samedi, 17 octobre 2009

Judas le transparent

Le temps pascal

Je ne sais pas comment le diable est entré en moi. Les rives du Rio verdoient. Aujourd'hui est née l'herbe fine. La preuve : un troupeau de moutons a dérivé dans la combe heureuse tandis que le ricanement habituel me secouait.
Les rives du Rio verdoient. L'air est doux, il y a des violettes sur les talus et des pervenches comme des regards d'ange autour de la faille des couleuvres. Un chat orange traverse le chemin. C'est bon signe : de gauche à droite. Le pays joue un grand rôle dans nos journées : l'air à neige, la rivière qui vire au torrent après les pluies, les faire-part mortuaires, les bûcheronnages de premier printemps, la laiterie, les permis de conduire retirés, les accouchements, la boucherie. Le passage de l'ombre et de la lumière sur les prairies. La chouette qui appelle derrière le cimetière. La pleine lune. La lune noire. Et les mois à deux lunes. Les suicides que l'on essaie de cacher. Les voitures pliées et les incendies. Les divorces. Les cancers. L'heure qui sonne. Qui peut se vanter de vivre ces saintetés comme un élu ? Le rire gagne.
Mauvais, le rire. Il monte en moi le matin. Il noircit l'air, il empoisonne le printemps comme l'odeur des charognes des suppliciés au bord des routes. Pourtant tout va pour le mieux.

Jacques Chessex

vendredi, 16 octobre 2009

La Trinité

Le promeneur qui remonte la côte de Montreux s'arrête inévitablement devant la clinique Valmont, aux trois quarts de la pente, saisi par la beauté de l'édifice et le mystère qui émane de sa masse élégante et silencieuse dans les arbres. C'est une bâtisse fin de siècle, du style des palaces composites qui font la gloire de la baie. Une longue bâtisse de trois étages à toit plat, au centre duquel surgit une sorte de kiosque, ou d'extravagant chalet. L'ensemble repose sur un rez-de-chaussée vitré, que termine une rotonde à colonnes garnie de vigne vierge et de lys.
A quoi tient le pouvoir que cette maison exerce immédiatement sur le passant ? A son emplacement dans la pente boisée d'arbres lumineux ? A sa légende ? Des hommes politiques, des musiciens, des écrivains y ont vécu. Rilke y a séjourné à plusieurs reprises. Mais cet empire inspiré, cette impression de lumière presque neigeuse, même en été, et à la fois d'étrangeté ?
Car nous sommes en juillet, le promeneur reprend sa marche en direction du village touristique, et Valmont garde son mystère.

Jacques Chessex


Jacques Chessex (prononcer Chèssè) est décédé samedi dernier, à 75 ans, d'une crise cardiaque lors d'une cérémonie de remise de prix. Il était le plus important écrivain suisse romand depuis Ramuz et Roud qu'il a fortement défendus par les rééditions, la publication d'inédits ou l'écriture de souvenirs. Poète, nouvelliste, romancier, il a aussi mis en avant l'oeuvre des autres, par exemple celle de Roger Vailland qui lui a inspiré un roman, L'Eternel sentit une odeur agréable. Dans Les livres ont un visage, Jérôme Garcin, qui avait fait sa première interview littéraire avec Chessex, racontait que celui-ci écrivait en voyant le cimetière de sa fenêtre face à son bureau. Je l'ai découvert à vingt ans, par hasard, parce que j'achetais systématiquement les 10-18 d'occasion et que la Confession du pasteur Burg en faisait partie. Il m'a conduit à découvrir d'autres écrivains suisses bien moins connus. Je donnerai de lui quatre débuts de romans.                  

samedi, 10 octobre 2009

Le roi dort

Avant la guerre, la fanfare du village en grand uniforme rouge foncé s'était un jour rassemblée à la gare. Le fronton de la gare était décoré de guirlandes de lis, d'asters et de feuilles d'acacias. Les gens avaient tous leurs habits du dimanche. Les enfants avaient des chemisettes blanches. Leurs visages étaient cachés derrière des bouquets de fleurs.

Lorsque le train est entré en gare, la fanfare a joué une marche. Les gens ont applaudi. Les enfants ont jeté des fleurs.

Le train est entré lentement en gare. Un jeune homme a tendu un long bras par la fenêtre. D'un geste de la main, il a réclamé le silence :

"Taisez-vous, Sa majesté le roi dort."

Après le départ du train, un troupeau de chèvres blanche arriva des champs. Elles suivirent la voie ferrée et mangèrent les fleurs. Interrompue la musique.

Les musiciens sont rentrés chez eux. Interrompu aussi le geste de bienvenue des hommes et des femmes. Ils sont retournés à la maison. Et les enfants aussi, les mains vides.

Une fillette qui, après la musique et les applaudissements, devait réciter un poème devant le roi resta assise, seule, dans la salle d'attente, jusqu'à ce que les chèvres aient mangé tous les bouquets de fleurs. Et elle pleura.

Herta Müller

jeudi, 08 octobre 2009

La grenouille rousse

Le moulin est muet. Muets le mur et le toit. Les tours aussi. Windisch a appuyé sur l'interrupteur et éteint la lumière. Il fait nuit entre les roues du moulin. L'obscurité a englouti la poussière de farine, les mouches et les sacs.
Le veilleur de nuit est assis sur le banc. Il dort. La bouche ouverte. Les yeux du chien brillent sous le banc.
Windisch s'aide des mains et des genoux pour porter le sac. Il l'appuie contre le mur du moulin. Le chien regarde et bâille. Ses dents blanches dessinent une morsure.
La clé tourne dans la serrure du moulin. La serrure craque sous les doigts de Windisch. Il compte. Il sent battre ses tempes et il se dit : "Ma tête est une pendule". Il met la clé dans sa poche. Le chien aboie. "Je vais la remonter jusqu'à ce que le ressort se casse", dit-il à voix haute.


