mercredi, 22 octobre 2008
La marchande d'images
C'est la vieille qui fume la pipe,
Elle est de Bruxelles en Brabant
Et vend l'Histoire du Juif Errant,
La légende tendre et terrible
Du Petit-Poucet qui semait des cailloux
Sur son chemin ainsi font les fous
Et les poètes qui vont semant des étoiles
Sans se douter qu'ils sont sur des vaisseaux sans voiles ;
Elle vend des chansons bleues et des romans noirs,
Elle a le Messager Boiteux de Strasbourg et l'Histoire
De la Dame du Lac et du beau Lancelot,
Elle vend du tumulte, du rire et des sanglots,
Des contes très pervers parfumés de morale
Et l'Histoire en couleurs du Petit Caporal.
Dans son vieux sac, il y a de petites choses qui brillent,
Elle porte, dit-on, des messages aux filles,
Mais je crois qu'on la calomnie.
Je l'ai vue souvent dans les champs,
Elle n'avait pas l'air méchant,
Sa jupe rouge dans l'herbe verte
Semblait flamber sur son échine
Et dans sa bouche entrouverte
Deux dents souillées de nicotine
Frémissaient comme ses narines.
Je crois qu'elle a toujours vécu
Et le Juif Errant la connaît
Et peut-être a-t-elle tenu
Sur les marches du palais
Le beau manteau d'or sur fond blanc
De Geneviève de Brabant.
Vieux poète en jupon ! viens donc, lorsqu'il fait soir
Dans mon coeur, m'enseigner tes plus belles histoires
Pour que mon âme épouse l'âme des amoureuses
Qu'emporte la fumée de ta pipe crasseuse.
André Salmon
19:40 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture, poésie, poésies, poème, poèmes
dimanche, 19 octobre 2008
Lexique (3)
Langage
Ce que l'on a trouvé de mieux pour honorer le silence.
Liberté
Les hommes ne tiennent pas du tout à être libres. Ils flairent la difficulté de cette sinécure. La liberté les effraie plus que la prison.
Luxe
Pour la plupart, l'esprit en est un.
Georges Perros
18:09 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture
samedi, 18 octobre 2008
Lexique (2)
Faiblesse
On ne parle de soi bien souvent, on ne s''étend que par manque de confiance en soi quant à l'interlocuteur, à qui l'on veut plaire. On se demande s'il va deviner tout ce que nous voulons, tout ce que nous sommes, d'autant plus nécessaire, que ce ce que nous secrétons d'invisible, nous savons qu'il doit l'aimer, lui justement.
Familiarité
Je me dis tu.
Quand deux amis, ou deux amants en sont là, ils peuvent se séparer sans remords. Le jour où ils se sont aimés s'est envolé.
Franchise
Il ne s'agit pas tant d'être franc que d'en donner l'impression.
Georges Perros
C'est en lisant Perros que j'affronte une épreuve personnelle et ce sera mon seul maître, choisi. Il est peu d'hommes libres d'esprit comme lui.
19:15 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture
vendredi, 17 octobre 2008
Lexique (1)
Décevoir : rançon du prestige.
Défi : l'homme en est un. Mais à qui, à quoi ?
Dialogue : croisement de monologues. Tant vaut le monologue, tant vaut le dialogue.
Dimanche : écrire un poème.
Quelle funeste idée Il a eu de se reposer le septième jour.
Distraction : soeur jumelle de l'attention, mais carrière diamétralement opposée. L'amoureux est distrait du monde. L'intellectuel exagère sa présence. L'un vide. L'autre plein.
Georges Perros
19:02 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture
lundi, 13 octobre 2008
Tout dort
L'arbre du soir, l'abat-jour de la lampe et la clef du repos. Tout tremble quand la porte s'ouvre sans éveiller de bruit. Le rayon blanc traverse la fenêtre et inonde la table. Une main avance à travers l'ombre, le rayon, le papier sur la table. C'est pour prendre la lampe, l'arbre au cercle étendu, l'astre chaud qui s'évade. Un soufle emporte tout, éteint la flamme et pousse le rayon. Il n'y a plus rien devant les yeux que la nuit noire et le mur qui soutient la maison.
