vendredi, 04 mai 2007
Une seule tête
Cette histoire s'est déroulée récemment dans un des établissements que j'ai visités. Je me rendais à la cantine de la cité scolaire, laquelle regroupe un collège et deux lycées. Autant dire qu'il y a énormément de monde en demi-pension, en outre comme il y a un menu spécial cela a attiré des élèves qui ne mangent pas là d'habitude (c'est le truc des intendants pour se trouver de nouveaux clients et vendre des tickets plus chers). Cela se bouscule dans les rangs, je me trouve dans une file d'attente relativement tranquille, mais la file qui se presse vers l'autre chaîne ne cesse de se bousculer car deux ou trois zigotos dansent sur place ou se lancent des bourrades en donnant des coups de boutoir afin de faire tanguer toute la queue. Cela oscille rudement et il y a des élèves qui pourraient être oppressés. Pas très malin, mais très gamin. Le problème, c'est qu'on a laissé passé trop d'élèves à la fois et qu'aucun surveillant ne peut entrer dans un rang d'une vingtaine de mètres tellement la densité est forte. Et aucun espace à côté pour circuler. Je me dis que l'architecte n'a pas été très futé avec sa double file...
Un cuisinier sort de sa chaîne, exaspéré par le bruit de ce chahut. Il crie alors : “Reculez ! Mettez-vous les uns derrière les autres ! Je ne veux voir qu'une seule tête !” Et il va répéter cette dernière phrase une demi-douzaine de fois en vain. Comment peut-on demander à quelque cent cinquante adolescents qui sont déjà les uns sur les pieds des autres de pouvoir reculer ? Comment les derniers de la file peuvent-ils l'entendre et suivre son ordre alors que ce ne sont d'ailleurs pas eux qui bousculent les autres ? Et bien entendu il ne repère pas les deux ou trois chahuteurs qui se tiennent tranquilles pendant ce temps, mais il prendra à partie des élèves plus petits qui se trouvent juste derrière. Son ordre, c'était celui de l'armée, le seul qu'il connaissait pour faire respecter un semblant de discipline. Cela ne veut rien dire que de vouloir voir une seule tête. Surtout quand on n'a pas les moyens physiques et matériels d'organiser une sorte de rang un peu calme et un peu respectueux des autres. Quand j'étais surveillant, j'avais affaire parfois à de telles marées, et la seule méthode était alors de rentrer dans le rang pour sortir le perturbateur afin qu'il passe en dernier et puis d'apaiser les autres ensuite. Mais dire “Je ne veux voir qu'une seule tête !”, c'est idiot : il y a des petits, des grands, des gros, des maigres. C'est de la logique de sergent-chef, c'est-à-dire de la ratatouille mentale. Bien sûr, ce cuisinier n'a obtenu aucun effet, il a fini par abandonner face aux ricanements généraux, aux ouh !, aux “Mais on y est pour rien !” et qu'on lui a demandé s'il votait Le Pen... Il baisse les bras, regagne son poste et sert ensuite copieusement les énergumènes. Cette logique de sergent-chef selon laquelle il ne devrait y avoir qu'une seule tête, c'est aussi celle selon laquelle les gens devraient abandonner leur tête pour celle du chef de file. C'est aussi une fausse idée de l'ordre selon laquelle tout le monde devrait disparaître dans un seul alors que l'ordre juste c'est que tout le monde reste ensemble dans la diversité et se respecte mutuellement.
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jeudi, 03 mai 2007
Le sens des gestes
Lorsque j'étais à l'armée, j'étais un soldat d'une remarquable nullité : on ne pouvait pas me faire confiance et j'ai été interdit de tous les défilés ou prises d'armes et levées des couleurs. J'étais incapable de me mettre parfaitement au garde-à-vous avec le menton levé, Je ressemblais à un clown, je présentais les armes dans le désordre et plus on me demandait de refaire le mouvement dans le bon ordre plus j'en étais incapable, et surtout j'étais inapte à la marche au pas. On m'avait même donné un répétiteur particulier avec un capo-chef qui me faisait faire les mouvements pendant quelque temps jusqu'à ce qu'il constate qu'en fait je perdais la mesure lorsqu'il s'imaginait que c'était gagné. Je me faisais alors la figure d'une sorte de handicapé mental tellement on me renvoyait à mon incapacité, mais je garde en mémoire une phrase d'un des capos : “Comment vous qui êtes si intelligent et cultivé, n'arrivez-vous pas à faire ce qui est franchement con ?” Pourtant l'aspirant-engagé volontaire avait tenté tous ses efforts en faisant mine de garder ses gants dans le froid alors que j'étais mains nues par un froid glacial et en faisant répéter à dix heures du soir, mais rien à faire... J'essayais pourtant de ne pas paraître trop couillon et puis je ne parvenais pas à choper le pas collectif. Bon... il faut dire aussi que je ne participais pas trop aux slogans du type “Qui c'est les cons ? Les autres ! Qui c'est les bons ? C'est nous” que nous délivrait cet aspipo afin de nous galvaniser dans une sorte de cri clanique d'une connerie qui ne me stupéfiait plus puisque j'avais déjà lu Canetti.
