samedi, 19 juin 2010
L'aéromédon populaire
J'aborde un sujet nouveau ; la parodie de feuilletons populaires datés autour de 1900. Comme il s'agit d'un genre assez vaste, je préfère consacrer ce billet seulement aux séries dans un style humoristique et puis on verra par après les séries dans un style plus réaliste notamment autour de Tardi.
Jusqu'aux années 60, la bande dessinée vivait bien tranquillement avec ses genres bien rangés : on avait le cow-boy, l'explorateur, l'astronaute, le reporter, le détective, la bande de gosses, l'aviateur, le pilote de course, etc. Seulement, dans ces années-là, commencent à s'animer des clubs d'amateurs et de collectionneurs à la recherche de leurs lectures d'enfance. Et cette nostalgie recoupe aussi la republication des grands feuilletons populaires du XIXe s. ou du début du XXe s. dans les tout nouveaux clubs du livre. On redécouvre Fantômas, Chéri-Bibi, Arsène Lupin, Rouletabille, Judex. Les années soixante sont rétro. C'est un premier aspect.
Un autre fait, c'est que la bande dessinée cherche à devenir adulte et qu'elle commence à pratiquer le second degré en France. Pour ce faire, elle a besoin d'un anti-modèle : Goscinny parodie l'histoire de France, les Mille et Une Nuits, le far-west, que reste-t-il ? Eh bien l'origine même de la BD de ces magazines : le roman-feuilleton !
On a cette forme de parodie dans Ténébrax dont j'ai déjà parlé. Mais l'action de Ténébrax est contemporaine. Lob fera ensuite avec Pichard une parodie située plus dans la Belle Epoque avec Blanche Epiphanie, mais je réserve cela pour un autre billet sur le rétro réaliste. En tout cas, la bande dessinée a eu besoin à partir du milieu des années soixante de se créer un nouveau genre qui ne pouvait être auparavant : il n'y avait pas assez de distance temporelle.
Ce qui est remarquable au sujet de ces bandes dessinées rétro, c'est qu'elles ont commencé toutes dans le registre comique et autour de quelques auteurs, dont un surtout : Hubuc, pseudonyme de Roger Copuse. Ce dessinateur et scénariste a publié dans Spirou, Tintin, Pilote, mais il est totalement oublié et il n'a eu que très peu d'albums, non réédités par ailleurs. C'est injuste, car il s'agit d'un dessinateur au style simple et efficace. Sa carrière a d'ailleurs été fort courte : il est mort prématurément. Là, il dessine sur un scénario de Fred. On a affaire à une sorte de mini-album à découper et relier comme c'était le cas dans Spirou, mais au format A5. Cela formait une brochure de 8 pages.
Les couleurs et le style des caractères sont psychédéliques (on est dans les années 60, ne l'oublions pas), mais aussi Modern Style. C'est la rencontre de deux univers. Dans la collection de l'Aéromédon populaire, on trouvait Bombax, mais aussi Mandrax le roi de la magie, Tarsinge l'homme zan. Hubuc écrira aussi Wilbur et Mimosa pour Guilmard dans une thématique un peu similaire, mais cette fois en parodiant les expéditions sportives du début du XXe s. Ce que l'on voit dans ces bandes dessinées, c'est le traditionnel couple des récits d'aventure : un savant ou un explorateur et son assistant. C'est une formule que Fred réutilisera dans Timoléon, mais aussi Hubuc dans Wilbur et Mimosa. Disons simplement que c'est le modèle de base de tous les feuilletons.
Maintenant, nous allons terminer par un jeu :
1) Que veut dire aéromédon ?
2) Yoyoteur est-il d'époque ?
3) Que peut bien être Kleptopik le Copomartopicophile ?
13:30 Publié dans Soulever la couverture | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bande dessinée, langue française
jeudi, 17 juin 2010
Andy prefers not to...

Le Andy de cette chanson n'est pas Warhol, mais Andy Capp bien moins connu en France.
On connaît fort peu la BD britannique en France, à la différence de la BD étatsunienne. Pourquoi cette différence ? J'estime que c'est à la fois pour des raisons économiques et culturelles.
Lorsque j'ai lu des revues de BD anglaises, je les ai trouvées absolument déplorables : mauvais papier, impression calamiteuse, dessin fait à la chaîne, lettrage fait à l'imprimerie. Rien qui donne envie de lire ou de conserver ou de rechercher. Si je compare aux hebdos franco-belges de la même époque ou même des petits formats reprenant des BD italiennes, c'était vraiment très en dessous. Il n'y avait rien de vraiment exportable. Pourtant la Grande-Bretagne n'a jamais manqué de talents pour l'illustration, le dessin de presse. C'est un paradoxe : un pays fait pour le dessin a tourné le dos à la BD.
La BD britannique existe pourtant, mais elle est marginale comme le cinéma britannique. Certes, il y a le cas d'Alan Moore qui est un des plus grands scénaristes vivants. Mais il a été d'abord reconnu parce qu'il a publié aux USA, en reprenant des séries étatsuniennes existantes. Il leur a apporté une touche européenne et sophistiquée, comme il a contribué à faire revivre des mythes littéraires. C'est un auteur à part, il est britannique, mais il a obtenu son succès ailleurs qu'au Royaume-Uni et son univers brasse des cultures diverses. Bon, mais Moore est un scénariste et pas un dessinateur.
Quels Anglais ont réussi à publier en France ? On a Sydney Jordan avec Jeff Hawkes. C'est une série de science-fiction fort honorable, très bien dessinée. Certes, c'est sur le mode space opera avec des tas de petits monstres verts et de menaces intergalactiques, mais ce n'est pas méprisable. Le seul problème, c'est que chaque hebdomadaire avait sa série de science-fiction et une seule : Guy l'Eclair, Luc Bradefer, les Pionniers de l'Espérance, l'Epervier bleu, etc. La science-fiction est un genre segmentant, il ne plaît pas du tout aux filles et elle peine pour les garçons, donc on l'évite au maximum dans les journaux. Ensuite, Jeff Hawkes était une série publiée en comic strips et elle n'avait pas été reprise par Opera Mundi qui diffusait les BD quotidiennes américaines dans la presse généraliste. Certes, il y a eu quelques albums publiés en France, mais l'intégrale s'est arrêtée au tiers parce que l'intérêt du public n'était pas là : c'était de la SF rétro, mais sans la nostalgie des lectures d'enfance.
