lundi, 26 octobre 2009
Fioretti
Après l'histoire de la rate, voici le récit de mon premier cours de français. Je n'étais même pas encore stagiaire, on m'avait demandé de faire un remplacement de quelques heures. Je réfléchis à ce que je peux faire en si peu de temps et je me dis que la poésie peut s'intercaler n'importe où dans une progression que je ne connais pas. Je me trouvais dans un collège semi-rurbain qui recrutait aussi fortement dans des quartiers populaires et défavorisés. Entendre par là que l'on n'était pas loin d'un classement en ZEP qui venaient d'être crées, vu le nombre de boursiers, d'incidents, lss résultats du DNB ou les évaluations de sixième, mais cela avait été refusé par la direction qui ne voulait pas effrayer la petite bourgeoisie des villages péri-urbains où chacun protège sa petite villa choisie sur catalogue derrière sa haie de bambous ou de troènes. Une population très mélangée donc. "
Comme il s'agissait d'une classe de cinquième, je me suis dit que le Dormeur du val était une bonne occasion pour parler de prosodie ou de vocabulaire des sensations ensuite ou du sens historique. Et puis Rimbaud ne peut être totalement mauvais à connaître au moins une fois. Je commence donc à écrire le texte au tableau (je parle d'une époque où les photocopieuses n'existaient presque pas dans les établissements du secondaire et que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître). Tout le monde est très sage et attentif au début, malgré ma tension. De grands éclats de rire accueillent cependant le premier tercet.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.
Je ne comprends pas d'abord pourquoi. Puis on m'explique que les glaïeuls, c'est trop drôle. Je tente péniblement d'expliquer qu'il s'agit de fleurs poussant en bord de rivière ou d'étang et qu'il n'y a aucune connotation sexuelle dans le texte (mais là je mens éhontément). Mettre les pieds dans les glaïeuls, cela avait un autre sens pour certains de ces élèves qui étaient versés en argot (on ne parlait pas encore de verlan). Parce que c'était l'autre nom qu'ils donnaient aux glaouis. Et comme il s'agit d'une fleur à bulbe, comparable à l'orchidée qui fait pouffer de rire les érudits quand ils rappellent son étymologie, l'assimilation est facile avec un testicule. Cela ne mettra pas cependant en péril mon remplacement, on est tous revenus au cours normal des choses après cette parenthèse.
Je connaissais le sens qu'ils pouvaient donner à glaïeuls, je n'y avais pas songé une seule minute. Plus tard, quand j'ai raconté cette histoire à des collègues, on m'a affirmé que ce n'était pas possible, que j'affabulais, que ce sens n'existait pas, et je n'ai pas rencontré de telles réactions lorsque j'ai effectué quatre ou cinq fois ensuite une lecture ou une récitation du Dormeur du val, mais c'était ailleurs et dans un autre milieu. Pourtant, je n'avais pas rêvé !
11:51 Publié dans Les mots de la vie | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : éducation, enseignement, profs, langue française, poésie
jeudi, 22 octobre 2009
Un ratage
Voici un extrait d'un petit texte que j'avais donné comme lecture à des élèves de cinquième. Il est tiré des Enfances Renart, ou les aventures de jeunesse du fameux goupil. Ces textes sont postérieurs dans l'écriture aux premiers exploits racontés sous forme manuscrite, mais on les insère dans une sorte de pseudo-chronologie narrative et non historique, c'est la branche V mais cela se présente au début du roman pour les versions scolaires. Il faut dire que j'aime bien le Roman de Renart et que je m'en sers à beaucoup de niveaux, par exemple si je dois traiter la fable dans le but de l'argumentation ou en classe de troisième ou de première, cela peut faire un bon contrepoint à La Fontaine ou Orwell. Là, il s'agissait donc d'élèves de cinquième qui étudient le Moyen Âge et la Renaissance en histoire, mais je n'avais pas tout prévu. A la question, pourquoi Renart est-il mal reçu chee Ysengrin, j'ai eu des réponses peu en rapport avec ce qui était énoncé dans ce passage.
— Levez vous, dame Hersent,
faites lui un petit rôti
avec deux rognons et une rate.
