vendredi, 04 décembre 2009

Le rat de bibliothèque

Je connaissais déjà deux autres Champignac blogueurs ou plutôt blogueuses : l'une assez jeune, l'autre collectionneuse de cactus. Voici un quatrième Champignac, mais il est anglophone : c'est The Count of Champignac auquel j'emprunte cette illustration. J'espère qu'il ne m'en voudra pas, elle correspond aussi au thème de ce blogue. Cela m'amuse de faire un billet avec l'image de mon homonyme. On peut y ajouter un commentateur régulier de Paul Jorion. Ce dernier n'est pas moi, il pourrait y avoir confusion dans ce dernier cas, puisque Paul Jorion est fidèlement lu par certains de mes commentateurs gauchistes. Autant dire que le pseudo devient un peu encombré. On compte également plusieurs Zorglub dont un d'extrême droite (ce qui ne m'étonne guère), une Marsupilamima journaliste culturelle dans Twitter et ayant un blogue,  d'innombrables Fantasio dont on ne sait si c'est inspiré plutôt par Musset ou par Jijé.    

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dimanche, 18 octobre 2009

Jonas

Je m'appelle Jonas Carex. J'ai cinquante ans. Je suis divorcé d'une femme intelligente, fille  de médecin, qui s'est remariée avec un médecin. Tout est bien. J'ai deux fils, un ingénieur et un chercheur en biologie. Ils sont heureux et beaux. Tout est encore mieux. Je ne les vois plus.
J'ai gagné assez bien ma vie dans le commerce des tableaux. N'en parlons plus. J'ai aimé, palpé. J'ai recherché tant de tableaux dans ma vie, et de gravures, de dessins, d'estampes et de sculptures - sans compter les pièces d'art nègre et polynésien, et les innombrables peintures sur bois que l'on m'a proposées pendant vingt-cinq ans - que j'en suis dégoûté à jamais. A l'heure qu'il est je puis passer devant la boutique d'un ancien confrère dans n'importe quelle ville de Suisse ou d'Europe, sans même tourner le regard vers les pièces qu'elle nous offre. Je ne vais plus aux vernissages ni aux expositions. Je jette sans les ouvrir les invitations et les catalogues des galeries, et au cours des années, j'ai débarrassé ma bibliothèque des livres d'art qu'elle contenait. Voilà qui est dit.

Jacques Chessex

vendredi, 05 juin 2009

L'oeil était dans le bouillon...

A quoi vous fait songer cette image tirée d'une récente couverture de Charlie-Hebdo ?

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A cela ?

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Mais Blake est trop ésotérique et il nous renvoie au mystère de l'origine de notre regard sur le monde que nous créons et par lequel nous sommes créés ou détruits d'un regard. Son dieu est dans un oeil qui semble ne pas avoir de face et qui peut être dans un corps plus infini.


A ceci ?

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L'oeil de Dieu - qui avait été repris parmi les symboles francs-maçons après toute l'imagerie chrétienne, puisque les premiers francs-maçons devaient affirmer leur foi. D'où cela vient-il ? Pas de ces vers célèbres :

Alors il dit: « je veux habiter sous la terre
Comme dans son sépulcre un homme solitaire ;
Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. »
On fit donc une fosse, et Caïn dit « C’est bien ! »
Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.
Quand il se fut assis sur sa chaise dans l’ombre
Et qu’on eut sur son front fermé le souterrain,
L’oeil était dans la tombe et regardait Caïn.

Mais d'une idée bien plus ancienne :

Au maître chantre. Psaume de David. Eternel, tu m'as sondé et tu m'as connu.
Que je sois assis ou debout, tu en as connaissance ; Tu découvres de loin ma pensée,
Tu me vois marcher et me reposer Et tu as une parfaite connaissance de toutes mes voies.
Car la parole n'est pas sur ma langue, Que voici, Eternel, tu connais déjà tout.
Devant, derrière, tu m'enserres, Et tu mets ta main sur moi...
Science trop merveilleuse pour moi ! Et si élevée que je ne puis y atteindre.
Où irais-je loin de ton Esprit Et où fuirais-je loin de ta face ?

Il est plaisant de voir un journal qui se dit laïque reprendre des symboles profondément religieux, même dans la franc-maçonnerie traditionnelle. Peut-être est-ce l'oeil de Hugo exprimant alors la conscience de l'homme criminel plus que le regard d'une puissance supérieure sur son sujet comme dans l'imagerie chrétienne, mais si la forme de l'oeil détaché de tout corps n'appartient plus trop à la culture contemporaine à forte conscience idéologique, elle continue à vivre de manière informelle dans la publicité qui multiplie les détails agrandis sur des parties du corps et la connotation ancienne n'a pas totalement disparu.

Et nous nous trouvons dans cette polysémie : celui qui voit est le juge suprême qui sait tout de l'accusé ou qui est le martyr (étymologiquement le témoin). Il y a là une ambivalence que je ne lèverai pas. L'autre point à relever est le renversement de l'instance d'autorité, car celui qui veut voir tout à travers des caméras, des portiques de sécurité, des logiciels espions, des veilles internet, des contrôles d'identité, des écoutes, des petites délations est désigné comme celui qui peut être jugé. Situation abominable lorsque l'on se veut l'oeil d'un autre et que l'on a abandonné sa propre conscience à celle de l'Un.

vendredi, 16 mai 2008

Dessine-moi un mouton

On se souvient de l'affaire du mouton noir figurant sur les affiches du parti xénophobe suisse UDC. Cette affiche avait été reprise par le parti néo-nazi allemand NPD.

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La métaphore est claire. Les moutons représentent le peuple. Le mouton noir représente l'étranger ou le délinquant, puisque l'accent est mis sur la sécurité intérieure.

L'affiche a également été reprise par la Ligue lombarde, le mouvement le plus extrémiste et raciste de la coalition Berlusconi. Graphiquement, les trois affiches se ressemblent, l'italienne figure l'étoile des régions de la Padanie et les couleurs vertes de l'Italie. Les moutons ont la même disposition, dans les trois cas une bordure sépare la couleur du blanc. Il y a opposition entre une masse et une marge. La marge est un ailleurs indéterminé, laissé en blanc. C'est hors du cadre. Ce qui est valorisé, c'est le pouvoir de la masse,  du troupeau de moutons, en jouant sur l'aspect innocent que l'on prête aux agneaux blancs et sur les connotations liées à cet animal.

