voit dans ces bandes dessinées, c'est le traditionnel couple des récits d'aventure : un savant ou un explorateur et son assistant. C'est une formule que Fred réutilisera dans Timoléon, mais aussi Hubuc dans Wilbur et Mimosa. Disons simplement que c'est le modèle de base de tous les feuilletons.
Maintenant, nous allons terminer par un jeu :
1) Que veut dire aéromédon ?
2) Yoyoteur est-il d'époque ?
3) Que peut bien être Kleptopik le Copomartopicophile ?
13:30 Publié dans Soulever la couverture | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bande dessinée, langue française
jeudi, 17 juin 2010
Andy prefers not to...

Le Andy de cette chanson n'est pas Warhol, mais Andy Capp bien moins connu en France.
On connaît fort peu la BD britannique en France, à la différence de la BD étatsunienne. Pourquoi cette différence ? J'estime que c'est à la fois pour des raisons économiques et culturelles.
Lorsque j'ai lu des revues de BD anglaises, je les ai trouvées absolument déplorables : mauvais papier, impression calamiteuse, dessin fait à la chaîne, lettrage fait à l'imprimerie. Rien qui donne envie de lire ou de conserver ou de rechercher. Si je compare aux hebdos franco-belges de la même époque ou même des petits formats reprenant des BD italiennes, c'était vraiment très en dessous. Il n'y avait rien de vraiment exportable. Pourtant la Grande-Bretagne n'a jamais manqué de talents pour l'illustration, le dessin de presse. C'est un paradoxe : un pays fait pour le dessin a tourné le dos à la BD.
La BD britannique existe pourtant, mais elle est marginale comme le cinéma britannique. Certes, il y a le cas d'Alan Moore qui est un des plus grands scénaristes vivants. Mais il a été d'abord reconnu parce qu'il a publié aux USA, en reprenant des séries étatsuniennes existantes. Il leur a apporté une touche européenne et sophistiquée, comme il a contribué à faire revivre des mythes littéraires. C'est un auteur à part, il est britannique, mais il a obtenu son succès ailleurs qu'au Royaume-Uni et son univers brasse des cultures diverses. Bon, mais Moore est un scénariste et pas un dessinateur.
Quels Anglais ont réussi à publier en France ? On a Sydney Jordan avec Jeff Hawkes. C'est une série de science-fiction fort honorable, très bien dessinée. Certes, c'est sur le mode space opera avec des tas de petits monstres verts et de menaces intergalactiques, mais ce n'est pas méprisable. Le seul problème, c'est que chaque hebdomadaire avait sa série de science-fiction et une seule : Guy l'Eclair, Luc Bradefer, les Pionniers de l'Espérance, l'Epervier bleu, etc. La science-fiction est un genre segmentant, il ne plaît pas du tout aux filles et elle peine pour les garçons, donc on l'évite au maximum dans les journaux. Ensuite, Jeff Hawkes était une série publiée en comic strips et elle n'avait pas été reprise par Opera Mundi qui diffusait les BD quotidiennes américaines dans la presse généraliste. Certes, il y a eu quelques albums publiés en France, mais l'intégrale s'est arrêtée au tiers parce que l'intérêt du public n'était pas là : c'était de la SF rétro, mais sans la nostalgie des lectures d'enfance.
On a aussi plus anciennement Jane. Encore un comic strip. Mais cette fois d'un genre très particulier : la BD pour bidasses. L'héroïne est le plus souvent en petite tenue et dans des situations embarrassantes où sa poitrine peut être dévoilée tout en étant masquée. Il s'agit d'une BD destinée à remonter le moral des troupes (c'est un genre à part dont je pourrai parler une autre fois). Jane combat donc pour préserver sa vertu et la survie du monde libre face aux méchants nazis. Elle réussit admirablement à cacher les parties les plus intéressantes de son corps tout en les suggérant. Cela ne pouvait donc pas passer dans la presse française à cause de la loi de 1949 sur les publications destinées à la jeunesse et destinée avant tout à contrer les BD d'origine étatsuniennes, mais aussi italiennes, belges et fatalement anglaises. Cette loi imbécile, votée par les communistes et les gaullistes, a créé une censure débile. Mais Jane continuait d'être publiée dans les journaux grand public au Royaume-Uni et elle devançait bien des héroïnes déshabillées de la prétendue apparition des héroïnes.
En fait, un seul personnage britannique a un peu pris en France. Andy Capp. Son nom est déjà un programme. Il est un handicapé de la vie : chômeur professionnel, amateur de jeux de fléchettes, pilier de pub, partant pour tous les paris sportifs les plus débiles, exploiteur de sa femme qui travaille elle !, bagarreur invétéré, grande gueule devant une pinte, ignorant de tout mais dominant toute situation. C'est le modèle du beauf anglais dans sa plus grande splendeur. Bien entendu, il s'exprime avec le cockney slang, il ne dépasse pas la limite de son quartier et sa vision du monde est extrêmement réduite comme on le voit dans l'illustration : la visière de sa casquette l'empêche de regarder les autres ou interdit que l'on voit son visage pleinement. C'est un être buté, béta, butor et d'une mauvaise foi redoutable. Le nom du personnage s'accorde avec cet accessoire essentiel : la casquette ! (the cap en anglais).
Mais en même temps, Andy Capp est profondément sympathique : on aime qu'il filoute l'aide sociale lorsqu'on lui demande de trouver un emploi ou qu'il se moque du révérend et de ses sermons moralisateurs ou qu'il truande le représentant de son propriétaire venant lui réclamer son loyer. C'est Guignol à la sauce anglaise ! Bien avant Stephen Frears, Ken Loach, Mike Leigh, le quart-monde avait eu sa place dans le monde des images, et d'une manière plus dévastatrice. Mais depuis il est devenu plus acceptable : j'ai appris qu'il avait cessé de fumer alors qu'il avait toujours un mégot au bec.
Il y a un paradoxe chez Andy Capp : c'est un héros immobile qui ne cesse de bouger. Il ne sort jamais de son quartier pour vivre des aventures dans le monde, mais tout vient à lui. Et pis, c'est lui qui provoque les bagarres afin d'animer les fins de soirée en pub ou de créer un peu de convivialité dans une rue.
Un autre fait remarquable chez lui, c'est qu'il est presque toujours représenté de profil, parce qu'il marche ou court (souvent vers sa pinte de bière ou alors parce qu'il fuit le représentant de l'ordre). On est dans une représentation qui ne s'adresse jamais directement au lecteur, mais qui lui demande de lire pleinement : la présentation systématiquement latérale ou frontale des personnages est une forme de distanciation.
Pourquoi ai-je choisi cette illustration et non celle d'un album français ?
— Il me semble que l'on perd beaucoup d'Andy Capp lorsqu'on ne le lit pas dans sa langue, même si on ne la comprend pas complètement.
— C'est un album à l'italienne et les albums de ce type conviennent mieux à ce genre de productions en comic strips, même si la plupart des albums à l'italienne ont été des échecs commerciaux en France.
— Je voulais signaler qu'il existe aussi des albums BD en Grande-Bretagne, même s'ils sont d'une qualité nettement inférieure à celle des albums franco-belges ((typographie immonde, image agrandie, pas de couverture originale, brochure, papier douteux). Mais cela existe malgré tout et il serait bon que nos ennemis anglais s'intéressent plus à la BD non étatsunienne.
Le titre de la note dit à quel autre personnage Andy Capp me fait penser.
18:06 Publié dans Soulever la couverture | Lien permanent | Commentaires (5) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bande dessinée, langue anglaise
lundi, 24 mai 2010
Le fils des âges communistes
Pour une fois, je ne pars d'une couverture mais d'une annonce. Je la trouve particulièrement comique quand on se replace dans le contexte du personnage de Rahan : il a inventé le feu, la roue, la sidérurgie, l'extraction du sucre ou du sel, les boîtes de conserve avant Nicolas Appert, la vaccination, le lait pasteurisé avant Pasteur, la chaptalisation du vin et il aurait même devancé Dom Pérignon pour la champagnisation, Gutenberg pour l'imprimerie ou Steve Jobs pour la souris, et j'en passe. Rahan est le grand héros des temps modernes !
Bon. Dans la série, il se nomme d'abord le Fils des âges farouches, ce qui en jette un max. Rahan, c'est celui qui n'appartient à aucune tribu : il est orphelin très tôt et il erre de clan en clan. Craô n'a eu que le temps de lui transmettre les rudiments de la vie et puis son collier de griffes (qui contiennet toutes un enseignement, c'est très important de se le rappeler) comme ne jamais tuer "ceux qui marchent debout". Bref, Rahan est du côté du Bien et nous n'en doutions pas. Rappelons ce que signifient les griffes de ce collier : courage, loyauté, générosité, ténacité, sagesse. En peu de mots, c'est la Déclaration universelle des droits de l'homme ou le serment scout.
Le collier du fils de Craô a été l'objet d'un des fameux gadgets de Pif. D'où vient ce collier ? Eh bien de la série des Timour publiée dans Spirou. Comme Rahan, elle commence à l'époque préhistorique par une sorte d'imitation de la Guerre du feu. Mais la série des Timour se poursuit au long des siècles, chaque descendant du premier Timour possédant à la fois la crinière rouge du grand ancêtre et la pierre qu'il a léguée comme talisman. Tous les Timour agissent ensuite pour le bien commun de l'humanité et se trouvent toujours là où se passent des événements décisifs de l'histoire, ils luttent contre Atilla ou sont prisonniers à Carthage ou bien se retrouvent à Hastings du côté des Normands ou encore en compagnie du Cid. Et d'un album à l'autre, ils ne changent presque pas.
Rahan est un mélange d'autres héros antérieurs. L'influence de Timour sur cette série a été sous-estimée, parce qu'il y en avait une autre plus évidente : celle de Tarzan ! Chéret n'a jamais caché qu'il avait imité le dessin de l'un des plus grands illustrateurs de Tarzan : Burne Hogarth. On retrouve le même graphisme hyper-musculeux, le même sens des disproportions, les mêmes perspectives en plongée et contre-plongée (ce qui permet de traduire les rapports de force sans cesse présents). On revoit aussi le même schéma dans les aventures : Rahan arrive totalement innocent dans un pays qu'il ne connaît pas, il voit que celui-ci est peuplé de "ceux qui marchent debout" (les hommes) mais qu'ils sont soumis par une sorte d'abominable sorcier ou de cheffaillon qui entretient des superstitions afin d'exploiter son peuple, mais Rahan va révéler les impostures et libérer tout ce beau monde afin de lui apprendre la démocratie et le sens du partage. C'est très beau. Comment ne pas être d'accord avec cette morale simple ?
