jeudi, 01 mai 2008
Mon Mai-68
Mes souvenirs de ce temps sont très confus, car j'étais encore petit. Je me souviens avec précision des illustrés que je pouvais lire à ce moment-là et je sais que j'ai lu le Naufragé du A à cette époque dans Pilote, je me souviens même de l'endroit exact, la maison de Lambert ! Peut-être était-ce à l'automne plutôt qu'au printemps. Mais si je le sais c'est parce que j'ai cherché à recouper les dates de mes souvenirs avec les dates objectives des publications. Je me souviens qu'en ce mois de mai, je me rendais à l'hôpital pour voir mon père malade du coeur (déjà) et que je ne savais pas très bien ce que nous deviendrions, ni même ce que supposerait son absence. Je n'étais qu'un tout petit enfant perdu dans les dédales de pavillons sorti d'un autre âge, je découvrais un monde nouveau, à la fois archaïque et très moderne, et tous les objets étaient trop grands ou trop hauts pour mes mains.
Et puis cet hôpital était comme une ville hors de la ville. Je n'avais de prise sur rien, je ne savais rien. Et ensuite, il y avait mon père allité. Je me suis demandé après s'il n'avait pas fait exprès d'avoir son premier malaise afin de ne pas avoir prendre parti dans la grève générale, mais je ne suis pas sûr non plus que celle-ci ait déclenché cet accident cardiaque. L'un dans l'autre, les deux partis se défendent et je ne me vois pas trancher pour l'un plutôt. De toute manière, j'étais dans une sorte de brouillard et je n'avais pas encore les mots pour dire ce que je vivais. Je voyais bien les bâtiments XIXe s. dans le parc arboré, les instruments de chirurgie dans les chambres blanches et immaculées, mais je découvrais cela et je me disais que c'était normal, tout comme la présence des fils électriques du tramway, la télévision en noir et blanc dans un placard, les Majorettes dans la vitrine du quincaillier, le dernier Walt Disney à l'affiche du cinéma de quartier. Oui, tout était normal, sauf que rien ne l'était.
Ce monde si sûr que l'on m'offrait comme un cadeau de naissance, ce monde était déjà fissuré : j'étais plongé dans une fiction que je ne comprenais pas. Une histoire sans début ou fin. Le truc poisseux. Et puis il y a un moment où on se dit que 68, c'est fini et bien fini. Parce qu'il existe d'autres choses importantes sur la planète et que là je ne peux plus être le petit enfant aux pantalons de Tergal et aux pulls en acrylique perdu dans les couloirs d'un hôpital qui semblerait post-moderne aujourd'hui. J'ai grandi et si je ne sais pas plus la vérité d'hier, je suis capable de dire celle que je crois d'aujourd'hui.
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dimanche, 20 avril 2008
Le jus de citron
Mais comment ! Tu as le rhume ? Je vais te le soigner. Et de deux pas vers le frigo pour trouver un demi-citron, de deux pas vers le lit afin de me placer le demi-citron en face du nez, c'était mon père. Il m'ouvrait le nez alors que je criais "non" et que j'agitais mes jambes dans tous les sens. Le jus de citron comme remède universel à toutes les maladies. On n'en voulait pas ? Mais ce n'était pas important, il fallait l'administrer quand même parce qu'on ne pouvait pas savoir, vu notre jeune âge, si c'était vraiment nocif, et puis de toute manière, cela était plus efficace que les médicaments si chers (sauf que l'on se relevait bien vite afin de ne plus avoir de jus de citron dans le nez et qu'on faisait semblant de ne plus être malades alors qu'on l'était tout autant, mais bon... cela passera avec le redoux). Remèdes imbéciles au même titre que les ventouses, les sangsues et les cataplasmes ! On se rétablissait comme on pouvait, et ce n'était pas le jus de citron qui avait agi.
16:55 Publié dans Les mots de la vie | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note | Tags : autobiographie, médecine
lundi, 03 décembre 2007
Jean-Henri Lambert
Jean-Henri Lambert fut mon cauchemar et en même temps mon salvateur durant des années. Je me suis rendu dans sa maison natale pour suivre des cours d'orthophonie ou tenter de parler avec des psychologues. Il n'y avait pas alors devant sa maison natale la colonne qui célébrait le digne enfant de la ville, elle se trouvait devant un lycée portant son nom et qui fut détruit quand j'étais adolescent, et l'on a déposé ensuite ladite colonne de Lambert devant la maison où je lisais dans un recoin afin que toutes les choses correspondent, le nom de la place, de la maison, la colonne astronomique. Mais pour moi, ce n'était pas ça : j'avais le souvenir des illustrés qui étaient comme volés au temps quand je m'asseyais dans un recoin en attente de mon rendez-vous. J'aimais les images et les mots, ce n'était pas bien dans la maison des chiffres.