 

 

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Cette affiche a fail l'objet de nombreux détournements de la part des opposants à l'UDC, comme cette affiche de POP, le parti communiste suisse (il existe des Suisses communistes, aussi incroyable que cela soit). Ici, le mouton ceint de son drapeau national et identitaire est exclu. Mais on conserve l'idée d'un groupe uni.

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Or cela peut faire penser à une célèbre affiche de Mai-68 qui a été revue pour le festival Furies qui se tient cette année.

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Il existe de nombreuses variantes de l'affiche de 68. Comme c'est une sérigraphie, elle a été tirée en plusieurs couleurs, mais tout en conservant un fond uni.  L'affche de Marianne Pasquet rompt avec cette tradition, elle montre un mouton à front renversé et en bichromie. Ce qui était intéressant dans l'affiche originale, c'était que les moutons avançaient dans le sens contraire de la lecture. Ils vont en arrière. C'est une masse indistincte, on ne voit pas les yeux aux contraires des affiches racistes, la spirale des cornes cache leur regard, ils avancent sans voir vers où ils se dirigent. Notons que les moutons précédents étaient sans cornes, pour être plus innocents. Le mouton représente ici la passivité, la soumission, la bêtise ordinaire, l'anonymat de la foule. L'affiche de Furies reprend cette idée, mais en introduisant un élément perturbateur et coloré qui va à contre-courant. En cela, il y a une opposition similaire à celle des affiches précédentes. Cependant le mouton rouge rentre dans le cadre formé par le troupeau, il se trouve pris dans la masse. Le choix du détournement de l'affiche de 68 n'est pas gratuit, vu les innombrables pavés qui remplissent les librairies en ce moment, il justifie d'ailleurs le choix de la couleur rouge associée à ce moment. L'opposition n'est pas simplement entre singularité et uniformité, mais aussi entre nouveauté et tradition, manifestation ponctuelle et monotonie. C'est la grande récup' de 68 vu cette fois sous l'aspect festif et non plus revendicatif (les détournements des affiches de 68 par E. Leclerc jouaient plus sur ce présupposé au sujet de 68).  

samedi, 01 décembre 2007

Un mouvement : les Nabbies

« Il n'y a de peinture que celle qui est décorative » s'exclamaient les Nabbies.

Je ne connaissais pas cette école de peinture à l'orthographe un peu anglaise... En revanche, je connais le mouvement nabi. Et, fort heureusement, les peintres nabis se sont détachés ensuite de cette idée un peu naïve.

dimanche, 11 novembre 2007

La semeuse (4)

Je n'ai pas trouvé la reproduction de la gravure pour timbre sur la Toile, donc j'offre l'original de David d'Angers. Le timbre ne montre le bambin que de trois-quarts face et avec des ombres fort pudiques.

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Le timbre n'annonce pas de villes, d'église ou de château. Nul repère, certitude reposante. L'habitude était prise, suffisamment ancrée pour que s'en débarrasser devînt désagréable. Un temps, elle m'avait délivré de ces semblants d'enquête pour mieux m'égarer aujourd'hui. Je dois reprendre la loupe, le carnet où noter mes hypothèses fastidieuses, mes scénarios, les failles en à-pic de mes raisonnements. Je dois tenter de me rendre maître de mes détails et artifices qui masquent encore la solution.

Dans le volume sept d'une encyclopédie, je compulse la vie de David d'Angers. Celle-ci me mène à Hugo, puis, de corrélats en indices, ouvre à ma recherche une telle multitude de pistes qu'il m'est impossible de les explorer toutes.

Mes albums de photographies sont rangés sur l'étagère jouxtant l'encyclopédie. Par hasard ou pour d'autres raisons, se dessine l'image nostalgique d'un carré de vigne en Languedoc. Je venais d'avoir six ans. Mon père m'avait grondé pour avoir mordu à pleine grappe dans un lourd chasselas. Il désignait une guêpe dissimulée entre les grains. Ma mère, au bord de la route, ignorait tout de la scène et prit une photographie de ce qu'elle croyait être un père offrant le raisin à l'enfant.

 

Régine Detambel


Cette scène me touche et atteint des choses très profondes : au même âge, à la même époque, mon père exigeait que je sourie sur une photographie qu'il voulait prendre sous un pommier et il me gifla pour cela, si bien que je faisais une drôle de grimace avec mes larmes et mon visage rouge. Je conserve encore cette photographie mensongère. Que dire ? Sinon qu'il faut lire, encore plus...

samedi, 10 novembre 2007

Un essoufflement

Voici le jeu artistico-littéraire de fin de semaine. Le texte est d'un écrivain et d'un artiste.

Le matin de l'armistice de 1918, X et Y étaient venus au 10 de la rue de Z, j'y habitais chez ma mère. Ils me dirent que W les inquiétait, que la graisse enveloppait son coeur et qu'il allait falloir téléphoner à V, docteur de ses amis. Nous appelâmes V. Il était trop tard. V supplia le malade de l'aider, de s'aider, de s'entêter à vivre. Il n'en avait plus la force. Le charmant essoufflement devenait tragique, il étouffait.

Sa petite chambre était pleine d'ombre et d'ombres : celles de sa femme, de sa mère, de nous, d'autres qui circulaient ou se recueillaient et qui ne se reconnaissaient point. Sa figure morte éclairait le linge autour d'elle. D'une beauté laurée, si radieuse que nous crûmes voir le jeune Virgile. La mort, en robe de Dante, le tirait, comme les enfants, par la main.

Lorsqu'il vivait, sa corpulence, n'en était pas une. Il en allait de même pour cet essoufflement qui n'en était pas un. Il semblait se mouvoir au milieu de choses délicates, sur un sol miné d'on ne sait quels précieux explosifs. Allure singulière, presque sous-marine, qu'il m'arrive de retrouver un peu chez Jean Paulhan.