Il possède aussi en commun quelques éléments de langage avec Tarzan : il pousse son cri Rahan ! un peu comme Johnny Weissmuller, mais avec des caractères imprimés en lettres très expressives. Il se désigne lui-même à la troisième personne sans jamais dire "je". C'est une très étrange série où dans le discours il n'y a les marques du discours que pour celui qui est l'oppresseur : ce sera le sorcier malveillant ou le chef esclavagiste qui dira "je" et "tu". Rahan, lui, s'efface tout en se faisant remarquer. Il est d'abord au service des autres. C'est le bon communiste du temps des cavernes. Même si c'est un gros bricolage en reprenant les thèmes d'une série catholique belge et d'une série étatsunienne pétrie de protestantisme puritain (Tarzan est un autre sujet bien plus compliqué).
Cela dit, il y a des éléments ambigus dans la série. Ce héros blond, fils d'un père roux, ne rencontre des méchants ou des incultes que petits, noirs de cheveux, voire crépus ou frisés, parfois affublés de profils un peu simiesques ou alors aux allures de pygmées. Rahan ne débarque jamais que chez des êtres inférieurs, superstitieux, avilis, et il vient en grand libérateur de l'humanité toute entière. D'emblée, il trouve la solution à un problème : il invente la cuisson moléculaire, le four autonettoyant, la crème à bronzer, le sèche-linge ou le fer à vapeur ! Et les populations ébahies le remercient de les avoir enfin introduites dans l'époque des Lumières. Sauf que... Ce manichéisme est un peu lourd à la longue. Il y a un paradoxe : on affiche des références clairement communistes (Rahan n'appartient à aucun peuple précis, il est internationaliste) et puis on retombe dans un discours avec des références paternalistes et colonialistes (Rahan apporte le progrès que vous ignoriez). Le tout servi par un héros blond parmi une infinité de tribus totalement abruties et aux cheveux noirs ou noires de peau. C'est hum... un peu gênant. Ajoutons le fait que Rahan est le rescapé d'une forme de génocide (toute sa tribu est morte dans l'éruption d'un volcan) et on a une somme de faits très contradictoires. Rahan est à la fois l'agent juif du Komintern à l'époque des cavernes et en même temps le pur Aryen qui vient civiliser le monde.
Rahan, grand héros communiste des temps préhistoriques, a été le principal moteur des éditions Vaillant pendant les années 70. C'est le personnage de Pif-Gadget qui a suscité alors le plus d'albums ou de hors-séries ou de revues particulières. On a voulu adjoindre à Chéret un dessinateur concurrent, il a voulu former une équipe pour travailler en studio. Cela s'est terminé en procès pour la reconnaissance des droits d'auteur (oui ! le PCF n'a pas été très reconnaissant envers ses auteurs). Je n'ai jamais vraiment adhéré à cette série, mais je l'estime importante pour ce qu'elle peut dire sur une époque et des discours.
11:53 Publié dans Soulever la couverture | Lien permanent | Commentaires (32) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : pcf, bande dessinée, langue française
dimanche, 23 mai 2010
La planète du rire interdit
Parlons d'une bande dessinée fort méconnue : les Tristus et les Rigolus. Ils font partie de la vie de Pif-Gadget puisqu'ils apparaissent dès le numéro 13 en mai 1969 et que c'est l'époque des plus grosses ventes de cet hebdomadaire. Ils ne dureront que quatre ans. C'est, je pense, une bande dessinée exemplaire à beaucoup d'égards. Il faut souligner d'abord le talent de Cézard qui était un dessinateur inventif et au trait assuré. Je pense que sa série d'Arthur le fantôme aurait eu plus de succès s'il n'avait pas publié dans la presse communiste qui n'avait pas une vraie politique éditoriale d'albums (ou alors tardivement et fort mal).
Nous parlons d'un monde divisé en deux camps, d'un côté les Tristus en vert, de l'autre les Rigolus en rouge. Les Tristus veulent sans cesse envahir le pays des Rigolus qui eux sont très malins et observateurs, sans jamais se démonter le moins du monde. C'est très très caricatural. Cela doit bien vous rappeler quelque chose ? Yalta, le mur de Berlin, le rideau de fer, la guerre froide, les missiles de Cuba, la guerre de Corée ou du Vietnam, et tant d'autres joyeusetés. Les Rigolus qui gagnent toujours au pays du monde toujours heureux sont en rouge. Ce n'est qu'un symbole anodin me direz-vous. Bon... mais ils gagnent toujours en rigolant face aux hordes du capitalisme cynique qui veut déferler dans leur joyeux pays où tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes si l'on rigole. Nous avons là une lecture communiste très orientée : les forces du Mal (l'Otan représenté par les Tristus) veut envahir les démocraties populaires ou du pacte de Varsovie (qui sont les Rigolus).
Les Rigolus — en rouge — cherchaient à faire se marrer les Tristus pour qu’ils se transforment en Rigolus, et les Tristus — en vert — à faire pleurer les Rigolus pour qu’ils deviennent des Tristus. Lorsqu'il y avait métamorphose, on le comprenait au changement de couleur des personnages, le Tristus contaminé par l’hilarité virant au rouge, et le Rigolus frappé de morosité passant au vert. La plaisanterie tourne court, comme le dirait Kundera.
Mais ce n'est qu'une première lecture. Il y en a une autre : les noms en -us montrent une référence évidente à l'Antiquité et d'abord au grand succès de l'époque : Astérix ! Or que montre Astérix ? La résistance d'un village gaulois (jamais nommé) face à un envahisseur puissant. Et le tout se termine par une scène de banquet. On a pu dire qu'Astérix était une série gaulliste en exaltant le mythe de la résistance et en évoquant les clichés nationaux pour les railler. Je ne veux pas développer sur Astérix ici, parce que c'est un sujet très compliqué, tout comme Tintin. Mais enfin... nous avons là une réplique d'Astérix dans une autre manière. On retrouve cependant le même dessin rondouillard que celui d'Uderzo (un héritage en fait de Walt Disney chez les deux). On a le même manichéisme, même si le monde de cette planète par Cézard est moins riche que celui de Goscinny. C'est juste Astérix au pays des Soviets. Il s'agissait de se servir d'une recette à la mode pour faire des ventes, mais le dessin et l'humour de Cézard sauvent ce qui aurait pu être un désastre s'il avait suivi seulement la ligne.
La série n'a duré que quatre ans. On le comprend, parce qu'il n'y avait aucune possibilité de renouvellement dans les sujets. Il faut dire aussi que la politique d'ouverture du PCF de l'époque, juste après 1968, avait totalement échoué et que bon... les plaisanteries sur les lendemains meilleurs qui sourient tout le temps, cela avait un temps. Georges Marchais avait pris la tête du Parti ! Fini de rigoler. Cela n'empêchera pas les éditions du PCF de republier les Tristus et les Rigolus à la fin des années septante, puis octante dans des Pif-Parade, ou de faire cet unique album en 1986 chez Messidor. C'est, je pense, une série assez étrange et aux références brouillées parce que l'on a oublié les codes de l'époque.
Un épisode complet de la série est disponible ici.
Je pense aussi parler bientôt de Rahan, héros communiste préhistorique.
16:38 Publié dans Soulever la couverture | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bande dessinée, langue française, pcf, politique
jeudi, 20 mai 2010
Le fantôme belge
Je voudrais parler ici d'une série très peu connue en France et d'un auteur largement sous-estimé en terre francophone : Willy Vandersteen. Pourquoi est-il si mal estimé ? Je ne sais. On trouvait rarement des albums de Bessy ou de Bob et Bobette en France, on n'en trouve presque plus, mais bizarrement ils étaient présents en Alsace sans doute parce qu'ils avaient aussi du succès en Allemagne.
Vandersteen est d'abord un auteur flamand. C'est très important pour le comprendre. La plupart des auteurs belges que nous connaissons en France sont ou bien des Bruxellois, ou bien des Wallons de Charleroi, Liège notamment. Rares sont les Flamands comme Bob De Moor, Jo-El Azara, Berck. Il existe une fracture linguistique au sein de la Belgique qui s'illustre dans la bande dessinée dès les années cinquante. Très peu de dessinateurs néerlandais parviendront à se faire publier en France et seulement durant les années octante, surtout à cause du regain d'intérêt pour la ligne claire : Swarte, Kuijpers, Kresse (l'un des auteurs de westerns les plus formidables que j'ai pu lire). Pourtant, il existait à cette même époque une presse néerlandaise ou flamande d'égale valeur à la presse francophone.
Que vient donc faire Vandersteen dans l'affaire ? D'abord, c'est le grand auteur flamand qui publie dans le principal journal flamand De Nieuwe Standaard. C'est le principal rival d'Hergé après la guerre. Suske en Wiske ne sont pas seulement des concurrents de Jo, Zette et Jocko, mais aussi de Tintin lui-même ! Le marché de langue néerlandaise se trouve interdit à Tintin si Vandersteen ne se tintinnise pas. La vente de Kuifje, la version de Tintin en terre de Vondel aurait été affectée. Il fallait rallier le concurrent à soi, c'est ce qui se fait dès 1948 et il donne alors dans l'hebdomadaire une histoire on ne peut plus belge : Thyl Eulenspiegel ! Cela se produit au même moment que les éditions du Lombard se développent en France, mais les petits Français ne peuvent pas lire cette histoire très belge.
Le but est clair : il faut viser un public national bien précis, sauf dans le cas de Tintin qui est international, ni belge, ni français tout en étant les deux. On assiste alors à une édulcoration de la bande dessinée de Vandersteen : exeunt la tante Sidonie trop caricaturale, ou le colosse Jérôme. Lambique maigrit, Bobette devient aussi sage que Zette et Bob aussi courageux qu'un boy-scout. La ligne graphique devient presque aussi claire que celle d'Hergé et ce sans céder à la fantaisie. Et bien entendu, ces albums ne seront pas vraiment commercialisés en France ou en Belgique francophone, puisque c'est en fait flamand avant tout et que Tintin est surtout universel ! De l'art d'étouffer son rival en l'embrassant...
Mais qu'est-ce que ce fantôme espagnol qui figure dans le récit ? C'est le fantôme d'une Belgique qui était unie et qui vivait pourtant sous un occupant étranger. Nous voyageons alors dans le temps pour revivre ce qui a existé, grâce aux images. Le fantôme espagnol, c'est un peu la marque que Hergé a voulu imposer à Vandersteen au long des huit formidables albums qu'il a publié dans Tintin et au Lombard. Une forme de révolte qui s'exprime en citant les oeuvres les plus belges. Ce fantôme, c'est celui de la Belgique unie qui disparaissait déjà. C'est aussi celui d'une bande dessinée inventive qui ne voulait pas se plier à des règles industrielles. Il y a une profonde dérision du système des studios dans ce premier album et c'est aussi une critique de la bande dessinée comme industrie qui se prend pour de l'art. Et puis une réflexion sur le sens des images.