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lundi, 27 août 2007
Le visage de mon père
J'ai vu de près le visage de mon père. Nous devions le reconnaître. Je l'ai touché. Comme j'avais touché avant son corps d'une simple tape chaque fois avant de le quitter et que c'était la dernière fois à chaque fois. C'était mon père, et ma mère ne retient plus que son visage apaisé dans la chambre mortuaire. Autrefois, cela m'avait fait peur, ce mort auquel on nous conduit et qui git sur un lit au fond d'un étage obscur ou bien dressé sur une table recouverte de draps dans la pièce d'apparat. Cela fait peur, parce que la mort n'était pas ordinaire, attendue, simple.
Il n'est pas simple d'expliquer ce qui peut relier et séparer de son père. Des mots non dits. Des secrets. Des tas de choses pas avouables ou que l'on croit telles. Et puis simplement les mots où nous nous serions dit l'un et l'autre que nous nous aimions et comprenions. Mais combien d'années de silence et de conflit, avons-nous dû endurer avant de nous comprendre à demi-mot, sans nous dire que nous nous comprenions. Lorsque je l'ai vu mort, je n'ai pas pleuré : nous étions enfin en accord et je savais. Nous avons gâché l'un et l'autre les années de notre vie commune, mais j'espère qu'au dernier moment mon père a su que je l'aimais.
01:12 Publié dans Les mots de la vie | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : autobiographie, journal intime, vive la vie
mercredi, 18 juillet 2007
Le temps de soi
J'étais très jeune. Ce fut ma première et ma seule expérience de colonie de vacances comme moniteur, les autres fois - avant et après - j'ai préféré les centres aérés qui étaient vraiment plus libres. Comment commencer ? Ben.. déjà par l'appel, qui devait se faire non seulement en rangs fixes, chaque groupe étant aligné en dessous des moniteurs qui se trouvaient sur le talus en surplomb. J'avais une sale impression militaire dans ce type d'organisation, d'autant que les plus anciens avaient droit à une chambre unique à part et les plus nouveaux à une chambre double.
J'avais accepté d'entrer dans cette colonie parce que le comptable avait fait partie de mon stage de moniteur, mais j'aurais mieux fait de refuser. J'ai compris au bout de deux ou trois jours que la colonie reposait en fait sur trois ou quatre personnes cooptées, l'infirmière sans titre étant la femme du directeur, le comptable étant le cousin du directeur, le chef du groupe le plus âgé étant un collègue du même établissement que le directeur (un instit' soit dit au passage), et ainsi de suite.
L'important n'était pas d'éduquer les enfants ou de les distraire, mais de les fatiguer pour qu'ils nous foutent la paix. On pouvait préparer une sorte de spectacle ou d'exposition, cela n'aurait pas lieu. En revanche, emmener les enfants dans une balade de dix kilomètres à travers la montagne sans aucune explication sur les plantes, les cours d'eau, les pierres, c'était possible. Il s'agissait de les crever un maximum pour qu'ils fichent la paix. Et on pouvait alors se regrouper autour de minuit à leur fameux cinquième repas fait de delikatessen, à la suite duquel les abrutis qui étaient proches du directeur s'amusaient à braquer des lances à incendie vers les chambres des nouveaux, vers une ou deux heures du matin. Ou bien ils avaient déplacé le lit et le matelas un peu plus haut sur la colline, comme si c'était drôle de voir quelqu'un refaire son lit alors qu'il manque déjà de sommeil et qu'il doit se lever à six heures, faute de quoi on va lui renverser son lit. Il fallait pourrir tout le temps libre.
Lors d'une de mes rares escapades permises, je me suis rendu à Sainte-Marie-aux-Mines à vélo. J'y ai trouvé un volume de Madame Bovary que je n'avais pas lu encore et je l'ai lu alors patiemment durant la petite heure de liberté qui m"était accordée de temps à autres. Mais ce livre a été détruit par la lance d'incendie, maniée par de futurs instituteurs qui ne voulaient pas laisser une minute de liberté à leurs collègues ou aux enfants. La bêtise des gens qui veulent prendre le temps des autres sans aucun retour me fait toujours aussi peur.