Herta Müller

lundi, 16 février 2009

Fables de la dictature (4)

Tout contre la cage du canari, le chat expliquait à un de ses amis en visite : "Sûr, j'aimerais bien le manger. Mais pour l'heure, je ne le tente pas, son chant est délicieux, qui adoucit souvent mon vieil ennui."

Leonardo Sciascia

dimanche, 15 février 2009

Fables de la dictature (3)

Le renard doucement l'adulait, et le lion écoutait, de complaisance ravi. Alors le cerf, candidement : "Sire, Renard vous trompe : pas une seule de ses paroles qui soit vraie." Le lion, si inopportunément tiré de son ravissement, lui fit face : "Tu n'es qu'un sale traitre", dit-il. ''Tu ne crois donc pas que je suis magnifique, que je suis puissant et juste, terrible et bon ? Tu me prends donc pour un singe, qui ne sait distinguer l'admiration juste de l'admiration vide ? Renard est un bon sujet, et toi un conseiller mauvais". Et il ordonna qu'on mit sans délai le cerf en pièces.

Leonardo Sciascia

samedi, 14 février 2009

Fables de la dictature (2)

Le lion mangeait sans appêtit son abondant repas ; et le loup tournait autour de lui en glapissant de faim.

Une fois bien nettoyé le dernier os, le lion parut s'apercevoir de ce geignement frénétique. "J'espère bien que tu ne geins pas sur mon repas. Si je mange, c'est uniquement pour vous que je le fais. En effet, vous ne sauriez comment vivre sans moi." Alors le loup : "Nous mourrions à coup sûr, sans toi ; mais peut-être ne mourrions-nous pas de faim".

Leonardo Sciascia

vendredi, 13 février 2009

Fables de la dictature (1)

Les singes préchèrent l'ordre nouveau, le règne de la paix. Et parmi les premiers enthousiastes on compta le tigre, le chat, le milan. Peu à peu, tous les autres animaux furent convertis. Ce fut alors une jubilation très douce, une fraternelle agape végétarienne.

Mais un jour la souris, qui plaisantait d'une façon fort civile avec le chat, se trouva renversée sous les griffes de son récent ami. Elle comprit que les choses reprenaient leur cours ancien. Avec un espoir vacillant, elle rappela au chat les principes du nouveau règne. "Oui", répondit le chat, "mais moi, je suis un fondateur du nouveau règne". Et il lui planta les dents dans le dos.

Leonardo Sciascia

 

Il y a bien vingt ans que je n'avais plus relu Sciascia, qui était pour moi autre chose qu'une simple référence littéraire. Mais, je ne sais pas, l'évolution bouffonne et autoritaire de l'Italie aujourd'hui - tout comme celle parallèle de mon pays - me le rend de nouveau d'actualité.

samedi, 13 décembre 2008

Ma vie sans moi (4)

Air de ronde pour lutins

 

Pour prendre un souvenir sur terre - ce fut dans le très vieux temps, -

Je pris gîte sur cette route et j'y guettais tous les passants.

 

Le premier siècle je fus bruyère, ajonc, genêt, églantier blanc,

Ce fut un siècle où je fus saule que vis celle que j'aime tant.

 

Dans ses regards bougeaient clarté pour cent fontaines de printemps

Et dans ses mains grâce plus frêle qu'en feuilles de trèfles d'étang.

 

C'était par pur soleil de Pâques ; j'étais moi-même tintillonnant !

Tintillonnez, siècles passés ! Depuis j'ai mal plus qu'un dément.

 

Armand Robin

 

mercredi, 10 décembre 2008

Ma vie sans moi (3)

Ô souvenir sautant de glaçons en glaçons,

Tels des corbeaux criards sur les champs de l'hiver !

 

Au creux d'une ombre sans visage

Dont il n'est resté témoignage

Dans le regard d'aucun enfant,

Au creux d'une onde sans rivage

Issue d'un geste sans espoir

D'un passant sombre et chancelant,

Sec et mat tombe notre soir,

Ce soir que nous composâmes

D'un accord de faux paysages

Sur les bords de nos âmes.

 

Armand Robin

dimanche, 07 décembre 2008

Ma vie sans moi (2)

Le temps m'a rajeuni jusque dans mon enfance,

Je ne sais plus combien j'ai souffert, ni pourquoi,

Mais je sais aujourd'hui que je suis transparence

Et qu'à force d'oubli je reviens près de moi,

Combien je vais bénir l'objet de ma souffrance.

 

J'ai retrouvé l'étang et les bois taciturnes

Où toute ma jeunesse et ma franchise ont chu ;

Je craignais d'y heurter un moi-même inconnu,

Mais, où l'aube pensait redevenir commune,

Grâce à l'amour humain rien ne s'était perdu.

 

Lorsque je fus bien loin dans mon isolement,

N'ayant d'autre pays que le bruit du feuillage,

Au plus haut de tout mal je tremblais un instant

Et, passager fragile en mon sang de sauvage,

Un chant d'âpre douceur me brisa lentement :

 

"Mes coteaux, mes sentiers, nul ne peut m'écouter,

Chaque être que j'aimais a choisi son mensonge

Et je n'ai d'autre dieu que les plus beaux objets,

Vous seuls fêtez les pas qu'allongent ceux qui songent

Et répondez encor quand nos pas font pitié".