Je pouvais être interdit de marche au pas, mais cela ne m'empêchait pas de devoir faire des gardes. Et puis le bingo est tombé sur moi : par la force des choses, je devais être de garde au palais du gouverneur militaire de la région. C'était un honneur et on m'a fait repasser six ou sept fois mes effets qui ont fini par ne plus ressembler à quoi que ce soit de visible parce que le premier pli s'était démultiplié et que tout était parti en bouillie. Donc, comme on ne pouvait me faire confiance, on m'a placé de garde la nuit, de préférence aux heures où personne ne rentre et où on n'a pas à saluer trop formellement l'intendant qui rentre bourré ou la fille du général avec ses copines qui reviennent de la boîte de nuit. Le plus pénible était ensuite le fameux démontage et remontage du fusil FSA ou FAMAS (je crois que c'était encore un FSA), et là encore une fois, je m'embrouille dans le sens des pièces ; puis comme je tente de réfléchir au puzzle qu'on me propose j'entends de la part du sergent de service : “Ah ! ces intelllectuels de gauche ! Toujours incapables de savoir se servir de leurs mains !” Pourtant, il ne me connaissait pas avant, ne m'avait pas entendu discuter, mais je portais des lunettes qui lui indiquaient très précisément que j'étais un sale intellectuel et donc forcément de gauche, et seul un intellectuel de gauche est incapable de savoir se servir des armes ou de les monter. La seule noblesse serait dans la main ou au pied, pas dans le sens que l'on donne à ses gestes.
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dimanche, 29 avril 2007
Mitterrand, du soleil !
Ce slogan crétin au possible, je l'ai entendu le soir du 10 mai sur la place de la Bourse à Mulhouse alors que les serveurs de café n'arrivaient plus à répondre aux commandes ou à empocher le prix des consommations ou à savoir ce qu'ils devaient servir quoi à qui, que l'on avait allumé un grand feu de joie avec des tas de détritus au milieu de la place à la configuration redoutablement maçonnique, qu'il était près de minuit... Quelques heures plus tôt mon père s'était couché sans souper, totalement décomposé, à peu près comme le soir où il avait appris la mort de Pompidou. La fin du monde était proche. Et moi, j'allais faire la fête jusqu'à ce que la pluie vienne interrompre un peu les tournées de bière (parce que l'eau de pluie dans la bière, c'est mauvais pour la santé). Mais ce slogan allait bien avec l'idée de changer la vie selon les mots de Rimbaud. Et pourquoi ne pourrait-on pas, en bons réalistes, exiger l'impossible ? Ah oui ! c'est encore un mauvais slogan de mai 68, ces mensonges qui ont fait tant de mal...
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samedi, 28 avril 2007
De l'imbécillité des réglements scolaires
Mon histoire de porte-plumes m'a fait penser à ce que je peux observer en milieu scolaire aujourd'hui.
Quand j'étais enfant, on n'hésitait pas à demander aux élèves d'apporter des instruments fort dangereux à l'école : compas, cutters (ou plutôt tranchets), ciseaux à bouts pointus, aiguilles à coudre ou à tricoter pour les filles et opinels ou canifs pour les garçons. Sans compter le fait que l'on nous demandait de manier le scalpel sur la souris ou la grenouille afin de voir qu'elle n'a plus de réaction au toucher. Nous vivions au milieu d'un danger permanent, mais nous n'en avions pas plus conscience que nos maîtres, ou plutôt si : nous savions que le danger existe, mais que vouloir bannir tout danger à tout prix est une illusion, une pure vue de l'esprit. On peut multiplier les lois : cela ne sert à rien si derrière il n'y a personne.
Quand j'ai commencé dans l'enseignement il y a une vingtaine d'années, j'ai eu la joie de me pencher sur la rédaction de réglements scolaires. Ils faisaient deux pages à l'époque. Maintenant, j'en trouve de plus de vingt ou trente pages. C'est arrivé à un tel point que l'on nomme maintenant dans certains établissements des commissions spéciales pour élaborer des réglements light ou rédigés en langage à peu près accessible aux enfants (mais aussi aux parents qui ne comprennent pas plus parce que tous les attendus juridiques leur sont inconnus)
Lorsqu'on regarde ces réglements, ils sont tous plus bouffons les uns que les autres. Un principal va interdire l'usage des stylos à billes parce que l'on grave sur les tables en contreplaqué. Un autre aura l'obsession des blancs pour effacer parce que des élèves dégradent les tables ainsi (et j'ai dû parfois fournir mon tube, mon pot ou mon ruban déroulant aux élèves). Un autre encore aura la fixette sur les ciseaux et exigera des ciseaux à bouts ronds d'une longueur maximale de 6 cm, ce qui veut dire que ces ciseaux couperont mal et se casseront en un ou deux mois. Un autre bannira les feutres fluo parce qu'il y a vraiment trop d'inscriptions sur les murs et les portes, comme si cela n'avait pas existé il y a cinquante ans. Un encore proscrira les compas et fera voter un crédit spécial pour que l'on achète des compas en plastique pour les enseignants de maths. Un ne voudra aucune présence de règles dans la trousse des élèves parce qu'ils vont jouer aux chevaliers ensemble.
