samedi, 21 novembre 2009
Pour André Chénier
Oui, on peut maintenir la maison d'André Chénier à Paris, mais celle natale à Istanbul menace ruine et on n'y trouve qu'un atelier de fabrique de néons alors qu'elle serait peut-être une propriété de la France si elle voulait rétablir ses droits. Je trouve profondément ironique le fait que nous ne soyons pas capables d'honorer un de nos plus grands poètes après l'avoir guillotiné et que ce soient des Turcs - pas européens selon notre magistral président- qui y confectionnent des lumières qui manquent fort à notre régime. Ce n'est pas un billet d'actualité, il y a plus de deux cents ans que Chénier attend une reconnaissance et une réhabilitation, et on peut attendre encore. Mais enfin, cet écrivain né en Turquie serait-il suffisamment européen pour le divin président et au nom de quoi ? Comment peut-on dire qu'il aurait "vocation à" être panthéonisé ? Et d'ailleurs pourquoi ? Il n'a jamais écrit de textes romanesques ayant marqué le splendide président. Ce serait pourtant faire justice. Et puis une occasion de préserver les immeubles français à Istanbul, parce qu'ils menacent tous de s'écrouler.
18:30 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (10) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, poésie, politique
dimanche, 18 octobre 2009
Jonas
Je m'appelle Jonas Carex. J'ai cinquante ans. Je suis divorcé d'une femme intelligente, fille de médecin, qui s'est remariée avec un médecin. Tout est bien. J'ai deux fils, un ingénieur et un chercheur en biologie. Ils sont heureux et beaux. Tout est encore mieux. Je ne les vois plus.
J'ai gagné assez bien ma vie dans le commerce des tableaux. N'en parlons plus. J'ai aimé, palpé. J'ai recherché tant de tableaux dans ma vie, et de gravures, de dessins, d'estampes et de sculptures - sans compter les pièces d'art nègre et polynésien, et les innombrables peintures sur bois que l'on m'a proposées pendant vingt-cinq ans - que j'en suis dégoûté à jamais. A l'heure qu'il est je puis passer devant la boutique d'un ancien confrère dans n'importe quelle ville de Suisse ou d'Europe, sans même tourner le regard vers les pièces qu'elle nous offre. Je ne vais plus aux vernissages ni aux expositions. Je jette sans les ouvrir les invitations et les catalogues des galeries, et au cours des années, j'ai débarrassé ma bibliothèque des livres d'art qu'elle contenait. Voilà qui est dit.
Jacques Chessex
16:12 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : liittérature, art, religion, suisse, romandie
samedi, 17 octobre 2009
Judas le transparent
Le temps pascal
Je ne sais pas comment le diable est entré en moi. Les rives du Rio verdoient. Aujourd'hui est née l'herbe fine. La preuve : un troupeau de moutons a dérivé dans la combe heureuse tandis que le ricanement habituel me secouait.
Les rives du Rio verdoient. L'air est doux, il y a des violettes sur les talus et des pervenches comme des regards d'ange autour de la faille des couleuvres. Un chat orange traverse le chemin. C'est bon signe : de gauche à droite. Le pays joue un grand rôle dans nos journées : l'air à neige, la rivière qui vire au torrent après les pluies, les faire-part mortuaires, les bûcheronnages de premier printemps, la laiterie, les permis de conduire retirés, les accouchements, la boucherie. Le passage de l'ombre et de la lumière sur les prairies. La chouette qui appelle derrière le cimetière. La pleine lune. La lune noire. Et les mois à deux lunes. Les suicides que l'on essaie de cacher. Les voitures pliées et les incendies. Les divorces. Les cancers. L'heure qui sonne. Qui peut se vanter de vivre ces saintetés comme un élu ? Le rire gagne.
Mauvais, le rire. Il monte en moi le matin. Il noircit l'air, il empoisonne le printemps comme l'odeur des charognes des suppliciés au bord des routes. Pourtant tout va pour le mieux.