 

Armand Robin

 

samedi, 06 décembre 2008

Ma vie sans moi (1)

Cessez d'accepter un

monde où les riches et

les puissants aient droit

de disposer de l'art !

 

LETTRE A MON PERE

 

Mon père, je vois bien que je me suis trompé

En voulant devenir un poète, un lettré ;

Je n'ai réussi qu'à me fatiguer

Et qu'à tournicoter, tout brouillé.

 

Je suis allé plus loin qu'à nous il n'est permis ;

On m'accable de haine et de raillerie ;

Où je suis né j'aurais dû rester,

Tous ont eu raison de me châtier.

 

.......................................................................

 

Aujourd'hui si tu revenais tu me retrouverais

Comme cette faux que tu as laissée

Hier soir dans des herbes obscures et se souvient très frais

D'avoir sous tes doigts travaillé.

 

Armand Robin

jeudi, 04 décembre 2008

La Décharge (4)

Quand je me suis amenée en poussant le diable aux Maréchal surchargé de bouquins, Mme Moutte a demandé :

- Qu'est-ce que tu vas faire de tout ça ?

N'a pas idée que les livres se lisent. En a peur :

- Ils vont passer à travers le plancher.

- Pensez-vous, Mme Moutte.

- En tout cas, ils vont le faire fléchir. Tu vas me faire le plaisir de foutre ce bordel à la cave.

Plus souvent. C'est les marchandises dans ma piaule que je vais foutre dans la sienne. Place à François le Champi, mon frère Yves, Diloy le chemineau, Jean Valjean, l'Olivier, le Julien, Nils, le Fabrice, Aladin, le David, l'Emile, Lazarillo, Lorenzaccio, tous ceux que j'aime donnés par celle que j'aime plus que tout. Ils ne sont pas comme les gars du pays pour qui il n'y a que foot et foutre.

Quoique patronne, Mme Moutte me craint.  Toute seule, elle serait zéro, si grosse. Une barrique.

Depuis longtemps, je n'allais plus au cimetière du bourg, ils ont foutu en l'air la tombe de mon père, on ne sait pas où elle se trouve. Maintenant je me suis tapé trois fois la trotte jusqu'à la tombe de ma bienfaitrice, une belle blanche payée d'avance :

CECILE MINNIER

1896- 1962

Post mortem nihil

 

Avant, je savais, bien sûr, qu'elle avait un prénom, mais je n'osais même pas y penser. Trop culotté. Le petit nom, c'est seulement pour nos parents, nos égaux ou nos amoureux. A présent, ça se répète dans ma tête. Cécile Minnier 1896-1962. Post mortem nihil cécileminnier19961962postmortemnihil. Les yeux fermés je continue à le voir.

Tout d'un coup me suis souvenue que Mlle Minnier m'avait expliqué que nihil voulait dire pas un hile de haricot. On avait bien rigolé ensemble.  Le fou rire m'a jeté par terre. Je serrais mon poing contre ma bouche. Je voudrais me coucher sur son nom, ses années, sa profession d'incroyance et rester là à me refroidir.

 

Béatrix Beck

mercredi, 03 décembre 2008

La Décharge (3)

Mlle Minnier me demande de mettre de l'ordre.

- Quel ordre ?

- Commence par le commencement.

- Où, le commencement ?

- Tu ranges, à l'épicerie.

- Dans une maison, on sait. On ne va pas mettre le balai sur le lit ni les assiettes sous la table, tandis qu'en écritures, il n'y a pas de places préparées d'avance.

- Suis l'ordre chronologique.

- Dans quel sens ? Je remonte ? Je descends ? Je fais du sur place ?

- Tu as plutôt tendance à tourner en rond.

- C'est pareil en vrai. Une fois je me suis perdue dans la forêt en allant aux châtaignes. J'ai tourné en rond toute la nuit.

- Justement, il faut éviter de se perdre. Tu as l'air d'en dire trop peu parce que tu en dis trop. Par exemple, on se demande pourquoi l'assistante sociale vous avait envoyé les gendarmes.

- A moins d'être demeuré, on comprend bien que c'est Pa...

- Tais-toi, Noémi.

Je veux bien, mais pourquoi est-ce qu'il ne faut pas parler de ça dans un cahier de brouillon que je brûlerai quand j'aurai tout mis au propre ? Le mal est dans l'oeil de celui qui voit.

Elle revient à la charge pour que je décrive la forêt, mais ça ferait deux forêts, une de trop. Il ne faut pas parler pour ne rien dire. La Décharge, c'est différent, puisqu'elle n'existe plus, c'est un souvenir.

-Admettons, mais tes abréviations sont pénibles, elles donnent l'impression que nous sommes dans un village d'arriérés.

- On coupe bien la queue des ratiers. Je gagne du temps, j'use moins de papier et de crayon. Des fois les  abrèv sont plus jolies que les entiers.

- Ton texte fourmille de contradictions. Tu dis n'avoir jamais vu Raymond. Et la photo ?

- Il a sûrement changé. Quand on les a abattus, il ne devait plus avoir cette mine-là.

- Hum... Tu écris que tu as cessé de croire parce que le curé voulait vous faire aimer Dieu et Marie plus que vos parents. Plus loin tu affirmes que c'est à cause des tremblements de terre.