Pierre Reverdy
18:09 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture, poésie, poésies, poème, poèmes
dimanche, 12 octobre 2008
Titre blanc
Maintenant c'est le temps présent
Plus gris que de coutume
Qui mastique la vitre
Et étouffe le bruit
Les quatre murs paisibles
Les gens qui sortent passent
Et n'osent presque pas tourner la tête
Dans la rue qui dort
Sur le vent qui danse
Les feuilles du salon sont libres
Sous les plis du tapis
Et le rideau gagne le jour
Par l'entre-bâillement de la fenêtre
Le jardin est-il plein de neige
Ou de pas étouffés
Quand il fait nuit
Pierre Reverdy
18:08 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture, poésie, poésies, poème, poèmes
samedi, 11 octobre 2008
En attendant
Des lignes trop usées par les rigueurs du temps
La flaque d'eau sous la gouttière
Le reflet timide qui danse
Et la nuit qui descend
Aucun essor
Aucun effort
Pour détacher l'esprit de cette ritournelle
Il faut marcher tout droit sans condition
Vers la vie plus réelle
Plus bas se contenter des plus maigres rayons
Au passage émouvant d'une aile
Tout s'évapore et sèche
Et même l'illusion qui rendait l'aube moins amère
Les mains retiennent l'air
Le soleil broie la tête
On retrouve le meilleur temps
L'image à la poitrine et l'oeil sur le cadran
La vitre avec le feu
La vague sous le vent
Et l'heure étouffée dans sa gaine
Pierre Reverdy
17:30 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture, poésie, poésies, poème, poèmes
vendredi, 10 octobre 2008
Souvenir de Jules Verne
Richmond ! Richmond ! le vent d'est portait à la mer
un ballon tout chargé d'audace et de science,
tenez bon au milieu des tempêtes de l'air,
Gédéon, Cyrus Smith, et toi, naïf Herbert !
La première fumée à travers les feuillages,
espérance ! La mer, au seuil noir des cavernes
se retire, jetant ses outils sur la plage,
marteau, fusil, sextant des naufrages modernes.
Ayrton grimpe par la chaîne jusqu'au hublot
pour épier dans le navire les rebelles
qui veillent, compulsant la carte des Bois,
les câbles geignent dans le noir. Ayrton ruisselle...
Du fond de cette rue éternelle où je vois
jour après jour le même espace froid,
ô Jules Verne, si jamais j'ai découvert
au delà des toits gris l'image de la mer,
c'est par le livre à l'odeur vieille, bien avant
les fatigues, l'ennui, le plaisir attristant,
et la haine envers moi-même, devant des flots
vrais mais indifférents, dans les étés trop beaux,
quand je cherchais languissamment la terre absente,
celle dont les colons inspectaient chaque pente,
ô rubans au chapeau de Pancroff dans le vent
du Pacifique sud, ô capitaine Grant !
Henri Thomas
18:15 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture, poésie, poésies, poème, poèmes
jeudi, 09 octobre 2008
Le roman comme stade ultime de la littérature
C'est le message de notre nouveau prix Nobel purement français garanti pur beurre (quoiqu'un peu mauricien sur les bords) :
JMG Le Clézio a précisé : "Mon message est qu'il faut continuer de lire des romans car c'est un bon moyen de comprendre le monde actuel. Le romancier n'est pas un philosophe, ni un technicien du langage, mais celui qui écrit et pose des questions."
Si je comprends bien, les poètes n'ont aucune place dans la littérature ou dans le monde. Aucune raison même lorsqu'il s'expriment de manière versifiée ou strophique, narrative ou dramatique. Mais ce qui est important chez Stevenson ou Tchekov ou Kafka ou Jules Renard, ce n'est pas le fait qu'ils étaient des romanciers : c'est qu'ils étaient des poètesde leur langue ou de leur genre. Le roman n'est pas la condition indépassable de la réalité humaine et il n'a jamais constitué le summum de l'expression littéraire. Bien au contraire. Je dirais plutôt qu'il faut éviter de lire les romans et surtout les mauvais romans aujourd'hui, lesquels éclosent de plus en plus souvent. C'est la part de poésie dans les romans ou les nouvelles qui doit être retrouvée, parce que le roman tout seul est un triste personnage promis juste aux tables d'étalage de libraires, aux plateaux télévisuels et aux listes de meilleurs vendeurs dans les hebdomadaires spécialisés en annonces immobilières ou pour cadres dynamiques. Jeunes gens, n'écoutez pas le nouveau gourou ! Ne lisez plus de romans selon l'injonction de notre grand maître André Breton qui tenait cet impératif de son propre maître le révéré Paul Valéry lequel l'avait appris auprès du saint Mallarmé. Mais si vous trouvez de la poésie dans du roman, prenez-y votre plaisir sans vous inquiéter. Parce que même la poésie narrative reste de la poésie. Et on en trouve même aussi au théâtre, au cinéma, dans la bande dessinée. C'est une horreur ! Comment peut-on oser dire que le roman ne serait pas le mode supérieur d'accès à la connaissance suprême ! Ou qu'il y aurait d'autres modes d'expression écrits. Ce n'est pas tolérable quand on a bâti toute sa carrière en refusant d'écrire autrement que dans le genre littéraire dominant de son époque. Et pourtant... JMG Le Clézio a commencé par des BD, les a envoyées à Hergé, a tenté de se faire publier alors. Mais il a oublié le monde littéraire dont il est issu. Celui de la BD et du surréalisme. Il est devenu depuis trente ans un auteur respectable et nobélisable à défaut de goncourable. La qualité de ses textes s'en est fortement ressentie. Et peu importent les méprises des lecteurs à venir. Le roman est une industrie du futur à soutenir, alors que la poésie... bof. Pas rentable.