Qui sont les personnages de cette scène ? X a représenté W, Y et l'auteur du texte.

jeudi, 08 novembre 2007

La semeuse (2)

3ff2142e297ab79c0700e10d67fedbb9.jpgUn dimanche, je chausse des sabots fourrés de velours et dans sur la place des villes. Je suis le fifre d'une troupe folklorique.

Accoudée à la fenêtre du bordel, elle prend des poses câlines et m'invite à la rejoindre. Elle essaie de prendre mes mains mais je joue du fifre. Elle voudrait atteindre ma bouche, mais le fifre la défend. Elle hurle de rage et le son du fifre confère à sa voix une tessiture de sirène.

Régine Detambel

 

Oui, ce tableau plus qu'archi-reproduit dans les manuels scolaires est très ambigu, malgré ou à cause de son aspect innocent.   

vendredi, 19 octobre 2007

Pourquoi Frédégonde part-elle ?

Voici le jeu littéraire et artistique de fin de semaine. L'auteur est aussi un poète que j'ai déjà cité dans la partie Littérature. Je ne répondrai qu'en soirée.

Les critiques adressées par Joris-Karl Huysmans aux tableaux de genre, à la peinture historique, religieuse et militaire trouvent leur origine dans cette dénonciation du factice qui est sans cesse à l'oeuvre chez lui. Les Bastien-Lepage, les Gerve, les Neuville sont des faiseurs. Un jour que X voyait passer galop un cuirassier, il s'exclaffa : "Encore un qui fuit Y !" Z venait de terminer une énorme composition titrée : Frédégonde quittant la salle où vient d'être assassiné son amant. X, convié  devant l'ouvrage nouveau, s'inquiète : "Pourquoi, demande-t-il, Frédégonde part-elle ?" Z, alors de réciter le chapitre de Thierry, jusqu'au moment où X l'interrompt : "Non, cher ami. Elle part parce qu'elle ne tient pas avec le fond."

Qui sont X (déjà cité ici), Y et Z ? Et puis peut-on retrouver le nom de l'auteur de ces anecdotes décousues ?

 

samedi, 13 octobre 2007

Des images déplacées

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Voici le jeu littéraire et artistique de fin de semaine. J'ai décidé de ruser puisque GooglePrint donne trop de solutions lorsque je cite un texte. Je cite donc une image, extraite d'une oeuvre. Son auteur (nommons-le X) s'est inspiré pour sa composition d'un peintre (qui sera Y), mais c'est dans l'adaptation d'un récit dû à un écrivain (bien entendu Z). Il y a un point commun entre le tableau et le récit : dans les deux cas, un animal apparaît en songe, mais ce n'est pas le même animal. Tous deux renvoient à des mythes, chez le peintre Y à une croyance surnaturelle autour de la nuit ; chez l'écrivain Z au thème de la fécondité, ce qui n'est pas sans rapport avec le sujet de son oeuvre. Mais X a déplacé la scène de Z à la fin de son oeuvre afin de lui donner un ressort dramatique. Qui sont ces trois auteurs et quelles sont leurs oeuvres ? De quels animaux s'agit-il ? 

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vendredi, 05 octobre 2007

Comme son portrait

Voici le jeu artistico-littéraire de fin de semaine. L'extrait montre la relation de l'auteur avec le peintre. S'agit-il vraiment d'un écrivain ? Oui, il a publié selon mes souvenirs deux romans, assez peu connus mais présents dans ma bibliothèque. Et puis il a écrit beaucoup de textes de circonstance, comme celui-ci. Ce qui est assez frappant, c'est qu'il nomme le peintre par son seul nom de famille, comme s'il s'effaçait et que seul le peintre était vraiment grand, et cela se retrouve dans les entretiens télévisés qu'il a accordés. Mais ce portrait de l'artiste est aussi un portrait en creux de l'auteur, par les qualités mises en avant. Qui est le peintre ? Qui est l'auteur ? Qui est cette cousine si fréquemment représentée dans un grand nombre de toiles ? Et quel est ce village ? 

Deux tiers de siècle se sont écoulés depuis le temps où petit garçon, j'allais passer mes vacances à X. Il semble que c'était hier. Encore maintenant, lorsque j'essaie de concevoir l'idée de "bonheur", je me transporte en imagination dans la maison de Y.

Le cadre lui convenait et nos jeux bruyants ne le troublaient nullement. Les gens du pays l'avaient adopté et lui-même s'assimilait aux êtres et aux paysages.

A en juger par les tableaux qu'il peignit pendant ses séjours, il semble que ces lieux lui aient été particulièrement favorables.

Bien entendu, sa grande affaire était la poursuite d'un rêve intérieur. Y avait besoin de s'appuyer sur des motifs naturels, mais ceux-ci n'étaient que les outils d'une recherche constante qui dépassait la reproduction pure et simple.

Z, cette cousine d'X qu'il est impossible de ne pas évoquer quand on pense à Y, me disait, quelques temps avant de mourir : "Quel dommage que tu ne possèdes pas un portrait du Patron par lui-même." Puis, se reprenant, elle déclara : "Mais après tout, tu as ce bouquet de roses, c'est comme son portrait."

Tous les tableaux de Y sont "comme son portrait". Mais comme il était modeste, il aimait se cacher derrière son sujet et se laisser assimiler par lui. Son espoir, heureusement déçu, était qu'on ne l'y découvrirait pas.

Disons qu'X fournit à Y une excellente cachette et que l'atmosphère de la maison, les visites impromptues des voisins, les cris des enfants, les rires des modèles l'aidaient à trouver l'isolement nécessaire à la création.

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samedi, 29 septembre 2007

Un infini d'ombre verte dans une immensité de fumée bleue

Voici le jeu artistico-littéraire de fin de semaine. L'auteur est un poète qui eut son heure de gloire, mais qui ne demeure connu que de quelques rares érudits un peu rassis comme votre comte. Le peintre n'est pas décrit par sa peinture, mais par l'effet que fit sa visite chez une personne un peu mélancolique et dépressive, et puis par ce que voit cet écrivain. Ce peintre a été cité une fois ici, mais de manière indirecte dans le texte d'un autre jeu.