On a aussi plus anciennement Jane. Encore un comic strip. Mais cette fois d'un genre très particulier : la BD pour bidasses. L'héroïne est le plus souvent en petite tenue et dans des situations embarrassantes où sa poitrine peut être dévoilée tout en étant masquée. Il s'agit d'une BD destinée à remonter le moral des troupes (c'est un genre à part dont je pourrai parler une autre fois). Jane combat donc pour préserver sa vertu et la survie du monde libre face aux méchants nazis. Elle réussit admirablement à cacher les parties les plus intéressantes de son corps tout en les suggérant. Cela ne pouvait donc pas passer dans la presse française à cause de la loi de 1949 sur les publications destinées à la jeunesse et destinée avant tout à contrer les BD d'origine étatsuniennes, mais aussi italiennes, belges et fatalement anglaises. Cette loi imbécile, votée par les communistes et les gaullistes, a créé une censure débile. Mais Jane continuait d'être publiée dans les journaux grand public au Royaume-Uni et elle devançait bien des héroïnes déshabillées de la prétendue apparition des héroïnes.
En fait, un seul personnage britannique a un peu pris en France. Andy Capp. Son nom est déjà un programme. Il est un handicapé de la vie : chômeur professionnel, amateur de jeux de fléchettes, pilier de pub, partant pour tous les paris sportifs les plus débiles, exploiteur de sa femme qui travaille elle !, bagarreur invétéré, grande gueule devant une pinte, ignorant de tout mais dominant toute situation. C'est le modèle du beauf anglais dans sa plus grande splendeur. Bien entendu, il s'exprime avec le cockney slang, il ne dépasse pas la limite de son quartier et sa vision du monde est extrêmement réduite comme on le voit dans l'illustration : la visière de sa casquette l'empêche de regarder les autres ou interdit que l'on voit son visage pleinement. C'est un être buté, béta, butor et d'une mauvaise foi redoutable. Le nom du personnage s'accorde avec cet accessoire essentiel : la casquette ! (the cap en anglais).
Mais en même temps, Andy Capp est profondément sympathique : on aime qu'il filoute l'aide sociale lorsqu'on lui demande de trouver un emploi ou qu'il se moque du révérend et de ses sermons moralisateurs ou qu'il truande le représentant de son propriétaire venant lui réclamer son loyer. C'est Guignol à la sauce anglaise ! Bien avant Stephen Frears, Ken Loach, Mike Leigh, le quart-monde avait eu sa place dans le monde des images, et d'une manière plus dévastatrice. Mais depuis il est devenu plus acceptable : j'ai appris qu'il avait cessé de fumer alors qu'il avait toujours un mégot au bec.
Il y a un paradoxe chez Andy Capp : c'est un héros immobile qui ne cesse de bouger. Il ne sort jamais de son quartier pour vivre des aventures dans le monde, mais tout vient à lui. Et pis, c'est lui qui provoque les bagarres afin d'animer les fins de soirée en pub ou de créer un peu de convivialité dans une rue.
Un autre fait remarquable chez lui, c'est qu'il est presque toujours représenté de profil, parce qu'il marche ou court (souvent vers sa pinte de bière ou alors parce qu'il fuit le représentant de l'ordre). On est dans une représentation qui ne s'adresse jamais directement au lecteur, mais qui lui demande de lire pleinement : la présentation systématiquement latérale ou frontale des personnages est une forme de distanciation.
Pourquoi ai-je choisi cette illustration et non celle d'un album français ?
— Il me semble que l'on perd beaucoup d'Andy Capp lorsqu'on ne le lit pas dans sa langue, même si on ne la comprend pas complètement.
— C'est un album à l'italienne et les albums de ce type conviennent mieux à ce genre de productions en comic strips, même si la plupart des albums à l'italienne ont été des échecs commerciaux en France.
— Je voulais signaler qu'il existe aussi des albums BD en Grande-Bretagne, même s'ils sont d'une qualité nettement inférieure à celle des albums franco-belges ((typographie immonde, image agrandie, pas de couverture originale, brochure, papier douteux). Mais cela existe malgré tout et il serait bon que nos ennemis anglais s'intéressent plus à la BD non étatsunienne.
Le titre de la note dit à quel autre personnage Andy Capp me fait penser.
18:06 Publié dans Soulever la couverture | Lien permanent | Commentaires (5) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bande dessinée, langue anglaise
lundi, 24 mai 2010
Le fils des âges communistes
Pour une fois, je ne pars d'une couverture mais d'une annonce. Je la trouve particulièrement comique quand on se replace dans le contexte du personnage de Rahan : il a inventé le feu, la roue, la sidérurgie, l'extraction du sucre ou du sel, les boîtes de conserve avant Nicolas Appert, la vaccination, le lait pasteurisé avant Pasteur, la chaptalisation du vin et il aurait même devancé Dom Pérignon pour la champagnisation, Gutenberg pour l'imprimerie ou Steve Jobs pour la souris, et j'en passe. Rahan est le grand héros des temps modernes !
Bon. Dans la série, il se nomme d'abord le Fils des âges farouches, ce qui en jette un max. Rahan, c'est celui qui n'appartient à aucune tribu : il est orphelin très tôt et il erre de clan en clan. Craô n'a eu que le temps de lui transmettre les rudiments de la vie et puis son collier de griffes (qui contiennet toutes un enseignement, c'est très important de se le rappeler) comme ne jamais tuer "ceux qui marchent debout". Bref, Rahan est du côté du Bien et nous n'en doutions pas. Rappelons ce que signifient les griffes de ce collier : courage, loyauté, générosité, ténacité, sagesse. En peu de mots, c'est la Déclaration universelle des droits de l'homme ou le serment scout.