Jacques Chessex
15:13 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture, suisse, romandie, roman, religion
vendredi, 16 octobre 2009
La Trinité
Le promeneur qui remonte la côte de Montreux s'arrête inévitablement devant la clinique Valmont, aux trois quarts de la pente, saisi par la beauté de l'édifice et le mystère qui émane de sa masse élégante et silencieuse dans les arbres. C'est une bâtisse fin de siècle, du style des palaces composites qui font la gloire de la baie. Une longue bâtisse de trois étages à toit plat, au centre duquel surgit une sorte de kiosque, ou d'extravagant chalet. L'ensemble repose sur un rez-de-chaussée vitré, que termine une rotonde à colonnes garnie de vigne vierge et de lys.
A quoi tient le pouvoir que cette maison exerce immédiatement sur le passant ? A son emplacement dans la pente boisée d'arbres lumineux ? A sa légende ? Des hommes politiques, des musiciens, des écrivains y ont vécu. Rilke y a séjourné à plusieurs reprises. Mais cet empire inspiré, cette impression de lumière presque neigeuse, même en été, et à la fois d'étrangeté ?
Car nous sommes en juillet, le promeneur reprend sa marche en direction du village touristique, et Valmont garde son mystère.
Jacques Chessex
Jacques Chessex (prononcer Chèssè) est décédé samedi dernier, à 75 ans, d'une crise cardiaque lors d'une cérémonie de remise de prix. Il était le plus important écrivain suisse romand depuis Ramuz et Roud qu'il a fortement défendus par les rééditions, la publication d'inédits ou l'écriture de souvenirs. Poète, nouvelliste, romancier, il a aussi mis en avant l'oeuvre des autres, par exemple celle de Roger Vailland qui lui a inspiré un roman, L'Eternel sentit une odeur agréable. Dans Les livres ont un visage, Jérôme Garcin, qui avait fait sa première interview littéraire avec Chessex, racontait que celui-ci écrivait en voyant le cimetière de sa fenêtre face à son bureau. Je l'ai découvert à vingt ans, par hasard, parce que j'achetais systématiquement les 10-18 d'occasion et que la Confession du pasteur Burg en faisait partie. Il m'a conduit à découvrir d'autres écrivains suisses bien moins connus. Je donnerai de lui quatre débuts de romans.
20:53 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture, suisse, romandie, roman
dimanche, 11 octobre 2009
Dix lei
La petite Tzigane du village voisin tord son tablier vert. L'eau dégouline de sa main. Du sommet du crâne, la tresse lui tombe sur l'épaule. Pris dans les cheveux, un ruban rouge. Langue pendante au bout de la tresse. Pieds nus, pieds boueux, la petite Tzigane est plantée devant les conducteurs de tracteurs.
Ils ont des petits chapeaux tout trempés. Leurs mains noires sont à plat sur la table. "Fais voir, dit l'un, je te donnerai dix lei." Il pose les dix lei sur la table. Les autres rient. Leurs yeux brillent, leurs visages sont rouges. Leurs visages s'agrippent à la longue jupe à fleurs. La Tzigane retrousse sa jupe. Le conducteur de tracteur vide son verre. La Tzigane prend le billet sur la table. Elle entortille sa tresse autour de son doigt. Elle rit.
Windisch sent les odeurs d'alcool et de sueur qui viennent de la table voisine. "Ils ne quittent pas leurs petits gilets de fourrure de tout l'été", dit le menuisier. La bière a laissé de la mousse sur son pouce. Il trempe le doigt dans le verre.
"Ce salaud, à côté, me souffle la cendre dans le verre", dit-il. Il regarde le Roumain debout derrière lui. Le Roumain, une cigarette tout imbibée de salive au coin de la bouche, rit. "'Vous pouvez plus parler allemand". Puis il ajoute en roumain : "Ici, on est en Roumanie."
Le menuisier a un regard gourmand. Il lève son verre, le vide. "Vous serez bientôt débarrassé de nous :" hurle-t-il. Il fait signe au patron qui est debout à la table des conducteurs. "Une autre bière."
Herta Müller
17:18 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, langue allemande, roumanie, nobel
samedi, 10 octobre 2009
Le roi dort
Avant la guerre, la fanfare du village en grand uniforme rouge foncé s'était un jour rassemblée à la gare. Le fronton de la gare était décoré de guirlandes de lis, d'asters et de feuilles d'acacias. Les gens avaient tous leurs habits du dimanche. Les enfants avaient des chemisettes blanches. Leurs visages étaient cachés derrière des bouquets de fleurs.