J'ai à vous remercier du réconfort moral et intellectuel que m'ont donné vos exhortations et votre exemple ! Grâce à vous, j'ai pris l'habitude de me coucher de bonne heure et je m'en trouve très bien à tous points de vue. Depuis que vous m'en avez fait ressentir les avantages, j'apprécie mieux mon séjour en pleine campagne, et vraiment à tout bien considérer, je me trouve mieux que le commun des mortels, puisque j'ai la liberté du travail et de la paresse : je me fais l'effet à moi-même d'être le roi de la fantaisie dans le sans-gêne de la nature. Nous vous regrettons tous, et Pistolet aussi, je vous le promets. On n'a qu'à lui dire : "Ah ! voilà monsieur X !"  pour qu'aussitôt il se mette à piaffer, tourniquer, sauter, le tout entremêlé de moucheries et d'aboiements moitié plaintifs, moitié joyeux, il court aux portes, renifle l'air du chemin que vous aviez l'habitude de prendre avec lui, et fait encore maintes fois de fréquentes perquisitions dans l'escalier de la mère Baronnet. L'autre jour, j'ai revu votre arbre : toute la partie donnant sur la rivière s'est complètement refeuillée. Actuellement, la campagne est splendidement étoffée, jusque sur les côtes les plus sauvages où les genêts foisonnent si jaunes, que de loin on les prendrait pour des cimetières inclinés dont les croix seraient cachées sous des pullulements d'immortelles. Déjà, dans certains fonds, on remarque ce noircissement de la verdure dont je vous ai parlé, sur les hauteurs, les horizons enchantent les regards ; c'est un infini d'ombre verte dans une immensité de fumée bleue.

Qui est l'écrivain ? Qui est le peintre ? Pour l'écrivain, on retient surtout des images un peu morbides et diaboliques alors qu'il a donné plus qu'on ne l'imagine dans la pastorale sandienne, mais en dégradé. Pour le peintre, on peut imaginer ses motifs préférés lorsque l'on examine le texte.     

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vendredi, 21 septembre 2007

Voir apparaître et disparaître les images, de la fenêtre, en parlant

L'auteur parle de lui-même.

 

Je lis de préférence les bandes dessinées, les comptes rendus de procès, les livres d'histoire, les essais, parfois des poèmes, rarement des romans.

Je ne vais presque jamais au cinéma. Parfois j'entre dans une salle, je regarde un petit bout de film, puis je m'en vais.

Je n'écoute jamais la radio. Je ne regarde jamais la télévision. Je n'ai jamais vu un match de football de ma vie.

Je n'aime pas les réceptions. Je n'aime pas la conversation. Je ne m'ennuie que lorsque je suis obligé de rester avec des gens que je connais mal, à échanger des mots inutiles.

Je ne peux jamais rester tranquille. Il faut que je me déplace continuellement. J'aime être en voiture. C'est souvent ainsi que je vois mes amis : nous roulons ensemble dans la ville. J'aime voir apparaître et disparaître les images, de la fenêtre, en parlant.

Je sors chaque matin à huit heures de chez moi. J'aime bien errer dans Rome toute la journée quand je ne travaille pas.

Je ne suis pas collectionneur. Je donne, abandonne, perds mes livres. Je déchire tout ce qui me parait peu intéressant et aussi tout ce qui me paraît intéressant mais que je connais déjà. Je voudrais avoir chez moi le moins de choses possible.

 

Qui est l'auteur ? Quelles sont ses oeuvres qui sont suggérées par ses propos ? A quels indices l'avez-vous reconnu ? Vous reconnaissez-vous partiellement ou entièrement dans son portrait et pourquoi ? Que pensez-vous de ses provocations envers la civilisation italienne aux paragraphes 1 et 2 ? Pensez-vous que son mode de vie est égocentrique ou bien tourné vers les autres ? En quoi ses activités quotidiennes rejoignent-elles son art ? Est-ce que cet autoportrait a sa place dans une série consacrée aux peintres et dessinateurs, pourquoi ? Ces questions sont-elles bien dans la ligne du Lagarde et Michard ? Justifiez votre réponse dans un commentaire argumenté et illustré.

 

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vendredi, 07 septembre 2007

L'arc d'Ulysse

Voici le retour des jeux littéraires et artistiques de fin de semaine. Les toiles ne sont pas décrites avec grande précision, mais de manière massive. L'auteur est un critique et historien d'art réputé et reconnu. Qui est le peintre ? Qui est l'écrivain ? Un indice : le texte a été écrit peu après la mort du peintre.

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Comme sa haute stature, ses yeux clairs, ses formidables éclats de rire, ses longs silences et ses déclarations passionnées, rien dans sa démarche n'était banal ni vulgaire. Il abordait les choses et les hommes, et surtout l'art, de très haut, avec une tension, une énergie, qui l'engageait tout entier. Ses tableaux fortement maçonnés, composés de larges tonalités écrasées, emboîtées, sourdement animées, valaient par leur puissante organisation, dans des gammes restreintes, leur apport tonique, généreux, où les sentiments n'avaient pas cours. C'était l'arc d'Ulysse que nul ne peut tendre, sauf le héros. Sa contribution au Salon de mai frappait chaque année, au milieu des essais, des "tentatives", des caprices, par la franchise, la solidité, l'ampleur des moyens et la délicatesse des tons. Rien n'y manquait pour élever la peinture au-dessus de la facture et de l'ingéniosité décorative, où l'on s'attarde si souvent aujourd'hui. Les formules se brisaient entre ses mains ; dans ses dernières toiles, on a vu - parfois avec étonnement - surgir de ces segments beiges et gris des horizons marqués de rouge, des paysages, des bouquets massifs et même des nus d'une autorité singulière. Chaque forme, chaque élément ne comptait qu'à son tour ; et c'était pour qui suivait l'artiste, une magnifique attente qu'il ne pouvait décevoir.       

samedi, 21 juillet 2007

Petit bleu

Pour le jeu artistique et littéraire de fin de semaine, je ne donne pas un texte mais un petit casse-tête. Il existe un peintre qui a fait breveter une de ses techniques de peinture. Cette technique a d'ailleurs fourni la matière d'un film en noir et blanc, sur fond de musique contemporaine, et on peut le trouver aisément sur Dailymotion. Toutefois, le même procédé a été représenté aussi en bande dessinée par un auteur italien sans le peintre en question (il était déjà mort à l'époque de la publication), mais avec un hommage évident. Il faut trouver le peintre, le film, le musicien, l'auteur de la BD.

vendredi, 13 juillet 2007

En miroir

Voici le dernier jeu littéraire et artistique de la saison, car je sens que les participations seront moindres et puis elles avaient faibli en dernier. MiniPhasme et lamkyre semblent en vacances.