Je lis, je vois, j'observe tous ces différents réglements délirants. Et puis je me dis que les délégués de parents d'élèves, de personnels, de collectivités locales sont tombés sur la tête. Parce que lorsque l'on est dans la salle de classe, l'élève peut parfaitement vous dire qu'il a le droit de garder son i-pod, son téléphone portable, sa Wii, son nunchaku, son sabre d'aïki-do, sa kalachnikov, son bazooka, son missile nucléaire... Ce n'était pas prévu dans le réglement. Ah ben ! on fait un article contre les casquettes en classe, donc on va garder un chapeau melon ou un haut-de-forme et on ne pourra rien nous dire. Les inventaires à la Prévert des réglements ne montrent qu'une chose : l'absurdité de vouloir tout prévoir et tout prévenir sans que le cadre soit défini. En voulant mutlitplier les lois particulières au cas par cas, on fait en sorte qu'il n'y ait plus de loi... Et alors ? Ben... il faut revenir aux principes de base, l'école est d'abord un lieu pour apprendre et surtout pas un lieu de violence.
Qu'est-ce qui importe ? Des idées, des valeurs, des principes. Cela porte un nom : c'est la morale. Et pour qu'il y ait une morale, il faut encore que l'on sache d'où on vient et où va, ce que l'on peut transmettre et ce que l'on peut attendre. La morale n'est pas un catéchisme que l'on débite en récitant de manière monocorde (je vous narrerai prochainement une conférence Powerpoint de prétendue éducation civique), cela se vit en voyant les personnes qui sont en face de vous et il nest pas question de charisme ou d'autorité naturelle : c'est juste le fait de savoir dans quel cadre on veut travailler ensemble et pourquoi ou comment. L'éducation civique ou la lecture des réglements, cela ne sert strictement à rien lorsque cela n'est pas vécu ou pensé par ceux qui veulent les délivrer. Fadaises, bêtises et balivernes.
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vendredi, 27 avril 2007
L'héritage de mai 68
Je suis le premier élève de mon école à avoir abandonné le porte-plume, pendant deux ou trois ans j'ai été une sorte d'original. Comment cela s'est-il passé ? Cela ne s'est pas déroulé sans drame et je crois avoir fait mon petit mai 68 à moi tout seul, même si j'étais en culottes courtes comme le Petit Nicolas. J'ose dire que l'on n'a pas fini de voir combien mai 68 a été néfaste pour l'école, la transmission des connaissances, la vie politique, la vie tout court... Il se pourrait même que le péché originel d'Adam et Ève soit dû à mai 68...
Le rituel était immuable en début de cours : notre instituteur en blouse grise versait au fur et à mesure de l'encre dans les encriers en porcelaine de nos pupitres. Ce faisant, il vérifiait le matériel : les différents tampons, les buvards, les gommes, les plumes de taille différente. Et puis nous devions tous nous appliquer à recopier ce qu'il avait écrit. Mais moi, je ne savais pas très bien me servir d'un porte-plume. Alors, je tentais d'abord d'enlever le plus possible d'encre sur les tampons, mais malheur ! je faisais quand même des pâtés énormes. Alors je grattais, grattais, grattais de la gomme à encre puis de la plume sèche jusqu'à voir l'autre page...
Mon instituteur a dit ensuite à ma mère que j'étais son plus grand échec pédagogique et que j'avais mis en cause ses méthodes. Il lui a demandé alors de me confier plutôt un stylo. Et je me suis retrouvé avec d'abord un stylo-feutre, puis un stylo-plume Parker et Waterman ensuite, comme on en voyait dans les pubs pleine page des illustrés pour la jeunesse.
Il y avait une raison : je n'arrêtais pas de faire des pâtés, mais en secouant ma plume je salissais aussi mes mains, mon visage, et puis mes camarades à côté. C'était un défilé infernal auprès de l'évier en fond de classe. Et puis surtout... j'avais lancé l'engin maudit en l'air et il s'était planté dans le tableau noir. C'était un geste de révolte brute contre l'absurdité que l'on me faisait subir. Il n'avait pas envie de se voir percer le bidon s'il continuait ainsi. Alors, un feutre, ce serait mieux pour cet enfant si sensible. En outre, il ne pouvait pas dire que je ne maîtrisais pas l'écriture puisque je me débrouillais très bien au crayon, cela aurait été la démonstration de l'absurdité de sa méthode...
L'année où je suis entré en collège, j'ai vu disparaître tout d'un coup tous les encriers et tous les porte-plumes : certains avaient des stylos billes, d'autres à plume ou en feutre, mais aucun ne venait avec son encrier et son porte-plume. Le système n'existait en fait que pour manifester une sorte de semblant d'autorité et il s'effondrait de lui-même dès lors qu'il y avait plusieurs enseignants et non un seul qui voudrait tout surveiller. Mon éducation politique commence là.
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jeudi, 26 avril 2007
Un sac de billes
— Letch et muri !
Je ne comprenais pas les mots, je ne savais rien des règles, mais je devais me soumettre : je devais donner les billes que j'avais lancées et que j'avais apportées dans mon petit sac tout neuf. Je venais juste d'entrer en primaire. J'avais perdu parce que je ne connaissais pas seulement pas seulement le lancer des billes, mais aussi le sens des mots qui vont avec, et j'avais aussi perdu le sens des mots. Il y avait des règles souterraines qui m'échappaient, je ne savais pas quand c'était letch ou quand c'était muri et il y avait toujours un grand gaillard expert pour dire que c'était ceci ou cela selon qu'il était copain avec l'un ou l'autre parce qu'à chaque fois cela correspondait à une action différente. Autant dire que mon sac d'agates avait vite fondu et que je m'étais présenté ensuite avec des billes de terre, mais alors on ne voulait plus jouer avec moi sauf pour de faux parce que gagner des billes d'argile et non de verre, cela ne le fait pas. Quant aux règles, ben... il n'y en a pas : c'est le plus fort qui décide du choix de ses règles et qui fait croire qu'elles ont toujours existé, tu n'as pas compris ?