J'ai entendu alors que c'était dégueulasse de faire bouffer du rat. La femelle du rat se nomme en effet rate ou ratte (sur le modèle de chat-chatte) selon les auteurs et le mot est récent si l'on prend une large échelle de temps (1848). On retrouvait là tous les préjugés ancestraux autour du rat, animal considéré comme nuisible et surtout porteur de maladies. La peste et le choléra, vous dis-je ! Un élève m'a assuré que les patates, ce n'était pas bon, et qu'il n'aimait pas les pommes vapeur. Un bon point, il connaissait autre chose que les frites surgelées. Un petit tour dans le dictionnaire a permis de voir que la ratte, pomme de terre, ne s'écrivait pas comme la rate, organe interne des mammifères. J'ai ajouté que l'Amérique n'avait pas été découverte lorsque le Roman de Renart avait été écrit. Il ne pouvait donc pas y avoir de pommes de terre en Europe, pas plus que de tomates, de haricots, de maïs. Mais la Renaissance et les grandes découvertes n'avaient pas encore été traitées en histoire à cette période de l'année, et puis l'histoire de la circulation des produits ne fait pas partie de l'enseignement le plus fondamental dans les programmes.
Mes élèves ignoraient donc qu'il y avait un organe nommé rate, faisant partie des bas morceaux en boucherie. Cela peut être encore recherché par les amateurs de tripes et d'abats, mais la génération du steak hâché, des boulettes de viande reconstituée et de la viande panée est désormais omniprésente. Il y avait donc un décalage culturel complet et pas simplement une méconnaissance du fonctionnement du corps ou bien des aliments en boucherie. Il faut dire que trouver de la rate ou des rognons en vente comme tels relève aujourd'hui de l'exploit alors que c'était bien des aliments populaires autrefois au même titre que la cervelle de veau, quand j'étais encore en culottes courtes. Il y avait un autre niveau d'incompréhension, lié à la culture médiévale que mes élèves ne pouvaient pas connaître : le jambon était la partie noble de la viande pour cette époque, parce qu'il était apprêté sur une longue période à la différence des ces bas morceaux que l'on pouvait laisser aux chiens. On a une différence entre nature et culture, le cru et le cuit, la viande des pauvres et celle des nobles. Je ne pouvais pas faire part de ces réflexions ethnologiques à ces élèves, tout au plus mentionner que la viande qui avait de la valeur à ce moment-lè était celle de certains morceaux externes. Et puis ils n'avaient pas entendu ce célèbre titre d'Ouvrard qui a fait la joie de mes jeunes années, puisqu'ils préfèrent les tubes des années soixante ou soixante-dix de leurs parents.
13:11 Publié dans Les mots de la vie | Lien permanent | Commentaires (15) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : éducation, enseignement, langue française, orthographe, alimentation, biologie, histoire
vendredi, 08 mai 2009
Ravage de la lecture
Dans Ravage de Barjavel, cette phrase à propos d'un appareil de télélecture que l'on pourrait comparer à des livres électroniques doublés d'une traduction automatique de type BabelFish :
Cette voix lisait non seulement Goethe, Dante, Mistral ou Céline dans le texte, avec l'accent d'origine, mais reprenait ensuite, si on le désirait, en haut de chaque page, pour en donner la traduction en n'importe quelle langue.