22:43 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture
J'hésite
Casse-couille et Casse-pied
se promènent ; les villages
ont des coqs sur leurs fumiers ;
chaque bête dévisage
Casse-couille et Casse-pied.
"Regardez, dit Casse-couille,
le castel où je naquis,
à le voir, mon oeil se mouille,
c'est chez moi, c'est mon pays,
regardez", dit Casse-couille.
Casse-pied ne répond rien ;
mais il songe à ses parents,
gens de peu, mais gens de bien,
c'étaient de petits marchands,
Casse-pied ne répond rien.
Casse-couille a des vertus,
il marche en dressant la tête,
l'églantier, le houx têtu,
le chiendent même répètent :
Casse-couille a des vertus.
Casse-pied roule ses yeux
vers les choses délectables,
pain, fromage, cidre vieux,
lui font signe sur la table,
Casse-pied roule ses yeux.
Casse-couille et Casse-pied,
grandissant comme les mythes,
me dévorent tout entier,
ah, qui suis-je, dites vite,
Casse-couille, ou Casse-pied ?
Henri Thomas
18:49 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture, poésie, poésies, poème, poèmes
mercredi, 08 octobre 2008
La note grave
Du talus qui monte oublieux
des pas de toute créature
on voit bouger au bas du ciel
les rideaux de la vie obscure
et les lampes couleur de miel,
beau comme une larme qui brille
est le ciel qui pend au-dessus
de ce monde tout frémissant
où des yeux derrière les grilles
sont comme des braises du couchant,
le galop des jours et des nuits
ouvre mon étroite fenêtre,
le temps qui passe est un ruisseau
et les âmes pleines de bruit
sont des moulins où je pénètre,
et le chagrin comme poussière
vole par les replis du jour
où l'image qui m'était due
lentement s'efface derrière
un lambeau de l'affreuse nue.
Henri Thomas
18:05 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture, poésie, poésies, poème, poèmes
mardi, 07 octobre 2008
Ciel pur
Cet octobre, l'air tranquille
est le portique des rêves,
il me semble que j'achève
un ouvrage malhabile,
couronné de malheur pâle
je suis beau comme une rose,
la dernière, l'hivernale,
au seuil des métamorphoses.
Sous la loque des saisons
bat le coeur invulnérable
de la chaste déraison,
si j'ai peur je suis coupable,
chaque jour le ciel efface
le dessin de mes secrets,
je suis jouet de l'espace
plein de monstres inquiets.
Henri Thomas
19:07 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture, poésie, poésies, poème, poèmes
samedi, 04 octobre 2008
Le passager du Mustapha (3)
La scène algérienne ne saignait pas encore quand, à dix ans, je passais devant le Théâtre municipal d'Alger pour aller au Grand Lycée, à Bab-el-Oued. Sur sa façade, je pouvais lire une plaque commémorative : "A la mémoire du poète Regnard qui fut esclave à Alger de 1678 à 1681". Plus tard, une seconde plaque fut apposée : "A la mémoire de Miguel Cervantès Saavedra, captif à Alger de 1575 à 1580". Cela était instructif, y compris la mue de l'esclavage en simple captivité. Cela était presque en quelque sorte exemplaire : sur les murs d'opéra, le théâtre justifiait l'histoire.
Mais il y avait mieux. A peine laissés derrière lui le théâtre, Regnard, Cervantès, les bananiers du refuge, les ficus du square Bresson, l'écolier arrivait aux arcades de la rue Bab Azoun. Là s'offrait à lui une grande leçon de prophétie patriotique sur une haute plaque apposée par le Comité du Vieil Alger : "A quelques pas d'ici, le 25 octobre 1541, le Français Pons de Balaguer, dit Savignac, porte-étendard des chevaliers de Malte qui firent partie de l'expédition dirigée par Charles-Quint contre Alger, vint sous une grêle de traits planter sa dague dans la porte d'Azoun en disant : nous reviendrons, prophétie qui se réalisa le 5 juillet 1830 avec l'armée du général de Bourmont".