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samedi, 15 mai 2010
Ténèbrax
J'aborde ici un nouvel aspect de la bande dessinée. On parle souvent de BD franco-belge et l'on néglige énormément le fait que la BD a été avant tout franco-italienne dans les années soixante et septante — tout comme le cinéma. Durant les années soixante, on a tenté à plusieurs reprises de créer un magazine de bandes dessinées pour adultes, cela a presque toujours échoué. Le premier fut V-Magazine qui ne dura que quelques numéros en 1962. Mais dans V-Magazine figurait Barbarella, publiée en album en 1964. Son auteur Jean-Claude Forest se retrouve rédacteur en chef d'un nouveau magazine, Chouchou, qui lui aussi ne dépassa pas l'année. C'est dans ce périodique que furent publiés les deux premiers épisodes de Ténèbrax, la première collaboration entre Lob et Pichard. Le troisième épisode inédit fut publié en 1965 dans la toute nouvelle revue Linus en Italie, puis bien plus tard en album en 1975 à la SERG. Cependant, il existe une suite inédite en France qui se déroule non plus dans le métro de Paris, mais dans celui de Milan. L'Italie a été pendant de longues années le pays refuge des auteurs français qui ne parvenaient pas à se faire publier et inversement, les auteurs italiens comme Mattoti, Buzzelli, Crepax, Pratt, Manara se sont faits éditer en France en premier. La culture bédéiste des deux pays est très proche : les petits formats de Lug venaient d'Italie, un grand nombre d'épisodes du Journal de Mickey sont d'origine italienne durant ces années et Charlie mensuel a été la déclinaison de Linus mais à la française. L'Italie a été une sorte de miroir de la France, ou inversement. Par exemple, Blanche-Epiphanie de Lob et Pichard — une parodie de roman-feuilleton — a d'abord été publiée en Italie avant de trouver fortune en France.
Qu'est-ce que Ténèbrax ? D'abord un mégalomane fou et tortionnaire qui veut conquérir le monde entier (rien que ça !) Ce n'est pas très original, me direz-vous. Ce qui l'est plus, ce sont ses moyens : il a construit un réseau parallèle au réseau de métro parisien et il détourne les rames à l'aide de rats géants afin d'emprisonner l'humanité dans des cages. On trouve alors des mythes puissants de la littérature populaire :
— le thème du souterrain, source de dangers ;
— le rat comme espèce rivale de l'homme et porteur de maladies ;
— le savant fou qui veut tout contrôler ;
— le mal présent dans la réalité la plus quotidienne (le métro).
C'est une histoire des années soixante et je crois qu'elle n'aurait pas pu être racontée à un autre moment, mais elle reprend tous les poncifs de la littérature populaire antérieure au second degré.
Le portrait du personnage principal, le méchant, est mis en avant : lunettes noires (on ne doit pas voir son regard, le mal est toujours mystérieux), boutons de manchettes (on ne songeait pas alors aux Rolex), pochette élégante et costume noir cintré, oreilles pointues à la Monsieur Spock. Ne pas oublier la petite mèche qui peut faire penser à un point Godwin. On croirait presque au personnage du docteur Folamour exactement contemporain, mais sans le fauteuil roulant. Le méchant est réussi et il concentre tous les traits d'un méchant. Notons aussi le nom qui est aussi évocateur que celui de Fantômas, le x représentant ici l'inconnu.
L'un des problèmes de la bande dessinée plus adulte a été de savoir comment s'adresser à des adultes, puisque ceux-ci ne croyaient plus aux histoires que l'on délivrait à leurs enfants, mais ils restaient attachés aux bandes dessinées de leur enfance à eux. L'une des solutions a été justement le second degré : on reprend les mêmes recettes que dans les vieux récits d'avant-guerre, mais on fait comme si on n'y croyait pas. Une autre a été de faire dans la surenchère d'érotisme, mais dans la France de Charles et Yvonne, c'était fort mal vu et l'interdiction était proche. Ténèbrax est au centre de ces contradictions. On peut noter à l'arrière-plan une image totalement sadienne de corps empilés et de fesses bien apparentes, mais c'est parce que l'album est paru quand la société française commençait un peu à se libérer. La couverture annonce les albums plus franchement pornographiques de Pichard, comme Marie-Gabrielle de Sainte-Eutrope ou l'Usine. Il faut retenir les dates : 1964-65 la publication en revue, 1975 l'album. On a affaire à une relecture et Pichard va donner après 1975 seulement dans la pornographie pure.
L'itinéraire de Pichard est très intéressant et il nous amène vers un aspect très méconnu de la bande dessinée : les BD pour filles. Il a commencé dans... la Semaine de Suzette ! Avec un personnage du nom de Miss Mimi (qui était une sorte de girl next door). Des histoires de voisins et voisines donc. Ce qui est aussi intéressant, c'est que Forest avait justement collaboré à des magazines pour filles comme Mireille, Nanon et Nanette, Suzette, etc. Il donne dans Chouchou Bébé Cyanure qui est une préfiguration d'Hypocrite (Bébé Cyanure a été éditée ensuite par Glénat à la même époque que Ténèbrax, c'est une courte histoire de 26 pages). Gillon, que Forest scénarisait pour les Naufragés du temps dans Chouchou (dix ans plus tard repris par France-Soir et Hachette, avant Métal hurlant et les Humanoïdes associés) est l'auteur d'un soap opera insipide, 13, rue de l'Espoir. Les auteurs de la nouvelle bande dessinée pour adultes viennent en fait pour une part de la presse la plus conservatrice et moralisatrice. Pendant des années, ils ont dû écrire ou dessiner des histoires niaises pour filles moins intelligentes que les garçons, et certains comme Pichard ou Gillon ont été dans l'exacte inverse après.
Ce qui me retient dans cet album, c'est aussi un autre aspect : on est dans un style semi-réaliste ou semi-comique. C'est je pense ce qui est le plus abouti chez Pichard, parce que ses albums de la fin me font mourir d'ennui à force de vouloir tout cerner, tout détailler, tout enfermer. Il ne me semble jamais avoir été meilleur que dans ses histoires de Ténèbrax, de Submerman (un super-héros qui vit au fond des mers !) parce qu'alors il ne cherchait pas à devenir un auteur qui ligote ses personnages.
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lundi, 03 mai 2010
Barbarella attaque le parti communiste !
Comment parler de Jean-Claude Forest ? Je ne sais. Je crois que c'est un des plus grands auteurs de bandes dessinées qui soient, l'un des plus inventifs tant pour le dessin que pour le langage. Il a été surmédiatisé quand il participait à des émissions comme Dim Dam Dom, Marie Mathématique ou Traits pour traits dans laquelle Gotlib le caricaturera. Il a eu trop de chance et pas assez.
Forest est au départ un dessinateur populaire qui fabrique du Charlot à la chaîne ou des bédés pour filles. Et puis il fait des choses un peu iconoclastes comme le Copyright qui est une sorte de reprise du Giff-Wiff, un animal mythique de la BD qui a donné un nom de revue historqique.
Il crée Barbarella en 62. C'est alors une héroïne totalement bardotesque : des seins proéminents, des fesses charnues, des lèvres pulpeuses, une longue chevelure blonde en cascade et un langage un peu cru ou réaliste. Elle sera incarnée, ironie du sort par Jane Fonda à l'écran. Mais Barbarella, c'est Bardot avant tout, comme Blueberry est Belmondo.
Il n'y avait pratiquement pas de filles dans les magasines de garçons quand Forest a créé son héroïne. Un peu dans Spirou, mais va-t-on s'amouracher de Seccotine ou de Mademoiselle Jeanne ? Je me le demande... Il fabrique donc sa bombe sexuelle qui le dépasse.
Forest tente plusieurs fois de revenir à des publications un peu régulières, avec des formes de séries. Cela échoue toujours, que ce soit à France-Soir, Pilote ou ailleurs. L'une de ces tentatives a eu lieu dans Pif-Gadget en 71 : il publie deux épisodes de vingt pages (c'était le format obligé de l'époque ou sinon c'était les histoires complètes de 8 ou 12 pages) et il ne peut terminer l'histoire dans l'hebdomadaire communiste. Le dernier épisode est refusé. Ce n'est pas vraiment pour les enfants, croit-on.
Que s'est-il passé ? En fait, Forest parle de choses inadmissibles : la mort des personnages de BD ou leur possible renaissance. Dans ce troisième album, il décrit une Barbarella vieille, flétrie, agonisante, tout comme le capitaine Némo qui accepte de mourir dans son Nautilus, mais elle parvient à sortir de sa prison à la fin et elle retrouve sa jeunesse totalement intacte : c'est ce message que les éditions du Parti communiste n'ont pas voulu enregistrer. L'abandon de la série dans l'organe de la BD stalinienne et georgesmarchaisque avait été motivé par "imagination excessive". On croit rêver... Il y aura deux autres éditions après de ce volume, mais je reprends la première qui est seulement de Forest (la troisième n'est pas garantie d'origine).
Pourquoi ai-je retenu ce livre plutôt qu'un autre du même auteur ? Parce que j'aime Stevenson, Jules Verne auxquels Forest rend hommage, et puis que cela me semble correspondre à une définition de l'imaginaire sans les impératifs d'une idéologie moribonde.
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dimanche, 02 mai 2010
Ribambelle, ripopées et ricochets

Voici une série admirable, une de celles que l'on aime parce qu'elles sont pleines de valeurs et d'idées généreuses. Le très gentil Jean Roba a commis en 1962 une bande dessinée autour d'une bande de gamins des rues.
On est dans la convention la plus pure. Les histoires de gosses des rues abondent dans la première BD d'avant-guerre. Denis la Malice ou Quick et Flupke sont des représentants du genre qui peuvent dire quelque chose aux personnes qui ont plus que vingt ans . Il fallait donner aux enfants de milieux populaires des images auxquelles ils pourraient s'identifier et forcément adhérer au discoursd du bon patronat. Cela a commencé avec Winnie Winkle alias Bicot en France et Belgique. La Ribambelle est l'héritière directe de cette série américaine, tout comme Boule et Bill est celle de Blondie pour la bande dessinée familiale avec père, mère et enfant, plus problèmes conjugaux. On a connu dans les années soixante une pullulation de bandes dessinées mettant en scène des bandes de gosses sans aucun liens familiaux : les 3 A, les 4 As, les 5 As, la Patrouille des Castors et je n'en compte plus ! Mais là, on vire très vite vers le fantastique et la dérision du genre, je dois avouer que c'est réussi.
Un des très grands problèmes à aborder par la BD a été la sexualité : d'où viennent les enfants et qui sont leurs parents ? C'est très problématique. Si Roba donne un père et une mère à Boule, dans cette série il se retrouve face à un dilemme. Phil (le blond à houppe tintinesque) et Grenadine (la rousse ou la fille de service) ont bien une mère et semble-t-il Dizzy le noir, mais étrangement ils n'ont jamais eu de père. Et ils sont toujours libres dans leur lieu de réunion qui est une sorte de terrain vague empli de pièges divers. Hum... cela ressemble fort à une série patronnée par Alfred Hitchcock.