- Minute papillon, je veux dire minute mademoiselle. Il ne faut pas confondre autour et alentour. J'ai d'abord cru au bon Dieu du caté, après plus à l'Être Suprême.

- Dans votre prière contre Mme Piedeloup, le ridicule le dispute à l'odieux. Non seulement c'est criminel, mais, pis encore, stupide. A quoi bon s'affranchir de l'Eglise si c'est pour tomber dans des superstitions aussi absurdes ?

- Un, c'était criminel gentil puisqu'elle voulait mourir. Deux, si c'est absurde ça ne sert à rien, donc ce n'est pas criminel. Trois, peut-être notre amusette lui envoyait des ondes. On est des radios. Autrement, pourquoi est-ce qu'elle en aurait rêvé ?

- Tu dis que l'assistante sociale était "encore plus ordure" que vous. Pourtant tu parles de toi et des tiens comme de gens très bien.

- Sûr qu'on l'était. Mais du point de vue des autres on ne pouvait pas l'être. Des fois je cause leur langage pour vous faire comprendre.

 

Béatrix Beck

-

lundi, 01 décembre 2008

La Décharge (2)

- Tes transitions, Noémi ! râle Mlle Minnier. Il n'y en a pas. Tu accumules les coq-à-l'âne.

- C'est mal les coq-à-l'âne ?

- Bien sûr que oui, voyons. Il n'y a pas de liens dans ton texte.

- C'est dur de tenir un cahier comme ça, vous savez. Je n'ai pas beaucoup de temps. J'ai sommeil le soir. Et puis d'abord, pourquoi il y aurait des liens ?

- C'est fouillis, ce que tu écris.

- La vie, c'est fouillis.

- La vie n'est pas une excuse.

Bon, au propre j'essayerai de... De quoi au juste ? Peut-être que ça s'arrangera tout seul, comme les aiguilles qui viennent d'elles-mêmes sur l'aimant.

Noircir des feuilles me fait penser au Raoul Plantain le Vieux qui inscrivait les gens sur des petits bouts de papier qu'il jetait au feu en récitant sa prière pour les faire crever :

- Partez de ce monde, âme chrétienne, au nom de Dieu le Père tout puissant qui vous a créée ; au nom de Jésus-Christ, fils de Dieu vivant, qui a souffert pour vous ; au nom  de l'Esprit Saint qui est descendu sur vous.

Que le souffle qui t'anime te quitte, canaille. Retourne aujourd'hui à la terre d'où tu es sorti. Que saint Joseph, patron des moribonds, écoute mon humble supplication. Ainsi soit-il.

A condition qu'ils aient un nom, M. Plantain avait une oraison spéciale pour les êtres privés de raison, comme dit monsieur le curé quand il ne veut pas qu'on comprenne :

- Par les quatre animaux remplis d'yeux devant, derrière et dedans.

Par le cheval blanc, par le cheval roux, par le cheval noir, par le cheval pâle.

Par l'étoile qui ouvre le puits de l'abîme d'où s'échappa la Bête écarlate.

Par les sept têtes de la Bête.

Par l'image de la Bête qui porte blessure, reprit vie et parla.

Par les trois esprits en apparence de grenouilles qui sortirent de la bouche de la Bête.

Malheur ! Malheur ! Malheur à ceux que j'ai marqués.

Il gueulait si fort sa patenôtre qu'on l'entendait chez les voisins. Le cochon Duthilleux s'appelait Bonbon, les Bautru leur meilleure vache était la Marjolaine. Le Plantain leur a fait son cinéma, cet homme-là s'ennuyait, il avait du temps de reste. Bonbon et la Marjolaine ne sont pas morts du tout. M. Plantain n'en revenait pas, il en a fait une maladie, une attaque. Jusque-là ses manigances avaient réussi, soi-disant. Il a bien essayé de continuer à inscrire les grosses légumes mais ses mains tremblaient. Il ne pouvait plus former ses lettres, même plus allumer le feu. Il restait dans le froid, sauf quand Mme Parfond'hui venait l'allumer, un jour oui, un jour non. Les Plantain jeunes causaient plus à leur père qui les avaient récités dans ses dévotions, étant saoul. Avec Robert, on a brûlé dans la Décharge le nom de Mme Piedeloup. Elle disait qu'elle aimerait mieux sous terre que dessus. La nuit même elle a rêvé qu'elle mourait. Nous avions peu de force, n'étant que des enfants. De plus, la Décharge n'était pas un feu franc et on avait estropié la prière. Papa ou maman nous voyaient, ils auraient râlé, ils n'aimaient pas les espiègleries.

Je mettrai des fleurs à sécher entre les pages de mon cahier pour ceux que j'ai nommés. Je ne suis pas sorcière, au contraire.

Béatrix Beck

 

dimanche, 30 novembre 2008

La Décharge (1)

Jamais je n'aurais cru prendre la plume depuis mon départ de l'école. C'est Mlle Minnier, notre ancienne institutrice, qui veut : "Ce serait dommage que tout ça soit perdu, Noémi." Tout ça, c'est surtout la décharge municipale à côté de laquelle on vivait, mes parents, mon frère, mes soeurs et moi-même. C'est par faveur de la commune que nous habitions là. Il n'y avait pas de ramassage des ordures, alors chacun venait jeter les siennes sur ce tas, presque un côteau. Les gens s'en débarrassaient entre chien et loup, comme si c'était des péchés. Les charognards charrient leurs charognes, disait Papa quand il n'était pas de bonne humeur.