Un tableau de Raffet, des gravures romantiques se sont inspirées de ce geste à la Frédérick Lemaître, très Tour de Nesles, avec coup de talon vieil Odéon. Tout à l'heure le théâtre justifiait l'histoire, ici l'histoire justifiait le théâtre.
Gabriel Audisio

llustration : Auguste Raffet, la Retraite de Constantine, lithographie, 1836.
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vendredi, 03 octobre 2008
Le passager du Mustapha (2)
"La scène est dans un château de la province de Trémizène, sur le bord de la mer d'Afrique. La fille du Shérif Benassar paraît sur les remparts d'Arsénie..." C'est ainsi que Voltaire, qui n'a jamais vu un Arabe nord-africain, désignait Tlemcen. La Sénia, le Caïd Ben Naceur, formant un monde théâtral, une scène imaginaire, avec des peuples inconnus.
Pourquoi ne commencerais-je pas de la même encre que l'auteur de cette invraisemblable Zulime : "La scène était au bord de la mer d'Alger-la-Blanche" ? Car je parle aussi d'un ancien monde dont les témoins n'existeront bientôt plus. L'Algérie que nous avons connue est une figure désormais effacée, elle va devenir légendaire ; déjà de ce qu'il en reste dans la mémoire des survivants compose un monde fabuleux, en quête de son Hérodote.
Gabriel Audisio
18:02 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture
jeudi, 02 octobre 2008
Le passager du Mustapha
A Paris, un soir d'octobre, une soirée chaude, humide. On pourrait presque se croire au bord de la Méditerranée. Si la nuit déjà tombée, ne rappelait pas l'automne, on penserait que l'été n'est pas fini. Mais toutes les lampes sont allumées. Les trottoirs, moites, gras, reflètent les feux des vitrines. Les voitures défilent en rangs serrés sur l'avenue du Général-Leclerc. Les gens qui rentrent au logis après la journée de travail se hâtent, se bousculent devant les éventaires du magasin Au Soldat Laboureur. Une soirée chaude, humide, à Paris en octobre. Et soudain je me revois, enfant, lorsque je mis le pied en Algérie, pour la première fois, au mois d'octobre 1910. Pourquoi donc y ai-je pensé ce soir, soixante ans plus tard ? Ce n'est certes pas la devise de Bugeaud, ense et aratro, qui m'y a ramené, ni le distique blagueur :
Il avait la charrue et l'épée en horreur,
C'était ce qu'on appelle un soldat-laboureur.
Est-ce parce que les écoliers de Paris ont repris le chemin des classes, et qu'en 1910 ayant dix ans, j'allais en faire autant à Alger ? Pas tout à fait. Mais le certain est qu'à ce début d'octobre 1910 remonte très précisément une cristallisation qui s'est opérée dans mes organes sensoriels, et de là dans ma mémoire.
Gabriel Audisio
17:31 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture
mardi, 30 septembre 2008
Merceries
Merceries, ô néant des percales à chimères
des bobines de fil
dont dénudées
l'enfant fera pour son chariot des roues
des tresses et des galons
qui sur la robe de la morte
serviront
de chemins tortueux aux fourmis
aveugles à la beauté charnelle
sous le soleil de midi.
Jean Follain
18:18 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture, poésie, poésies, poème, poèmes
lundi, 29 septembre 2008
Les jardins
S'épuiser à chercher le secret de la mort
fait fuir le temps entre les plates-bandes
des jardins qui frémissent
dans leurs fruits rouges
et dans leurs fleurs.
L'on sent notre corps qui se ruine
et pourtant sans trop de douleurs.
L'on se penche pour ramasser
quelque monnaie qui n'a plus cours
cependant que s'entendent au loin
des cris de fierté ou d'amour.
Le bruit fin des râteaux
s'accorde aux paysages
traversés par les soupirs
des arracheuses d'herbes folles.
Jean Follain
17:41 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture, poésie, poésies, poème, poèmes
samedi, 27 septembre 2008
Aux choses lentes
Blasons, prenons le temps de bien vous déchiffrer
prenons le temps de tout compter
et de lire l'écriture fine
que modela la belle inconnue
un jour qu'elle était pâle et nue.
Dans un monde touffu se mêlent
les frissons de la maladie
les armes de la médisance
le visage du laboureur
l'éclat de l'amour inconnu
et les yeux bleus du travailleur
celui au front couvert de signes
s'appuyant au bras de sa fille
portant le poids de sa beauté
traquée à l'abri du corset
femme au regard rejoignant
la douceur d'une feuille qui tremble.