A cette expérience du bronze gris, vert ou or, dans le cadre noir et blanc des dessins, un homme de 1930 a voulu montrer son travail, même quand il leur échappe, aux hommes de 1950. Et sans doute que ceux-ci, avec leurs préventions, leurs exigences incompréhensibles, d'autres même leur désir arrêté de hair ou de ricaner, d'autres encore leur simple surprise et leur respectable égarement, sans doute vont-ils s'arrêter devant cette série d'images où le blanc et le noir, mieux que toutes les couleurs du jour, font la couleur d'une chambre, de laquelle nous ne connaissons qu'un bord de rideau, les rayures des volets, le côté d'un matelas ; et pourtant voilà que tous le sceptique, le partisan, l'étonné, cette femme qui tient son petit sur les bras, ce soldat qui n'est pas très sûr de bien manier encore les armes, cet homme d'âge, ce rieur, tous nous sommes dans cette chambre avec X, et, chut ! nous retenons notre souffle, nos voix, nos pas. Dans cette chambre, une femme regarde un homme dormir. Les variations d'un thème repris, cent fois par le peintre, ici limitées à quelques dessins, convergent vers une image où la femme, celle du premier plan, regarde une autre femme, comme elle accroupie, et comme si elle se voyait en miroir. 

L'auteur est un de mes écrivains préférés, mais je ne l'ai jamais cité ici que par incidence. Le peintre a déjà été mentionné pour une autre suite de dessins et de peintures. Les deux sont des monstres du siècle dernier.    

     

samedi, 07 juillet 2007

Une lumière en loques

Voici un jeu à trois niveaux : deviner l'auteur du texte, son correspondant (qui était un artiste et dont il était le secrétaire), enfin l'oeuvre et l'autre artiste dont on parle. Je précise que l'auteur du texte a déjà été cité ici, tout comme le peintre dont il parle.

Ce paysage me semble de plus en plus étonnant. Il faut que je vous le décrive tel que je l'ai vu. Voilà :

L'orage s'est déchiré et tombe brusquement derrière une ville qui sur la pente d'une colline monte en hâte vers sa cathédrale et plus haut, vers un château fort, carré et massif. Une lumière en loques laboure la terre, la remue, la déchire et fait ressortir  çà et là ses prés verts pâles [sic]  derrière des arbres, comme des insomnies.  Un fleuve étroit sort sans mouvement de l'amas de collines et menace terriblement de son bleu noir et nocturne les flammes vertes des buissons. La ville épouvantée et en sursaut se dresse dans un dernier effort pour percer l'angoisse de l'atmosphère.

Il faudrait avoir de tels rêves.

Peut-être que je me trompe en m'attachant avec une certaine véhémence à cette peinture, vous me le direz quand vous l'aurez vue.    

vendredi, 29 juin 2007

Ce que tu es déjà

Pour ce jeu, je ne demande pas de reconnaître l'auteure du texte (fort peu connue en dehors des milieux très spécialisés), mais l'artiste et surtout le titre de l'oeuvre.

Dans l'orchestration de X, les éléments étaient : le temps, le rythme, le mouvement, la couleur, la lumière et le son ; et les instruments utilisés : la canne, les gants et la lampe électrique - couverts du ton brun particulier à Y - ainsi que les deux grandes pièces d'exemplaires du Wall Street Journal, le triangle musical et l'enregistrement de turbines ("Si je l'avais fait avec un ours, la partition eût été toute différente !")

Tous ces "instruments" avaient été déjà utilisés sous des formes et à des stades variés par Y. Ce sont les phonèmes de son langage, les mots de son vocabulaire, parfois des "signes de reconnaissance", employés pour maintenir une continuité, à la façon des idées et des thèmes qui réapparaissent dans des contextes différents. Il faut y voir une démonstration de la plasticité potentielle du langage et une méthode touchant l'application du déjà connu à des situations nouvelles, à mesure qu'elles se présentent : "Utilise ce que tu es déjà ; ne pense pas qu'il faille avoir trouvé la formule parfaite."   

vendredi, 22 juin 2007

Le peintre à moutons

Le texte est d'un homme qui se trouve dans l'actualité culturelle du moment. Le peintre évoqué a été cité sur ce blogue.

X avait horreur de la science.

-- On ne saura jamais, aimait-il à répéter, tout le mal que la chimie a fait à la peinture. Voyez cette toile, comme la couleur a craqué ; qu'est-ce qu'ils ont bien pu encore vous fourrer là-dedans ?

Mais cette fois, il put se rendre compte que c'était à lui-même qu'il devait s'en prendre pour avoir peint sur une préparation à la céruse, trop fraîche.

Un autre de ses soucis était la composition du papier sur lequel il laissait ses pastels ; sauf que par sa méthode même de travail (les calques sur calques) ses pastels se retrouvaient plus souvent sur papier à calquer. "Une fois collés  par Lézin, sur un solide bristol..."

Et la question des fixatifs ! Il ne voulait d'aucun des fixatifs que l'on trouve dans le commerce, il leur reprochait de laisser un luisant et de "manger" la couleur. Le fixatif dont il se servait était composé spécialement pour lui par son ami Y, un peintre de moutons, Italien de naissance, à qui la postérité devra une juste reconnaissance d'avoir aidé à la conservation des X. Ajoutons que Y mourut sans avoir livré son secret.

