mercredi, 30 avril 2008
Le manuel du petit Césaire à l'usage des petits blancs
Je découvre que ce que j'enseigne n'est pas enseigné en réalité :
Le secrétaire d'Etat à l'Outre-mer, Yves Jégo (UMP), a fait part mardi soir de sa volonté de réintroduire dans les programmes scolaires le poète martiniquais Aimé Césaire, qui vient de décéder...
Mince alors ! J'ai donné un extrait du Cahier d'un retour au pays natal il y a deux mois en texte écho dans une séquence consacrée à l'argumentation et au thème de l'autre. J'avais fait lire les vers suivants afin de susciter un débat après un texte particulièrement odieux de Gobineau :
ceux qui n’ont inventé ni la poudre ni la boussole
ceux qui n’ont jamais su dompter la vapeur ni l’électricité
ceux qui n’ont exploré ni les mers ni le ciel
mais ceux sans qui la terre ne serait pas la terre
gibbosité d’autant plus bienfaisante que la terre déserte
davantage la terre
silo où se préserve et se mûrit ce que la terre a de plus terre
ma négritude n’est pas une pierre, sa surdité ruée contre la clameur du jour
ma négritude n’est pas une taie d’eau morte sur l’œil mort de la terre
ma négritude n’est ni une tour ni une cathédrale elle plonge dans la chair rouge du sol
On va émettre une hypothèse charitable : Yves Jégo en est encore à chercher les oeuvres de Césaire dans le livre de CE1 de sa fille. Et il se demande pourquoi on y parle plus d'Harry Potter ou des Lettres de mon moulin ou de La Fontaine que de Césaire dont il ignorait l'existence le mois dernier.
Je n'avais pas recopié ces vers, ils sortaient tout droit d'un manuel qui a quelques années. Je ne savais pas à ce moment-là que Césaire allait mourir quelques semaines plus tard, pas plus que je ne pensais à sa mort prochaine lorsque j'ai donné d'autres extraits de son oeuvre au fur et à mesure de mes pérégrinations pédagogiques, parce que j'ai souvent rencontré ses textes dans un manuel ou dans un autre, je l'avais découvert en terminale dans le reliquat d'auteurs de la Francophonie où on rangeait les Belges (sauf Simenon et Michaux), les Suisses (sauf Rousseau et madame de Staël), les Canadiens, les Arabes et puis les Noirs (il me semble même qu'il figure parmi les auteurs du lycée dans les documents d'accompagnement, en tout cas il a été au programme de l'agrégation il y a un bon moment). Demander que Césaire figure dans les programmes, pourquoi pas ? Il y est déjà ! Cela ne paie pas de pain. Demander à ce que tout le monde fasse obligatoirement un poème de Césaire, je ne suis pas sûr que cela aurait été sa volonté. Et si on veut m'imposer ce que je faisais librement dans le cadre des instructions officielles, je dirai non. J'ai le droit de faire lire Césaire parce qu'il me touche et que je pense toucher mes élèves avec lui, mais si c'est pour en faire un culte officiel je ne suis plus d'accord. Laissons le cadavre en paix dans son île ! Prenons les textes quand cela peut nous attendrir et pas quand les ministres le décident, alors qu'ils ignorent tout de la réalité scolaire. Je refuserai de faire des textes de Césaire sur commande, ce sera mon hommage à lui.
17:27 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : césaire, surréalisme, poésie, poème, politique, éducation, enseignement
jeudi, 17 avril 2008
Les armes miraculeuses
Le grand coup de machette du plaisir rouge en plein front
ll y avait du sang et cet arbre qui s'appelait le flamboyant et qui ne mérite jamais mieux ce nom-là que les veilles de cyclone et de villes mises à sac
le nouveau sang la raison rouge tous les mots de toutes les langues qui signifient mourir de soif et seul
quand mourir avait le goût du pain et la terre et la mer un goût d'ancêtre
et cet oiseau qui me crie de ne pas me rendre et la patience des hurlements à chaque détour de ma langue
la plus belle arche et qui est un jet de sang
la plus belle arche et qui est un cerne lilas
la plus belle arche et qui s'appelle la nuit
et la beauté anarchiste de tes bras mis en croix
et la beauté eucharistique qui flambe de ton sexe
au nom duquel je saluais le barrage de mes lèvres violentes
Il y avait la beauté des minutes qui sont les bijoux au rabais du bazar de la cruauté le soleil des minutes
et leur joli museau de loup que la faim fait sortir du bois de la croix-rouge des minutes
qui sont les murènes en marche vers les viviers et les saisons et les fragilités immenses de la mer
qui est un oiseau fou cloué feu sur la porte des terres cochères
il y avait jusqu'à la peur telles que le récit de juillet des crapauds de l'espoir et du désespoir élagués d'astres au dessus des eaux là où la fusion des jours qu'assure le borax fait raison des veilleuses gestantes
les fornications de l'herbe à ne pas contempler sans précaution
les copulations de l'eau reflétées par le miroir des mages
les bêtes marines à prendre dans le creux du plaisir
les assauts de vocables tous sabord fumants pour fêter la naissance de l'héritier mâle en instance parallèle avec l'apparition des prairies sidérales au flanc de la bourse aux volcans d'agaves d'épaves de silence
le grand parc muet avec l'agrandissement silurien de jeux muets aux détresses impardonnables de la chair de bataille selon le dosage toujours à refaire des germes à détruire
Aimé Césaire.