Jean Follain
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vendredi, 26 septembre 2008
La mémoire
Le narrateur poursuit dans la grande cuisine
où son récit s'allonge
le vent court et la nuit
vont réduire en ses ombres
le gâteau démembré
Heures inoubliables au pays de mémoire
confitures écarlates que mangeaient les enfants
et tout près des tombeaux
dans le cimetière aux herbes hautes
Ô souvenirs en nous vivants
pendant que se fait l'irrigation du sang
en des corps radieux
sous les corsages de misère.
Jean Follain
16:15 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture, poésie, poésies, poème, poèmes
lundi, 22 septembre 2008
Pèlerin parmi les ombres (3)
Quand le SS arrivait avec une liste de Entlassung, commençait le sauvetage fiévreux d'au moins un des condamnés, parfois de deux mais c'était exceptionnel car il fallait éviter d'éveiller le moindre soupçon. Il s'agissait en effet de placer sur l'orteil d'un cadavre étendu sur le sol des lavabos - du Waschraum -, qui attendait qu'on le porte, en bas, un papier avec le numéro du condamné au lieu du vrai, du sien. Le gars sauvé changeait de nom et de numéro et il fallait aussi vite que possible lui faire quitter le camp avec n'importe quel convoi de travail. Il est certain que ces convois de travail partaient vers l'inconnu mais le malheureux avait échappé au crochet. Quand le le SS venait chercher les gens, Franc devait veiller à ne pas laisser paraître ses tremblements. Après avoir lu le numéro du gars, il disait Gestorben, et le SS demandait Wann ? Alors, pour cacher son inquiétude, Franc montrait la liste des morts. "Toutes les dates sont là", disait-il, et après le départ du SS il se rendait compte que sa chemise humide lui collait au corps et qu'il était couvert d'une sueur froide.
Boris Pahor
Si le Struthof-Natzwiller n'a pas été un camp d'extermination au sens strict pendant la majeure partie de la guerre, il n'en a pas moins été un camp de la mort durant presque toute son activité.Mais cela s'est exercé d'abord envers les malades pris au hasard comme dans cet extrait ou envers des détenus indociles ou jugés dangereux ou pour remplir le quota de morts nécessaires. Les exécutions par pendaison y étaient régulières et publiques, pour l'exemple. La potence est restée en place, car elle a été le principal mode d'exécution jusqu'à ce que la chambre à gaz soit installée après bien des essais ailleurs. Les convois ou plutôt commandos de travail se trouvaient tout autour de la vallée, mais aussi bien plus loin en Alsace et pour certains la fin de la guerre fut l'asphyxie dans des camions spécialement aménagés pour donner la mort par gaz.On peut trouver des plaques de-ci, de-là au hasard des montagnes, avec un grand nombre de mini-camps de concentration décentralisés. Elles passent souvent inaperçues parce que le passant ne s'arrête pas.
19:04 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture, histoire, guerre
vendredi, 19 septembre 2008
Pèlerin parmi les ombres (2)
Enfin, Jean s'intéressa à mon allemand. Leif, le médecin norvégien, chef de section, chef du revier, c'est-à-dire du baraquement des malades, ne maîtrise en effet que l'allemand en plus de l'anglais. Bien sûr, tout ce qui est officiel, tout ce qui concerne les maladies, la maladie et la mort est écrit en allemand. Saurais-tu écrire l'allemand ? demande Jean et je réalisai alors que Jean était passé de l'intérêt amical porté à son camarade inconnu connaissant un peu le français au domaine de l'organisation. Et c'est à ce moment-là que se produisit en moi le choc qui explose quelquefois en nous comme un bourgeon au printemps. Maintenant, je ne peux plus me représenter cela ; je n'ai probablement pas non plus pensé au Pr. Kitter qui m'avait empoisonné la vie à Koper par ses appréciations insuffisantes portées au bas de mon devoir d'allemand. Je sais maintenant que j'aurais dû très bien apprendre l'allemand si je n'y avais pas résisté d'instinct : tout mon être, toutes mes cellules et toutes ensemble étaient contre. Mais Jean, je sais écrire l'allemand, dis-je, surtout s'il s'agit de collaborer avec ceux qui essaient de nous sauver du four !