Le feu de la Décharge remontait à la nuit des temps, on ne savait qui l'avait allumé, sûrement celui-là était sous terre depuis longtemps. Tantôt il couvait sous les débris, tantôt, quand le vent soufflait, des flammes montaient et soi-disant le feu risquait de gagner le village.  Justement mo n père avait eu un bras écrasé par le tracteur de M. Michallon. Il n'était plus bon à rien. Le tracteur lui passait sur le corps, il était kaputt et je ne venais pas au monde. Autrement c'était un bon ouvrier agricole. Le conseil municipal l'a nommé Surveillant de la Décharge. On ne pouvait plus vivre chez nous dans le village, mon père étant manchot.  Moi, je n'étais pas née. Alors, on s'est construit une demeure à côté de la Décharge. Mon père avait tout le temps l'oeil sur elle, tisonnant du bras qui lui restait quand le feu faiblissait de trop, étouffant les flammes si elles menaçaient en leur jetant dessus des détritus humains, je veux dire humides, avec sa fourche. La Décharge faisait comme notre planète dans la préhistoire : plissements hercyniens, alpins. On la guettait tous, on était une famille gardienne, c'était notre phare.

Béatrix Beck

Pour retrouver d'autres textes de Béatrix (prononcer Béatri sans x) Beck publiés sur ce blogue, c'est et . Sa notice Wikipedia a été définitivement modifiée aujourd'hui.

vendredi, 24 octobre 2008

Arthur Rimbaud

MORTEL, ANGE et DEMON, poète et baladin,

Casseur de pierre et soldat de fortune,

RIMBAUD ! frère de ceux qui naissent pour l'exil,

Tu passas, recélant sous la face commune

Le visage d'un dieu honni des dieux voisins

Et voulus, dîneur las des festins inutiles,

Mordre sans les cueillir tous les fruits du jardin.

Sur tes cahiers d'enfant écrasés de ratures,

Partout enluminés d'énormes caricatures,

Dans l'étude moisie et sous le gaz blafard

Tu griffonnais, petit prodige narguant son art,

Des pamphlets prophétiques que tu signais: ARTHUR.

N'étais-tu que l'enfant maudit de Charleville ?

Des mères l'ont crié dans les rues : "Antechrist !"

Sans savoir quelle aurore illuminait tes yeux

Et sans faire baiser tes cheveux à leurs fils.

Tu fus le frère lointain des princes douloureux

Qui quelque soir, au fond d'une sombre Bavière,

Quand les étudiants chantent autour des pots de bière,

Laissent les eaux gardiennes se refermer sur eux,

Pour avoir compris l'âme des cygnes et des lys.

Un matin ce fut beau. Au pied d'un sapin rouge

Déroulant jusqu'à toi ses bras de palmes vertes,

Le voyageur qui va triste de bouge en bouge,

De palais en palais et dans les gares désertes

S'ennuie à regarder la pluie aux carreaux noirs,

Et ne le trouvant pas et repartant put voir

- Et trembla de le voir et de t'avoir surpris -

Au pied d'un sapin rouge un poète accroupi,

Qui riait aux éclats et qui brûlait son livre !...

Un empereur casqué de plumes et vêtu d'or

T'estimait. Ses sujets disaient "Rimbaud le Juste."

Tu vendais du café, du poivre et de l'ivoire

Et des fusils au nègre qui jouait les Augustes,

Et si quelqu'un venu de la mourante Europe

Te demandait : "Vous avez fait des vers, dans le temps ?"

Tu fronçais le sourcil et haussais les épaules

Et refaisais le compte de tes dents d'éléphant.

Puis tu vins mourir quelque jour à Marseille,

Avec ton or conquis caché dans ta ceinture

Et tu traînais la jambe sur le pavé cruel,

Meurtri du poids de l'or, meurtri par tes blessures,

RIMBAUD ! Ils t'ont dit mort en bon fils de l'Eglise

Car tu parlais d'Amour et de Terre promise.

 

André Salmon

 

Ce poème est particulièrement excécrable et mal écrit. Tous les clichetons rimbaldiens y passent dans une sorte de récapitulatif d'un itinéraire initiatique de demi-dieu mi-christique, mi-dyonisiaque, mi-je ne sais trop quoi. Je renonce à montrer toutes les erreurs historiques. C'est l'un des pires textes sur Rimbaud que je connaisse - et Dieu sait si Rimbaud a pu faire engendrer des âneries à ses commentateurs ou ses éditeurs. Mais il peut se comprendre par la date, 1905, et la querelle de succession, lorsque le Rocheux était encore la proie de tous les cathos les plus traditionnalistes avec l'aval de la famille et qu'il était revendiqué par une autre jeunesse nouvelle. Mais enfin... la revendication de Rimbaud était dite avec des mots imbéciles, des naïvetés de jugement et un style qui tenait plus de l'ancien monde. Comme on dit, cela fait date.

mercredi, 22 octobre 2008

La marchande d'images

C'est la vieille qui fume la pipe,

Elle est de Bruxelles en Brabant

Et vend l'Histoire du Juif Errant,

La légende tendre et terrible

Du Petit-Poucet qui semait des cailloux

Sur son chemin ainsi font les fous

Et les poètes qui vont semant des étoiles

Sans se douter qu'ils sont sur des vaisseaux sans voiles ;

Elle vend des chansons bleues et des romans noirs,

Elle a le Messager Boiteux de Strasbourg et l'Histoire

De la Dame du Lac et du beau Lancelot,

Elle vend du tumulte, du rire et des sanglots,

Des contes très pervers parfumés de morale

Et l'Histoire en couleurs du Petit Caporal.