 

L'auteur est facile à découvrir puisqu'on en parle beaucoup. X aussi est aisé (il suffit de piocher dans les archives ou de songer à la manière). Mais Y ?   

samedi, 16 juin 2007

Le voyage dans la lune

Liste des tableaux :

1. Le congrès scientifique du Club des Astronomes.

2. Le plan du voyage expliqué aux savants. La désignation des explorateurs et de leurs assistants. Enthousiasme général. Au revoir.

3. L'usine monstre. le construction du projectile.

4. Les fonderies, les hauts-fourneaux, fonte du canon géant.

5. Les astronomes s'embarquent dans l'obus.

6.Le chargement de l'obus.

7. Le canon monstre. Défilé des grenadiers. Salut au drapeau.

8. La course dans l'espace. La lune approche.

9. En plein dans l'oeil.

10.  Chute de l'obus dans la lune. Le clair de terre, l'aspect de la terre vue de la lune.

11. La plaine des cratères. Eruption volcanique.

12. Le rêve des bolides, la Grande Ourse, Phoebé, l'étoile double, Saturne, etc.

13.  La tempête de neige. 

14. Quarante degrés au dessous de zéro. Descente dans un cratère lunaire.

15.  A l'intérieur de la lune, la grotte aux champignons géants.

16. Rencontre des Sélénites. Combat héroïque.

17. Prisonniers.

18. Le roi de la Lune. L'armée sélénite.

19. Evasion.

20. Poursuite endiablée.

21. Les astronomes retrouvent l'obus. Départ de la lune.

22. Chute dans le vide.

23. L'obus tombe dans l'océan.

24. Dans les profondeurs maritimes.

25.  Sauvetage. Retour au port.

26. Grande fête. Marche triomphale.

27. Couronnement et décoration des héros du voyage. 

28. Grand défilé des marins et des pompiers.

29. Inauguration de la statue commémorative par le maire et les conseillers municipaux.

30. Grandes réjouissances publiques. Le Sélénite emmené prisonnier de la Lune est exhibé en public comme un phénomène.

 

Georges Méliès 

 

 

vendredi, 15 juin 2007

Excelsior

Un magicien sort de la bouche d'une jeune fille un mouchoir dont il tire un bocal qu'il remplit en agitant le bras de la femme comme une pompe. L'eau et les poissons lui sortent par la bouche. Les poissons se transforment en langouste, puis en jolie clownesse. Il la double, la transforme en deux drapeaux, et se drapant dans leur étoffe il disparaît lui-même.

Georges Méliès 

Un veston plein de taches

  

Cependant X nous surveillait de loin et la lampe projetait durement sur son front, ses joues jaunes et creuses, son oeil noir couvant comme une houle [sic], un éclat singulier. L'éclat sculptait les bosses du front, jusque sous les cheveux noirs et graisseux, sa forme haute, intelligente, développée largement vers les tempes, il dessinait la ferme arcade des sourcils, découpait d'un trait l'arête du nez, modelait la pâte d'ombre et de lumière, le menton, le double ourlet des lèvres qu'une moustache brune et retombante laissait plus deviner que voir, étalait la maigreur des joues, en cernait les limites et détachait, derrière l'oreille, la ligne fuyante du cou. Qu'un tel tableau, traité brutalement, avait d'intense détresse dans la manière, de ferveur inutile, de signification, de réalisme ! Je ne pouvais en détacher les yeux. Et ce n'était qu'un portrait ordinaire que j'avais devant moi. C'était un portrait en pied, depuis les savates que portait X , son pantalon retenu autour du corps par une ficelle, sa chemise sans col, son veston plein de taches, jusqu'aux cheveux qu'il portait en arrière, rejetés par la main.

A le considérer, j'éprouvais comme un étonnement de le découvrir, en tout point, ressemblant à l'idée que je m'étais faite de lui par sa peinture. Quelque chose d'exalté et de pénible, de soumis, d'hostile à soi-même, de méfiant, de naturel et de confusément sensible et narquois vivait autour de lui, le précédait.

 

Le texte du jeu est emprunté au même volume que pour ce peintre-ci. Il s'agit d'un autre peintre, que j'aime nettement moins, notamment à cause de sa mythologie bohème faite de morceaux rapportés, mais aussi parce que ses paysages et ses couleurs m'ennuient profondément et que je n'y trouve pas de pensées. Je ne veux pas l'accabler, il est toujours estimé par beaucoup de personnes et on en fait encore des cartes postales ou des affiches, mais moi il ne me dit rien. L'auteur du texte était un familier de ces milieux de la bohème acceptable pour le bourgeois en quête d'épate ou à la recherche de la touche canaille. Ce n'est pas non plus un de mes auteurs préférés, loin de là, mais enfin... il a compté dans le monde des lettres quand il allait au restaurant.     

jeudi, 14 juin 2007

Cake-walk infernal

La scène représente d'abord l'enfer, qui se dissout graduellement pour faire place à une grotte dans laquelle apparaissent de nombreux petits démons parmi les flammes.

Satan, qui arrive de la terre sous un déguisement, jette son manteau de danseur dans les flammes et donne l'ordre aux habitants des régions infernales de danser le cake-walk. Des danseurs, qui appartiennent à l'Olympia de Paris, se mettent à danser le cake-walk dans les flammes, tandis qu'une danse infernale se poursuit au-dessus de leur tête.

Deux nègres apportent aux danseuses un gâteau qui éclate en morceaux et laisse apparaître un danseur grotesque qui se met aussi à danser le cake-walk, bien que ses bras et ses jambes se soient détachés de son corps et se soient mis à danser séparément.

A la fin, tous les habitants du royaume infernal se mettent à danser comme des fous, entourés par un cercle de feu. Pour mettre fin à cette danse effrénée, Satan fait disparaître tous les danseurs dans les flammes, et lui-même disparaît dans le sol. Mais les flammes infernales, elles-mêmes prises par la fièvre de la danse, se mettent à danser le cake-walk.

Un beau sujet, spécialement en couleur.