18:23 Publié dans Les mots de la vie | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : autobiographie, journal intime, écriture, enseignement, éducation, prof
mercredi, 11 juillet 2007
Ma vie d'enfant
Près de la fenêtre, dans une petite pièce obscure, mon père, tout de blanc vêtu et extraordinairement long, est couché sur le sol. Les doigts de ses pieds nus, animés d'un mouvement bizarre, s'écartent l'un de l'autre spasmodisquement tandis que les phalanges caressantes de ses mains posées avec résignation sur sa poitrine restent obstinément contractées. Le regard joyeux de ses yeux clairs s'est éteint, le visage si bon d'ordinaire apparaît morne et la saillie de ses dents entre les machoires distendues emplit mon coeur d'un vague effroi.
Maxime Gorki
20:07 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture, autobiographie, russe, russie
mercredi, 06 juin 2007
Le four à pain
Un jour, mon père a démoli le four à pain qui flanquait la ferme de ses grands-parents. Je n'ai jamais connu ces arrière-grands-parents, ou plutôt j'étais trop petit pour me souvenir d'eux. La seule image que j'ai d'eux, ce sont les grands portraits photographiques qui ornaient dans de lourds cadres de bois noir et sculpté leur chambre à plafond bas et lambrissé. Ils étaient en costume sombre du dimanche, l'air grave et solennel, fixant droit l'objectif comme il se devait. Ils avaient peut-être trente ans et en paraissaient déjà cinquante. Cette pièce était particulière, car nous n'avions pas le droit d'y pénétrer et ce n'est que très tard que j'ai pu y entrer, d'abord en usant de patins pour ne pas abîmer le parquet ciré. Plus personne ne dormait dans le lit massif recouvert d'un duvet et d'une dentelle blanche, plus personne n'utilisait le linge blanc soigneusement plié et repassé qui reposait dans la lourde armoire, plus personne ne consultait le cadran de la comtoise dont le balancier était cependant remis en place tous les jours et qui faisait entendre son carillon toutes les heures dans les pièces environnantes malgré l'épaisseur des murs. Le temps s'était arrêté dans cette pièce et il avait bien fallu vingt ans pour que ce ne soit plus une sorte de mausolée. C'est ce que l'on nomme en Lorraine un poêle : la chambre d'honneur sur le devant de la maison et la pièce la mieux chauffée de la maison, ce n'est d'ailleurs pas un hasard si le four à pain lui était contigu. D'ailleurs, ce sens de poêle n'est pas spécifiquement lorrain, c'est un archaïsme : Descartes raisonnait dans son poêle, ce qui ne veut pas dire qu'il rôtissait dans un fourneau, mais qu'il se trouvait dans une chambre bien chauffée et bien meublée – il aurait dû en avoir une semblable chez la reine Christine, cela lui aurait valu une vie un peu moins brève ; ce que les armes n'avaient pu faire, le froid l'avait accompli.
Je disais donc que mon père avait démoli le four à pain. J'avais appris alors que c'était mon arrière-grand-mère qui s'occupait des fournées, c'était en fait elle le vrai maître de maison, car la ferme et les terres avaient été achetées avec son argent lorsque mon arrière-grand-père avait quitté la vallée de la Moselle où sa famille vivait jusqu'alors. Nous avions commencé par le toit et j'allais empiler les tuiles contre l'écurie, à côté du tas de bûches pour les fourneaux. Je sais qu'elles y sont toujours, recouvertes de mousse et fendillées par la pluie ou le gel, mais ces tuiles peuvent toujours servir au cas où. Puis à la masse, au burin et au levier, mon père a descellé une à une les pierres. J'ai porté les pierres en face, dans une petite parcelle de pré inoccuppée et inutile. Cela forme encore aujourd'hui une sorte de pyramide de grès rose. Sous la plaque du four, nous avons trouvé des bandes de balles pour mitraillette ou pour fusil. Mon père m'a demandé alors de ne pas en parler. Il a caché ces bandouilières dans la cave et le soir nous avons été les enfouir dans un coin reculé et protégé d'arbres d'un de nos prés. La terre était facile à creuser, humide et meuble, comme tous ces prés inondés par des rigoles qui dévalent des pentes. Nous avons mis avec précaution les balles à un mètre de profondeur en prenant soin à ce qu'elles ne se touchent pas, puis nous avons tout rebouché en replaçant les mottes herbues au dessus : dans une semaine, on ne verrait plus rien. L'emplacement du four à pain est devenu une parcelle de jardin, on ne devinerait plus aujourd'hui qu'il y avait là une dépendance.