Lorsque le train est entré en gare, la fanfare a joué une marche. Les gens ont applaudi. Les enfants ont jeté des fleurs.
Le train est entré lentement en gare. Un jeune homme a tendu un long bras par la fenêtre. D'un geste de la main, il a réclamé le silence :
"Taisez-vous, Sa majesté le roi dort."
Après le départ du train, un troupeau de chèvres blanche arriva des champs. Elles suivirent la voie ferrée et mangèrent les fleurs. Interrompue la musique.
Les musiciens sont rentrés chez eux. Interrompu aussi le geste de bienvenue des hommes et des femmes. Ils sont retournés à la maison. Et les enfants aussi, les mains vides.
Une fillette qui, après la musique et les applaudissements, devait réciter un poème devant le roi resta assise, seule, dans la salle d'attente, jusqu'à ce que les chèvres aient mangé tous les bouquets de fleurs. Et elle pleura.
Herta Müller
17:14 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture, langue allemande, nobel
vendredi, 09 octobre 2009
La larme
Amélie sort de la cour du mégissier. Elle marche dans l'herbe. Elle tient à la main une petite boîte. Hume ce qu'il y a dedans. Windisch regarde l'ourlet de la jupe d'Amélie jeter une ombre sur l'herbe. Ses mollets sont blancs. Windisch remarque qu'Amélie balance les hanches.
Une ficelle argentée est nouée autour de la boîte. Amélie se met devant le miroir. Elle se regarde. Elle cherche dans le miroir la ficelle argentée et tire dessus.
"La boîte était dans le chapeau du mégissier", dit-elle.
Le papier de soie blanc froufroute dans la boîte. Sur le papier une larme de verre. Avec un trou dans la partie supérieure. Dans son ventre un sillon. Sous la larme un billet écrit par Rudi : "La larme est vide. Remplis-la avec de l'eau de pluie de préférence."
Amélie ne peut pas remplir la larme. C'est l'été, le village est à sec. Et l'eau de la fontaine, ce n'est pas de l'eau de pluie; Amélie tient la larme devant la fenêtre, à la lumière. Extérieurement, elle est immobile. Mais à l'intérieur, le long du sillon, elle tremblote.
Herta Müller
10:56 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, langue allemande, nobel
jeudi, 08 octobre 2009
La grenouille rousse
Le moulin est muet. Muets le mur et le toit. Les tours aussi. Windisch a appuyé sur l'interrupteur et éteint la lumière. Il fait nuit entre les roues du moulin. L'obscurité a englouti la poussière de farine, les mouches et les sacs.
Le veilleur de nuit est assis sur le banc. Il dort. La bouche ouverte. Les yeux du chien brillent sous le banc.
Windisch s'aide des mains et des genoux pour porter le sac. Il l'appuie contre le mur du moulin. Le chien regarde et bâille. Ses dents blanches dessinent une morsure.
La clé tourne dans la serrure du moulin. La serrure craque sous les doigts de Windisch. Il compte. Il sent battre ses tempes et il se dit : "Ma tête est une pendule". Il met la clé dans sa poche. Le chien aboie. "Je vais la remonter jusqu'à ce que le ressort se casse", dit-il à voix haute.
Herta Müller
13:43 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (9) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, nobel, langue allemande, écriture
dimanche, 27 septembre 2009
Perros et Perec
Dans une lettre de 1965 à Jean Paulhan, Georges Perros (de son vrai nom Georges Poulot) démentait se cacher derrière le nom de Georges Perec qui venait d'obtenir le prix Renaudot pour les Choses. Il ne s'agissait que d'une plaisanterie entre amis, Perros était un inconnu complet qui ne livrait que des notes de lecture à la NRF ou à la Comédie Française et n'avait publié qu'un livre de poèmes et un d'aphorismes. Mais Perec était tout aussi inconnu l'année précédente, malgré quelques articles. Le romanesque était totalement éloigné à Perros alors qu'il plaisait à Perec qui avait des idées stendhaliennes, voire verniennes. Ce qui est profondément troublant, c'est que les deux sont morts d'un cancer du larynx à trois ans de distance et c'était le moment où je constituais ma culture littéraire, autant dire que les deux disparitions m'ont frappé.