Dans son vieux sac, il y a de petites choses qui brillent,

Elle porte, dit-on, des messages aux filles,

Mais je crois qu'on la calomnie.

Je l'ai vue souvent dans les champs,

Elle n'avait pas l'air méchant,

Sa jupe rouge dans l'herbe verte

Semblait flamber sur son échine

Et dans sa bouche entrouverte

Deux dents souillées de nicotine

Frémissaient comme ses narines.

Je crois qu'elle a toujours vécu

Et le Juif Errant la connaît

Et peut-être a-t-elle tenu

Sur les marches du palais

Le beau manteau d'or sur fond blanc

De Geneviève de Brabant.

Vieux poète en jupon ! viens donc, lorsqu'il fait soir

Dans mon coeur, m'enseigner tes plus belles histoires

Pour que mon âme épouse l'âme des amoureuses

Qu'emporte la fumée de ta pipe crasseuse.

 

André Salmon

 

dimanche, 19 octobre 2008

Lexique (3)

Langage

Ce que l'on a trouvé de mieux pour honorer le silence.

Liberté

Les hommes ne tiennent pas du tout à être libres. Ils flairent la difficulté de cette sinécure. La liberté les effraie plus que la prison.

Luxe

Pour la plupart, l'esprit en est un.

Georges Perros

samedi, 18 octobre 2008

Lexique (2)

Faiblesse

On ne parle de soi bien souvent, on ne s''étend que par manque de confiance en soi quant à l'interlocuteur, à qui l'on veut plaire. On se demande s'il va deviner tout ce que nous voulons, tout ce que nous sommes, d'autant plus nécessaire, que ce ce que nous secrétons d'invisible, nous savons qu'il doit l'aimer, lui justement.

Familiarité

Je me dis tu.

Quand deux amis, ou deux amants en sont là, ils peuvent se séparer sans remords. Le jour où ils se sont aimés s'est envolé.

Franchise

Il ne s'agit pas tant d'être franc que d'en donner l'impression.

Georges Perros

C'est en lisant Perros que j'affronte une épreuve personnelle et ce sera mon seul maître, choisi. Il est peu d'hommes libres d'esprit comme lui.

 

 

vendredi, 17 octobre 2008

Lexique (1)

Décevoir : rançon du prestige.

Défi : l'homme en est un. Mais à qui, à quoi ?

Dialogue : croisement de monologues. Tant vaut le monologue, tant vaut le dialogue.

Dimanche : écrire un poème.

Quelle funeste idée Il a eu de se reposer le septième jour.

Distraction : soeur jumelle de l'attention, mais carrière diamétralement opposée. L'amoureux est distrait du monde. L'intellectuel exagère sa présence. L'un vide. L'autre plein.

Georges Perros

 

lundi, 13 octobre 2008

Tout dort

L'arbre du soir, l'abat-jour de la lampe et la clef du repos. Tout tremble quand la porte s'ouvre sans éveiller de bruit. Le rayon blanc traverse la fenêtre et inonde la table. Une main avance à travers l'ombre, le rayon, le papier sur la table. C'est pour prendre la lampe, l'arbre au cercle étendu, l'astre chaud qui s'évade. Un soufle emporte tout, éteint la flamme et pousse le rayon. Il n'y a plus rien devant les yeux que la nuit noire et le mur qui soutient la maison.

Pierre Reverdy

dimanche, 12 octobre 2008

Titre blanc

Maintenant c'est le temps présent

Plus gris que de coutume

Qui mastique la vitre

Et étouffe le bruit

Les quatre murs paisibles

Les gens qui sortent passent

Et n'osent presque pas tourner la tête

Dans la rue qui dort

Sur le vent qui danse

Les feuilles du salon sont libres

Sous les plis du tapis

Et le rideau gagne le jour

Par l'entre-bâillement de la fenêtre

Le jardin est-il plein de neige

Ou de pas étouffés

Quand il fait nuit

 

Pierre Reverdy

samedi, 11 octobre 2008

En attendant

Des lignes trop usées par les rigueurs du temps

La flaque d'eau sous la gouttière

Le reflet timide qui danse

Et la nuit qui descend

Aucun essor

Aucun effort

Pour détacher l'esprit de cette ritournelle

Il faut marcher tout droit sans condition

Vers la vie plus réelle

Plus bas se contenter des plus maigres rayons

Au passage émouvant d'une aile

Tout s'évapore et sèche

Et même l'illusion qui rendait l'aube moins amère

Les mains retiennent l'air

Le soleil broie la tête

On retrouve le meilleur temps

L'image à la poitrine et l'oeil sur le cadran

La vitre avec le feu

La vague sous le vent

Et l'heure étouffée dans sa gaine

 

Pierre Reverdy

 

Mythologie du Petit Prince

reunica.gifJe suis plus que mitigé à propos de la place et du statut de Saint-Exupéry dans la littérature française ou surtout dans une forme de mythologie nationale. Je ne trouve pas toujours de bon goût certains de ses accents de droite extrême - quand bien même il s'est engagé ensuite au service de la France libre lorsque l'épreuve fut venue -, et il y a dans le fond du Petit Prince, ce chef d'oeuvre d'innocence enfantine, des propos qui me déplaisent fortement. Mais il est interdit de dire le moindre mal de l'auteur de ce livre à recommander pour tout enfant ou du prétendu héros de l'Aéropostale. On ne peut critiquer la prose boursouflée et grotesquement métaphorique de quelqu'un qui est tombé pour la France. On ne peut attenter à la pureté de ses intentions dans un ouvrage à thèse caricatural destiné au jeune public. On ne peut mettre en évidence les contradictions d'un homme dont la figure a longtemps figuré sur des billets de banque.