Mon père ne voulait pas déclarer sa trouvaille. Il aurait fallu qu'il porte ces munitions à la gendarmerie. Je lui ai demandé d'où cela pouvait provenir et il m'a alors parlé du maquis qui se trouvait au Haut-du-Tôt. Certes, j'ai bien vu le monument qui rappelle l'exécution des maquisards par les Allemands, quelques kilomètres au dessus du village, et j'ai assisté une fois par hasard à une cérémonie commémorative. Mais les bandes que nous avions été enterrées étaient à mon avis d'aujourd'hui celles de militaires et non de résistants, sans doute des soldats qui cherchaient à se débarrasser durant la déroute de tout ce qui pourrait les gêner sans toutefois obérer l'avenir. Cette histoire était pleine de secrets, un peu comme cette cave dont la trappe était dissimulée sous le tapis de la salle à manger et que je n'ai découverte qu'à l'adolecence, où des résistants se seraient réfugiés avant de rejoindre leur maquis. Je ne sais ce qui est la part mythique et la part historique dans ces faits dits à demi-mots. J'avais compris que le four à pain ne fonctionnait plus bien avant la guerre, il avait été remplacé par les énormes fourneaux de fonte qui trônaient dans les pièces principales : le fourneau lorrain est une sorte de piano à compartiments et plaques multiples, un meuble immense qui permet tout à la fois de chauffer la pièce, de cuire la soupe et des tartes, de réchauffer le jus, de sécher les chaussures ou de préparer les bouillottes de fer enrobées ensuite d'un linge lui-même chauffé, le tout en jouant sur les différentes pièces. L'arrière-grand-mère qui enfournait ses pains et ses tartes dans le four à pain, je ne sais si mon père l'avait vraiment vue : c'était sans doute ce que lui racontait les autres membres de la famille lorsqu'il était enfant. Et puis ces bandes de balles que nous avions enfouies au crépuscule, il n'avait sans doute pas envie d'en parler au village et de s'expliquer sur leur origine parce que cela aurait ravivé des histoires anciennes : c'est à l'âge de vingt ans que j'ai appris par exemple que la voisine si sympathique et aux joues roses chez laquelle j'allais chercher le lait dans des pots-de-camp avait été tondue à la Libération, mais personne ne montrait le moindre signe d'hostilité à son égard. Tout avait été enterré. Entre les secrets, les silences, les non-dits, les allusions, les histoires réinventées, les faux souvenirs, les couches multiples du passé, les confusions, il est difficile de discerner ce qui s'est vraiment passé dans le temps même si ce temps est encore présent.
07:50 Publié dans Les mots de la vie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, écriture, autobiographie, histoire
mardi, 05 juin 2007
7 mars 1959
L'extrait que je choisis aujourd'hui est dû à la fois au hasard et à l'histoire. Mon exemplaire du journal d'Huguenin est d'occasion, il est parsemé de marque-pages sous la forme de petits papiers déchirés dont je ne comprends pas tout à fait le sens. Il me faudrait récoller tous les passages et les comparer pour comprendre ce qui les unit et ce qui a incité le lecteur avant moi à les signaler parmi le désordre du journal et la suite des jours. Je ne saurai jamais qui était cet autre qui lisait le même livre sans doute juste au moment de sa parution, alors que je n'étais qu'un enfant. Il y a alors trois images : Huguenin, l'autre lecteur fantôme et puis moi lisant les deux premiers sans trop savoir ce qui peut correspondre à,la vérité de l'un ou de l'autre, et au fond en remontant le temps plutôt qu'en allant de l'avant comme cela devrait se faire pour un journal. Les traces des lectures antérieures dans les livres pris comme objets me touchent énormément, j'aime voir les annotations, les soulignements, les feuilles ou les fleurs séchées, les taches de doigts, les cartes postales idiotes ou devenues illisibles, les vieilles publicités, les traces de baiser (je me souviens que je pouvais suivre une inconnue à son rouge à lèvres dans les livres des romancières anglo-saxonnes très old style comme Barbara Pym ou Alice Thomas Ellis que j'adorais). Alors j'ai pris un passage dans les deux pages et ce n'est peut-être pas le choix de ce lecteur qui me précédait et j'ignore tout de ce qu'il a pu en penser. Le passage est mon choix parmi d'autres notes, mais j'aime ce jeu de miroirs déformants.