22:30 Publié dans Les mots de la vie | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : journal intime, écriture, autobiographie
Du cerveau reptilien
— Serpent à lunettes, serpent à sonnette, serpent à sornettes !
Ce qualificatif, cet air, ce refrain je l'ai entendu souvent lorsque j'ai dû porter des lunettes, assez tôt vers les six ou sept ans. Et comme j'étais le seul binoclard, le seul bigleux de la classe ou de la colonie de vacances, il me collait à la peau jusqu'à ce que je me retrouve dans des classes plus grandes où étrangement nous étions un peu plus de myopes qu'à l'école primaire ou au début du collège. Ces lunettes, je les ai senties comme une grande coupure dans ma vie. Je ne voulais pas les porter, mais ils vont tous se foutre de ma gueule ! – et c'est exactement ce qui s'est produit. Pourtant, j'avais besoin de ces lunettes pour continuer à lire des aventures et à voir les choses extraordinaires de la nature. Mes camarades m'ont alors classé comme l'intello de la classe, parce que je portais des lunettes, alors que je ne rêvais que de jouer aux Indiens, et puis je suis devenu plus intello parce que l'on m'obligeait à jouer ce rôle. L'intello, c'est celui qui ne voit pas la réalité et qui va agir en savant fou, la chose est entendue pour le sens commun. Cette stigmatisation par le physique, je l'ai retrouvée ensuite dans ma profession : j'ai constaté alors que certains de mes collègues étaient aussi stupides que mes camarades d'école primaire en étiquetant des élèves selon cet indice sans aucune valeur. On peut protester contre le signe, les mythes sont plus forts que la raison.
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mercredi, 25 avril 2007
Les filles à la vanille
Est-ce que cela se passait dans la R10, la R12, la R14 ou la R16 de mon père ? Je ne sais plus. Quand nous nous rendions dans les Vosges, nous bifurquions alors dans la commune de Vagney pour rejoindre une autre vallée. Mon frère et moi étions alors fort cruels : nous disions que nous mangerions bien une glace à la vanille, parce que Vagney cela fait penser à la vanille, et notre sœur détestait absolument la vanille ou prétendait la détester, ce qui fait qu'elle disait qu'elle allait vomir, et nous renchérissions alors sur les glaces à la vanille jusqu'à ce que l'on nous demande de nous taire parce que vous voyez dans quel état est votre sœur (laquelle en fait se portait comme un charme, mais avait marqué son effet).
Les noms de lieux étaient des sources d'enchantement, de pitreries et de jeux : Tendon et nous tendions les bras, Le Tholy et nous faisions comme si nous étions tôt au lit en faisant semblant de ronfler, la nuque renversée, Le Thillot (où ont été tournées les Grandes Gueules) et nous grimpions sur les sièges pour être plus hauts, Saint-Jean-du-Marché et nous chantions Mon amant de Saint-Jean, La route se déroulait toujours de la même manière, mais nous inventions par des sortes de rituels fabriqués au fur et à mesure de quoi remplir le vide du temps du voyage.
C'est bien plus tard que j'ai compris qu'il y avait une chanson sur les filles à la vanille, chanson très connotée par l'étymologie de la vanille.
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mardi, 24 avril 2007
Premier amour
C'était une petite fille, coiffée avec une frange, qui était en cours préparatoire comme moi. Mais dans la France pompidolienne de l'époque, les filles et les garçons étaient strictement séparés dans des cours différentes, et on s'était rencontrés dans la rue parce que l'on lançait tous les deux des samares dans la rue pour voir ce que cela faisait dans l'air. Je lui avais demandé ce qu'elle portait sur la tête et elle m'avait dit que c'était une cagoule, nous étions déjà presque en hiver. Elle avait joué avec en dissimulant parfois son visage, cela me plaisait qu'elle se masque. Le mot me faisait rire car il me faisait penser aux escargots, aux cagouilles, et puis on avait répété plusieurs fois cagoule-cagouille puis cougouillle-cougaille, cougouloucoucou, en dansant avant de nous promettre de nous revoir, elle m'avait indiqué le bloc de HLM où elle habitait et je l'avais raccompagnée, je pourrais encore dire l'immeuble du quartier. Puis je suis tombé gravement malade, j'ai passé presque toute l'année au lit à lire entre deux potages ou deux infusions. Quand je suis revenu à l'école au début de l'été, on voulait bien me faire passer dans la classe supérieure parce qu'au fond j'avais appris tout ce qu'il fallait sans maîtres, mais quand je suis allé voir à la porte du HLM de la petite fille que j'aimais il n'y avait plus personne : ses parents avaient déménagé. Et moi, je me retrouvais très bête avec mes fleurs cueillies dans les pelouses.