Or, donc, le groupe Réunica utilise l'image du Petit Prince pour sa nouvelle campagne de promotion de services payants. Cela donne des affiches ou des pages qui sont décalquées des pages de ce livre que presque tous les petits Français ont lu (sauf ceux qui m'avaient comme maître). Par exemple, "Dis, Réunica, choisir la médecine douce sans payer le prix fort, c'est possible ?" On notera l'imitation du naïf style dialogué alors. Et on aurait envie de voir un mouton dans le paysage désertique. Mais surtout... on a affaire à des dessins qui sont une version modernisée de ceux de Saint-Exupéry.

Cela n'a pas pu se faire sans l'accord de la famille, laquelle a autorisé Sfar à produire sa propre version en bande dessinée (un livre catastrophique à mon avis, même s'il bénéficie de la bienveillance de Télérama et la sainte onction de Gallimard, Sfar dessine trop, trop vite et trop près). Ainsi, nous sommes donc en pleine nouvelle promotion du Petit Prince sur de multiples supports. Pourquoi pas ? Cela a pu se faire pour bien des personnages. On le voit aussi en dessin animé. Et où s'arrêtera-t-on dans le commerce ? Il devient urgent de rentabiliser la marque Petit Prince tant que les droits d'auteur peuvent encore rentrer.

Pourtant, le treizième chapitre du livre commence ainsi : "La quatrième planète était celle du businessman. Cet homme était si occupé qu'il ne leva même pas la tête à l'arrivée du petit prince." Saint-Exupéry ne savait pas que ses descendants se serviraient de son image pour devenir eux aussi des businessmen. Et surtout de l'image rassurante du Petit Prince auquel on peut toujours faire confiance puisqu'il poserait les questions candides que tout enfant serait en droit de formuler, ou que tout adulte crédule ne pourrait poser car il vient de revoir le Petit Prince de son enfance dans des opérations marquetingues. Le Petit Prince, c'est l'innocence et l'idée de gratuité, et on ne saurait les mettre en doute même si tout le graphisme ou le propos n'est pas dans le livre qu'il convient d'exploiter jusque la fin.

vendredi, 10 octobre 2008

Souvenir de Jules Verne

Richmond ! Richmond ! le vent d'est portait à la mer

un ballon tout chargé d'audace et de science,

tenez bon au milieu des tempêtes de l'air,

Gédéon, Cyrus Smith, et toi, naïf Herbert !

 

La première fumée à travers les feuillages,

espérance ! La mer, au seuil noir des cavernes

se retire, jetant ses outils sur la plage,

marteau, fusil, sextant des naufrages modernes.

 

Ayrton grimpe par la chaîne jusqu'au hublot

pour épier dans le navire les rebelles

qui veillent, compulsant la carte des Bois,

les câbles geignent dans le noir. Ayrton ruisselle...

 

Du fond de cette rue éternelle où je vois

jour après jour le même espace froid,

ô Jules Verne, si jamais j'ai découvert

au delà des toits gris l'image de la mer,

c'est par le livre à l'odeur vieille, bien avant

les fatigues, l'ennui, le plaisir attristant,

et la haine envers moi-même, devant des flots

vrais mais indifférents, dans les étés trop beaux,

quand je cherchais languissamment la terre absente,

celle dont les colons inspectaient chaque pente,

ô rubans au chapeau de Pancroff dans le vent

du Pacifique sud, ô capitaine Grant !

 

Henri Thomas

 

jeudi, 09 octobre 2008

Le roman comme stade ultime de la littérature

C'est le message de notre nouveau prix Nobel purement français garanti pur beurre (quoiqu'un peu mauricien sur les bords) :

JMG Le Clézio a précisé : "Mon message est qu'il faut continuer de lire des romans car c'est un bon moyen de comprendre le monde actuel. Le romancier n'est pas un philosophe, ni un technicien du langage, mais celui qui écrit et pose des questions."