Visite, jeudi de la jeune fille “amoureuse de mon image”. Cet amour, dit-elle, ne la quitte pas. Elle vit avec lui, pour lui, ne saurait s'en priver sans désespoir. Elle ne m'a vu que deux fois cette année. Je me sentais niais et confesseur. Elle ne vaut pas la peine que je la tourmente, c'est une proie trop facile, j'aurais honte. Mais je ne saurais non plus la décevoir (comment, d'ailleurs ?) Je n'ai rien à lui dire, elle n'a rien à me raconter de sa vie plate, cet amour lui tient lieu de vie intérieure, je suis donc la dernière personne à qui elle puisse se confier. Nous sommes restés une heure à écouter de la musique. Je m'ennuyais. En me quittant, elle m'a remercié avec transport de bien vouloir la recevoir de temps à autre, je me sentais ridicule. Le côté superficiel de mon orgueil a bien baissé...
Je ne me sens vis-à-vis d'elle ni cynique, ni attendri, son “cas” me paraît tout simplement d'une affreuse banalité, cet attachement excessif me rend même un peu ridicule à mes propres yeux.
Pourtant, une chose est certaine : depuis quelques années je n'attire plus que les femmes — ou les jeunes filles — droites, et éprises, autant qu'elles le peuvent, de pureté. Et ce qui les attire en moi est précisément ce qui me rend odieux à un certain type d'hommes — les intellectuels de gauche par exemple.
Jean-René Huguenin
19:40 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture, journal intime, autobiographie
jeudi, 03 mai 2007
Le sens des gestes
Lorsque j'étais à l'armée, j'étais un soldat d'une remarquable nullité : on ne pouvait pas me faire confiance et j'ai été interdit de tous les défilés ou prises d'armes et levées des couleurs. J'étais incapable de me mettre parfaitement au garde-à-vous avec le menton levé, Je ressemblais à un clown, je présentais les armes dans le désordre et plus on me demandait de refaire le mouvement dans le bon ordre plus j'en étais incapable, et surtout j'étais inapte à la marche au pas. On m'avait même donné un répétiteur particulier avec un capo-chef qui me faisait faire les mouvements pendant quelque temps jusqu'à ce qu'il constate qu'en fait je perdais la mesure lorsqu'il s'imaginait que c'était gagné. Je me faisais alors la figure d'une sorte de handicapé mental tellement on me renvoyait à mon incapacité, mais je garde en mémoire une phrase d'un des capos : “Comment vous qui êtes si intelligent et cultivé, n'arrivez-vous pas à faire ce qui est franchement con ?” Pourtant l'aspirant-engagé volontaire avait tenté tous ses efforts en faisant mine de garder ses gants dans le froid alors que j'étais mains nues par un froid glacial et en faisant répéter à dix heures du soir, mais rien à faire... J'essayais pourtant de ne pas paraître trop couillon et puis je ne parvenais pas à choper le pas collectif. Bon... il faut dire aussi que je ne participais pas trop aux slogans du type “Qui c'est les cons ? Les autres ! Qui c'est les bons ? C'est nous” que nous délivrait cet aspipo afin de nous galvaniser dans une sorte de cri clanique d'une connerie qui ne me stupéfiait plus puisque j'avais déjà lu Canetti.
Je pouvais être interdit de marche au pas, mais cela ne m'empêchait pas de devoir faire des gardes. Et puis le bingo est tombé sur moi : par la force des choses, je devais être de garde au palais du gouverneur militaire de la région. C'était un honneur et on m'a fait repasser six ou sept fois mes effets qui ont fini par ne plus ressembler à quoi que ce soit de visible parce que le premier pli s'était démultiplié et que tout était parti en bouillie. Donc, comme on ne pouvait me faire confiance, on m'a placé de garde la nuit, de préférence aux heures où personne ne rentre et où on n'a pas à saluer trop formellement l'intendant qui rentre bourré ou la fille du général avec ses copines qui reviennent de la boîte de nuit. Le plus pénible était ensuite le fameux démontage et remontage du fusil FSA ou FAMAS (je crois que c'était encore un FSA), et là encore une fois, je m'embrouille dans le sens des pièces ; puis comme je tente de réfléchir au puzzle qu'on me propose j'entends de la part du sergent de service : “Ah ! ces intelllectuels de gauche ! Toujours incapables de savoir se servir de leurs mains !” Pourtant, il ne me connaissait pas avant, ne m'avait pas entendu discuter, mais je portais des lunettes qui lui indiquaient très précisément que j'étais un sale intellectuel et donc forcément de gauche, et seul un intellectuel de gauche est incapable de savoir se servir des armes ou de les monter. La seule noblesse serait dans la main ou au pied, pas dans le sens que l'on donne à ses gestes.