Boris Pahor
Il y avait trois camps différents au Struthof-Natzwiller selon le statut de chaque détenu, et avec beaucoup d'annexes dispersées le long de la chaîne des Vosges pour des prisonniers affectés à des tâches précises pour la voirie ou la maçonnerie (parfois une plaque précise qu'à tel endroit se trouvait un camp, mais on ne la regarde pas quand on passe à côté).Un des trois camps est devenu camp d'extermination en 1943, c'est celui que l'on peut encore visiter en voyant les derniers bâtiments restants dont la chambre à gaz. Le four crématoire ne fonctionnait avant que pour les personnes mortes du fait des traitements (malnutrition, sévices, harcèlement, pendaison pour rébellion). Ce n'était pas au départ un camp dont le four était la seule destinée comme d'autres camps, mais un ensemble un peu confus pour enfermer des gitans, des homosexuels, des résistants, des prisonniers de guerre, des droits communs. Cependant, comme la discipline était fort rude et comme la nourriture était fort rare, on mourait vite, et le four devenait une réalité. Pendant ce temps, des détenus allaient fleurir le jardin du camp principal, par dessus les cendres répandues comme engrais de leurs camarades morts, et que poussent les tomates ou les pivoines !
17:20 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, écriture, histoire, guerre
jeudi, 18 septembre 2008
Pèlerin parmi les ombres (1)
Dimanche après-midi : la route goudronnée qui monte, lisse et tortueuse dans les montagnes, n'est pas aussi solitaire que je le voudrais. Des voitures me doublent, d'autres rentrent à Schirmeck, dans la vallée, et la circulation entrave le recueillement que j'espérais trouver. Je sais bien que moi aussi je participe avec mon véhicule à la procession motorisée, mais je me figure que si j'étais seul, ma présence, parce que je suis un vieux familier de cette atmosphère, ne modifierait en rien l'image qui repose au fond de moi, intacte, depuis la fin de la guerre. Un malaise confus s'éveille en moi, une résistance due au fait que ces montagnes qui sont parties intégrantes de notre monde intérieur sont maintenant ouvertes et mises à nu : à cette répugnance se mêle un sentiment de jalousie, non seulement parce que des yeux étrangers se promènent en ces lieux qui furent témoins de notre captivité anonyme mais parce que les regards des touristes ne pourront jamais (j'en ai l'intime conviction) se représenter l'abjection notre foi en la dignité de l'homme. Mais en même temps, eh oui, venant d'on ne sait où, une modeste satisfaction, inattendue et un peu inopportune s'insinue en moi, celle de savoir que les Vosges ne sont plus le domaine secret d'une mort solitaire et lente mais qu'elles attirent les foules nombreuses qui, bien que manquant d'imagination, n'en sont pas moins prêtes à compatir au destin incompréhensible de leurs fils disparus.
Boris Pahor
Deux de mes tantes vivaient près de Schirmeck et du Struthof-Natzwiller, elles ont été évacuées entre des champs de mines lors de la retraite allemande. Elles se doutaient bien de ce qui s'y passait, quoi que ne pouvant y avoir accès, et elles l'ont dit à demi-mot - les odeurs portent loin à la campagne et surtout en montagne.
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mercredi, 10 septembre 2008
Une lilliputienne (2)
Un garçon, Bérénice s'était séparée de son mari comme si, accomplie sa tâche de géniteur, il n'avait plus de raison d'être. Elle consulta sa cadette pour le choix d'un prénom. On se mit d'accord avec Aurélien.
- Toi tu lias et lui il est un lien d'or. Naturellement, tu seras marraine.
- Mais, protesta la petite, suffoquée de joie et de crainte, je le laisserais tomber.
- Pas du tout, on te, on le soutiendra.
- Je ne serai pas assez haute pour atteindre le baptistère.
- Bien sûr que si, il y a de jeunes enfants qui sont parrains et marraines.
On lui donnera un second nom qui rappellera encore plus le tien.
- Il n'y en a pas.
- Si, j'ai regardé dans le calendrier. Lionel, un lion.
Lia couvrit de baisers appuyés le corps de sa soeur, depuis la taille jusqu'au mont de Vénus.
- Tu me fais de ces papouilles ! Qui t'a appris ça ?
- Personne.
- Moi je crois que c'est cette Estelle Parodi. A ton âge !
- Mais je suis majeure. A cause de mon handicap, tu me prends pour une éternelle enfant, comme Peter Pan.
- Jésus a dit : "Le royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent".
- Oui, oui, oui mais moi je trouve qu'il vaut mieux prendre ses responsabilités que de s'infentiliser.
Béatrix Beck
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lundi, 08 septembre 2008
Une lilliputiennne (1)
Ses parents l'avaient eue sur le tard et elle était née trop tôt, à six mois et demi, pesant sept cent cinquante grammes. Tardillonne, ravisée, oeuf de fin de ponte, couchée nue dans un haricot de verre garni d'ouate, à l'intérieur d'une couveuse, des tuyaux qui sortaient de la bouche, des narines.