La mention de ces noms dans cet extrait scolaire n'a pas été sans me causer une légère surprise. Admettons que Mistral soit admis comme un grand auteur du fait de son prix Nobel - et c'est un grand poète même si certains de ses disciples du Félibrige se sont livrés à la collaboration et n'ont pas été poètes. Mais que vient faire Céline, un auteur encore récent à l'époque de la publication (1943), qui s'était livré à quelques pamphlets antisémistes et qui n'avait pas vraiment la gloire d'un Montaigne que l'on accusait au contraire alors d'être juif ? Et pourquoi un auteur allemand et un italien exemplaires, sans un Shakespeare en face ? Parce que cela représentait la langue des pays contre lesquels Vichy était encore en guerre aux côtés de l'Allemagne et de l'Italie ? Tout cela me fait penser à la même opération de manipulation de références que dans l'Etoile mystérieuse. Ce sont des cautions d'extrême droite qui sont données dans ce texte, même si ni Dante, ni Goethe n'ont connu l'extrême droite sous sa forme moderne. On accorde Mistral aux maurrassiens monarchistes, on accorde Céline aux partisans de la révolution nationale, et on se fiche de tous en parlant d'un accent d'origine comme si l'accent ne variait pas déjà dans un même pays et pour une même langue. C'est un roman d'inspiration purement vichyste, jusque dans sa conclusion, et puis on laisse passer des extraits d'idéologie pure dans les manuels scolaires. Il ne serait pas choquant de citer Céline (que j'ai déjà fait étudier), mais dans le contexte cité cela avait un sens pas du tout innocent, et la mention de Mistral ne vaut pas mieux alors. J'ai toujours été étonné qu'autant de profs de gauche donnent à lire ce roman d'extrême droite prônant une science-fiction archaïque, infantilisante ou dans ce cas aveugle. Et puis que ce soit repris ensuite hors tout contexte historique...
22:32 Publié dans Les mots de la vie | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, sf, science-fiction, politique
samedi, 04 avril 2009
Le jour du treillis
Le bruit autour du Jour de la jupe m'a rappelé une histoire ancienne dont le point de départ est identique et le déroulement plus réel.
Cela se passe dans un collège moyen et semi-urbain d'une ville moyenne de province qui accueille un public mélangé, mais avec aussi des élèves issus de familles désocialisées ou délinquantes. Une de mes collègues était professeure principale d'une des classes poubelles de ce collège, les classes poubelles se repèrent aisément : elles n'ont pas d'option (ou alors une option découverte des métiers), il n'y a pas d'allemand. Mais toutes les classes sont indifférenciées pour l'administration et les filières n'existent plus.
Un jour, en inspectant les devoirs faits à la maison, elle aperçoit une arme dans le cartable d'un de ses élèves. Que faire ? Elle n'a pas le droit de quitter sa salle durant son heure de cours et de laisser ses élèves sans responsable. Si elle envoie un élève porter un mot à l'administration, le fautif saura immédiatement qu'on va venir s'occuper de lui. Leurs regards se sont croisés. Il sait qu'elle sait et elle sait qu'il sait. Or, il s'agit d'un élève impulsif et imprévisible qui posait déjà des problèmes de comportement. Elle ne peut connaître sa réaction si on touche à une de ses affaires. En outre, elle n'a pas le droit de prendre l'arme en question, puisqu'elle ne possède aucun pouvoir délégué de police et elle ne pourrait même pas fouiller une trousse dans le cas de jets de boulettes. Elle ne sait d'ailleurs même pas s'il s'agit d'un pistolet, d'un revolver, si c'est une arme à balles, à grenaille, à air comprimé ou factice.
Pendant une heure donc, elle va faire cours avec la peur au ventre. Sa seule idée est la préservation de ses élèves pendant ce temps. Puis elle se rend à l'administration pendant l'intercours afin d'avertir de la situation. Celle-ci se livre à une fouille en règle et en vain dans un autre cours. On retrouve après une longue traque le revolver à grenaille en question dans des fourrés. Bien entendu, le coupable s'en est débarrassé ou a chargé un complice de le faire. Mais c'est justement ce qui va être reproché.
Suit alors une assemblée générale extraordinaire demandée par les enseignants, où les Dalton (le surnom des membres de l'administration) s'emploient à charger cette enseignante qui n'avait pas su s'emparer de l'arme directement dans le sac, alors même qu'elle ne savait pas de quel type d'arme il s'agissait, qu'elle aurait été incapable de situer le cran de sûreté en manipulant pour la première fois une arme à feu et qu'il y avait un élève dont le comportement était le plus souvent absurde. Mais pour les Dalton, cela ne fait pas un pli : ils auraient su répondre virilement en empoignant le revolver et en repoussant l'élève grâce à leurs muscles fort développés. Nous sommes quelques professeurs hommes à protester en disant que le fait d'empoigner une arme est un acte grave et dangereux, que cela fait monter le rythme cardiaque et qu'on ne peut découvrir un tel objet dans la seconde même sauf si on a vu trop de films. On ne peut être tous sous-officiers de réserve et se prendre pour James Bond. Ce qui était reproché ici à l'enseignante, c'était aussi d'être une femme qui n'avait jamais eu de contact avec les armes et qui aurait eu trop d'appréhension envers les armes parce qu'elle était femme, donc n'ayant pas les capacités pour enseigner face à tout public. L'enseignante a bien mis en valeur cette forme de sexisme assez crétin, parce qu'on la renvoyait à son sexe sans voir qu'il s'agissait d'une affaire humaine avant tout.