Je donne ici la page de l'édition de 1968 et puis celle de la republication dans Spirou de l'aventure en 1975. C'est presque la même illustration, la Rolls est en avant, James le majordome anglais toujours aussi placide et flegmatique est toujours au volant, mais on voit deux modifications majeures : Dizzy est au centre et surtout Archibald (qui est le vrai héros de la série) apostrophe le lecteur. On a une transformation des représentations dans cette période : le héros tintinien est désormais mort, le très fade Phil va devoir s'écraser devant la fille Grenadine, le noir Dizzy, et surtout le personnage exubérant d'Archibald qui me semble un poème et sans lequel la série ne tiendrait pas. Il est au second plan dans la deuxième couverture alors qu'il était mis en avant.
Le titre de la série est un bonheur pur, c'est un très beau mot qui échappe aux conventions. Comment dire le pluriel en utilisant le singulier ?
12:38 Publié dans Soulever la couverture | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bande dessinée, langue française
samedi, 01 mai 2010
Sans chaussettes, sans slip
Après pas mal d'auteurs grand public, je veux évoquer un dessinateur maudit. Charlie Schlingo. Son pseudonyme est déjà tout un programme. Il avait un nom déjà un peu improbable Jean-Charles Ninduab que l'on aurait pu prendre pour un autre pseudo. C'est l'auteur underground français par excellence : il a commencé par faire son propre fanzine tout seul. La vie de Charlie Schlingo est une catastrophe du début à la fin tragi-comique : il meurt en trébuchant contre son chien nommé la Méchanceté ! Je donne ici la couverture de la réédition qui comprend le premier épisode et puis le deuxième.
Pourquoi avoir choisi cette couverture ? D'abord, après avoir vu beaucoup d'auteurs qui ont un graphisme très soigné, voire trop léché, je me suis dit qu'il était bon de voir une dimension différente : Schlingo, comme son nom l'indique, a un dessin crade, puant, pas convenable. Sa culture d'origine, c'est celle des petits formats d'origine italienne ou américaine : Pepito ou Popeye. Il s'agit de la bande dessinée qui a la plus mauvaise réputation : des dessins gribouillés à la va-vite en noir et blanc, avec des personnages aux super biscoteaux, des tatouages sur les bras (que l'on voit chez Josette comme chez Popeye).
Qui est donc cette Josette ? D'abord une héroïne née dans Charlie Hebdo, le vrai, le premier, celui de 79-81. Il était un peu étonnant que dans un journal d'actualité paraisse une BD totalement déconnectée de toute forme d'allusion à l'actualité. Mais cela permettait à Schlingo de feuilletonner une histoire en bandes de trois ou quatre cases, puis avec des résumés qui étaient encore plus absurdes que l'histoire de départ. Cela pouvait passer à une époque où Charlie Hebdo ne savait plus trop dans quelle direction aller.
Ce qui distingue Schlingo, c'est le sens de l'incongru, du saugrenu et du mauvais goût dru. Le nom de l'héroïne vient peut-être de la série très gentillette de Hergé Jo, Zette et Jocko. Mais à la base, on a un jeu de mots sans aucun sens : son patron devient fétichiste de ses chaussettes. Et on comprend alors le calembour à la base : une chaussette de rechange, une Josette de rechange. Or la Josette se fait jeter comme une vieille chaussette. Elle commence ces aventures par cette phrase : "C'est embêtant ! Je suis encore vierge ! Il serait temps que je trouve un petit ami !" Sauf que ses petits amis seront tous plus absurdes les uns que les autres : elle tombe ainsi amoureuse d'un cheval qu'elle épouse et qui se révèle être drogué, voire qui se comporte de manière lâche ! La logique n'est pas du tout au rendez-vous. C'est une parodie de parodie, à la même époque Pichard et Wolinski ou Pichard et Lob publiaient Paulette et Blanche Epiphanie* (toutes deux orphelines riches et malheureuses en proie aux redoutables mâles aux rudes instincts), dont Josette de rechange est le double dégradé. C'est la même héroïne remixée par le biais des petits formats : elle fume, elle porte des bas résille qui lui donnent une allure de sirène et elle a une poitrine proéminente, ce serait la femme tentatrice, mais ce qui ne colle pas du tout au cliché de la nouvelle BD, c'est qu'elle a les tatouages de Popeye sur les bras ! Il y a eu réunion des différentes cultures de BD autour de Schlingo : il a fait le pont entre les petits formats et la BD dite sérieuse ou d'actualité.
* Ce sont elles-mêmes des parodies de Little Annie Fanny (publiée dans Playboy !) qui parodie elle aussi Little Orphan Annie. On est dans le gag qui parodie le gag qui parodie le gag qui...
11:11 Publié dans Soulever la couverture | Lien permanent | Commentaires (8) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : langue française, bande dessinée
mardi, 06 avril 2010
Les mange-bitume
Il s'agit d'un album très particulier des éditions Dargaud. Au début des années 70, elles ont entrepris de lancer des volumes dans une collection nommée Histoires fantastiques à la suite du récent succès de Druillet et de Lone Sloane. On y trouve un peu tout et n'importe quoi. Des dossiers sur les soucoupes volantes scénarisées par le même Lob, des trucs plus gauchisants et pré-écolos par Bilal et Christin, des nunucheries science-fictionnesques avec jolies filles par Gigi, les aventures dans le temps de Timoléon et Stanislas par Fred et Alexis. Bref, un gigantesque foutoir : une collection qui n'avait aucune ligne éditoriale claire et qui était là pour ramasser les histoires parues en magazine, mais sans que l'on sache si elles allaient donner lieu à des séries au long cours. Le début des années 70 est une sale période pour les éditions Dargaud parce que la bande dessinée traditionnelle prend eau de toute part chez elle : les auteurs classiques ne publient plus dans Pilote ou à peine, le journal est envahi par des actualités et les auteurs vedettes de la nouvelle génération partent à l'aventure ailleurs afin de fonder qui l'Echo des Savanes, qui Métal Hurlant, qui Mormoil, et on en passe.
C'est donc un moment particulier dans le monde de l'édition. Tout le monde se met à douter du récit long qui suppose d'attendre la semaine suivante pour lire la suite de la page ou de la double page, et on demande aux auteurs de faire des histoires complètes qui peuvent se lire dans un seul numéro. C'est la formule adoptée par Pif-gadget en 69 avec des séries qui sont découpées en vingt pages, c'est celle mise en avant par Tintin dès l'époque de la rédaction par Greg avec des découpages de longues séries en épisodes de six ou huit pages afin de réduire le temps d'attente du lecteur. Les Mange-Bitume s'inscrivent dans ce contexte : c'est au départ une suite d'histoires complètes.
Mais il y a un autre aspect : Pilote était alors envahi par des actualités. Des pages pas forcément drôles qui tentaient de parler de ce qui faisait le sujet du jour. Et il n'y avait plus de place pour les héros classiques. Or Lob qui est d'abord un feuilletonniste tenait à raoonter une histoire. Il l'a fait en partant de ce qui pouvait faire l'actualité : la volonté de Pompidou de consacrer tout à la sacro-sainte bagnole et de raser le paysage autour de Notre-Dame de Paris afin de créer une grande autoroute urbaine ! On l'aperçoit, mégot au coin du bec et sourcils bien hérissés, dans les premières cases de l'album. Le projet délirant dudit bougnat est mis en oeuvre de manière exemplaire et tout le monde commence à vivre dans sa caisse tout en regardant seulement la télévision pour vivre et en se contentant déjà (!) de téléréalité comme seule forme d'existence. C'est une critique radicale de ce qui avait pu être le Pilote précédent au service du régime gaullo-pompidolien où l'on voyait aussi un Pompidou parfaitement reconnaissable prendre les plus fermes mesures (toujours clope au bec et sourcils très bien pointés) pour la survie de la Nation face à des vampires qui attaquaient la France éternelle. C'est donc raccroché à l'actualité immédiate, puis on s'en éloigne.
Qu'apprend-on encore au sujet de cette histoire ? Eh bien, en fait ce devait être un roman et il existe une suite. C'est le Transperceneige après la fin de la civilisation urbaine, mais il y a un hiatus entre les deux récits tout comme il y en a un dans ces histoires décousues. Cette histoire a été interrompue par le décès de Dominique Alexis au bout de vingt pages, puis elle a été reprise par Jean-Claude Rochette au dessin pour être publiée dans (A suivre) en 1983. Il y a donc eu trois dessinateurs pour une histoire unique et elle a été découpée en morceaux d'épisodes brefs quand on estimait qu'il ne fallait pas faire attendre le lecteur, puis on l'a donnée en version longue et en comptant en pavés d'au moins cent pages. L'économie de l'édition est juste devenue différente à partir du moment où Casterman a décidé d'inventer le roman graphique de longue durée et cela en reprenant les séries qui étaient découpées en épisodes séparés et uniques comme Corto Maltese. (Le plus comique, c'est que les responsables de Casterman à cette époque venaient de Pif et que l'invention du récit complet en un numéro était leur fait... Les communistes sont pervers parfois, ils peuvent agir à l'inverse de ce qu'ils ont psnsé.)
Que peut-on encore signaler ? La présence omniprésente de la couleur jaune comme signe d'interdiction ? On la voit partout dans la couverture.
17:21 Publié dans Soulever la couverture | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bande dessinée, langue française
lundi, 05 avril 2010
Le diable et le bon dieu
Ceci est à mon avis une histoire exemplaire qui appartient je pense à la grande histoire de la bande dessinée. Pourquoi est-ce que je me saisis de cette série totalement inconnue de tous ? Parce que d'abord elle est la première à montrer la mort réelle d'un héros, pas la mort imaginaire qui est le cas de la plupart des histoires, mais bien la mort réelle à la suite d'une émeute. Cet épisode vient clore la série en 1972 et il faut dire qu'elle a été fort brève : quatre longues histoires seulement depuis 1969, plus quelques récits complets.
Ce qui est particulier, c'est que l'on part du récit le plus traditionnel (le dessinateur Antonio Parras est un vieux baroudeur de la presse populaire, il a officié pour les couvertures de Barbe-Rouge, de Tiger Joe ou Bob Morane). C'est un dessinateur très élégant, au style personnel, mais qui n'a jamais eu une série marquante : il a toujours été dans la marque des autres.
On crée donc dans Pilote le docteur Ian Mac Donald sur le modèle du docteur justicier. Et le docteur Justice apparaît juste après en 1970 (adepte du kung-fu fort à la mode en ce moment, faciès entre Alain Delon et Bernard Kouchner, prêt à se castagner contre tous les méchants mafieux et intégristes). Ian Mac Donald est d'abord défini comme un médecin volant, un médecin qui va porter secours au bout du monde de l'Australie à l'aide de son bel avion. Cela devait donner de belles scènes de l'Australie comme Sandy qui allait tout juste s'arrêter, parce que l'Australie n'était plus vendeuse. Bref, c'est la résurrection de Tanguy et Laverdure, de Buck Danny et Sonny en version de gauche humaniste, avec le docteur qui sauve tout le monde en plus. Une version du chevalier moderne.