M. et Mme Déminadour restaient plantés là comme devant la vitrine d'un objet insolite. Cercueil de Blanche-Neige et de Lénine.
Son père murmura :
- Il vaudrait peut-être mieux que...
Sa mère protesta :
- Oh non.
Ils avaient prévu d'appeler leur enfant Adélaïde d'après une impératrice, sainte de surcroît, deux reines et une princesse du sang, mais devant sa ténuité un nom aussi bref que possible semble indiqué. Zoé ? Forme larvaire des crustacés décapodes. Non. Impératrice aussi, mais criminelle. Ne cadre pas avec l'air de la toute petite - bougie d'arbre de Noël, pastille au miel, confetti, quoique obstinée à vivre, bourgeon, vermisseau.
Ida, le mont Ida, la célèbre danseuse Ida Rubinstein, impossible. Il faut être modeste quand on ne peut faire autrement.
Lia. Très honorable tout de même puisque cette créature biblique - malgré ses yeux malades et la haine que lui portait son mari - donna à celui-ci cinq fils (et une fille).
Un seul prénom, plusieurs auraient écrasé cet être minuscule qu'on nourrissait au compte-gouttes.
Béatrix Beck
20:27 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : littérature
samedi, 06 septembre 2008
Chuchottements
Cendrillon ! Cendrillon ! la chambre est toute noire ;
Laisse glisser ton dé du bout de ton doigt las,
Tu n'y vois plus, son fil chemine de mémoire,
Pique-moi ton aiguille au bord du canevas.
Roule tes échevaux, et, repoussant ta chaise,
Viens te mettre à genoux pour te chauffer les mains
Devant les champs de l'âtre, où, dolente, la braise
Berce d'ardents pays murmurants et lointains.
Vois, les esprits du feu font et défont leurs villes
Et leurs châteaux plaintifs derrière les chenets.
Regarde, les yeux lents et le coeur immobile,
Se quereller les pieds de flammes de follets.
L'âtre - écoute - bruit de choses erronnées
- Dehors le brouillard sourd étouffe les maisons -
C'est l'heure. Ecoute, Cendrillon, écoute environnée
D'ombres, écoute au loin divaguer les tisons.
Marie Noël
17:29 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : littérature, poésie, poèmes, poésies
vendredi, 05 septembre 2008
Ronde
Mon père me veut marier,
Sauvons-nous, sauvons-nous par les bois et la plaine,
Mon père me veut marier,
Petit oiseau te lairas-tu* lier ?
L'affaire est sûre : il a du bien.
Sauvons-nous, sauvons-nous bouchons-nous les oreilles
L'affaire est sûre : il a du bien...
C'est un mari : courons, le meilleur ne vaut rien !
Quand il vaudrait son pesant d'or,
Qu'il est lourd, qu'il est lourd et que je suis légère !
Quand il vaudrait son pesant d'or,
Il aura beau courir, il ne m'aura pas encor !
Malgré ses louis, ses écus,
Ses sacs de blé, ses sacs de noix, ses sacs de laine,
Malgré ses louis, ses écus,
Il ne m'aura jamais, ni moins, ni pour plus.
Qu'il achète s'il a de quoi,
Les bois, la mer, le ciel, les plaines, les montagnes,
Qu'il achète s'il a de quoi,
Le monde entier plutôt qu'un seul cheveu de moi !
Marie Noël
* Ancienne forme future du verbe laisser, parfaitement régulière en ancien français.
La suite du poème n'est plus dans le même ton, ni avec le même but.
17:22 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : littérature, poésie, poème, poésies, poèmes
jeudi, 04 septembre 2008
Prière du poète
Mon Dieu qui donnes l'eau tous les jours à la source ;
Et la source coule, et la source fuit ;
Des espaces au vent pour qu'il prenne sa course,
Et le vent galope à travers la nuit ;
Donne de quoi rêver à moi dont l'esprit erre
Du songe de l'aube au songe du soir
Et qui sans fin écoute en moi parler la terre
Avec le ciel rose, avec le ciel noir.
Donne de quoi chanter à moi pauvre poète
Pour les gens pressés qui vont, viennent, vont
Et qui n'ont pas le temps d'entendre dans leur tête
Les airs que la vie et la mort y font.
L'herbe qui croit, le son inquiet de la route,
L'oiseau, le vent m'apprennent mon métier,
Mais en vain je les suis, en vain je les écoute,
Je ne le sais pas encore tout entier.
Marie Noël
19:01 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, poésie, poème, poésies, poèmes
dimanche, 10 août 2008
Rien qu'une autre année
Rien qu'une autre année.
Mes amis, les survivants d'entre eux me suffisent
Pour que je vive encore une année
Il me suffit d'une année
Pour que j'aime vingt femmes
Et trente villes.