Si je comprends bien, les poètes n'ont aucune place dans la littérature ou dans le monde. Aucune raison même lorsqu'il s'expriment de manière versifiée ou strophique, narrative ou dramatique. Mais ce qui est important chez Stevenson ou Tchekov ou Kafka ou Jules Renard, ce n'est pas le fait qu'ils étaient des romanciers : c'est qu'ils étaient des poètesde leur langue ou de leur genre. Le roman n'est pas la condition indépassable de la réalité humaine et il n'a jamais constitué le summum de l'expression littéraire. Bien au contraire. Je dirais plutôt qu'il faut éviter de lire les romans et surtout les mauvais romans aujourd'hui, lesquels éclosent de plus en plus souvent. C'est la part de poésie dans les romans ou les nouvelles qui doit être retrouvée, parce que le roman tout seul est un triste personnage promis juste aux tables d'étalage de libraires, aux plateaux télévisuels et aux listes de meilleurs vendeurs dans les hebdomadaires spécialisés en annonces immobilières ou pour cadres dynamiques. Jeunes gens, n'écoutez pas le nouveau gourou ! Ne lisez plus de romans selon l'injonction de notre grand maître André Breton qui tenait cet impératif de son propre maître le révéré Paul Valéry lequel l'avait appris auprès du saint Mallarmé. Mais si vous trouvez de la poésie dans du roman, prenez-y votre plaisir sans vous inquiéter. Parce que même la poésie narrative reste de la poésie. Et on en trouve même aussi au théâtre, au cinéma, dans la bande dessinée. C'est une horreur ! Comment peut-on oser dire que le roman ne serait pas le mode supérieur d'accès à la connaissance suprême ! Ou qu'il y aurait d'autres modes d'expression écrits. Ce n'est pas tolérable quand on a bâti toute sa carrière en refusant d'écrire autrement que dans le genre littéraire dominant de son époque. Et pourtant... JMG Le Clézio a commencé par des BD, les a envoyées à Hergé, a tenté de se faire publier alors. Mais il a oublié le monde littéraire dont il est issu. Celui de la BD et du surréalisme. Il est devenu depuis trente ans un auteur respectable et nobélisable à défaut de goncourable. La qualité de ses textes s'en est fortement ressentie. Et peu importent les méprises des lecteurs à venir. Le roman est une industrie du futur à soutenir, alors que la poésie... bof. Pas rentable.

J'hésite

Casse-couille et Casse-pied

se promènent ; les villages

ont des coqs sur leurs fumiers ;

chaque bête dévisage

Casse-couille et Casse-pied.

 

"Regardez, dit Casse-couille,

le castel où je naquis,

à le voir, mon oeil se mouille,

c'est chez moi, c'est mon pays,

regardez", dit Casse-couille.

 

Casse-pied ne répond rien ;

mais il songe à ses parents,

gens de peu, mais gens de bien,

c'étaient de petits marchands,

Casse-pied ne répond rien.

 

Casse-couille a des vertus,

il marche en dressant la tête,

l'églantier, le houx têtu,

le chiendent même répètent :

Casse-couille a des vertus.

 

Casse-pied roule ses yeux

vers les choses délectables,

pain, fromage, cidre vieux,

lui font signe sur la table,

Casse-pied roule ses yeux.

 

Casse-couille et Casse-pied,

grandissant comme les mythes,

me dévorent tout entier,

ah, qui suis-je, dites vite,

Casse-couille, ou Casse-pied ?

 

Henri Thomas

Le dernier Nobel dont on cause

Les prétendus journalistes et reporters citoyens d'AgoraVox ne savent même pas faire une petite recherche documentaire, ce qui est la base de ce métier. Démonstration :

Depuis Claude Simon, en 1985, la France avait échappé au Nobel. Après Romain Rolland, Anatole France, Roger Martin du Gard, André Gide, Albert Camus, Claude Simon (le dernier français, en 1985) et tant d'autres dont Sartre qui l'a refusé, c'est donc au tour de JMG Le Clézio d'être "nobélisé".

Les "tant d'autres" qui sont-ils ? Sully Prudhomme, le premier lauréat fort dispensable, Mistral, un vrai grand poète à la différence du précédent mais qui écrivait surtout en provençal et qui s'autotraduisait, Bergson, Saint-John Perse, ce qui semblerait indiquer une malédiction pour les poètes nobélisés, et puis... Gao Xingjian un auteur d'origine chinoise, mais qui écrit une partie de son oeuvre en français, et surtout qui avait obtenu la nationalité française depuis trois ans lorsqu'il a reçu le Nobel en 2000. On pourrait peut-être annexer Maeterlinck qui écrivait en français et qui a le plus longtemps résidé en France, mais il était resté belge. En revanche, il est incontestable que Gao Xingjian est français et est un écrivain français (mais aussi chinois). Qu'est-ce que l'on honore ? La langue ou le pays ? Il y a des petites vanités nationalistes déplacées. Pourquoi dans les divers rappels journalistiques de ces derniers jours oublie-t-on systématiquement qu'il y a eu un auteur français primé voici huit ans ? C'était encore le cas ce matin-même sur France-Inter. Comme si le fait que Gao Xingjian avait écrit la majeure partie de son oeuvre dans une autre langue que le français privait la France de son prix Nobel. A l'heure de la chasse aux clandestins, il n'est pas bon de rappeler que le dernier Nobel de littérature français n'était pas d'origine française (en plus d'avoir un nom difficile à orthographier et prononcer), mais de celle des gens que l'on pourchasse jusque devant les écoles afin de les reconduire à la frontière. Ici, on se contente de le refouler à la frontière des articles.

Addendum : A la question de savoir s'il se considérait comme un écrivain français ou francophone, il [Le Clézio] a répondu: "Je ne crois pas que l'on puisse faire la distinction. Je suis né en France, mon père était britannique, je suis issu d'un mélange, comme beaucoup de gens en Europe".

mercredi, 08 octobre 2008

La note grave

Du talus qui monte oublieux

des pas de toute créature

on voit bouger au bas du ciel

les rideaux de la vie obscure

et les lampes couleur de miel,

 

beau comme une larme qui brille

est le ciel qui pend au-dessus

de ce monde tout frémissant

où des yeux derrière les grilles

sont comme des braises du couchant,

 

le galop des jours et des nuits

ouvre mon étroite fenêtre,

le temps qui passe est un ruisseau

et les âmes pleines de bruit

sont des moulins où je pénètre,

 

et le chagrin comme poussière

vole par les replis du jour

où l'image qui m'était due

lentement s'efface derrière

un lambeau de l'affreuse nue.

 

Henri Thomas