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dimanche, 22 avril 2007
Démocratie et oligarchie
Lors de mon dernier poste, je devais présenter aux élèves les transformations de la France de l'après-guerre. Sujet fastoche que je peux simplifier aisément pour aller à l'essentiel. Bon... mais ce n'est pas tout : il faut parler de la réforme des institutions, une petite séance sur la constitution est nécessaire. Je présente donc avec des schémas très simplifiés les IVe et Ve République, avantages et inconvénients, sans rentrer dans tous les détails modificateurs (le discours de Bayeux ou le référendum de 62 ou celui de 69, ce n'est vraiment pas ce qu'il faut mettre en avant), sans rentrer dans mes idées (je pense les pires choses de la Ve, mais au fond je ne suis pas payé pour le dire). Et puis je demande alors quels sont les élèves qui sont majeurs et qui peuvent voter.
Il faut dire que même si ces élèves sont plus ou moins déficients mentaux, ils ne sont pas pour autant incapables civiques. Je sais que cela pourra choquer des personnes de savoir que des débiles légers puissent voter, mais au nom de quoi aurions-nous le droit de leur retirer le droit de vote ? Ils passent devant des commissions particulières pour intégrer l'enseignement adapté, mais ils n'ont jamais été mis sur une voie de garage : ils vont passer les épreuves de diplômes qualifiants de même niveau que ceux des autres, ils exerceront un métier et ils seront sans doute le jardinier municipal, la vendeuse de boulangerie, la fleuriste, la lingère, le peintre, le carreleur dont vous aurez parfois besoin, parce qu'ils vivent à nos côtés, que nous avons besoin d'eux et que nous ne connaissons pas leur passé ou leur autre vie.
Pour être incapable civique, il faut soit avoir commis de grands crimes (une condamnation pénale ne vaut plus tout de suite une incapacité civique et l'incapacité fait l'objet d'un article de l'arrêt), ou bien présenter une profonde altération de ses capacités mentales et de sa responsabilité (en clair, être fou à lier, complètement gâteux) et alors cela fait l'objet d'un arrêt de justice. Dans mon petit sondage, la moitié des élèves pouvait voter et ceux qui s'étaient rendus en mairie avaient trouvé étrange qu'on fasse une telle cérémonie autour de la remise de la carte. J'ai tenté d'expliquer que voter était un geste grave, pas une plaisanterie où on dit que l'on va voter pour le candidat le plus ignoble.
Où voulais-je en venir ? Au fait que si l'on refusait à ces personnes, fort déficientes certes, le droit de vote, on introduirait une sorte de suffrage censitaire et ce serait odieux, antidémocratique, inhumain. Certes, ils sont nettement moins intelligents que l'électeur moyen, mais euh... quand je compare ma petite personne à des génies comme Attali, Rocard, Peyrelevade ou Allègre, je me dis qu'on n'aurait pas dû donner le droit de vote à ces sommités si l'on se fiait à leurs capacités de réflexion. La démocratie ne se divise pas. Elle est le fait des plus humbles aussi, même ceux qui ont les moindres capacités physiques, mentales, financières, culturelles. Ne pas le faire, ce serait vivre dans un autre régime : l'oligarchie. Et les oligarques finissent toujours par se tuer entre eux.
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Through the Looking Glass
Quand j'ai obtenu enfin ma carte d'électeur à mes dix-huit ans, on m'a donné comme bureau de vote... mon ancienne école maternelle. Je m'y suis alors rendu pendant une dizaine d'années, même si j'avais quitté le domicile familial. Cela m'a fait une drôle d'impression de revenir dans cette école du Haut-Poirier. Tout d'un coup, les meubles tarabiscotés et colorés avec mauvais goût (vert pomme, jaune citron, orange) à la mode des années 60 m'apparaissaient démesurément petits. Il y avait au mur des sculptures ou moulures de sorte de monstres – des diplodocus, des dragons, des brontosaures –, cela me faisait un peu peur quand j'étais tout petit et puis je n'aimais pas du tout cet environnement : lors de la sieste obligatoire, j'avais l'impression que le tyrannosaure de mosaïque en brun-marron-verdâtre-caca à la Bernard Buffet qui se trouvait sur le mur au dessus de mon lit allait se détacher et venir me dévorer. Mais en revoyant toutes ces figures, je me suis dit : “Comme j'étais naïf !” Ces monstres n'existaient que dans mon esprit et en fait je voyais alors combien ces images étaient maladroites, mal dessinées, mal peintes, mal collées, parce que des morceaux s'en étaient détachés, que les murs avaient des trous faisant apparaître le plâtre, que les tables étaient devenues bancales et les chaises instables. Il y avait quelque chose de très lisse et de très rassurant dans cette école toute neuve d'un quartier tout neuf tracé au cordeau avec ses petites barres presque semblables, et puis quelque chose d'inquiétant par une sorte de manque, mais au fond ce qui manquait alors c'était un début de vie ou d'histoire, et il me fallait passer par là pour voir ensuite les choses différemment. Lorsque j'ai quitté cette école, on m'avait offert comme livre de prix une édition abrégée d'Alice au pays des merveilles. Quand j'y repense, j'y vois un signe : j'étais passé de l'autre côté du miroir lorsque je suis revenu dans ce lieu qui me terrorisait et qui était en fait très banal, mon émotion avait alors changé de nature.