Un autre reproche était le fait qu'elle avait empêché de prendre le coupable en flagrant délit. Parce que faute de preuve pour la détention de l'arme qui était passée par plusieurs personnes, il n'était plus question d'exclure même à titre conservatoire l'élève fautif. Il aurait fallu le prendre sur le fait et non sur la base d'un témoignage. Ensuite, il a passé tranquillement dans la classe supérieure et a terminé normalement sa scolarité tout en perturbant les autres cours, sans aucun ennui pour lui.
Le soir de cette réunion, les pneus de la voiture de cette professeure ont été crevés alors qu'elle faisait deux cents kilomètres pour faire cours. Les deux coupables (fort gaulois comme le premier) ont été vite connus, ils s'en sont vantés en cours de récréation, mais aucun n'a été victime de sanctions : la voiture était garée hors de l'établissement, les Dalton ne pouvaient donc appuyer la plainte ou s'appuyer sur les dires de chacun. La fin est exemplaire : l'enseignante qui avait déjà demandé sa mutation l'a obtenue après une fin d'année où elle a subi des vexations multiples de l'administration pour des motifs futiles, les Dalton sont partis en retraite quelques années plus tard et ils ont été fort heureux que l'Oignon ne parle surtout pas des problèmes de sécurité dans leur collège à ce moment-là alors qu'ils tentaient de mettre en avant leurs filières d'élite. Au fond, c'était le but de l'accusation.
15:08 Publié dans Les mots de la vie | Lien permanent | Commentaires (8) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : féminisme, mlf, éducation; enseignement, profs
samedi, 07 mars 2009
Le non-dit d'un numéro
Oui, certes, la rue Lauriston est restée tristement célèbre et Patrick Modiano a beaucoup fait pour l'ancrer et l'encrer dans les mémoires par la Place de l'Etoile.
La demande a été formulée par des élus du XVIe arrondissement de Paris. Réunis lundi soir en conseil d’arrondissement, ils souhaitent rebaptiser le 93 de rue Lauriston, siège de la Gestapo française sous l'occupation.
Mais le problème n'est pas dans le numéro de la rue (le Médef et avant le CNPF n'ont pas demandé que l'on renumérote l'immeuble de l'avenue Pierre Ier de Serbie qui a été aussi occupé par la même Gestapo française avant qu'elle n'accède à sa sinistre notoriété, le ministère de l'Intérieur n'a pas changé les numéros de la rue des Saussaies qu'il occupe toujours alors que la Gestapo allemande occupait ses immeubles), il est ailleurs : dans la création de la brigade nord-africaine ou légion arabe par la bande de Bonny-Lafont ou bande de la rue Lauriston qui se livra à des exactions et des exécutions sauvages à Paris et surtout en province. C'est ce fait qui pose une grave question pour une chambre de commerce franco-arabe ! Mais ce n'est pas dit explicitement par Hervé de Charette, parce que ce serait raviver un sujet fort ignoré de la quasi-totalité des Français alors que l'on est toujours en plein conflit israélo-palestinien avec accusations réciproques de Shoah (chacun étant le nazi de l'autre) et que le réglement de la guerre d'indépendance de l'Algérie n'a toujours pas été soldé en France.