Le collier du fils de Craô a été l'objet d'un des fameux gadgets de Pif. D'où vient ce collier ? Eh bien de la série des Timour publiée dans Spirou. Comme Rahan, elle commence à l'époque préhistorique par une sorte d'imitation de la Guerre du feu. Mais la série des Timour se poursuit au long des siècles, chaque descendant du premier Timour possédant à la fois la crinière rouge du grand ancêtre et la pierre qu'il a léguée comme talisman. Tous les Timour agissent ensuite pour le bien commun de l'humanité et se trouvent toujours là où se passent des événements décisifs de l'histoire, ils luttent contre Atilla ou sont prisonniers à Carthage ou bien se retrouvent à Hastings du côté des Normands ou encore en compagnie du Cid. Et d'un album à l'autre, ils ne changent presque pas.
Rahan est un mélange d'autres héros antérieurs. L'influence de Timour sur cette série a été sous-estimée, parce qu'il y en avait une autre plus évidente : celle de Tarzan ! Chéret n'a jamais caché qu'il avait imité le dessin de l'un des plus grands illustrateurs de Tarzan : Burne Hogarth. On retrouve le même graphisme hyper-musculeux, le même sens des disproportions, les mêmes perspectives en plongée et contre-plongée (ce qui permet de traduire les rapports de force sans cesse présents). On revoit aussi le même schéma dans les aventures : Rahan arrive totalement innocent dans un pays qu'il ne connaît pas, il voit que celui-ci est peuplé de "ceux qui marchent debout" (les hommes) mais qu'ils sont soumis par une sorte d'abominable sorcier ou de cheffaillon qui entretient des superstitions afin d'exploiter son peuple, mais Rahan va révéler les impostures et libérer tout ce beau monde afin de lui apprendre la démocratie et le sens du partage. C'est très beau. Comment ne pas être d'accord avec cette morale simple ?
Il possède aussi en commun quelques éléments de langage avec Tarzan : il pousse son cri Rahan ! un peu comme Johnny Weissmuller, mais avec des caractères imprimés en lettres très expressives. Il se désigne lui-même à la troisième personne sans jamais dire "je". C'est une très étrange série où dans le discours il n'y a les marques du discours que pour celui qui est l'oppresseur : ce sera le sorcier malveillant ou le chef esclavagiste qui dira "je" et "tu". Rahan, lui, s'efface tout en se faisant remarquer. Il est d'abord au service des autres. C'est le bon communiste du temps des cavernes. Même si c'est un gros bricolage en reprenant les thèmes d'une série catholique belge et d'une série étatsunienne pétrie de protestantisme puritain (Tarzan est un autre sujet bien plus compliqué).
Cela dit, il y a des éléments ambigus dans la série. Ce héros blond, fils d'un père roux, ne rencontre des méchants ou des incultes que petits, noirs de cheveux, voire crépus ou frisés, parfois affublés de profils un peu simiesques ou alors aux allures de pygmées. Rahan ne débarque jamais que chez des êtres inférieurs, superstitieux, avilis, et il vient en grand libérateur de l'humanité toute entière. D'emblée, il trouve la solution à un problème : il invente la cuisson moléculaire, le four autonettoyant, la crème à bronzer, le sèche-linge ou le fer à vapeur ! Et les populations ébahies le remercient de les avoir enfin introduites dans l'époque des Lumières. Sauf que... Ce manichéisme est un peu lourd à la longue. Il y a un paradoxe : on affiche des références clairement communistes (Rahan n'appartient à aucun peuple précis, il est internationaliste) et puis on retombe dans un discours avec des références paternalistes et colonialistes (Rahan apporte le progrès que vous ignoriez). Le tout servi par un héros blond parmi une infinité de tribus totalement abruties et aux cheveux noirs ou noires de peau. C'est hum... un peu gênant. Ajoutons le fait que Rahan est le rescapé d'une forme de génocide (toute sa tribu est morte dans l'éruption d'un volcan) et on a une somme de faits très contradictoires. Rahan est à la fois l'agent juif du Komintern à l'époque des cavernes et en même temps le pur Aryen qui vient civiliser le monde.
Rahan, grand héros communiste des temps préhistoriques, a été le principal moteur des éditions Vaillant pendant les années 70. C'est le personnage de Pif-Gadget qui a suscité alors le plus d'albums ou de hors-séries ou de revues particulières. On a voulu adjoindre à Chéret un dessinateur concurrent, il a voulu former une équipe pour travailler en studio. Cela s'est terminé en procès pour la reconnaissance des droits d'auteur (oui ! le PCF n'a pas été très reconnaissant envers ses auteurs). Je n'ai jamais vraiment adhéré à cette série, mais je l'estime importante pour ce qu'elle peut dire sur une époque et des discours.
11:53 Publié dans Soulever la couverture | Lien permanent | Commentaires (32) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : pcf, bande dessinée, langue française
dimanche, 23 mai 2010
La planète du rire interdit
Parlons d'une bande dessinée fort méconnue : les Tristus et les Rigolus. Ils font partie de la vie de Pif-Gadget puisqu'ils apparaissent dès le numéro 13 en mai 1969 et que c'est l'époque des plus grosses ventes de cet hebdomadaire. Ils ne dureront que quatre ans. C'est, je pense, une bande dessinée exemplaire à beaucoup d'égards. Il faut souligner d'abord le talent de Cézard qui était un dessinateur inventif et au trait assuré. Je pense que sa série d'Arthur le fantôme aurait eu plus de succès s'il n'avait pas publié dans la presse communiste qui n'avait pas une vraie politique éditoriale d'albums (ou alors tardivement et fort mal).