 

Georges Méliès

 

Ce résumé mérite que l'on y arrête.

La cinématographie en couleur n'existait pas, mais on pouvait peindre sur la pellicule exactement comme on peignait sur des négatifs de photographie. Méliès a employé plusieurs fois ce procédé, souvent pour isoler un personnage ou un objet avec en fait des couleurs limitées, parfois une seule couleur.

Le sujet est une parodie des mises en scène du Diable au théâtre, on peut voir une association étrange entre le Diable et la musique, peut-être par souvenir de la Damnation de Faust par Gounod. Ici, le Diable apparaît aussi comme le metteur en scène et le magicien qui règle son monde, lequel finit par lui échapper. On a une sorte d'autoportrait de Méliès en Méphistoméliès (regardez ses portraits).   

Ce sujet est aussi un concentré des figures à l'oeuvre chez lui : apparition-disparition, transformations humain-inanimé ou animal, séparation des parties du corps qui vivent de manière autonome (quand elles ne se reproduisent pas à l'infini comme dans beaucoup de ses scénarios autour des têtes, un sujet récurrent chez lui), mouvement final en forme de cercle et de sarabande. Le sujet de Méliès, ce n'est pas de trouver de nouveaux trucages, c'est de parler du cinéma en faisant du cinéma, le cinéma est son propre sujet. Il évoque ici cet art du mouvement et surtout de la reproduction industrielle, de la coupure des corps, d'une forme nouvelle qui prend sa vie indépendamment de son créateur. Son cinéma est métalinguistique et est une réflexion sur le sens des images. D'un autre côté, il y a un aspect sadien évident, même si Sade ne doit pas être une des sources, c'est l'outil découvert qui a conduit à cette forme générale et mécanique.   

Ensuite, je me dis que citer le cake-walk en 1903 et en plaçant des Noirs sur l'écran, cela anticipait drôlement au sujet de bon nombre de préjugés contre le jazz qui arrivera en France vingt ans plus tard. Le jazz, cette musique satanique et maudite, jouée par des sauvages ! Parce que les idioties de ce type seront écrites ensuite par des gens très respectables, Morand, Drieu, Céline... L'association entre les Noirs et l'Enfer est ancienne, médiévale : les représentations du monde associaient la chaleur et les flammes de l'Enfer, la couleur des Noirs et le signe d'une punition divine.

Toutefois, la piste musicale est intéressante. Je me demande si Trenet n'a pas vu ce film. Je me demande si Vian n'en a pas entendu parler (le texte de Vian me paraît aussi très proche de certaines chroniques d'Allais au sujet des défilés boulangistes, mais vu son antimilitarisme féroce il n'avait pas besoin d'avoir lu Allais). L'idée d'une musique qui devient totalement folle et qui emporte tout, c'est peut-être en fait juste le cliché dont joue aussi Brel. Peut-être n'y a-t-il là que des rencontres à partir de la même idée d'un mouvement sans fin.

mercredi, 13 juin 2007

L'homme de têtes

Un des trucs les plus merveilleux qui aient été jamais exécutés. Après le salut habituel, le prestidigitateur prend sa propre tête et la place à côté de lui sur une table. Une autre tête lui pousse immédiatement. Pour montrer qu'il n'y a aucune illiusion dans ces trucs, il passe sous la table sur laquelle est posée sa première tête. Puis il y pose une deuxième et une troisième tête qui lui sont poussées sur les épaules. Il lui pousse une quatrième tête et il se met à parler avec les trois têtes posées sur la table. Puis il prend un banjo et commence à jouer. Les trois autres têtes se mettent à chanter, à la grande fureur du musicien qui fait disparaître deux têtes en tapant dessus à coup de banjo. La troisième tête est traitée de la même manière. Il prend la quatrième, la lance en l'air et la fait retomber sur ses épaules. Le magicien salue et quitte la scène.

Une illusion surprenante et merveilleuse.

Goerges Méliès 

mardi, 12 juin 2007

Guillaume Tell

Un clown entre dans une grande salle, et ajuste ensemble les différentes pièces d'une armure sur un piédestal, pour leur donner forme humaine. Il place un chou sur le casque de l'armure et se prépare à tirer à l'arc comme l'avait fait Guillaume Tell. Sitôt qu'il a le dos tourné l'armure commence à vivre, prend le chou sur la tête et le lance au clown. Il s'approche de l'armure, abaisse ses bras et se prépare une seconde fois à tirer à l'arc.

L'armure n'accepte pas d'être prise pour cible. Elle fonce sur le clown, le jette en l'air, le traîne sur le plancher et quitte la scène. Le clown qui avait l'air d'un torchon, se relève et veut fuir. Mais son pied frappe la corde de l'arbalète. La flèche va frapper un fusil qui se décharge et explose, causant de jolis effets de fumée. Un très joli sujet, plein de vie.

Georges Méliès 

mardi, 05 juin 2007

LHOOQ

Je soutiens le Parti communiste ! Si mes gains sur Technorati durent et que mon blogue continue à gagner des milliers de dollars, je suis prêt à acheter cette œuvre, qui est en dépôt au Centre Pompidou et qui appartient au PCF, afin de venir en aide aux fins de mois de l'ancienne Section française de l'Internationale communiste. Je veux ce tableau dans mes toilettes, avec une vraie cuvette de Duchamp non recollée et puis en face une machine à moudre ! C'est tout ce dont je rêve, vive le capitalisme et le mondialisme qui me permettront de vivre dans cet univers manifestant la révolte absolue !

 

vendredi, 01 juin 2007

Un faiseur de clefs

« Ce jour-là, il y avait une poule sous un arbre. »

Telle est l'information que véhicule cette photographie de X. Une information qui en vaut une autre, me semble-t-il : tremblement de terre en Iran, enlèvement d'un milliardaire à Turin ou couronnement d'un empereur en Afrique centrale. Or il suffit de formuler ces affirmations pour se faire taxer de cynisme, de paradoxe ou de débilité mentale. En vérité, il y a dans le regard de certains hommes une qualité de naïveté qui équivaut à l'anarchisme le plus provocant. Le soir du 14 juillet 1789, Louis XVI notait dans son journal qu'il n'y avait rien justement à noter ce jour-là. Peut-être la poule n'était-elle pas venue sous l'arbre ? Dès lors, que restait-il à dire ? 