Ce poème m'a fait pleurer.
13:34 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : littérature, langue française, césaire, francophonie
samedi, 19 janvier 2008
Pauvre Hugo !
Dans une des plus belles séquences de ce documentaire, elle récite un poème qu'elle adorait et qu'elle attribue, sans doute à tort, à Victor Hugo.
Cela commence ainsi : "Un brave ogre des bois, natif de Moscovie, était fort amoureux d'une fée." La chute, prononcée avec toute l'ironie nécessaire, est admirable : "Vous qui cherchez à plaire, ne mangez pas l'enfant dont vous aimez la mère !"
Mais le poème est bien de Hugo ! Je l'ai fait lire, je l'ai expliqué et je l'ai donné en récitation. J'ai même fait écouter en classe sa version chantée par Julos. Il figure dans des manuels et il plaît énormément aux enfants.
12:06 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (28) | Envoyer cette note | Tags : littérature, poésie, poésies, poème, poèmes, hugo, julos beaucarne
lundi, 03 décembre 2007
Retour amont (3)
Trace sur le goufre
Dans la plaine chimérique de Vaucluse, je vous ai regardé souffrir. Là, bien qu'abaissé, vous étiez sur une eau verte, et encore une route. Vous traversiez la mort en son désordre.
René Char
Char écrit le nom du Vaucluse ou de la Vaucluse de manière indéterminée, comme on le fait souvent en français, mais la construction de sa phrase et sa référence au pays plus qu'au département ne l'oblige pas à choisir un genre et il peut laisser le doute grammatical. Le mystère demeure.
18:58 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, poésie, poésies, poèmes, poème, écriture, surréalisme
dimanche, 02 décembre 2007
Retour amont (2)
Effacement du peuplier
L'ouragan dégarnit les bois.
J'endors, moi, la foudre aux yeux tendres.
Laissez le grand vent où je tremble
S'unir à la lèvre où je crois.
René Char
20:13 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, poésie, poésies, poèmes, poème, surréalisme, écriture
samedi, 01 décembre 2007
Retour amont (1)
Couchés en terre de douleur,
Mordu de grillons, des enfants,
Tombés de soleils vieillissants,
Doux fruits de la Brémonde.
Dans un bel arbre sans essaim,
Vous languissiez de communion,
Vous éclatez de division,
Jeunesse, voyante nuée.
Ton naufrage n'a rien laissé
Qu'un gouvernail pour notre coeur,
Un rocher creux pour notre peur,
O Buoux, barque maltraitée.
Tels des mélèzes grandissants,
Au-dessus des conjurations,
Vous êtes le calque du vent,
Mes jours, muraille d'incendie.
René Char
19:23 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture, poésie, poésies, poème, poèmes
jeudi, 22 novembre 2007
A propos du roman (3)
Je ne sais si l'existence des biographies romancées est un honneur pour le roman, et n'est pas plutôt un péril pour l'histoire, mais que signifie ce genre hybride, sinon une tentative pour donner aux personnages historiques les dimensions, la liberté et l'efficacité des héros de roman ? Que cherche l'auteur d'une biographie romancée quand il me donne sur son héros des détails empruntés à la vie quotidienne, quand au lieu de prendre le récit à son début, il me jette en plein dialogue, c'est-à-dire en pleine obscurité, et cherche à brouiller artificiellement les pistes ? Que cherche-t-il, sinon à me donner l'impression de la vie, de la présence ? Présence qui reste toute matérielle, le plus souvent, car il faut, hélas, plus que du talent pour nous donner l'impression de la vraie présence, celle qui faisait dire à Du Bos que "Natacha est l'esprit de la vie" et qui lui fait dire de Thomas Hardy qu'il est habité par ce "sens de la vie en général, qui chez le grand romancier est quelque chose d'autre et quelque chose de plus que le sens de la vie des personnages qu'il crée." On voit par là que le roman vise à tout autre chose qu'à faire illusion comme semblent le croire les auteurs de vies romancées, en utilisant quelques recettes faciles, et que s'il part lui aussi de cet "homme apparent" que Valéry désigne aux romanciers et aux politiciens comme thème commun de leurs exercices, il ne s'arrête pas forcément à lui.