11:06 Publié dans Les mots de la vie | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, guerre
vendredi, 06 mars 2009
L'élève qui ne savait ni lire, ni écrire
Quand on commence à accuser un certain âge et que l'on reste dans la même région, on voit revenir dans les pages des journaux ou des pages Internet le devenir de ses anciens élèves, et c'est parfois fort triste. Je regarde le journal ou la Toile et puis je me réjouis d'un mariage, d'une naissance, d'une entreprise, mais je vois aussi d'autres choses déplaisantes :
Celui qui a avoué « ne savoir ni lire, ni écrire » a bien conscience de l'enjeu de cette audience qui se tenait hier.
Il se trouve que j'ai été l'enseignant de ce prévenu lorsqu'il était dans les petites classes du collège, je l'ai reconnu parce que l'Oignon donne les noms des personnes de manière indigne et sans vouloir respecter le droit des personnes à leur image. Je donnais un ou deux pour ses compositions afin de remarquer son effort, il était en fait en voie d'illettrisme dès la sixième et je savais ce qui l'attendait à la sortie. Je ne me souviens plus des conseils de classe à son sujet, mais je suppose qu'on a dit "sortie vers la vie active" et tout le monde était content de se débarrasser de ce fardeau par des vocables fort vagues. Seulement, c'est le troisième ou quatrième de mes anciens élèves que je retrouve à la page des faits-divers pour des histoires imbéciles de rivalités et des trafics minables de dope. Ce que j'aurais pu dire à la barre aurait été : c'était un bon gamin, fort soumis, pas perturbateur ou de mauvais esprit, plutôt serviable, il faisait tout pour qu'on ne remarque pas qu'il ne savait pas écrire ou lire et je le squizzais pour les lectures ou les récitations afin de ne pas l'accabler. Je pense avoir fait mon travail, mais je ne sais si mon travail était en fait le but et si je n'aurais pas dû lutter contre mes collègues ou mon supérieur qui estimaient qu'il n'y avait rien à tirer. De combien de lâchetés suis-je le coupable ? J'alertais, on me riait au nez, et je devais tout prendre à la dérision comme mes autres collègues qui déclarent ensuite "je l'avais bien prédit" !
21:59 Publié dans Les mots de la vie | Lien permanent | Commentaires (8) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : enseignement, éducation, profs
vendredi, 30 janvier 2009
Les touffes frisées
Discussion entre collègues au sujet d'un devoir commun. Le texte choisi est extrait de Clochette de Maupassant. Et puis un passage choque une de nos collègues qui ne veut pas entendre ses élèves ricaner, vu qu'ils ont l'esprit mal tourné comme c'est courant à leur âge. C'est dans cette phrase :
C'était une haute femme maigre, barbue, ou plutôt poilue, car elle avait de la barbe sur toute la figure, une barbe surprenante, inattendue, poussée par bouquets invraisemblables, par touffes frisées qui semblaient semées par un fou à travers ce grand visage de gendarme en jupes.
Ce qui faisait peur à la collègue, c'est l'expression touffes frisées. Elle veut supprimer cette mention du texte. Certes, certes... mais l'ensemble du portrait de la vieille couturière est grotesque, exagéré et surprenant. Il est aussi totalement sexualisé et la deuxième partie de l'histoire tourne justement autour d'un dépucelage raté. Mais le portrait tout entier suscite le rire et l'embarras. Alors pourquoi avoir peur de ces touffes frisées ? Parce que cela évoquerait une partie du corps ? Mais alors il faudrait éliminer aussi l'adjectif poilue ! Parce que lui aussi va déchaîner des réactions. Une autre collègue dit à part : "Cela ne m'étonne pas d'elle ! Elle a vraiment un problème avec ça..." Et puis comme elle passe toujours en coup de vent, sans jamais s'asseoir, très agitée et affairée, battant l'air à l'aide de ses multiples sacs Joseph Gibert en fin de vie, sa correction passe auprès de la direction puisque l'ensemble des collègues n'a pu lui dire en face et en même temps "non" avant qu'elle remette le sujet qu'elle avait repris à son compte.