De tels hommes sont des scandales vivants. On les préfère morts. C'est pourquoi Louis XVI a été guillotiné. À tout autre occupation, il préférait l'usage des clefs. Tout un programme. C'est que la photographie n'existait pas encore. Sinon, il aurait fait des photos, et il aurait été l'ancêtre de X. Lequel est lui aussi une manière de faiseur de clefs.

 

Je ne donne pas de renseignements sur l'auteur-photographe de cet extrait, mis à part que c'était lui qui avait dîné avec Lartigue un soir et l'avait rappelé quelques jours plus tard pour l'interroger au sujet de sa photo présidentielle et de son silence.  

samedi, 26 mai 2007

La théorie du pot de confiture

Je ne propose cette fois que des extraits décousus, j'ai ôté du texte toutes les phrases qui se rapportaient directement à la situation. Je respecte un saut de ligne à chaque fois que je taille dans le texte, mais j'ai fait d'autres coupes au milieu des phrases.

Août – Paris

Nous sommes en train de bavarder avec Agnès Gouvion Saint-Cyr quand le téléphone sonne. Quelques instants plus tard, Florettte revient l'air perplexe : on lui a dit que X voulait me parler.

Nous pensons à une blague, mais j'y vais.

Un peu décontenancé, je lui réponds que c'est impossible, que je ne sais pas faire ce genre de choses, et que mes photos n'ont rien à voir avec le genre.

Justement, affirme-t-il, c'est ce qu'il veut. Il propose que nous en parlions demain soir, à six heures.

Demain soir, à six heures, Florette a un rendez-vous important chez le médecin. Que je vienne dès que je le peux, dit X, il m'attendra.

Et moi, je lui redis que ce type de photo n'est pas du tout mon style. Et il me redit que c'est précisément pourquoi il souhaite que je la fasse...

Rendez-vous est pris dans trois jours.

Pendant que nous discutons, Florette est littéralement assaillie par les chiens de X. Soudain, une illumination : elle tient le panier des sandwiches du pique-nique.  

De retour chez nous, un ami, Éric Brissaud s'enthousiasme : il aimerait tellement assister à cette photo... C'est entendu, il sera mon “assistant”... moi qui n'en ai jamais pris.

À l'heure dite, j'arrive, certain, bien sûr, que mon “assistant”, qui doit nous rejoindre dans un instant, se sera muni de des appareils. Il arrive... les mains vides. Nous venons faire la photo de X... sans appareils ! 

Août

Coup de téléphone mi-amusé, mi--intrigué de Y qui s'étonne que, déjeunant chez lui la veille de cette photo, je n'en ai pas parlé.

En parler pour dire quoi, surtout avant de l'avoir faite ? C'est une photo parmi mes photos.

Août 

Un journaliste du Monde venu m'interviewer me demande : “Quel effet cela fait-il de photographier X ?” Je lui réponds que quand je photographie un pot de confiture, j'essaye de bien faire le pot de confiture.

 

Il est facile de deviner qui est X et l'auteur-artiste. Mais qui est donc Y ? Un indice : c'est un photographe et un écrivain. 

   

 



J'ai préféré illustrer par une photographie de Florette plutôt que par celle de l'Ex. Ce blogue manque d'illustrations de belles femmes et puis Lartigue, c'est d'abord cette légèreté, à la fois insouciante et inquiète, à la recherche d'une idée toujours neuve et un peu trop oubliée aujourd'hui : le bonheur.

samedi, 19 mai 2007

Méduse et Persée

Un détail me frappe cette fois ; le visage de Méduse dont Persée tient la tête tranchée a des traits semblables à ceux du héros. Seules différences : les yeux de la Gorgone sont fermés, l'expression est apaisée dans l'immobilité de la mort, tandis que sur le visage de Persée on lit ce contentement d'avoir accompli un exploit. Je m'interroge. Si le même modèle a servi à X pour les deux personnages, alors Persée tient à bout de bras le visage de son double. Une chose est sûre : X a voulu Méduse belle, aussi belle que son meurtrier.

En fait, l'auteur – un poète français contemporain – explique ensuite qu'il existe deux modèles, mais que l'un d'entre eux – un domestique criminel – n'a servi que pour le corps de Persée, tandis que les têtes sont celles d'un jeune apprenti. Qui sont ces personnages ? 

vendredi, 11 mai 2007

Mouettes partout

J'avais arrêté mes jeux littéraires et artistiques du vendredi depuis presque un mois pour de multiples raisons : réponses incomplètes (surtout au sujet des auteurs, mais j'en reprendrai un alors) ou peu de réponses, vacances scolaires, élections présidentielles. Il fallait une pause. Voici le nouveau texte.

 

Il me serait trop facile de vous rappeler la pointe sèche de X qui décorait les chambres de jeunes filles à mobilier de ripolin blanc : une dame cambrée contre son ombrelle comme les héroïnes de Maupassant l'étaient contre un bastingage (mouette sur le chapeau, mouettes sur les vagues, mouettes partout), la cape Aiglon en drap noir à haut col liseré d'argent et le boléro d'astrakan froid, ses frisures de caniche fidèle, où j'enfouissais mon nez pour sentir l'humidité parfumée que ma mère rapportait de ses courses du matin.

 

C'est très bref, mais je crois que le peintre et graveur est assez reconnaissable quand on connaît l'époque ou que l'on a vu des volumes illustrés de ce temps. Il fait vraiment son époque et on le trouve dans une quantité invraisemblable de livres bon marché. Pourtant il a été pratiquement oublié. L'écrivain parle ici de son enfance. Dois-je dire l'écrivain ? Je ne sais... Il avait tellement d'activités que je ne saurais les citer toutes et en fait ce serait de trop gros indices. C'est un de mes auteurs préférés, un de mes enchanteurs, à la fois connu, méconnu, mal connu et décrié.