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Le Corbusier et moi
Un beau jour, mon père eut l'idée brillante (mon père n'a jamais eu que des idées brillantes) de nous emmener voir Notre-Dame du Haut à Ronchamp, autrement dit la chapelle de Le Corbusier. Cela tombait bien, ce n'était pas loin de chez nous et cela nous ferait de la culture pour nos études à venir. On monte dans sa R6, à moins que ce ne soit dans sa R8 ou sa R10 lorsqu'il avait eu une augmentation. Il faut dire qu'on n'appellait cet endroit à l'époque que la chapelle de Le Corbusier, mais pour une chapelle... j'ai trouvé que c'était un tout petit peu grand... Il faut dire que l'esprit un tant soit peu mussolinien de Le Corbusier le prédisposait à la démesure et je n'ose imaginer comment il aurait conçu une cathédrale, sans doute en rasant une ville entière.
On sort la glacière avec les tomates enveloppées de cellophane ou les œufs durs dans les tupperwares de plastique adaptés et de toutes les couleurs possibles, tous les ingrédients sont aussi dans les formats Tupperware©®™ avec à chaque fois le bon code de couleur ou de volume. C'est si pratique les Tupperware©®™, cela s'adapte à tout et puis on peut tout ranger dans la glacière ou dans le réfrigérateur, les aliments se conservent si aisément et on sait toujours où trouver chaque chose, range bien la tranche de jambon non consommée dans la boîte à jambon rose et arrondie, pas dans la boîte à concombres verte et ronde. Comment avons-nous pu vivre sans Tupperware©®™ ? Sans lui, nous étions perdus dans cette société de consommation qui nous effraye tant...
Quand je vois le machin en question : pas impressionné. J'ai vu des architectures plus bizarres dans Spirou ou Pilote, il y aurait alors des couleurs marrantes, surtout au sommet. Puis il faut dire que l'église moderne tout en béton de notre quartier est en forme d'escargot, alors on monte sur le premier niveau du toit aisément à partir du mur d'enceinte, puis on se fait la courte échelle et on arrive tout en haut, on crie alors les bras en croix : “Que la paix soit avec vous, mes frères !” ou quelque chose comme ça. Ou bien on escalade le clocher, tout aussi bétonnique en forme de triangle (Père, Fils et Saint-Esprit), grâce à son échelle de fer apparente et puis on essaye de déclencher les cloches qui ne marchent que par impulsion électrique. Depuis les différents curés ont pris des mesures de précaution contre les garnements... On était vachement soixante-huitards et révolutionnaires de mon temps... Finkielkraut, Bruckner et Luc Ferry, ces grands penseurs contemporains, ont raison de stigmatiser cette idéologie qui a fait tant de mal...
Bof... si c'est pour voir à la campagne ce que je vois déjà en ville et puis en moins bien... D'ailleurs, il n'y a strictement rien dans son église à Le Corbusier, bon il y a quelques jolis jeux de lumière à l'intérieur grâce à de rares vitraux, mais bon sang ! qu'est-ce que cela s'intègre mal au paysage et à l'histoire dans lesquels cela semble posé à cet endroit comme une sorte de flan caramélisé venu d'une autre planète... Moi, je ne dis trop rien (pas envie d'une gifle), mais je ne pense pas moins que l'architecture de Le Corbusier était du même ordre de pensée que celle des promoteurs de Tupperware©®™.
00:55 Publié dans Les mots de la vie | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : architecture, journal intime
samedi, 21 avril 2007
Jeanne d'Arc et moi
Un jour, mon père eut la brillante idée de nous faire voir la maison natale de Jeanne d'Arc. Nous sommes Vosgiens, donc nous devons connaître la saga de la plus illustre vosgienne de l'histoire, et peu importe que Domrémy ne soit pas exactement lorrain... Vous savez, c'est un peu compliqué toutes ces histoires différentes des Barrois mouvant ou non et de seigneuries diverses... Il y a d'ailleurs des auteurs champenois pour prétendre que Jeanne était de Champagne. Nous partons donc dans la R6 familiale en pique-nique et, par chance, il y avait une grande aire de repos avec des tas de voitures ou de cars dans une sorte de Jeanne d'Arc Land. Puis, nous nous acheminons vers la maison de la bergère. Hélas ! il n'y a strictement rien à voir dedans ! Toutes les pièces sont nues. Juste des bibelots, des cartes postales à acheter, toute la verroterie que l'on retrouve dans les différents lieux de pélerinage. Ce qui me fait rire un peu jaune aujourd'hui, c'est qu'il n'y avait pas encore d'animation vidéo ou de panneaux d'exposition, juste des murs et des poutres. Quant au souffle mystique, on peut toujours le chercher dans cet univers touristique... Mon père voit une plaque posée très haut dans la pièce principale, il me fait grimper sur ses épaules pour que je lise le texte. Je dois avoir huit ou neuf ans et je ne comprends strictement rien à ces v, ces j et ces s qui ressemblent à des f. Je déchiffre un peu, mais je bafouille et je m'embrouille, puis comme cela m'arrive lorsque je suis trop nerveux je finis par retourner au bégaiement. Cela ne veut plus rien dire. Bref, mon père me redescend et me lance une gifle en m'accusant de je ne sais plus trop quoi, d'avoir mis de la mauvaise volonté, de manquer de respect envers cette grande figure de l'histoire, de lui gâcher ce moment où il aurait su ce qui était dit au sujet la fameuse donzelle. Autant dire que la journée a été totalement gâchée par mon impair et que j'ai sans doute fini au lit sans souper (mais sans doute en me vengeant par une lecture durant la nuit sous les draps avec une lampe de poche dérobée).