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vendredi, 27 avril 2007
L'héritage de mai 68
Je suis le premier élève de mon école à avoir abandonné le porte-plume, pendant deux ou trois ans j'ai été une sorte d'original. Comment cela s'est-il passé ? Cela ne s'est pas déroulé sans drame et je crois avoir fait mon petit mai 68 à moi tout seul, même si j'étais en culottes courtes comme le Petit Nicolas. J'ose dire que l'on n'a pas fini de voir combien mai 68 a été néfaste pour l'école, la transmission des connaissances, la vie politique, la vie tout court... Il se pourrait même que le péché originel d'Adam et Ève soit dû à mai 68...
Le rituel était immuable en début de cours : notre instituteur en blouse grise versait au fur et à mesure de l'encre dans les encriers en porcelaine de nos pupitres. Ce faisant, il vérifiait le matériel : les différents tampons, les buvards, les gommes, les plumes de taille différente. Et puis nous devions tous nous appliquer à recopier ce qu'il avait écrit. Mais moi, je ne savais pas très bien me servir d'un porte-plume. Alors, je tentais d'abord d'enlever le plus possible d'encre sur les tampons, mais malheur ! je faisais quand même des pâtés énormes. Alors je grattais, grattais, grattais de la gomme à encre puis de la plume sèche jusqu'à voir l'autre page...
Mon instituteur a dit ensuite à ma mère que j'étais son plus grand échec pédagogique et que j'avais mis en cause ses méthodes. Il lui a demandé alors de me confier plutôt un stylo. Et je me suis retrouvé avec d'abord un stylo-feutre, puis un stylo-plume Parker et Waterman ensuite, comme on en voyait dans les pubs pleine page des illustrés pour la jeunesse.
Il y avait une raison : je n'arrêtais pas de faire des pâtés, mais en secouant ma plume je salissais aussi mes mains, mon visage, et puis mes camarades à côté. C'était un défilé infernal auprès de l'évier en fond de classe. Et puis surtout... j'avais lancé l'engin maudit en l'air et il s'était planté dans le tableau noir. C'était un geste de révolte brute contre l'absurdité que l'on me faisait subir. Il n'avait pas envie de se voir percer le bidon s'il continuait ainsi. Alors, un feutre, ce serait mieux pour cet enfant si sensible. En outre, il ne pouvait pas dire que je ne maîtrisais pas l'écriture puisque je me débrouillais très bien au crayon, cela aurait été la démonstration de l'absurdité de sa méthode...
L'année où je suis entré en collège, j'ai vu disparaître tout d'un coup tous les encriers et tous les porte-plumes : certains avaient des stylos billes, d'autres à plume ou en feutre, mais aucun ne venait avec son encrier et son porte-plume. Le système n'existait en fait que pour manifester une sorte de semblant d'autorité et il s'effondrait de lui-même dès lors qu'il y avait plusieurs enseignants et non un seul qui voudrait tout surveiller. Mon éducation politique commence là.
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jeudi, 26 avril 2007
Un sac de billes
— Letch et muri !
Je ne comprenais pas les mots, je ne savais rien des règles, mais je devais me soumettre : je devais donner les billes que j'avais lancées et que j'avais apportées dans mon petit sac tout neuf. Je venais juste d'entrer en primaire. J'avais perdu parce que je ne connaissais pas seulement pas seulement le lancer des billes, mais aussi le sens des mots qui vont avec, et j'avais aussi perdu le sens des mots. Il y avait des règles souterraines qui m'échappaient, je ne savais pas quand c'était letch ou quand c'était muri et il y avait toujours un grand gaillard expert pour dire que c'était ceci ou cela selon qu'il était copain avec l'un ou l'autre parce qu'à chaque fois cela correspondait à une action différente. Autant dire que mon sac d'agates avait vite fondu et que je m'étais présenté ensuite avec des billes de terre, mais alors on ne voulait plus jouer avec moi sauf pour de faux parce que gagner des billes d'argile et non de verre, cela ne le fait pas. Quant aux règles, ben... il n'y en a pas : c'est le plus fort qui décide du choix de ses règles et qui fait croire qu'elles ont toujours existé, tu n'as pas compris ?
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Du cerveau reptilien
— Serpent à lunettes, serpent à sonnette, serpent à sornettes !