Nous parlons d'un monde divisé en deux camps, d'un côté les Tristus en vert, de l'autre les Rigolus en rouge. Les Tristus veulent sans cesse envahir le pays des Rigolus qui eux sont très malins et observateurs, sans jamais se démonter le moins du monde. C'est très très caricatural. Cela doit bien vous rappeler quelque chose ? Yalta, le mur de Berlin, le rideau de fer, la guerre froide, les missiles de Cuba, la guerre de Corée ou du Vietnam, et tant d'autres joyeusetés. Les Rigolus qui gagnent toujours au pays du monde toujours heureux sont en rouge. Ce n'est qu'un symbole anodin me direz-vous. Bon... mais ils gagnent toujours en rigolant face aux hordes du capitalisme cynique qui veut déferler dans leur joyeux pays où tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes si l'on rigole. Nous avons là une lecture communiste très orientée : les forces du Mal (l'Otan représenté par les Tristus) veut envahir les démocraties populaires ou du pacte de Varsovie (qui sont les Rigolus).
Les Rigolus — en rouge — cherchaient à faire se marrer les Tristus pour qu’ils se transforment en Rigolus, et les Tristus — en vert — à faire pleurer les Rigolus pour qu’ils deviennent des Tristus. Lorsqu'il y avait métamorphose, on le comprenait au changement de couleur des personnages, le Tristus contaminé par l’hilarité virant au rouge, et le Rigolus frappé de morosité passant au vert. La plaisanterie tourne court, comme le dirait Kundera.
Mais ce n'est qu'une première lecture. Il y en a une autre : les noms en -us montrent une référence évidente à l'Antiquité et d'abord au grand succès de l'époque : Astérix ! Or que montre Astérix ? La résistance d'un village gaulois (jamais nommé) face à un envahisseur puissant. Et le tout se termine par une scène de banquet. On a pu dire qu'Astérix était une série gaulliste en exaltant le mythe de la résistance et en évoquant les clichés nationaux pour les railler. Je ne veux pas développer sur Astérix ici, parce que c'est un sujet très compliqué, tout comme Tintin. Mais enfin... nous avons là une réplique d'Astérix dans une autre manière. On retrouve cependant le même dessin rondouillard que celui d'Uderzo (un héritage en fait de Walt Disney chez les deux). On a le même manichéisme, même si le monde de cette planète par Cézard est moins riche que celui de Goscinny. C'est juste Astérix au pays des Soviets. Il s'agissait de se servir d'une recette à la mode pour faire des ventes, mais le dessin et l'humour de Cézard sauvent ce qui aurait pu être un désastre s'il avait suivi seulement la ligne.
La série n'a duré que quatre ans. On le comprend, parce qu'il n'y avait aucune possibilité de renouvellement dans les sujets. Il faut dire aussi que la politique d'ouverture du PCF de l'époque, juste après 1968, avait totalement échoué et que bon... les plaisanteries sur les lendemains meilleurs qui sourient tout le temps, cela avait un temps. Georges Marchais avait pris la tête du Parti ! Fini de rigoler. Cela n'empêchera pas les éditions du PCF de republier les Tristus et les Rigolus à la fin des années septante, puis octante dans des Pif-Parade, ou de faire cet unique album en 1986 chez Messidor. C'est, je pense, une série assez étrange et aux références brouillées parce que l'on a oublié les codes de l'époque.
Un épisode complet de la série est disponible ici.
Je pense aussi parler bientôt de Rahan, héros communiste préhistorique.
16:38 Publié dans Soulever la couverture | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bande dessinée, langue française, pcf, politique
samedi, 15 mai 2010
Ténèbrax
J'aborde ici un nouvel aspect de la bande dessinée. On parle souvent de BD franco-belge et l'on néglige énormément le fait que la BD a été avant tout franco-italienne dans les années soixante et septante — tout comme le cinéma. Durant les années soixante, on a tenté à plusieurs reprises de créer un magazine de bandes dessinées pour adultes, cela a presque toujours échoué. Le premier fut V-Magazine qui ne dura que quelques numéros en 1962. Mais dans V-Magazine figurait Barbarella, publiée en album en 1964. Son auteur Jean-Claude Forest se retrouve rédacteur en chef d'un nouveau magazine, Chouchou, qui lui aussi ne dépassa pas l'année. C'est dans ce périodique que furent publiés les deux premiers épisodes de Ténèbrax, la première collaboration entre Lob et Pichard. Le troisième épisode inédit fut publié en 1965 dans la toute nouvelle revue Linus en Italie, puis bien plus tard en album en 1975 à la SERG. Cependant, il existe une suite inédite en France qui se déroule non plus dans le métro de Paris, mais dans celui de Milan. L'Italie a été pendant de longues années le pays refuge des auteurs français qui ne parvenaient pas à se faire publier et inversement, les auteurs italiens comme Mattoti, Buzzelli, Crepax, Pratt, Manara se sont faits éditer en France en premier. La culture bédéiste des deux pays est très proche : les petits formats de Lug venaient d'Italie, un grand nombre d'épisodes du Journal de Mickey sont d'origine italienne durant ces années et Charlie mensuel a été la déclinaison de Linus mais à la française. L'Italie a été une sorte de miroir de la France, ou inversement. Par exemple, Blanche-Epiphanie de Lob et Pichard — une parodie de roman-feuilleton — a d'abord été publiée en Italie avant de trouver fortune en France.
Qu'est-ce que Ténèbrax ? D'abord un mégalomane fou et tortionnaire qui veut conquérir le monde entier (rien que ça !) Ce n'est pas très original, me direz-vous. Ce qui l'est plus, ce sont ses moyens : il a construit un réseau parallèle au réseau de métro parisien et il détourne les rames à l'aide de rats géants afin d'emprisonner l'humanité dans des cages. On trouve alors des mythes puissants de la littérature populaire :
— le thème du souterrain, source de dangers ;
— le rat comme espèce rivale de l'homme et porteur de maladies ;
— le savant fou qui veut tout contrôler ;
— le mal présent dans la réalité la plus quotidienne (le métro).