Seulement, il y a un problème : Vidal ne croit pas du tout à son héros irréprochable et après qu'il l'a mis au centre d'une intrigue électorale eh bien ! il découvre que son camp progressiste développe une forme de totalitarisme par la vidéosurveillance et le contrôle policier (cela nous rappelle des choses un peu actuelles). Bref, le héros meurt pour de bon et ne ressuscite jamais contrairement aux autres histoires où il survit miraculeusement. La dernière case donne juste une contre-plongée sur le héros définitivement mort face à la foule qui est horrifiée devant ce qu'elle a permis par son choix dans les urnes. Il liquide donc son personnage parce qu'il n'a plus rien à faire dans le nouveau monde de la bande dessinée, mais d'une certaine manière cette histoire me semble parler plus d'aujourd'hui.
23:05 Publié dans Soulever la couverture | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bande dessinée, littérature, politique
Le cobra
Quel titre retenir dans la série Tif et Tondu ? J'aime énormément la période des scénarios de Rosy avec monsieur Choc, mais ce n'est pas ainsi que je l'ai découverte. Je suis entré dans ces histoires par les récits de Tillieux d'abord et ce qui m'avait retenu était l'intrigue à la fois policière et fantastique. Que voit-on dans Tif et Tondu contre le Cobra ? D'abord l'histoire d'une hallucination. La très belle comtesse Amélie d'Yeu dite Kiki est victime d'une machination de la part de son vilain oncle afin de la faire passer pour folle et de la faire interner dans un asile, puis de s'emparer de la fortune en émeraudes cachée dans la charpente de son château.
Ce qui suit est une réflexion au sujet de l'image. Kiki (qui déteste être appelée comtesse) se trouve plongée dans une scène de film afin de faire croire à sa folie. Elle a d'abord enregistré elle-même une séquence où une créature fantastique aux allures de reptile apparaissait dans sa chambre, puis enlevée elle se retrouve plongée dans un studio de cinéma avec des apparitions d'animaux préhistoriques et d'êtres anthropomorphes, cela afin de justifier son internement.
Cet épisode marque un tournant dans la série : d'abord le personnage de Tif (le chauve, Tondu c'est le chevelu et barbu) se révèle très séducteur et empressé auprès de la belle Kiki (laquelle est opposée au déguisement d'un travesti malfaisant et malodorant). Les personnages commencent à se différencier vraiment et à avoir des personnalités différentes. Ensuite, en 1969 (année érotique), c'est le début de l'apparition d'héroïnes qui ne sont plus de gentilles fillettes comme les Line, Lisette, Suzette. Le surnom de Kiki n'est sans doute pas du au hasard. Il y a une volonté de nouvelle séduction des adolescents de cette époque et cela passe par la représentation de femmes pulpeuses pourvues de nombreux attributs (et ici Kiki en possède de nombreux, le titre de noblesse, le château, la fortune, sa mini-jupe, sa chevelure blonde et sa forte poitrine). Puisqu'il faut un peu plus de sexe pour faire vendre des journaux pour enfants, autant y aller carrément et faire dans la dérision.
Mais cela commence d'abord par une histoire qui s'interroge sur le sens que l'on donne aux images que l'on voit ou que l'on enregistre. C'est avant tout une aventure où l'on doit se méfier des apparences, puisque nos deux héros se retrouvent piégés et pris comme des chauffards alcooliques ou des fous. Que faut-il croire ? semble être la morale de ce qui est une nouvelle bande dessinée. Les images mentent, mais elles disent aussi une vérité. Celle d'une époque.
12:42 Publié dans Soulever la couverture | Lien permanent | Commentaires (5) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bande dessinée, langue française
Le tableau enchanté
Parmi les plus belles séries publiées par Spirou, on peut compter Isabelle. La couverture que je donne n'est pas celle d'origine. Il s'agit de celle qui a été réalisée lorsque la série a changé d'orientation à partir des Maléfices de l'oncle Hermès (tome 3 en 1978, prépublication en 1975), lorsque Franquin est venu assister Delporte au scénario et que la série s'est fixée sur la lutte contre la très méchante Kalendula à ne pas confondre avec la gentille Calendula, fiancée de l'oncle Hermès, un sorcier à pieds de bouc.
En fait, si Isabelle disparaît ne disparaît pas de la série, le monde des sorciers prend de plus en plus d'importance et nous passons fréquemment d'un univers à l'autre. C'est pourquoi dans le bandeau, nous avons en fait une vignette en oreille de Calendula (la gentille sorcière) alors que l'héroïne est censée être la petite Isabelle que l'on voit en couverture.
Au départ, l'histoire commence dans le quotidien le plus ordinaire et sous le mode de la fable. Nous avons un personnage sans aucune histoire durant sa vie, il ne s'est jamais préoccupé des autres et s'il n'a jamais commis une mauvaise action, il n'a jamais non plus bien agi. Pour ces raisons, il est enfermé dans un tableau qui représente sa demeure et il est réduit à une taille minuscule jusqu'à ce qu'il se rachète de son indifférence. Bien sûr, il peut s'échapper si on le regarde comme le fait Isabelle. Celle-ci a décidé d'acheter un tableau chez un antiquaire pour l'accrocher dans sa chambre. Nous avons là une métaphore de la bande dessinée comme telle : il s'agit d'abord d'une question de regard, c'est par le regard d'Isabelle que le bonhomme sort de l'image, et puis bien sûr de lutte pour faire le bien (mais justement quand on croit faire le bien, on peut commettre aussi le mal comme le prouve l'histoire).
L'histoire préfigure certes la Rose pourpre du Caire, mais elle s'inscrit déjà dans une longue série où les personnages sortent du cadre dans lequel ils ont été dessinés ou représentés. Je crois que c'est aussi vieux que la bande dessinée elle-même, cela remonte au moins à Little Nemo et peut-être même à Töppfer. Il y a une volonté de la part de beaucoup d'auteurs à ne pas se laisser enfermer dans une case et la métaphore du personnage qui sort du cadre est aussi celle de l'auteur.
Quand on prend cette couverture, on est d'abord saisi par l'atmosphère rurale d'un petit bourg (sa place centrale, ss statue remarquable, ses commerces si ordinaires, ses oiseaux peu farouches). Cela s'oppose aux albums de la suite qui sont vraiment tourmentés et fantastiques : ici ce n'est que le merveilleux dans son aspect quotidien le plus ordinaire. Au départ, la série était assez mal partie. Après une publication en revue en 1970, elle avait fait l'objet d'un album dans une collection bon marché des éditions Dupuis en 1972 (volume broché, pagination réduite, couleurs infectes). Ce n'est qu'après, lorsque le monde des sorciers est apparu et que Franquin soit entré en scène que l'on a commencé à l'éditer un peu sérieusement. Mais tout commence ainsi : regarder. Ursule, la tante d'Isabelle ne voit pas ce qu'elle peut remarquer et elle est hors de son monde.

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dimanche, 04 avril 2010
An Ankou

Ceci est une bande dessinée vraiment très à part même si elle appartient à une série grand public. D'abord, je la donne avec sa couverture bretonne. Et elle a quelques raisons d'avoir été éditée en breton. Les lieux évoqués sont paronymes de ceux de la centrale de Brennilis au milieu des monts d'Arrée, Berniliz. On est dans l'actualité la plus immédiate. L'histoire paraît en 1976 en revue, alors que des attentats du FLB ont eu lieu l'année précédente dans la centrale nucléaire.
Ce qui me semble remarquable, c'est que nos héros ne connaissaient nullement le nom de ce personnage, mais ils le nomment malgré tout sur la couverture de la revue comme s'ils le connaissaient depuis toujours. Pourtant, il n'y a jamais de chance de tuer un personnage surnaturel à l'aide d'une voiture et il n'y a aucune raison de freiner afin d'éviter de l'écrabouiller (d'autant plus qu'il représente la Mort). Fournier suppose que ses lecteurs possèdent les mêmes codes narratifs que lui et en cela il se trompe.
Que voyons-nous dans le paysage un peu lunaire ? Une sorte de centrale nucléaire qui apparaît sous la forme d'explosions. Soit. Et c'est le personnage annonçant la mort qui arrive pour barrer le chemin des héros. Le tout dans un costume du plus pur XVIIIe siècle avec bâton, cheveux longs et chapeau breton à l'appui. Il y a juste quelques petites choses qui me dérangent dans cette démonstration. L'Ankou est la représentation de la mort et comment pourrait-on tuer la mort en voiture ? L'Ankou est contre la centrale nucléaire parce qu'il est le gardien de la tradition ancestrale et qu'il entend garder le monopole de la mort. Mais pourquoi l'épargner ? Que veut dire cette image d'un autre âge ?
Quand on prend l'image de l'album, cela ne va pas mieux. On a toujours l'Ankou en figure surplombante et inquiétante, mais c'est la figure protectrice de la Bretagne alors même si c'est le voyageur de la mort qui porte ici un bâton et non plus une faux et qu'il ne ressemble plus à un squelette. C'est un Ankou présentable et plus acceptable qui nous est donné. On voit aussi la très jolie Ororéa qui est une pièce rapportée depuis sa Polynésie natale et puis Spip en fin de cortège (parce qu'il n'y a plus de marsupilami), mais où est le sens ? Fantasio rigole, Ororéa sourit parce qu'elle est en représentation (c'est l'ingrédient féminin nécessaire et indispensable à cette époque pour les adolescents masculins dont les hormones travaillent), Spirou seul est inquiet, et tout le monde défile comme si les choses étaient entendues. Je ne sais quoi penser.
Je vais me faire engueuler par Jacques C., je le sens. Mettre en doute la dignité des Bretons est une chose ignoble que je n'aurais jamais dû commettre. Je le regrette par avance et je présente des demandes d'excuses.
21:45 Publié dans Soulever la couverture | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bande dessinée, langue française, breton
samedi, 03 avril 2010
KKK
Voici un nouvel album mythique. J'adore les westerns, on l'a compris. Il y a tout ce que j'aime : la lutte du bien et du mal, la revanche du plus faible, la récompense de l'effort, la sanction de la loi souveraine et l'arrivée de la cavalerie au dernier moment. Le western est un genre cinématographique et bédéiste profondément moral. Plus que la SF, plus que le polar ou le roman de chevalerie, il traduit des valeurs humaines universelles. Le western est le genre le plus éducatif possible. Je vais tenter de le prouver.
Pourquoi ai-je choisi cette couverture et non une autre ? Parce que c'est ainsi que j'ai découvert Jerry Spring et que je l'ai aimé. L'histoire était parue en 1966 dans Spirou et elle n'a été publiée en album qu'en 1975 en album, mais en grand format et en noir et blanc pour faire de luxe. C'est sous cette forme que je l'ai lue et j'ai été estomaqué par le récit qui se concluait par une fin pas claire, puisque le mal existait ailleurs malgré l'action des héros.