Ce qualificatif, cet air, ce refrain je l'ai entendu souvent lorsque j'ai dû porter des lunettes, assez tôt vers les six ou sept ans. Et comme j'étais le seul binoclard, le seul bigleux de la classe ou de la colonie de vacances, il me collait à la peau jusqu'à ce que je me retrouve dans des classes plus grandes où étrangement nous étions un peu plus de myopes qu'à l'école primaire ou au début du collège. Ces lunettes, je les ai senties comme une grande coupure dans ma vie. Je ne voulais pas les porter, mais ils vont tous se foutre de ma gueule ! – et c'est exactement ce qui s'est produit. Pourtant, j'avais besoin de ces lunettes pour continuer à lire des aventures et à voir les choses extraordinaires de la nature. Mes camarades m'ont alors classé comme l'intello de la classe, parce que je portais des lunettes, alors que je ne rêvais que de jouer aux Indiens, et puis je suis devenu plus intello parce que l'on m'obligeait à jouer ce rôle. L'intello, c'est celui qui ne voit pas la réalité et qui va agir en savant fou, la chose est entendue pour le sens commun. Cette stigmatisation par le physique, je l'ai retrouvée ensuite dans ma profession : j'ai constaté alors que certains de mes collègues étaient aussi stupides que mes camarades d'école primaire en étiquetant des élèves selon cet indice sans aucune valeur. On peut protester contre le signe, les mythes sont plus forts que la raison.
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mercredi, 25 avril 2007
Les filles à la vanille
Est-ce que cela se passait dans la R10, la R12, la R14 ou la R16 de mon père ? Je ne sais plus. Quand nous nous rendions dans les Vosges, nous bifurquions alors dans la commune de Vagney pour rejoindre une autre vallée. Mon frère et moi étions alors fort cruels : nous disions que nous mangerions bien une glace à la vanille, parce que Vagney cela fait penser à la vanille, et notre sœur détestait absolument la vanille ou prétendait la détester, ce qui fait qu'elle disait qu'elle allait vomir, et nous renchérissions alors sur les glaces à la vanille jusqu'à ce que l'on nous demande de nous taire parce que vous voyez dans quel état est votre sœur (laquelle en fait se portait comme un charme, mais avait marqué son effet).
Les noms de lieux étaient des sources d'enchantement, de pitreries et de jeux : Tendon et nous tendions les bras, Le Tholy et nous faisions comme si nous étions tôt au lit en faisant semblant de ronfler, la nuque renversée, Le Thillot (où ont été tournées les Grandes Gueules) et nous grimpions sur les sièges pour être plus hauts, Saint-Jean-du-Marché et nous chantions Mon amant de Saint-Jean, La route se déroulait toujours de la même manière, mais nous inventions par des sortes de rituels fabriqués au fur et à mesure de quoi remplir le vide du temps du voyage.
C'est bien plus tard que j'ai compris qu'il y avait une chanson sur les filles à la vanille, chanson très connotée par l'étymologie de la vanille.
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mardi, 24 avril 2007
Premier amour
C'était une petite fille, coiffée avec une frange, qui était en cours préparatoire comme moi. Mais dans la France pompidolienne de l'époque, les filles et les garçons étaient strictement séparés dans des cours différentes, et on s'était rencontrés dans la rue parce que l'on lançait tous les deux des samares dans la rue pour voir ce que cela faisait dans l'air. Je lui avais demandé ce qu'elle portait sur la tête et elle m'avait dit que c'était une cagoule, nous étions déjà presque en hiver. Elle avait joué avec en dissimulant parfois son visage, cela me plaisait qu'elle se masque. Le mot me faisait rire car il me faisait penser aux escargots, aux cagouilles, et puis on avait répété plusieurs fois cagoule-cagouille puis cougouillle-cougaille, cougouloucoucou, en dansant avant de nous promettre de nous revoir, elle m'avait indiqué le bloc de HLM où elle habitait et je l'avais raccompagnée, je pourrais encore dire l'immeuble du quartier. Puis je suis tombé gravement malade, j'ai passé presque toute l'année au lit à lire entre deux potages ou deux infusions. Quand je suis revenu à l'école au début de l'été, on voulait bien me faire passer dans la classe supérieure parce qu'au fond j'avais appris tout ce qu'il fallait sans maîtres, mais quand je suis allé voir à la porte du HLM de la petite fille que j'aimais il n'y avait plus personne : ses parents avaient déménagé. Et moi, je me retrouvais très bête avec mes fleurs cueillies dans les pelouses.
21:51 Publié dans Les mots de la vie | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, écriture, autobiographie
mardi, 17 avril 2007
Les pieds-bleus (3)
Lalumière a cherché son porte-mine toute la matinée, il fumait par tous les trous qu'il pouvait et on en a tous bavé comme c'est pas permis. Il disait qu'il valait mieux ne pas être sur son chemin. Dans la classe, on est tous sur son chemin, pas moyen de s'écarter. On s'est ramassé une pluie de doigts pour n'importe quoi et une dictée de trois kilomètres, il a fait pleurer des filles, tiré les petits cheveux qu'il trouvait, et vidé son rouleau de sparadrap.