Il est vrai que l'on a droit de temps à autre à des réactions face à des mots connotés. Ainsi, je suis certain que si je trouve le verbe fourrer, je pourrai identifier les élèves qui ont une connaissance sommaire du lexique des films X. Je suis sûr que le verbe branler dans son sens classique et non argotique va susciter des pouffements lorsque j'étudie Molière ou Beaumarchais. Mais je demande alors à quoi l'on pense, on n'ose trop répondre, et je donne l'explication du mot dans ce contexte, avec des exemples d'autres emplois comme le branle-bas de combat ou le branle comme danse. Dois-je passer la scène où Thomas Diafoirus déclare "Père, baiserai-je ?" alors que le double sens a été voulu par Molière et que les spectateurs de l'époque en riaient ? On peut ne pas inciter à lire tel passage (je me vois mal expliquer à des élèves de douze ans la scène du viol commis par Renart sur Hermeline et démontrer qu'il la sodomise, ce qui était un acte diabolique à l'époque), mais enfin... il y a des passages qui n'ont nul besoin de cette forme de censure. Il peut être utile d'afrronter les rires scabreux, d'abord parce que cela permet de faire progresser l'élève dans sa vie personnelle et affective alors qu'il est encore en période de recherche, ensuite parce que cela montre la richesse de la langue et de ses registres.
Mais faire comme l'autruche, c'est une attitude non pédagogique. Je l'ai déjà exprimé ici lorsque j'ai évoqué les révisions grossières du Lagardetmichard au sujet deRabelais quand on proscrivait le mot connelet dans la bouche de Grandgousier. C'était bête. Cela l'est plus encore lorsque le mot en question n'est pas considéré comme obscène dans son contexte. De réécriture en réécriture, on peut en venir à bannir tous les mots qui pourraient susciter des désirs impurs, des mots grossiers et des pensées malsaines chez les jeunes acnéiques en quête de fausses provocations afin de s'affirmer. Devrait-on interdire l'adjectif ou le substantif bonne au sujet d'une femme sous prétexte que l'expression "elle est bonne" a un sens sexuel chez les adolescents qui regardent les DVD X de leurs parents en cachette ? Construit-on des adultes ainsi ?
18:54 Publié dans Les mots de la vie | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : éducation, enseignement, profs, langue française
lundi, 05 mai 2008
Né nulle part
Rendez-vous dans une banque pour ouvrir plusieurs comptes d'épargne. On m'ouvre aussitôt les grandes portes. Au moment de mon inscription, le logiciel refuse le nom de mon lieu de naissance : Saint-Dié. La ville n'existe pas selon lui. Pourtant, il y a forcément des agences locales de cette banque dans cette ville (c'est souvent l'une des rares institutions bancaires à rester dans les lieux les plus déshérités). Je demande alors si on peut faire apprendre au logiciel le nom de la localité. Impossible. Je suggère alors d'utiliser le nom nouveau de la ville depuis 1999 : Saint-Dié-des-Vosges (nom qui avait été refusé d'abord par le conseil d'Etat et qui ne figure pas sur ma carte d'identité ou mon acte de naissance). Miracle ! tout se débloque ! Le logiciel en question était crétin, il n'y a pas plusieurs Saint-Dié et il devrait proposer des solutions... Je suis donc né dans une autre ville que celle où j'ai vu le jour ; je frémis à l'idée que lors du renouvellement de mes papiers d'identité, mon lieu de naissance ne sera pas le même sur mes anciens papiers et sur mon attestation de naissance (d'autant que je dois prouver une nouvelle fois ma nationalité française alors que je l'avais déjà fait avant pour la carte sécurisée). J'emploie souvent le nom simple dans les formulaires administratifs, il est compris de tous les gens de l'Est, mais si ce nnm ancien n'est pas retenu dans des logiciels comment vais-je faire pour exister ? Alors qu'il existe des solutions informatiques fort simples qui permettraient de proposer différentes solutions lexicales ou graphiques. Et comment fait-on alors pour des noms exotiques aux orthographes les plus variables ? Je n'ose envisager le parcours d'un Sénégalais, d'un Algérien ou d'un Chinois.