Que voit-on dans cette couverture ? Des personnages du Ku-Klux-Klan brandissant leur torche ou leur main ou leur croix. Tout cela serait-il innommable ? Oui ! Il a fallu neuf ans aux éditions Dupuis afin d'éditer cet album et en plus de manière clandestine, hors collection, en noir et blanc pour faire luxe. Pourtant, Jijé n'était pas un auteur particulièrement anti-chrétien, au contraire. Pourquoi a-t-on retenu pendant presque dix ans un tel album dans une maison aussi catholique que Dupuis ? Alors que l'on avait affaire à un auteur vedette de la maison ? Il faut voir d'abord le fait que Jijé reprend les plus patriotiques Tanguy et Laverdure chez le concurrent Dargaud à la même date (justement en 66), mais sans doute aussi parce que l'éditeur redoute des critiques au sujet d'un récit plaçant la question du racisme en avant.
Il y a un problème avec cet album qui était d'abord hors-collection et de luxe, qui a été ensuite réengistré avec un numéro de série régulier. En 1975, on pouvait estimer qu'il était pubiable en noir et blanc à cause de l'apparition du nouveau western à la Sergio Leone, en 1987, on le réédite dans une série normale parce qu'on a estimé que le sujet n'était plus difficile et pour cela, on a agrandi et recolorisé une case qui n'est pas la couverture voulue par l'auteur. Je ne sais quoi penser des manières de Dupuis, mais franchement elles ne me plaisent pas. Ce qui n'était pas admissible en 1966 le devient vingt ans plus tard ! Pourquoi ? Parce que quelques films majeurs sont passés et que l'on a une remise en question fondamentale du genre du western qui est né justement avec Naissance d'une nation célébrant le Ku-Klux-Klan ? Pourquoi la remise en cause des origines du genre du western était-elle si dérangeante et en quoi ? Pourquoi a-t-on pu publier ensuite cet album qui ne respectait pas vraiment les valeurs chrétiennes de la maison d'édition ? Que signifie le titre qui n'est pas celui d'origine (Jerry Spring contre K.K.K.) ? Pourquoi réécrire l'histoire et ne pas avouer la sienne ? Bien des questions...
22:30 Publié dans Soulever la couverture | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bande dessinée, politique, langue française
samedi, 23 janvier 2010
D'une ellipse historique
Les critiques de BD du journal de référence sont parmi les pires du monde. Ils écrivent ainsi :
Né à Strasbourg, le 25 septembre 1921, Jacques Martin fait partie des derniers "monstres sacrés" de la BD classique d'après-guerre. Le nom de cet auteur français, qui rejoint la Belgique après la mort de son père, juste avant la seconde guerre mondiale, reste également lié à ceux d'Hergé, Edgar P. Jacobs ou Bob De Moor, fondateurs et piliers du journal Tintin né en 1946.
On lit ensuite quelques paragraphes plus bas :
Pendant la guerre, affecté au titre du service du travail obligatoire (STO) aux usines Messerschmitt, à Augsbourg, il en ramène des carnets de croquis récemment publiés (Carnets de guerre, éd. Casterman). A son retour, il collabore à l'hebdomadaire belge Bravo ! pour lequel il crée Monsieur Barbichou.
Il y a un problème. Cela permet de négliger un épisode peu connu de la vie de Jacques Martin lorsqu'il se trouvait en fait toujours encore en France entre septembre 41 et février 43 et qu'il participait aux Chantiers de jeunesse du régime de Vichy (mais comment cela aurait-il été possible s'il résidait déjà en Belgique qui était zone interdite en 40 et qu'il aurait dû être soldat en 39 ?) Il a commis alors beaucoup de dessins d'inspiration pétainiste. Il ne pouvait guère échapper au STO, puisqu'il était déjà dans une institution vichyste, mais d'autres en grand nombre se sont esquivés lorsque cela fut imposé à sa tranche d'âge en février 43. Les Chantiers de jeunesse étaient obligatoires comme le service militaire avant et après, on peut subir et ne pas se soumettre ; mais commettre des dessins de propagande dans ce cadre est d'une autre nature. Admettons... on n'est pas sérieux quand on n'a qu'à peine vingt ans et que l'on n'a pas tout lu, tout vu, tout entendu, tout compris des enjeux - et d'ailleurs quand et comment le pourrait-on ?
Si nous savons mal l'histoire qui sera, en revanche, nous connaissons très bien l'histoire qui est et nous pouvons la récrire à notre guise. Jacques Martin n'a eu de cesse d'occulter cet épisode infame où il montrait qu'il avait été en fait un Français comme les autres sans aucun courage et se laissant porter par les événements décidés par une autorité supérieure, un Français ordinaire soumis et collaborateur qui accepte les codes du nouveau régime. Je n'ai aucune envie de me livrer à une psychanalyse sauvage du personnage, d'autant que je manque de moyens documentaires, mais cet épisode me semble expliquer une large part des affabulations postérieures de Martin. Il avait commencé à mentir sur son passé durant la guerre, il a continué ensuite mais en rendant son rôle héroïque comme celui d'Alix ou Lefranc face à quelqu'un qui était incapable de tenir le pouvoir (par exemple Hergé qu'il aurait bien pu remplacer à son avis).
L'ellipse du Monde est fort significative de toutes les ambiguïtés de Jacques Martin, apparement attaché à la vérité historique et surtout soucieux d'inventer la sienne afin de ne pas dire la vérité. Il n'a jamais été ses personnages, sauf en rêve et ensuite dans les fictions qu'il a créées. Mais dans le journal de référence, on ne veut surtout pas poser les questions qui dérangent, sauf si elles commencent à déranger aussi chez les autres. Eh bien ! posons la question qui fâche : pourquoi les albums de Jacques Martin plaisent-ils tant aux gens d'extrême droite et s'en souviennent-ils avec autant d'émotion au point de le célébrer à tour de bras ? (Je sais aussi qu'ils plaisent aussi aux homosexuels, aux amoureux de l'Antiquité, des langues anciennes, etc., mais ce n'est pas le problème.)
21:01 Publié dans Revues de presse | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : journalisme, presse, médias, langue française, bande dessinée
dimanche, 29 novembre 2009
Les trente deniers de la trahison des textes
Il ne s'agit que de l'une des nombreuses énormités du dernier Blake et Mortimer scénarisé par le sinistre Jean Van Hamme qui n'est plus à une idiotie près. Que voit-on dans ce dessin (voir l'image pour comprendre la suite) ? D'abord, l'emploi des capitales pour crier le nom de Judas alors que c'était inutile dans le fil du texte assez long de cette bulle. C'est le mauvais goût jacobsien habituel, mais cela aurait pu mieux passer si ce nom avait été celui d'un des ennemis des héros de la série et ici c'est pour désigner un personnage qui n'est jamais apparu avant. On peut se demander si Mortimer n'est pas un fervent chrétien de tendance évangélique tellement il crie ce nom. Ensuite, des erreurs de construction : il faut préférer l'Evangile selon Matthieu pour les protestants et selon saint Matthieu pour les catholiques, mais l'Evangile de Matthieu ce n'est pas sérieux. Les Actes des apôtres (sans capitale) sont certainement de Luc selon les chercheurs, mais ils ne sont pas attribués à cet apôtre dans les différentes éditions du Nouvel Evangile. On écrit donc simplement les Actes des apôtres, voire les Actes.
Ensuite, plus étonnant, c'est que Mortimer soit capable de citer exactement la cote des passages bibliques en question, comme dans une bibliographie. Cela peut faire partie du charme désuet de cette série, mais je ne crois pas que beaucoup de personnes - hormis quelques prêtres et savants - sachent exactement les numéros des versets et chapitres de la Bible. Et ce n'est pas le genre de chose que l'on dit dans le feu d'une discussion. Mais connaissez-vous beaucoup de personnes qui soient capables de parler comme dans une bibliographie en disant Matthieu XXVII, 5 ? Moi, si je connaissais la référence exacte, je la dirais en parlant de Matthieu, chapitre XXVII, verset 5.
Mais ce qui me retient avant tout, c'est que Mortimer déclare que Judas s'est suicidé le jour même de la crucifixion. Or il faut consulter les textes.
Voici ce qu'on lit dans les Actes (traduction Louis Segond, on ne se corrige pas) :
Hommes frères, il fallait que s'accomplît ce que le Saint Esprit, dans l'Écriture, a annoncé d'avance, par la bouche de David, au sujet de Judas, qui a été le guide de ceux qui ont saisi Jésus.
Il était compté parmi nous, et il avait part au même ministère.
Cet homme, ayant acquis un champ avec le salaire du crime, est tombé, s'est rompu par le milieu du corps, et toutes ses entrailles se sont répandues.
Mais on ne trouve pas de trace de suicide au moment de la crucifixion dans Matthieu, Judas refuse l'argent qui lui avait été offert par les pharisiens lorsqu'il apprend la condamnation de Jésus, il le jette aux pieds des prêtres juifs qui ne savent qu'en faire et qui se déterminent à créer avec un cimetière pour les étrangers.
Judas jeta les pièces d'argent dans le temple, se retira, et alla se pendre.
La pendaison le jour de la crucifixion est une invention totale de Van Hamme à partir d'évangiles apocryphes comme celui de Pierre et de légendes médiévales. L'exégèse biblique de Mortimer me semble manquer quelque peu de fondements. Elle s'inscrit en fait dans une version antisémite largement popularisée dans laquelle Judas est le juif déicide par excellence, alors qu'il est dit qu'il a livré Jésus au sanhedrin, lequel l'a livré ensuite aux Romains afin qu'ils acceptent leur sentence (ce que nie Van Hamme dans une case précédente où il parle de livraison pure et simple aux Romains). Les textes bibliques se contredisent entre eux, mais enfin... on ne peut pas leur faire dire ce qu'ils n'ont jamais dit ! C'est une construction mythologique postérieure à partir de la contamination de deux récits différents. Mais de là à reproduire ses mauvais souvenirs de catéchisme mal appris...
17:32 Publié dans La mal-langue | Lien permanent | Commentaires (7) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bande dessinée, bible, religion
vendredi, 20 novembre 2009
Zooïatre

11:23 Publié dans Le français qui se fait | Lien permanent | Commentaires (11) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bande dessinée, humour, langue française
mardi, 17 novembre 2009
Quand les gorilles voleront
Quand les gorilles voleront
Quand les baleines danseront
Quand les homards rouleront à bicyclette
Quand il pleuvra des millions
Quand les pavés fleuriront
Alors sur notre planète, ça tournera rond...

Ce sont les premières paroles de QRM sur Bretzelbürg, la première version interrompue en 61 de QRN sur Bretzelbürg, la dernière longue aventure de Spirou par Franquin et l'une de mes préférées. Celui-ci a éliminé cette chanson dans la suite et le remontage de cette histoire en 63, il a alors préféré des chansons plus contemporaines et plus banales, même si l'on y trouve un Boby Lapointe avec Aragon et Castille. Or il semblerait que cette chanson n'existe pas, que ce soit une pure invention tandis que l'air suivant (justement celui de Boby) se trouve aisément. Il y avait comme un petit air de Mai 68 avant l'heure. Cela me semble très franquinien, il a utilisé toutes ces bestioles dans des planches : le gorille dans Spirou, le homard et la baleine dans Gaston. Cela fait partie de son bestiaire qui n'est pas énorme, mais toujours avec des animaux bien choisis et très différents à la fois par le caractère et le graphisme, que ce soit la tortue et la mouette, l'éléphant et le chat, le poisson rouge et la vache, les escargots et le marsupilami, le rhinocéros et la murène. Cela devait sembler trop un cri de révolte personnelle à ce moment-là pour qu'il le conserve, mais c'est dommage.