Paul Gadenne
Gadenne parle de la seule Natacha qui a marqué et qui marque encore des millions de lecteurs dans le monde, celle de Tolstoï et il fait référence au début de Guerre et Paix tout en discussions obscures, à demi-mots et pleines de menaces ou d'espoirs.
19:30 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture
mercredi, 21 novembre 2007
A propos du roman (2)
On cite toujours le mot dédaigneux de Paul Valéry, selon lequel le roman serait un genre à peu près impossible et soustrait aux conditions de l'art : "Je ne pourrais jamais me résoudre à écrire : La marquise sortit à cinq heures pour aller prendre le thé". Mais outre que cette phrase n'a aucun caractère de nécessité, il ne serait pas difficile de montrer qu'une telle phrase peut, dans un roman, comporter autant de sens que le "Sortez" de Bajazet. C'est que les phrases, les actes les plus insignifiants en apparence peuvent être comblés de sens lorsqu'ils sont immergés dans une durée intérieure, et qu'ils arrivent à un certain moment. Il n'y a pas, dans un roman bien fait, de phrase banale. Quand Stendhal écrit de Clélia Conti cette chose si simple : "Elle salua à demi et se retira" - phrase qui devrait être aussi difficile à écrire pour M. Valéry que "La marquise sortit à cinq heures" -, il traduit tout un mouvement de l'âme ; mouvement auquel Fabrice attache une certaine importance - la scène se passe dans la prison - qu'il s'interroge longuement et anxieusement à son sujet.
Paul Gadenne
18:50 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture
mardi, 20 novembre 2007
A propos du roman (1)
J'éprouve toujours un certain étonnement quand je vois dans les journaux qu'un tel a trouvé un sujet de roman... Trouver un sujet ! Comme si le sujet existait quelque part, en dehors de nous. Comme s'il n'y avait qu'à le prendre, comme une marchandise dans un bazar... Comme si ce n'était pas le sujet qui nous trouve, oui, une sorte de présence qui nous envahit... Pourquoi écrire, si ce n'est pour nous délivrer de cette présence ? Une idée se dépose un jour, nous féconde, devient consubstantielle à nous ; c'est comme une graine qui est tombée sur le sol qui lui convient ; et cela fait un livre.
Paul Gadenne
20:14 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture
samedi, 17 novembre 2007
Pauvre Rimbaud !
Grand moment de délire de Jean-Louis Murat* dans le Monde (je donne juste un extrait choisi parce que tout le reste vaut son pesant de champignons hallucinogènes) :
En trois ans, Rimbaud a écrit l'équivalent de quinze disques ! Le mot qui revient le plus souvent dans sa correspondance avec sa mère et sa soeur, c'est "paysan". Il voulait l'être, il avait tous les catalogues de Manufrance, et mettait de l'argent à gauche pour cela.
Pour rappel : la Manufacture des armes et cycles de Saint-Etienne est devenue Manufrance en 1947 seulement. Ensuite, elle n'a commencé à éditer ses catalogues qu'à partir de 1892. Soit un an après la mort du Rocheux à Marseille ! Et il avait fini son oeuvre poétique vers 1876 (les avis divergent sur la date exacte de l'arrêt poétique, à un ou deux ans près). Mais le Rimb' était sans doute un plagiaire par anticipation. Il n'empêche que si Rimbaud demandait en effet des ouvrages techniques ou des catalogues d'outils et d'instruments, c'était après avoir accompli son oeuvre poétique et seulement dans un but très pratique et commercial en Afrique : il n'a jamais rêvé dessus, alors que le petit Murat a pu être fasciné par les catalogues de Manufrance dans son enfance à lui.
* Lequel s'indigne aussi de la pratique des pseudonymes sur la Toile alors que l'article mentionne son nom d'artiste ! Il veut ressembler au maréchal d'Empire auquel il a emprunté son nom...
21:38 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : littérature, poésie, poésies, poèmes, poème, rimbaud, murat