Une année suffit pour que l'idée se pare
Des plus beaux atours du lis
Pour qu'une terre inconnue hante quelque fille
Avec laquelle je partirai vers quelque mer
Où elle me livrera sur ses genoux
La clé de tous les champs
Il me suffit d'une année
Pour que je vive toute ma vie
D'une seule traite
En un seul baiser
En un seul coup de feu
Qui abolira mes questions
Et l'énigme de la confusion des temps
Mes amis, ne mourez pas comme vous avez pris l'habitude de mourir
Je vous en conjure, ne mourez pas
Accordez-moi une année
Rien qu'une autre année.
Mahmoud Darwich
19:43 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : littérature, poésie, poème, poésies, poèmes, palestine, israël
jeudi, 24 juillet 2008
Izoard s'efface
Jacques Izoard est décédé. Il y a quelques poèmes de lui dans mes archives pour ceux qui veulent le connaître ou le relire. Ici, là, là, là. En attendant d'autres.
17:45 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : littérature, poésie, poème, poésies, poèmes, belgique
samedi, 31 mai 2008
Petit-déjeuner de têtes
Dans les bonnes feuilles de son autobiographie, Georges Charpak déclare :
Adolescent, pendant la fièvre politique de 1936, j'allais dans les usines en grève réciter des poèmes de Prévert et des choeurs parlés, ou participer à des chorales.
Les choeurs parlés, les chorales, je veux bien, c'était dans l'air du temps. Mais il y a un gros problème pour les poèmes de Prévert. Je me suis d'abord demandé s'il radotait, et puis j'ai réfléchi aux circonstances. Certes, on associe Prévert au Front Populaire, puisque le groupe Octobre a participé à l'agit-prop autour de cet événement, mais les poèmes proprement dits de Prévert (et non ses choeurs parlés, repris dans les mêmes recueils) n'ont été diffusés avant-guerre que dans des revues très élitistes, très luxueuses, très chères, très rares comme Bifur ou Commerce. On ne les trouve pas dans l'Huma ou dans Paris-Soir, loin de là. Cela ne pouvait pas être connu par des militants ordinaires aux moyens fort réduits, à peine peut-être de quelques amateurs aisés ou de quelques étudiants avant-gardistes qui se rendaient dans des librairies de prêt parisiennes. Il y a un paradoxe Prévert à cette époque : d'une part, un auteur de dialogue populaire et grand public au cinéma, politique et au contact des foules au théâtre, et puis d'autre part un auteur qui choisit les revues les moins accessibles au prolétaire pour ses poèmes. Parce que même si une revue comme Bifur était incontestablement de gauche, elle ne s'adressait pas à n'importe qui du fait de son choix de papier, de ses illustrations, de son impression, de son tirage, de ses lieux de vente. On peut se dire que Charpak réinvente juin 36, comme d'autres réinventent aujourd'hui mai 68, et qu'il confond les choeurs parlés avec les poèmes, puisque Prévert a commis les deux genres. Néanmoins, une autre hypothèse est possible : la copie manuscrite comme mode de diffusion. On copiait tout à la main en ce temps-là, c'était resté encore vivant durant mon enfance, les adolescentes le faisaient encore récemment dans leurs jolis petits carnets personnels très colorés et imagés qui ont été remplacés par les Skyblogs. Le samizdat, ce n'est pas une institution des ex-pays de l'Est. Et si un texte plaisait, il était reproduit par quelqu'un qui faisait circuler son texte manuscrit de proche en proche. Il se peut même que certains textes se soient retrouvés ensuite dans des feuilles syndicales dactylographiées. C'est un mode de diffusion souterrain, non officiel, mais qui a existé pendant des siècles avec les copies privées ou bien la littérature de colportage. Après-guerre, tout devient différent pour Prévert dont les livres sont à présent accessible pour le grand public, mais la collation incomplète de la première édition de Paroles à Reims montre que les textes poétiques avaient débordé le seul cercle des amateurs de littérature et qu'ils devaient être largement présents sous diverses formes non autorisées par l'auteur. Bien sûr, à l'époque de la Toile et du copier-coller, tout cela peut sembler facile, mais la diffusion virale ne date pas d'hier, pas plus que la copie intégrale comme forme d'expression. Le succès après-guerre de Prévert comme auteur de livres tient sans doute (pour une part) à cette forme de diffusion à la fois confidentielle et publique, jouant sur deux tableaux à la fois (je m'abstiens de considérations sur le style de Prévert comme poète proprement dit, car je dirais des gros mots...)
17:02 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, poésie, poème, édition