C'est une histoire des années soixante et je crois qu'elle n'aurait pas pu être racontée à un autre moment, mais elle reprend tous les poncifs de la littérature populaire antérieure au second degré.
Le portrait du personnage principal, le méchant, est mis en avant : lunettes noires (on ne doit pas voir son regard, le mal est toujours mystérieux), boutons de manchettes (on ne songeait pas alors aux Rolex), pochette élégante et costume noir cintré, oreilles pointues à la Monsieur Spock. Ne pas oublier la petite mèche qui peut faire penser à un point Godwin. On croirait presque au personnage du docteur Folamour exactement contemporain, mais sans le fauteuil roulant. Le méchant est réussi et il concentre tous les traits d'un méchant. Notons aussi le nom qui est aussi évocateur que celui de Fantômas, le x représentant ici l'inconnu.
L'un des problèmes de la bande dessinée plus adulte a été de savoir comment s'adresser à des adultes, puisque ceux-ci ne croyaient plus aux histoires que l'on délivrait à leurs enfants, mais ils restaient attachés aux bandes dessinées de leur enfance à eux. L'une des solutions a été justement le second degré : on reprend les mêmes recettes que dans les vieux récits d'avant-guerre, mais on fait comme si on n'y croyait pas. Une autre a été de faire dans la surenchère d'érotisme, mais dans la France de Charles et Yvonne, c'était fort mal vu et l'interdiction était proche. Ténèbrax est au centre de ces contradictions. On peut noter à l'arrière-plan une image totalement sadienne de corps empilés et de fesses bien apparentes, mais c'est parce que l'album est paru quand la société française commençait un peu à se libérer. La couverture annonce les albums plus franchement pornographiques de Pichard, comme Marie-Gabrielle de Sainte-Eutrope ou l'Usine. Il faut retenir les dates : 1964-65 la publication en revue, 1975 l'album. On a affaire à une relecture et Pichard va donner après 1975 seulement dans la pornographie pure.
L'itinéraire de Pichard est très intéressant et il nous amène vers un aspect très méconnu de la bande dessinée : les BD pour filles. Il a commencé dans... la Semaine de Suzette ! Avec un personnage du nom de Miss Mimi (qui était une sorte de girl next door). Des histoires de voisins et voisines donc. Ce qui est aussi intéressant, c'est que Forest avait justement collaboré à des magazines pour filles comme Mireille, Nanon et Nanette, Suzette, etc. Il donne dans Chouchou Bébé Cyanure qui est une préfiguration d'Hypocrite (Bébé Cyanure a été éditée ensuite par Glénat à la même époque que Ténèbrax, c'est une courte histoire de 26 pages). Gillon, que Forest scénarisait pour les Naufragés du temps dans Chouchou (dix ans plus tard repris par France-Soir et Hachette, avant Métal hurlant et les Humanoïdes associés) est l'auteur d'un soap opera insipide, 13, rue de l'Espoir. Les auteurs de la nouvelle bande dessinée pour adultes viennent en fait pour une part de la presse la plus conservatrice et moralisatrice. Pendant des années, ils ont dû écrire ou dessiner des histoires niaises pour filles moins intelligentes que les garçons, et certains comme Pichard ou Gillon ont été dans l'exacte inverse après.
Ce qui me retient dans cet album, c'est aussi un autre aspect : on est dans un style semi-réaliste ou semi-comique. C'est je pense ce qui est le plus abouti chez Pichard, parce que ses albums de la fin me font mourir d'ennui à force de vouloir tout cerner, tout détailler, tout enfermer. Il ne me semble jamais avoir été meilleur que dans ses histoires de Ténèbrax, de Submerman (un super-héros qui vit au fond des mers !) parce qu'alors il ne cherchait pas à devenir un auteur qui ligote ses personnages.
10:56 Publié dans Soulever la couverture | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bande dessinée, langue française
dimanche, 09 mai 2010
Jérôme, ou comment être
C'est une très courte histoire, huit pages pas plus, qui m'a retenu dans cette série assez inégale (tant pour le graphisme que pour le scénario). Une histoire comme on en racontait peu dans la bande dessinée alors. Elle parle de choses simples ou compliquées comme le souvenir, le deuil, l'amitié et la volonté de ressembler à l'image des autres.
Le héros est pilote d'un avion-taxi. On est dans la grande tradition bédéesque à la Milton Caniff où le personnage sauve le monde entier ou bien une jeune aventurière imprudente. C'est fou comme il y a de héros aviateurs durant les années soixante : Buck Danny, Tanguy et Laverdure, Dan Cooper. Sans compter les médecins volants comme Ian Mac Donald dont j'ai déjà parlé, les sauveteurs de kangourous dans Sandy et Hoppy de Lambil, et je ne sais combien d'autres pilotes qui se découvrent expérimentés une fois aux manettes (je renonce à compter les pilotes improvisés d'astronefs tellement il y en a). Donc... tagada ! le pilote d'avion est le chevalier blanc moderne qui va faire justice partout contre les méchants. Quand ce chevalier blanc ne pilote pas lui-même l'avion, on le montre lorsqu'il descend de l'avion : cela donne le début idéal pour chaque épisode de Doc Justice (le visage de Delon, les muscles de Bruce Lee et les leçons de morale de Bernard Kouchner) dans Pif-Gadget.
Sauf que... ce modèle ne fonctionne plus ou mal à la fin des années soixante. Les lecteurs ne croient plus au vaillant conducteur d'avion, de voiture, d'astronef, de sous-marin ou de cheval, et les auteurs encore moins. Godard va entreprendre de miner le genre en commençant de manière très innocente, dans un style semi-humoristique. Il additionne les gags et surtout les gages de son sérieux : on a de l'humour, le Vieux Pélican, son avion perd sans cesse des boulons ou de l'huile. On est encore dans la parodie des histoires d'aviateurs.