Il nous a fait dessiner de mémoire la carte de France avec les fleuves, les montagnes et les villes, pendant que Laclope est parti chercher un autre rouleau à la pharmacie. Un large. Il frappe sur les doigts avec sa règle en fer à chaque erreur qu'il voit, il marche sans bruit dans les allées et nous tombe dessus par-derrière.
S'il savait ce qu'on en a fait de son foutu porte-mine, on serait morts à l'heure qu'il est. C'est son porte-mine de directeur. Le maire lui a offert quand il a été nommé, c'est pour ça qu'il y tient comme à la prunelle de ses yeux et qu'il nous chie des ronds de pendule.
Claude Ponti
19:35 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, journal intime, autobiographie
dimanche, 03 septembre 2006
Demeures du sommeil (1)
Notre maison semblait toujours singulièrement calme ; comme si les gens n'y parlaient qu'à voix basse. Mes parents avaient rarement le temps de me parler. Personne ne me parlait beaucoup ; mais la pluie murmurait souvent. Il pleuvait énormément et la pluie n'arrêtait pas de me parler en murmures. Au cours de langue des longues après-midi, lorsque la pluie remplissait la vitre et que les ombres se rencontraient à chaque coin, je songeais parfois au soleil et au serviteur japonais. C'était si solitaire, ces chambres obscurcies par la tristesse de ma mère et par la pluie sur les vitres. La pluie isolait la maison dans un charme solitaire.
Avec le temps, je découvris ce que la pluie murmurait. J'appris de la pluie comment faire jouer la magie et je cessai de me sentir solitaire. J'appris à connaître la maison à la façon nocturne des araignées et des souris. J'appris à déchiffrer la géographie des os de la maison. Invisible, inaudible, je parcourais des tunnels secrets sous le plancher et je marchais sur la corde raide entre les poutrelles.
À partir de là je n'ai plus désiré d'enfants avec qui jouer, ni de serviteur japonais qui me raconterait des histoires fantastiques. Cachée par les rideaux, abritée dans les placards, tapie dans les terriers entre les tables et les chaises, je transmuais la lumière plate du jour en magie de mes heures nocturnes et je m'inventais un monde intime de charmes et de murmures.
Anna Kavan
17:52 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : littérature, anglais, littérature anglaise, autobiographie, écriture
vendredi, 14 juillet 2006
Le printemps de la jeunesse
Voici le texte pour le jeu de fin de semaine. Il ne s'agit pas seulement de trouver le nom d'un peintre, mais aussi le titre de son tableau, ce qui est alors facile puisqu'un seul peintre a représenté ce sujet de cette manière, avec des détails uniques. Je ne copie que les deux premiers paragraphes car les autres sont encore plus précis. L'auteur du texte est moins facile à deviner à mon avis, sauf pour ceux qui connaissent l'importance du thème dans son œuvre. C'est un écrivain très différent de ceux que j'ai pu présenter, mais fort épris de littérature européenne.

Le tronc noir et légèrement oblique de l'arbre servant de poteau d'exécution se détachait sur un fond de forêt sombre et de ciel crépusculaire, ténébreux et lointain, dans le style de Titien. Un jeune homme d'une beauté remarquable était attaché nu au tronc d'arbre. Ses mains croisés étaient levées très haut et les courroies qui lui liaient les poignets étaient fixées à l'arbre. Aucun autre lien n'était visible et le seul vêtement qui couvrît la nudité du jeune homme était une grossière étoffe blanche nouée lâchement autour des reins.
Je crus deviner que le tableau représentait le martyre d'un chrétien. Mais comme il était l'œuvre d'un peintre épris de beauté, appartenant à l'école éclectique issue de la Renaissance, même cette image d'un saint chrétien dégageait une forte odeur de paganisme. Le corps du jeune homme – on aurait pu le comparer à celui d'Antinoüs, le bien-aimé d'Hadrien, dont la beauté a été si souvent immortalisée par la sculpture – ne montre aucune des traces du missionnaire ou de la décrépitude qu'on trouve dans les représentations d'autres saints ; au contraire, il n'y a là rien d'autre que le printemps de la jeunesse, rien que lumière, beauté et plaisir.
16:10 Publié dans Les arts et les gens | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : art, littérature, japon, arts, autobiographie, renaissance