22:18 Publié dans Carabistouilles | Lien permanent | Commentaires (12) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bd, bande dessinée, humour
samedi, 26 septembre 2009
L'affaire Peyo
En lisant le quatrième et dernier volume de l'intégrale Johan et Pirlouit par Peyo, je lis ce qui suit et qui ne laisse pas de m'interroger.
On sait que lorsque les personnages de bande dessinée disent des gros mots, ceux-ci sont en général traduits par des signes ésotériques ou bien on invente comme Hergé des insultes avec des mots rares. Voici ce qu'aurait proposé Yvan Delporte à Peyo lors de la confection du Pays maudit, le douzième volume de la série, prépublié dans Spirou en 61, publié en album en 64.
D'habitude, les auteurs se servaient de caractères vaguement chinois, agrémentés de profils de marteaux, de bombes et de cochons. J'ai dit à Peyo "tu sais, il y a de formidables caractères yiddish qui pourraient faire l'affaire".
Le problème vient de ce que le personnage de Monulf énonce le nom de Belzébuth dans l'alphabet hébreu, puisque le yiddish utilise cet alphabet (je ne sais pas si les lettres ont été écrites dans le bon ordre). Ce personnage de méchant est un esclavagiste qui manie le fouet pour faire travailler les Schtroumpfs. Mais il présente aussi des traits typiques des caricatures antisémites. Petit, nez crochu, lippu, cheveux noirs et frisés, fine moustache, avide au gain. Tout le profil de l'oriental. Cela fait un peu beaucoup.
Pour sa défense, Peyo a avancé le fait que le nom de Monulf était celui d'un évêque de Liège. C'est le saint fondateur de la ville de Liège et il est l'éponyme d'une église. Difficile de trouver moins juif, mais il y a de quoi s'interroger au sujet d'un humour propre à la Belgique et fait de rivalités locales (Peyo n'est pas Liégeois, mais Bruxellois).
Pour l'édition en album, Peyo a supprimé les caractères hébreux et a adopté une forme plus classique de jurons en BD comme je le montre dans l'image en lien (il y a une autre case qui pourrait être aussi en cause).
Douze ans plus tard, Goscinny prend la défense de Peyo dans un entretien lorsque des personnes lui ont dit que c'était son portrait :
De bonnes âmes sont venues me dire que je devais me reconnaître dans Monulf. Ridicule ! La meilleure preuve, c'est que je ne sais pas me servir d'un fouet - si c'était le cas, j'en userais pour tous les auteurs en retard à Pilote. En plus, je connaissais trop bien Peyo pour savoir qu'il ne serait jamais permis une telle bassesse. Combien de fois n'ai-je pas entendu dire combien il était tatillon sur la question du bon goût dans l'humour.
Certes. Mais si Goscinny était juif, petit de taille, crépu, avec un nez très juif selon les critères raciaux des nazis, en fait... il ne deviendra rédacteur en chef de Pilote qu'en 1963 (il n'était pas aux manettes avant même s'il était à l'origine du projet), soit bien après la prépublication du récit. On ne peut assimiler l'exploiteur Monulf à Goscinny qui n'a jamais eu de rapports de travail avec Peyo et qui n'avait pas à exiger de planches de sa part. Avec sa courtoisie habituelle et son sens de l'humour, il dédouane son confrère de tout soupçon, mais ce n'est pas vraiment clair : Goscinny sert ici de caution juive par excellence pour un dérapage manifeste.
Il reste que les deux éléments différents, le portrait physique et moral de Monulf digne des représentations antisémites d'avant-guerre* et puis la superposition des caractères hébreux pour appeler à plus de gain et en outre avec la mention du nom du diable, c'était très lourd et cela ne visait pas une personne précise, mais tout un groupe ethniquement défini. On n'est pas très loin de la blaque de bistrot d'Hortefeux sur les Auvergnats qui ne sont pas des Arabes.
* Le Journal de Spirou a aussi accueilli quelques cases clairement antisémites durant la guerre sous le pinceau de Jijé dans la série titre. Jijé qui était un admirable dessinateur était aussi un catholique fervent de la plus grande tradition et avec des présupposés pas forcément corrects.
12:29 | Lien permanent | Commentaires (20) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bd, bande dessinée, politique, racisme, antisémitisme
lundi, 07 septembre 2009
Caméo
En lisant le dernier numéro de Période rouge, le magazine en ligne consacré à l'histoire de Vaillant-Pif gadget, je tombe sur ce passage.
Un caméo est un terme qui désigne l’apparition éphémère d’un personnage dans une oeuvre fictionnelle où il n’est pas censé se trouver. Arnal lui-même a pratiqué très tôt ce petit jeu en faisant figurer dès 1949 le pilote Bob Mallard dans une aventure de Placid et Muzo.
Cela m'intrigue. J'ai vu la veille dans une filmographie d'acteur le mot caméo que je n'avais jamais rencontré auparavant, mais je n'avais pas songé à creuser plus. D'pù cela peut-il bien sortir ? Comment peut-on avoir une définition aussi sûre alors que le mot ne figure dans aucun dictionnaire franças. Comment ai-je pu passer à côté alors que je crois maîtriser un peu le lexique technique de la bédé ?
L'explication vient par Wikipedia, troisième lien de la recherche avec le seul mot. Quand on jette un coup d'oeil sur l'historique, on s'aperçoit que le terme est entré dans l'encyclopédie en mars 2005. Et bien entendu, il s'agit d'un anglicisme, pour cameo appearance. Soit. Je n'ai rien contre le terme en soi, ni contre son origine, je ne conteste même pas son utilité afin de le distinguer de l'invité. Je m'interroge.
Wikipedia est pris par beaucoup comme une autorité aussi valide que les autres (je ne tiens pas à discuter du bien-fondé de cette opinion). Un terme nouveau ou fort confidentiel ou exotique peut ainsi acquérir un statut, une reconnaissance sans passer par le stade des dictionnaires traditionnels. Sa présence dans Wikipedia va jouer sur l'usage qui en sera fait, il y aura démultiplication des occurrences du mot du simple fait qu'il est présent dans une source encyclopédique. Il entrera donc dans le français usuel, un peu à la manière dont le mot pitch est entré par le biais des discours d'animateurs de télévision. Après quoi, il ne restera plus qu'à avaliser l'usage dans les dictionnaires usuels. Wikipedia permet de contourner l'obstacle des mentions dans la presse imprimée, les livres imprimés afin de créer un usage : le mot y aurait été perdu dans une masse d'autres informations. Il accélère la reconnaissance et surtout la diffusion des néologismes, sans doute autant que peut le faire la télévision ou la radio.
Pourtant, dans la notice de Wikipedia, on n'a strictement rien au sujet des personnages fictifs de bédé, cela ne parle que de théâtre et surtout de cinéma. Il faut aller voir alors la version de Wikipedia en anglais qui nous parle par exemple des personnages de la firme Marvel qui changent d'histoire (le Surfeur d'argent par exemple chez les Quatre Fantastiques). Mais la notice Wikipedia française sera complétée en ce sens à partir de cet exemple et ainsi le mouvement sera enclenché, puisqu'il y aura eu une référence en français pour la bédé. Il faut en prendre son parti : Wikipedia construit les dictionnaires de langue à venir et l'usage est une question d'influence.
11:43 Publié dans Le français qui se fait | Lien permanent | Commentaires (11) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bd, bande dessinée, cinéma, langue française, néologie, wikipedia
samedi, 23 mai 2009
Inique
Lucky Luke, Ruée sur l'Oklahoma, page 40.
La scène se passe dans une rédaction de journal.
Le croque-mort : Vous n'abusez pas un peu du terme "inique" ? Depuis que vous l'avez découvert dans le dictionnaire, vous l'employez tout le temps...
Coyotte Will (le rédacteur) : C'est un joli mot... De plus, les citoyens ne le comprennent pas... Alors ils lui donnent la signification qu'ils veulent...
Cases suivantes, des pancartes :
Dopey et Lucky Luke sont iniques !
Dopey ! Lucky ! assez inique !
Ce sont toujours les mêmes qui iniquent !
[Coyotte Will me fait songer à un haut personnage de l'Etat que je me garderai bien de nommer...]
17:08 Publié dans Carabistouilles | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : poltique, ump, sarkozy, bd, bande dessinée, langue française
dimanche, 01 février 2009
Snifure !
Je n'ai pas trop à me forcer pour deviner la signature de cet article sur la BD mal documenté comme à l'habitude quand je lis ça :
L'album, le premier rédigé par des auteurs de BD sur un auteur de BD, raconte l'histoire d'un gamin qui n'aurait pas voulu naître et qui tente de guérir grâce à l'alcool, la came et la dérision, fût-elle "hénaurme".
Ah bon ! cela valait donc la peine que Chaland et Stanislas se décarcassent avant pour des vies de Jijé ou d'Hergé ? Mais qui donc a imposé au journal de référence du soir un journaliste spécialisé dans la BD qui ignore tout de la BD ?
Cela dit Schlingo, c'est sympa et vaut le détour tellement il était déroutant. Je l'avais écrit lorsqu'il était mort.
22:15 Publié dans Carabistouilles | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bd, bande dessinée, presse, média, médias, journalisme
samedi, 24 janvier 2009
Asterix, a Novel
Mille romans que chacun doit avoir lus. C'est un titre du très sérieux Guardian. Quelle ne fut donc pas alors ma surprise de découvrir au milieu d'une masse énorme de romans britanniques du troisième ou quatrième ordre par des auteurs dont je n'avais souvent jamais entendu parler, ceci :
René Goscinny Asterix the Gaul (1959)
Hard to imagine that anyone might not have encountered Asterix before they've grown up, let alone died. Spawning TV spin-offs, movies and theme parks, he is arguably not just a global cultural phenomenon, but part of the mental landscape of childhood. Let's face it: Asterix, not Caesar, has shaped our understanding of the Gallic wars — and he is also the only means by which many of us could enjoy learning French. Asterix the Gaul, the first part of a series currently totalling 33, is still the best way to start.
Astérix un roman ? Je me pince.
Je veux bien admettre que Goscinny était un vrai écrivain, mais tout de même... Il n'a pas écrit là un roman. Et on oublie le dessinateur au passage (alors qu'il est responsable du sabordage de la série depuis plus de trente ans et un trop grand nombre d'albums).
La date donnée est celle de la prépublication dans Pilote et non celle du premier album en 1961 chez Dargaud.