En outre, faits intéressants, notre héros est roux, ce qui est déjà un point positif dans un journal belge. Il n'a pas de houppe, mais une jolie frange qui peut en tenir lieu comme la boucle de Buck Danny. La houppe est important, c'est un signe de rébellion possible. Le héros n'est pas toujours du côté du pouvoir veut-on dire. Et fait intéressant : il fume la pipe ! Ce qui dénote tout de suite un caractère flegmatique et stoïque selon les codes de la bande dessinée (les vilains du Mal qui tue sont les seuls à user de fume-cigarettes, comme je l'ai rappelé précédemment). Il correspond bien au héros standard très rassurant.
Le problème se corse quand dans la série apparaît le souvenir d'un ami d'enfance mort en plein vol alors qu'il tentait d'imiter le héros et de lui rendre hommage en plein vol. Cela devient très très compliqué... On ne doit pas parler de la mort dans un journal pour la jeunesse. L'histoire n'est jamais parue aux éditions du Lombard qui s'est arrêtée au numéro cinq, elle ne le fut que dix ans plus tard en 1982 chez Dargaud qui avait l'esprit un peu plus ouvert. Il y avait pourtant auparavant la possibilité de publier en album cette histoire parmi d'autres histoires courtes qui avaient été elles bien publiées en album. Cette histoire me fait songer au très beau Karabouilla de Wasterlain. On a un personnage qui explique la genèse de sa prétendue vocation à voler dans les airs et défendre veuve ou orphelin, et il le fait sous la forme du deuil. Parce que la vieille bande dessinée sans aucun sentiment était morte.
Mais ce que l'on aperçoit, c'est qu'il s'agit aussi d'une forme de critique radicale de l'industrie de la bande dessinée (même si Godard produira ensuite des bouses immondes que je n'oserai jamais commenter) : le pilote d'avion est une métaphore de l'auteur ou du héros de bande dessinée qui doit continuer coûte que coûte à gagner sa croûte, quitte à perdre des boulons ou à se retrouver en plein désert. Dans le défilé morbide des personnages qui s'éloignent ou dans la démonstration de gestes des gens qui s'agitent tels des vampires autour de l'avion abattu, j'ai envie de croire que Godard interrogeait notre regard. L'histoire est à lire à plusieurs degrés : on se moque des séries d'aviation traditionnelles et cela passe, on commence à parler de la mort ressentie et cela passe moins. Mais ce qui est en cause, c'est le point de vue du lecteur ou de l'éditeur.
18:08 Publié dans Soulever la couverture | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bd, langue française
lundi, 03 mai 2010
Barbarella attaque le parti communiste !
Comment parler de Jean-Claude Forest ? Je ne sais. Je crois que c'est un des plus grands auteurs de bandes dessinées qui soient, l'un des plus inventifs tant pour le dessin que pour le langage. Il a été surmédiatisé quand il participait à des émissions comme Dim Dam Dom, Marie Mathématique ou Traits pour traits dans laquelle Gotlib le caricaturera. Il a eu trop de chance et pas assez.
Forest est au départ un dessinateur populaire qui fabrique du Charlot à la chaîne ou des bédés pour filles. Et puis il fait des choses un peu iconoclastes comme le Copyright qui est une sorte de reprise du Giff-Wiff, un animal mythique de la BD qui a donné un nom de revue historqique.
Il crée Barbarella en 62. C'est alors une héroïne totalement bardotesque : des seins proéminents, des fesses charnues, des lèvres pulpeuses, une longue chevelure blonde en cascade et un langage un peu cru ou réaliste. Elle sera incarnée, ironie du sort par Jane Fonda à l'écran. Mais Barbarella, c'est Bardot avant tout, comme Blueberry est Belmondo.
Il n'y avait pratiquement pas de filles dans les magasines de garçons quand Forest a créé son héroïne. Un peu dans Spirou, mais va-t-on s'amouracher de Seccotine ou de Mademoiselle Jeanne ? Je me le demande... Il fabrique donc sa bombe sexuelle qui le dépasse.
Forest tente plusieurs fois de revenir à des publications un peu régulières, avec des formes de séries. Cela échoue toujours, que ce soit à France-Soir, Pilote ou ailleurs. L'une de ces tentatives a eu lieu dans Pif-Gadget en 71 : il publie deux épisodes de vingt pages (c'était le format obligé de l'époque ou sinon c'était les histoires complètes de 8 ou 12 pages) et il ne peut terminer l'histoire dans l'hebdomadaire communiste. Le dernier épisode est refusé. Ce n'est pas vraiment pour les enfants, croit-on.
Que s'est-il passé ? En fait, Forest parle de choses inadmissibles : la mort des personnages de BD ou leur possible renaissance. Dans ce troisième album, il décrit une Barbarella vieille, flétrie, agonisante, tout comme le capitaine Némo qui accepte de mourir dans son Nautilus, mais elle parvient à sortir de sa prison à la fin et elle retrouve sa jeunesse totalement intacte : c'est ce message que les éditions du Parti communiste n'ont pas voulu enregistrer. L'abandon de la série dans l'organe de la BD stalinienne et georgesmarchaisque avait été motivé par "imagination excessive". On croit rêver... Il y aura deux autres éditions après de ce volume, mais je reprends la première qui est seulement de Forest (la troisième n'est pas garantie d'origine).
Pourquoi ai-je retenu ce livre plutôt qu'un autre du même auteur ? Parce que j'aime Stevenson, Jules Verne auxquels Forest rend hommage, et puis que cela me semble correspondre à une définition de l'imaginaire sans les impératifs d'une idéologie moribonde.
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dimanche, 02 mai 2010
Ribambelle, ripopées et ricochets

Voici une série admirable, une de celles que l'on aime parce qu'elles sont pleines de valeurs et d'idées généreuses. Le très gentil Jean Roba a commis en 1962 une bande dessinée autour d'une bande de gamins des rues.