Le plus drôle dans l'histoire, c'est que l'on nous présente la maison comme étant exactement celle où aurait habité Jeanne d'Arc, conservée comme à l'époque, alors que la façade arbore une figure de la sainte et que cette statue a été posée après 1431, donc après la mort de ladite sainte. D'ailleurs presque toute la maison n'est pas d'époque... Jeanne la bonne Lorraine comme disait Villon, c'est une image compliquée : une figure de la Restauration après l'Empire (elle rétablit le roi), puis de la gauche républicaine avec Michelet (elle vient du petit peuple, ce qui est en fait une baliverne), puis à la fin du XIXe s. du nationalisme barressien qui invente des processions avec de fausses Jeanne d'Arc (boutons le boche hors de France), et puis une icône religieuse qui a été d'abord très mal acceptée par l'Église, et je ne parle pas de certains délires au sujet de sa sexualité ou de sa survie. Jeanne d'Arc est comme la pizza : on y met ce qu'on veut. J'aurais dû mentir à mon père plutôt que d'avouer que je ne comprenais pas des mots écrits avec une forme d'un autre temps, mais hélas ! aucune voix venue du ciel n'est venue me conseiller.
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vendredi, 20 avril 2007
Le temps arrêté
Je possède plusieurs montres. L'une reste dans ma table de chevet, je ne la sors plus de son tiroir. C'est une montre à gousset, en argent, décorée de fleurs au dos, avec un volet qui s'ouvre pour placer une photographie. Elle possède deux cadrans, l'un pour les heures et les minutes en chiffres romains, un autre plus petit pour les secondes, le IIII note IV et le X est si mince qu'on le confond avec un I. Le facteur était d'Épinal. Cette montre est celle d'un de mes grands-oncles, mort à la guerre. Mon grand-père me l'avait confiée, c'était un des seuls restes de son frère tombé à Verdun. J'ai fait réparer deux fois cette montre, j'ai fait changer le ressort et les aiguilles, monter un nouveau verre et puis j'ai acheté une chaîne, je l'ai portée pendant quelques années. Elle possède un bouton pour pouvoir bouger les aiguilles et puis une petite roue pour remonter le ressort tous les jours. Mais la montre s'est arrêtée et puis je ne l'ai plus apportée chez un bijoutier. Mon grand-père avait un autre frère, celui-là est mort au Chemin des Dames ou quelque part dans ce coin. On célèbre aujourd'hui les nonante ans de cette bataille dans un grand silence. Il ne reste rien de cet homme, pas même une montre arrêtée ou une plaque. Pendant des dizaines d'années, mon grand-père s'est occupé d'associations d'anciens combattants pour chercher où son frère avait pu tomber, où pouvait se trouver son corps ou son corps de troupe, il a écrit et il a marché, il a parcouru des registres comme des cimetières sans trouver de réponse. Soixante ans après, il montait encore une ou deux fois par an dans des cars vers ce qui n'était pas encore des lieux de mémoire, mais ce qui était toujours présent pour des jeunes gens de vingt ans à jamais.
20:14 Publié dans Les mots de la vie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : écriture, histoire
dimanche, 15 avril 2007
Une école où les élèves se lèvent
Parmi le flot d'imbécillités débitées par le candidat pseudo-gaulliste, il y en a une qui ne passe pas du tout et que je ne peux toujours pas digérer : “Je veux une école où les élèves se lèvent quand le professeur entre dans la salle”.
J'ai vu un très grand nombre d'établissements et jamais les élèves ne sont déjà présents dans la salle lorsque le professeur entre, s'ils avaient cours durant l'heure précédente dans la même salle ils sortent et se mettent de nouveau en rang dans le couloir. Et puis ce serait de la plus extrême inconséquence que de laisser une classe seule dans une salle dans l'attente de l'enseignant. Ma responsabilité s'étend du moment de la prise en charge des élèves jusqu'à la prise en charge suivante, ce qui veut dire qu'en théorie je dois les raccompagner dans la cour aux récréations. Je dis en théorie, parce qu'en pratique un seul chef d'établissement m'avait demandé de le faire jusqu'au moment où j'ai dû m'occuper ces derniers temps de déficients mentaux. Mais le fait de raccompagner les élèves dans la cour, qu'ils rejoignent la place de leur division pour le cours suivant, de faire en sorte qu'ils ne se bousculent pas dans l'escalier, qu'ils ne se lancent pas de coups de poing, qu'ils n'envoient pas alors de boulettes, qu'ils ne s'insultent pas, qu'ils ne courent pas, qu'ils attendent les autres, qu'ils ne martèlent pas le sol de leurs bottes plus fort que ce qui serait normal, qu'ils restent à peu près rangés ou groupés (sans que ce soit un ordre militaire où l'on ne veut voir qu'une seule tête), tout cela fait partie de mon travail : c'est de l'éducation, c'est l'apprentissage de la vie en société, c'est ce pour quoi je suis payé. On peut dire que l'on est payé pour expliquer les subtilités des textes de Montaigne, mais moi je crois qu'il est plus utile de faire vivre l'esprit de Montaigne dans des gestes simples, et après seulement je pourrai livrer la quintessence de sa pensée .