Les parcs d'attractions en question sont moins nombreux que ceux consacrés à Mickey, puisqu'il n'y en a qu'un.
On néglige le fait qu'en dehors des 33 albums de la série officielle, il existe bien d'autres livres.
Décidément, ils sont fous ces Anglais !
17:29 Publié dans Carabistouilles | Lien permanent | Commentaires (9) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bande dessinée, bd, littérature
dimanche, 11 janvier 2009
Tours et détours du Monde sur Tintin
Dans une séance de clavardage, le journaliste du journal de référence Hervé Gattegno déclare :
Il faut dire deux choses : d'abord, que Hergé a toujours très mal vécu ces tentatives, presque comme des agressions, des dépossessions ; et, du point de vue du lecteur, quand on a vu certaines de ces tentatives, on ne peut pas ne pas être frappé par la différence incroyable qu'il y avait entre les planches dessinées par Hergé et celles de ses collaborateurs. Ce sont les mêmes personnages, c'est la même façon de dessiner, et pourtant ça n'a rien à voir.
Le problème, c'est qu'il n'existe en fait qu'une seule planche pouvant servir à son argumentation. C'est la fameuse fausse planche réalisée par Jacques Martin et Bob De Moor que l'on peut voir ici en l'agrandissant. Or cette planche est fort proche de certaines de l'Affaire Tournesol et d'Objectif Lune, sur lesquels les deux mêmes dessinateurs ont travaillé à la fois pour le scénario et le dessin.
En revanche, il faudrait plutôt parler des albums de Tintin par Bob De Moor. Son dessin est particulièrement visible dans quelques albums comme l'Ïle Noire pour la nouvelle édition couleur de 1965 après celle de 43 (son trait plus fin est fort visible), Tintin au pays de l'or noir pour toutes les révisions successives d'après 1950 qui n'ont jamais été données comme une nouvelle édition même si on a eu une révision totale en 71 (pour les mots en arabe, l'absence de référence au statut d'Israël et de la Palestine sous le protectorat anglais d'avant 49*) et surtout Tintin et les Picaros où il semble être seul aux commandes à la fin de l'album dans la scène du carnaval.
* Cette histoire ajournée pour cause de guerre, mais parlant de la guerre à venir en mai 40, a été reprise et continuée dans le journal de Tintin en 1948, puis publiée en album en 1950. Mais l'actualité du proche Orient avait changé entretemps. Tout l'album a été revisité et cela s'exerce aussi sur des dessins sans allusions politiques ou historiques précises. Ce ne sont pas seulement des agressions ou des dépossessions de la part de collaborateurs auxquelles on a affaire, on a eu un désinvestissement d'Hergé de ses anciennes histoires et il faut bien le dire, des albums de Tintin ne sont pas d'Hergé, sauf un peu pour le scénario de départ. Mais il a approuvé et appuyé ces réécritures. Comment peut-on dire que les albums presque entièrement dessinés par Bob De Moor seraient supérieurs à la fameuse planche bidon ?
11:17 Publié dans Carabistouilles | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bd, bande dessinée, histoire, presse, journalisme
samedi, 10 janvier 2009
Retour sur les erreurs du Monde
Une autre erreur dans le Quiz sur Tintin : quel est le seul album où un personnage meurt ? La bonne réponse était On a marché sur la Lune, le colonel Boris, puis Wolff trouvent la mort.
Mais dans Tintin au Congo, on a Tom ;
dans l'Oreille cassée, on a un sculpteur au début, puis Ramon Bada et Alonzo Perez à la fin de l'épisode.
On pourrait encore citer le Lotus bleu ou Tintin chez les Soviets pour leurs anonymes.
Deux erreurs énormes dans un questionnaire, cela ne la fait pas vraiment.
Je m'étais arrêté à la question 7 et en fait la même interrogation a été posée ailleurs, avec un début de réponse pour la 8. Je ne fais que la prolonger.
15:06 Publié dans Carabistouilles | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bande dessinée, bd, journalisme, médias
vendredi, 09 janvier 2009
Le tour du Monde avec erreur
Dans le Quiz Tintin du journal de référence du soir, une réponse incorrecte s'est glissée pour la septième question, "combien de fois Tintin est-il apparu au cinéma" : Un dessin animé (Le Lac aux requins) et deux adaptations filmées ont été diffusées (sic) au cinéma. Il aurait fallu écrire six fois ou bien alors à partir de trois scénarios originaux, non repris des albums et ayant donné lieu ensuite à d'autres albums. Je soupçonne fort Yves-Marie Labé, le critique fort comique des comics, d'être à l'origine de cette bourde - ce ne serait pas sa première.
22:49 Publié dans Carabistouilles | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : humour, presse, cinéma, journalisme, bd, bande dessinée, tintin
samedi, 03 janvier 2009
Contrepets à la Delporte
Voici une liste (une fois n'est pas coutume, j'ai dit que je détestais les listes, mais pas toutes). Ce sont les titres des histoires d'Arnest Ringard par Jannin (mâtin !), Franquin (mazette !) et Delporte (mamma mia !) Comme Delporte était fort porté sur les jeux de mots idiots (et encore plus s'ils étaient très mal élevés), je vous invite à regarder les messages cachés :
Où la taupe agile, avec un reçu, fait bouger son corps.
Où Arnest Ringard emballe des files de trous.
Où Arnest Ringard rêve acrobatiquement de se narrer dans la piscine.
Où Arnest Ringard se perd avec sa torche bien suspendue.
Où Arnest Ringard ne craint pas les pâles mines.
Où Arnest Ringard émet des doutes sur la prune.
Où Arnest Ringard plante des choses en riant.
Où Arnest Ringard admet que la Ginette ne se présente pas aux visites de tape-écologie.
Où Arnest Ringard ne voit pas la chute en rose.
Où Arnest Ringard astique son nain quand il fait un pâteux.
Où Arnest Ringard, épuisé, n'entend pas tout le fil.
Où Arnest Ringard ne peut qu'ouïr lorsqu'il n'a pas de jus à la maison.
Où Arnest Ringard et sa taupe constatent que les perturbations de nos masses nous rendent sourds.
Où Arnest Ringard se livre fort bête à la communication.
Où Arnest Ringard se fait une cassette qui lui donne la voix branlante.
Où Arnest Ringard qui s'échauffe prend l'égouteur à la bile.
Où la taupe, facétieuse, nous rectifie avec ses émissions.
Où Arnest Ringard se meut avec sa couche.
Je vous laisse chercher ce que Delporte a bien pu vouloir dire, m'enfin... publier de telles horreurs en 78 dans un magazine familial et catholique comme Spirou, cela ne se faisait pas ! Il faudra quinze ans pour que l'on revoie la taupe. Et ce n'est pas mieux :
Envoyer des fées aux pièces.
Les routes vont et viennent par bicycle.
Le pendule, l’encart et ce mage–là verse.
Une bonne détection fait la joie errante.
Mais que coûtent ces fouilles sur le terrain de seize ?
Arnest se montre bien trop ravioli pour se faire corner.
Le sale examen autorise une meilleure visite de la baie.
De manière étrange, ces autres titres figurent eux dans la bibliographie du journal. Il faut dire que la génération Petit Spirou et Titeuf était passée entre-temps. Mais on a dû sucrer un titre vraiment trop scandaleux dans le numéro 2944.
Ce billet est un prélude à celui que je prépare sur le langage de Jannin dans Germain et nous : au menu ses belgicismes non corrigés et puis toutes les grossièretés qu'il a osé écrire dans ce journal si familial et si catholique (con, connard, cul, chiant...) bien avant Titeuf et de manière bien plus explicite que les auteurs du Pilote pour enfants en 68. Je viens de le relire et il me semble un chaînon important vers la nouvelle bande dessinée.
05:13 Publié dans Carabistouilles | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : contrepets, oulipo, bd, bande dessinée, langue française
samedi, 20 décembre 2008
Toute ma vie, j'ai rêvé d'être hôtesse de l'air
Pour mon petit jeu langagier et imagier, je ne vous demanderai pas de retrouver seulement la langue dans laquelle s'exprime la fort belle Natacha, mais aussi le titre de l'album original et puis la traduction du titre de la langue présentée. Ensuite, vous expliquerez pourquoi certaines expressions sont plus acceptables en un français régional que dans le français standard (et pourquoi les décolletés de Natacha sont plus profonds et prononcés ou son nombril plus visible dans un langage régional que dans le français international, vu la différence notable des couvertures).
Lamkyre ou Zolurne est exclue du jeu avant la première réponse.
16:12 Publié dans Jeux | Lien permanent | Commentaires (15) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bande dessinée, bd, langue française, francophonie
jeudi, 18 décembre 2008
Economix
J'avais déjà évoqué cette affaire, mais elle semble bien close à présent : la Cour de justice européenne a rejeté le pourvoi des éditions Albert-René au sujet de la confusion entre la marque Obélix et les produits Mobilix d'Orange.
En octobre 2005, le Tribunal de Première instance de la CEJ avait jugé que les éditeurs d'Astérix n'avaient pas de "droit exclusif" sur le suffixe "ix" et que d'autres noms de marques se terminant ainsi pouvaient donc être déposés.
Il avait estimé à l'époque qu'il n'existait "qu'une très faible similitude visuelle" entre Mobilix et Obélix, malgré "une certaine similitude phonétique".
Or, fait étrange, Albert Uderzo et Anne Goscinny ont vendu ce mois-ci leurs parts dans la société Albert-René à Hachette qui possédait déjà les droits éditoriaux des premiers albums et qui assurait la distribution des derniers. Les éditions Albert-René gèrent en outre les produits dérivés, dont ceux du fameux parc Astérix. Et si le nom d'Obélix a été déposé comme marque dans une cinquantaine de pays, c'est justement pour exploiter ces produits dérivés, souvent plus rentables que les bandes-dessinées elles-mêmes. L'issue prévisible du procès a sans doute influé sur la date de la cession, mais les négociations avaient dû commencer au moment de la brouille entre Uderzo et sa fille qui était gestionnaire de la société.
La vraie mauvaise nouvelle, c'est qu'Anne Goscinny souhaite que les deux célèbres Gaulois continuent à vivre après Uderzo. Les derniers albums de Goscinny étaient déjà faibles, ceux d'Uderzo encore plus et le dernier volume était une catastrophe absolue. Quand on voit ce que deviennent les reprises multiples de ces dernières années (le pire exemple me paraissant être les personnages de Jacques Martin à la fois pour le scénario et pour le dessin), il y a de quoi s'inquiéter. Quand je vois ce que sont devenus Lucky Luke ou Achille Talon ou Cubitus, je me dis que le pire est à craindre (les reprises de Tanguy et Laverdure ou de Buck Danny ou de Barbe-Rouge, en revanche, ne m'arrachent pas plus qu'un froncement de sourcil, et encore...)
18:48 Publié dans Le français qui se fait | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : nom de marques, marketing, bande dessinée, bd