Ce qui est un peu étrange au sujet de Perros, c'est qu'il passe pour breton aux yeux de beaucoup au point que Miossec le chante au nom de la bretonnitude dans la commune où il vivait une partie de l'année, lui rende hommage, alors qu'il n'avait que sa résidence secondaire en Bretagne. Mais c'est aussi le cas de Perec qui paraissait avoir un nom breton et non juif polonais. Ces idées préconçues sont un peu absurdes et je me demande si Perec ne pourrait pas devenir aussi un Breton même s'il n'a aucune attache avec la Bretagne ou été chanté par des bardes bretons.
11:48 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (8) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : oulipo, littérature, musique, chanson
vendredi, 13 mars 2009
André Breton, toujours réprouvé, toujours insoumis, toujours vivant
Du grand caviardage de la part des agrégés de lettres qui rédigent les communiqués linguistiques du CSA !
Enfin, si le clair de terre est construit sur le modèle de « clair de lune », il évoque « l’outre-ciel », néologisme créé par le poète Léopold Sédar Senghor, qui fut aussi l’un des pères fondateurs de la Francophonie moderne : « Cette lumière d’outre-ciel des nuits sur la terre douce au soir ».
Que je sache, il aurait fallu dire que ce terme d'astronomie est le titre du deuxième recueil d'André Breton qui a été justement l'une des sources principales d'inspiration de Senghor et qu'il a été réactivé par lui parce qu'il avait lu des textes de la Renaissance (Breton s'appuyait sur une langue fort ancienne et proprement littéraire). Et je comprends de moins en moins comment l'on peut ne plus nommer quand c'est l'occasion Breton, le grand contemporain révolté (ou plutôt si, je le comprends trop bien, tellement il reste actuel et dangereux) :
Les écrits s'en vont
Le satin des pages qu'on tourne dans les livres moule une femme si belle
Que lorsqu'on ne lit pas on contemple cette femme avec tristesse
Sans oser lui parler sans oser lui dire qu'elle est si belle
Que ce qu'on va savoir n'a pas de prix
Cette femme passe imperceptiblement dans un bruit de fleurs
Parfois elle se retourne dans les saisons imprimées
Et demande l'heure ou bien encore elle fait mine de regarder les bijoux bien en face
Comme les créatures réelles ne font pas
Et le monde se meurt une rupture se produit dans les anneaux d'air
Un accroc à l'endroit du coeur
Les journaux du matin apportent des chanteuses dont la voix a la couleur du sable sur des rivages tendres et dangereux
Et parfois ceux du soir livrent passage à de toutes jeunes filles qui mènent des bêtes enchaînées
Mais le plus beau c'est dans l'intervalle de certaines lettres
Où des mains plus blanches que la corne des étoiles à midi
Ravagent un nid d'hirondelles blanches
Pour qu'il pleuve toujours
Si bas si bas que les ailes ne s'en peuvent plus mêler
Des mains d'où l'on remonte à des bras si légers que la vapeur des près dans ses gracieux entrelacs au dessus des étangs est leur imparfait miroir
Des bras qui ne s'articulent à rien d'autre qu'au danger exceptionnel d'un corps fait pour l'amour
Dont le ventre appelle les soupirs détachés des buissons pleins de voiles
Et qui n'a de terrestre que l'immense vérité glacée des traîneaux de regards sur l'étendue toute blanche
De ce que je ne reverrai plus
A cause d'un bandeau merveilleux
Qui est le mien dans le colin-maillard des blessures.
Cet oubli de Breton me paraît une faute morale au moment de la semaine de la francophonie. Mais pourquoi ne doit-on plus citer Breton et son rôle dans l'émancipation des consciences ? Comment Breton peut-il ne pas être aussi consensuel et diplomatique que Senghor dont le néologisme n'est même pas dans la liste des dix mots ? Nier l'existence d'un poète en en citant un autre hors de propps, voilà qui augure une belle ère de turpidudes.
00:07 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : langue française, littérature, poésie, poème, poésies, poèmes, surréalisme