On est dans la convention la plus pure. Les histoires de gosses des rues abondent dans la première BD d'avant-guerre. Denis la Malice ou Quick et Flupke sont des représentants du genre qui peuvent dire quelque chose aux personnes qui ont plus que vingt ans . Il fallait donner aux enfants de milieux populaires des images auxquelles ils pourraient s'identifier et forcément adhérer au discoursd du bon patronat. Cela a commencé avec Winnie Winkle alias Bicot en France et Belgique. La Ribambelle est l'héritière directe de cette série américaine, tout comme Boule et Bill est celle de Blondie pour la bande dessinée familiale avec père, mère et enfant, plus problèmes conjugaux. On a connu dans les années soixante une pullulation de bandes dessinées mettant en scène des bandes de gosses sans aucun liens familiaux : les 3 A, les 4 As, les 5 As, la Patrouille des Castors et je n'en compte plus ! Mais là, on vire très vite vers le fantastique et la dérision du genre, je dois avouer que c'est réussi.
Un des très grands problèmes à aborder par la BD a été la sexualité : d'où viennent les enfants et qui sont leurs parents ? C'est très problématique. Si Roba donne un père et une mère à Boule, dans cette série il se retrouve face à un dilemme. Phil (le blond à houppe tintinesque) et Grenadine (la rousse ou la fille de service) ont bien une mère et semble-t-il Dizzy le noir, mais étrangement ils n'ont jamais eu de père. Et ils sont toujours libres dans leur lieu de réunion qui est une sorte de terrain vague empli de pièges divers. Hum... cela ressemble fort à une série patronnée par Alfred Hitchcock.
Je donne ici la page de l'édition de 1968 et puis celle de la republication dans Spirou de l'aventure en 1975. C'est presque la même illustration, la Rolls est en avant, James le majordome anglais toujours aussi placide et flegmatique est toujours au volant, mais on voit deux modifications majeures : Dizzy est au centre et surtout Archibald (qui est le vrai héros de la série) apostrophe le lecteur. On a une transformation des représentations dans cette période : le héros tintinien est désormais mort, le très fade Phil va devoir s'écraser devant la fille Grenadine, le noir Dizzy, et surtout le personnage exubérant d'Archibald qui me semble un poème et sans lequel la série ne tiendrait pas. Il est au second plan dans la deuxième couverture alors qu'il était mis en avant.
Le titre de la série est un bonheur pur, c'est un très beau mot qui échappe aux conventions. Comment dire le pluriel en utilisant le singulier ?
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samedi, 01 mai 2010
Sans chaussettes, sans slip
Après pas mal d'auteurs grand public, je veux évoquer un dessinateur maudit. Charlie Schlingo. Son pseudonyme est déjà tout un programme. Il avait un nom déjà un peu improbable Jean-Charles Ninduab que l'on aurait pu prendre pour un autre pseudo. C'est l'auteur underground français par excellence : il a commencé par faire son propre fanzine tout seul. La vie de Charlie Schlingo est une catastrophe du début à la fin tragi-comique : il meurt en trébuchant contre son chien nommé la Méchanceté ! Je donne ici la couverture de la réédition qui comprend le premier épisode et puis le deuxième.
Pourquoi avoir choisi cette couverture ? D'abord, après avoir vu beaucoup d'auteurs qui ont un graphisme très soigné, voire trop léché, je me suis dit qu'il était bon de voir une dimension différente : Schlingo, comme son nom l'indique, a un dessin crade, puant, pas convenable. Sa culture d'origine, c'est celle des petits formats d'origine italienne ou américaine : Pepito ou Popeye. Il s'agit de la bande dessinée qui a la plus mauvaise réputation : des dessins gribouillés à la va-vite en noir et blanc, avec des personnages aux super biscoteaux, des tatouages sur les bras (que l'on voit chez Josette comme chez Popeye).
Qui est donc cette Josette ? D'abord une héroïne née dans Charlie Hebdo, le vrai, le premier, celui de 79-81. Il était un peu étonnant que dans un journal d'actualité paraisse une BD totalement déconnectée de toute forme d'allusion à l'actualité. Mais cela permettait à Schlingo de feuilletonner une histoire en bandes de trois ou quatre cases, puis avec des résumés qui étaient encore plus absurdes que l'histoire de départ. Cela pouvait passer à une époque où Charlie Hebdo ne savait plus trop dans quelle direction aller.
Ce qui distingue Schlingo, c'est le sens de l'incongru, du saugrenu et du mauvais goût dru. Le nom de l'héroïne vient peut-être de la série très gentillette de Hergé Jo, Zette et Jocko. Mais à la base, on a un jeu de mots sans aucun sens : son patron devient fétichiste de ses chaussettes. Et on comprend alors le calembour à la base : une chaussette de rechange, une Josette de rechange. Or la Josette se fait jeter comme une vieille chaussette. Elle commence ces aventures par cette phrase : "C'est embêtant ! Je suis encore vierge ! Il serait temps que je trouve un petit ami !" Sauf que ses petits amis seront tous plus absurdes les uns que les autres : elle tombe ainsi amoureuse d'un cheval qu'elle épouse et qui se révèle être drogué, voire qui se comporte de manière lâche ! La logique n'est pas du tout au rendez-vous. C'est une parodie de parodie, à la même époque Pichard et Wolinski ou Pichard et Lob publiaient Paulette et Blanche Epiphanie* (toutes deux orphelines riches et malheureuses en proie aux redoutables mâles aux rudes instincts), dont Josette de rechange est le double dégradé. C'est la même héroïne remixée par le biais des petits formats : elle fume, elle porte des bas résille qui lui donnent une allure de sirène et elle a une poitrine proéminente, ce serait la femme tentatrice, mais ce qui ne colle pas du tout au cliché de la nouvelle BD, c'est qu'elle a les tatouages de Popeye sur les bras ! Il y a eu réunion des différentes cultures de BD autour de Schlingo : il a fait le pont entre les petits formats et la BD dite sérieuse ou d'actualité.