20:23 Publié dans Les mots de la vie | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : géographie, langue française, histoire, politique
samedi, 03 mai 2008
68 Redux
Le soixante-huitard en chef déclare :
« Paris-Match voulait faire une photo de famille devant la Sorbonne de tous ceux qui étaient de 68. Je vois pas pourquoi j’ai besoin de faire n’importe quelle bêtise pour assumer . »
Mais j'y étais aussi en 68 ! Je disputais des parties de foot ou de billes avec mes copains de l'école primaire et je veux être moi aussi sur la photo des anciens de 68, j'ai participé à ce moment-là l'insurrection générale en refusant de me servir de la plume Sergent-Major et en exigeant d'écrire au stylo-plume ou au feutre ! J'ai révolutionné alors les rapports entre enseignant et élève quand j'ai dit que c'était idiot d'écrire encore à la plume et que j'ai envoyé le plumier alors dans le tableau noir. Cela avait passablement secoué mon instituteur qui m'a autorisé ensuite à titre exceptionnel à me servir d'un stylo tout en faisant mine de croire que cela ne deviendrait pas général et qui soupirait quand il devait aborder mon encrier désormais vide au contraire de celui de mes camarades. J'ai participé à cette aventure, alors que j'étais en culottes courtes, et je ne laisserai personne dire qu'il est plus de 68 (pour paraphraser mon cher Nizan). C'est un moment, mais il y a eu bien des histoires à côté et je ne vois pas pourquoi on capture mon enfance.
18:35 Publié dans Les mots de la vie | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : 68, soicante-huit, politique, cohn-bendit
jeudi, 01 mai 2008
Mon Mai-68
Mes souvenirs de ce temps sont très confus, car j'étais encore petit. Je me souviens avec précision des illustrés que je pouvais lire à ce moment-là et je sais que j'ai lu le Naufragé du A à cette époque dans Pilote, je me souviens même de l'endroit exact, la maison de Lambert ! Peut-être était-ce à l'automne plutôt qu'au printemps. Mais si je le sais c'est parce que j'ai cherché à recouper les dates de mes souvenirs avec les dates objectives des publications. Je me souviens qu'en ce mois de mai, je me rendais à l'hôpital pour voir mon père malade du coeur (déjà) et que je ne savais pas très bien ce que nous deviendrions, ni même ce que supposerait son absence. Je n'étais qu'un tout petit enfant perdu dans les dédales de pavillons sorti d'un autre âge, je découvrais un monde nouveau, à la fois archaïque et très moderne, et tous les objets étaient trop grands ou trop hauts pour mes mains.
Et puis cet hôpital était comme une ville hors de la ville. Je n'avais de prise sur rien, je ne savais rien. Et ensuite, il y avait mon père allité. Je me suis demandé après s'il n'avait pas fait exprès d'avoir son premier malaise afin de ne pas avoir prendre parti dans la grève générale, mais je ne suis pas sûr non plus que celle-ci ait déclenché cet accident cardiaque. L'un dans l'autre, les deux partis se défendent et je ne me vois pas trancher pour l'un plutôt. De toute manière, j'étais dans une sorte de brouillard et je n'avais pas encore les mots pour dire ce que je vivais. Je voyais bien les bâtiments XIXe s. dans le parc arboré, les instruments de chirurgie dans les chambres blanches et immaculées, mais je découvrais cela et je me disais que c'était normal, tout comme la présence des fils électriques du tramway, la télévision en noir et blanc dans un placard, les Majorettes dans la vitrine du quincaillier, le dernier Walt Disney à l'affiche du cinéma de quartier. Oui, tout était normal, sauf que rien ne l'était.
Ce monde si sûr que l'on m'offrait comme un cadeau de naissance, ce monde était déjà fissuré : j'étais plongé dans une fiction que je ne comprenais pas. Une histoire sans début ou fin. Le truc poisseux. Et puis il y a un moment où on se dit que 68, c'est fini et bien fini. Parce qu'il existe d'autres choses importantes sur la planète et que là je ne peux plus être le petit enfant aux pantalons de Tergal et aux pulls en acrylique perdu dans les couloirs d'un hôpital qui semblerait post-moderne aujourd'hui. J'ai grandi et si je ne sais pas plus la vérité d'hier, je suis capable de dire celle que je crois d'aujourd'hui.
00:05 Publié dans Les mots de la vie | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : 68, soixante huit, politique, autobiographie