* Ce sont elles-mêmes des parodies de Little Annie Fanny (publiée dans Playboy !) qui parodie elle aussi Little Orphan Annie. On est dans le gag qui parodie le gag qui parodie le gag qui...
11:11 Publié dans Soulever la couverture | Lien permanent | Commentaires (8) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : langue française, bande dessinée
mardi, 27 avril 2010
Violette sans Bidouille
Voici une autre Violette. Plus tendre que la précédente. C'est normal, elle était publiée dans un journal pour enfants et non pour adultes. Je pense qu'elle crée une sorte de rupture dans la presse enfantine franco-belge. Une rupture qui avait été déjà commencée par le docteur Poche avec l'histoire de Karabouilla, l'année précédente. Je pourrais citer aussi Martin Milan, pilote au grand coeur, quelques années plus tôt dans Tintin, dès Eglantine de ma jeunesse en 72. Il y a rupture dis-je, mais en quoi ? D'abord parce que le dessin humoristique n'est plus seulement au service du seul comique, mais de bien d'autres registres ou genres : le pathétique, le tragique, le trivial, le lyrique, le fantastique. C'est ce mélange qui est le premier apport de cette série. Disons que dans le domaine de la presse enfantine, il n'y avait que Franquin pour oser ne pas se contenter du seul comique ou de la seule aventure.
Ensuite, il y a le thème : une histoire d'amour entre adolescents qui sont les lecteurs ! C'est totalement nouveau en 1978 (malgré les deux autres exemples cités). Celui-ci se forme sous l'aspect du cliché : Bidouille est Roméo et Violette est Juliette. La première histoire s'intitule d'ailleurs Un Roméo pour Violette. Leurs milieux sont totalement incompatibles : Bidouille est le fils d'un marchand de frites (corporation fort répandue en Belgique) tandis que les parents de Violette sont fleuristes. L'opposition est sociale et culturelle : le père de Bidouille mange en slurpant sa soupe et porte éternellement un marcel dépenaillé ou un pantalon informe, il sent la friture en permanence, il ne se rase pas, il entre dans des colères fantastiques et il veut imposer à son fils de travailler dans sa friterie quand il n'a pas cours. Dans le monde de Violette, tout n'est que calme, douceur, écoute, thé au jasmin, recherche du karma, conscience écologiste par un couple uni et compréhensif. Tout du moins en apparence. Ce sont des caricatures du beauf et des futurs bobos au départ, mais les choses se brouillent ensuite : on comprend que le père de Bidouille est capable d'affection, que celui de Violette peut se révéler colérique et despotique.
Enfin, il y a le décor. C'est celui de l'univers mental des adolescents : soit la table familiale, leur chambre et puis l'entre-deux des rencontres, mais jamais le moment des cours. C'est une série centrée sur l'intériorité des personnages et cela se manifestera surtout dans la Reine des Glaces (en référence au conte d'Andersen) qui se déroule durant une maladie de Violette qui délire à cause de sa fièvre. Ce peut être aussi les toits où se retrouvent les personnages comme dans Mary Poppins. On est donc très loin de l'étude sociologique comme dans Germain et Nous à la même époque (je ne retrouve plus mon billet sur Germain donc pas de lien), le quotidien est transformé, les clichés sont détournés.
Venons-en maintenant à la couverture. Elle est coupée en deux par le mur. La situation est réaliste, mais elle est aussi signifiante : d'un côté le soleil, la lumière, les arbres, l'insouciance, la légereté, la finesse et la vie ; de l'autre, les rondeurs, les boucles de cheveux, le repli, l'enfermement, les complexes, la grisaille du quotidien, le dos au mur face aux contraintes familiales ou sociales. Les caractères qui désignent les personnages sont aussi dans des formes très opposées, ceux de Bidouille sont rondouillards comme lui, ceux de Violette sont écrits en cursive bien personnalisée. Le titre offre une troisième police plus neutre en apparence, mais qui est d'une calligraphie volontairement maladroite et en outre avec un pâté ! On a bien l'idée de deux mondes différents.
L'histoire se termine très mal par la mort de Bidouille, renversé par une voiture, du moins le croit-on, tandis que Violette part en vacances sans l'avoir revu. Mais en fait, selon Hislaire, il aurait dû y avoir une suite. Au dos du dernier volume, il annonçait le titre du suivant Mordre au travers. Ce volume n'a pas vu le jour, sans doute parce qu'Hislaire devenu ensuite Yslaire et bien d'autres personnages avait envie de passer à d'autres histoires où il pourrait faire vieillir ses personnages, toujours à travers une forme de tragédie. J'avoue que j'aime moins le Hislaire deuxième période que je trouve un peu mégalomane et narcissique (mais c'est un défaut fort répandu dans la BD). Je ne sais pas s'il avait vraiment envie de poursuivre cette histoire qui finissait par tourner en rond et qui se serait conclue de manière trop prosaïque si elle avait été heureuse. La mayonnaise avait pris, mais Hislaire avait décidé aussi de renoncer au monde de Bidouille* et c'est pourquoi il le tue tout en laissant planer le doute sur sa vraie fin. L'ensemble, plus des inédits en album, sera republié en album avec comme sous-titre Chronique mélancomique d'un premier amour. Je ne sais s'il a imité Bernard Haller ou l'inverse, mais cela convient bien à l'ensemble.
* Bidouille évoque bien sûr l'astuce et la bricole, mais encore d'autres notions péjoratives comme l'andouille, la niguedouille, le couillon. En sacrifiant Bidouille, le fils du fritier, Hislaire entend se consacrer à l'Art avec un grand A, sans aucune compromission avec la cuisine aux odeurs d'huile rance comme il le faisait dans ses premiers récits. L'album la Reine des glaces annonce déjà ce qui sera la saga des Sambre, même si cela reste encore un peu fleur bleue.
00:45 Publié dans Soulever la couverture | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bd, langue française