J'ai l'habitude de laisser les élèves debout un certain temps au début de l'heure. Pas pour me montrer du respect, mais pour marquer le fait que l'on entre dans un autre temps différent de celui de la cour de récréation, et pour cela il faut attendre que chacun ait posé son blouson, son sac, sa casquette, ait jeté son chewing-gum, ait arrêté ses fous rires. Bon... c'est mon habitude et puis elle ne me pose pas de problèmes puisque dans mes déplacements, je retrouve exactement les mêmes règles appliquées par les collègues qui étaient là avant moi. J'ai dû m'adapter juste une fois à une classe d'insertion très particulière, parce que bon... on ne peut pas demander à un élève totalement instable de rester à la même place trop longtemps. Et puis avec mes handicapés mentaux, j'ai demandé si je pouvais le faire, l'éducateur principal m'a alors dit que ce n'était pas dans les habitudes, que les élèves s'asseyaient directement, mais que je pouvais le tenter pendant un temps très limité comme trente secondes, ce qui a été à peu près possible et ce que j'ai pu expliquer. J'ai senti avec ces élèves qu'il était vain de vouloir tenter une épreuve de force comme on le ferait avec une classe difficile ou une bonne classe avec de fortes têtes : on pose un repère comme un rang par deux dans la cour ou une montée des marches sans trop de bruit, on arrête le cours des choses quand cela dérape un peu, puis on revient sur ce qui a été interrompu, mais il ne faut pas se fixer sur un ordre absolu qui devrait être établi une fois pour toutes parce qu'ils ne comprendraient pas et qu'ils commenceraient à faire n'importe quoi.
Qu'est-ce que l'ordre juste ? Ce n'est pas tout le monde en rangs d'oignon, mais la reconnaissance de chacun comme individu et comme partie d'une communauté plus large. La justice, la justesse, elle est d'abord dans le regard que nous portons sur les autres, nous ne pouvons pas exiger la même chose de tous, mais nous pouvons aider les plus démunis à avoir les règles qui leur permettront de pouvoir vivre avec tous les autres. Une école où les élèves se lèvent quand le professeur entre, non seulement cela n'existe pas en France, mais ce serait une école inhumaine, une école digne d'un régime dictatorial, et puis une école dénuée de tout sens, parce que les élèves n'ont pas à marquer ainsi du respect pour leur enseignant qui serait comme la voix venue du buisson ardent : l'enseignant n'est que le transmetteur, l'intermédiaire, le truchement. L'ordre juste, c'est aussi de dire à quoi sert le fait d'attendre que tout le monde soit prêt à travailler ensemble.
17:35 Publié dans Les mots de la vie | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : politique, ump, sarkozy, ps, royal, bayrou, udf
samedi, 14 avril 2007
Nom d'un chien
Des élèves me demandent mon nom. Ils ne croient pas que ce soit mon vrai nom. Ils connaissent leurs enseignants et leurs éducateurs par leur nom de famille et puis moi, je donne un nom qui est aussi un prénom. Je connais déjà cette indécison, mais je sais qu'il y a un autre problème, et cela ne rate pas : des élèves commencent à imiter le chien et à dire viens, viens ! Cela me fiche en rogne comme les autres fois.
J'avais collé sur la porte de ma salle l'affiche du film de Chabat qui portait mon nom, cela me plaisait de prendre à la dérision mon rôle et de dire que j'avais été un chien dans une vie antérieure. Ces traits d'humour passent bien quand on connaît les gens, mais quand on a affaire à des gens différents tout se complique : j'entends des aboiements à mon passage dans des couloirs ou des cours de récréation, j'ai des voisins qui sonnent à deux heures du matin pour aboyer et je porte plainte bien entendu, j'ai des élèves qui n'arrivent pas à comprendre que mon nom (porté par 15 000 personnes !) est un vrai nom et pas un prénom (Madame X, on ne l'appelle pas Nathalie, mais vous on vous appelle Y, alors quel est votre vrai nom ?) Je ne parle même pas des rapports avec l'administration où on me demande sans arrêt de dire mon nom alors que je viens de l'énoncer, pénible...
Cette histoire de nom, de chien, cela me colle à la peau. Je me sens comme dans une nouvelle de Kafka, ce grand ami des chiens : mon père est un bâtard et mon vrai nom ne devrait pas être celui que je porte, je connais le nom de mon grand-père paternel, celui qui m'aurait évité de porter un nom de famille ressemblant à un prénom, mais aussi de rencontrer toute la chiennerie humaine... J'ai honte de mes semblables quand je les vois réagir à mon nom.
20:11 Publié dans Les mots de la vie | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : langue française
samedi, 07 avril 2007
Ma rumeur
Histoire de bien parasiter la rumeur, oui vous savez la seule rumeur qui circule et à laquelle tout le monde fait allusion, j'ai décidé de donner l'histoire de ma rumeur.
J'étais dans un collège rural depuis cinq ou six mois. C'était à Betteraves-City. Un de mes élèves de troisième me demande après un cours : “Monsieur, est-ce que c'est vrai que vous vous droguez ?” C'est un élève sérieux, poli et honnête (même s'il a tenté une fois de me refiler un de ses devoirs de l'an passé pour lequel il avait été plus que surnoté). Moi, je suis surpris, la fumette n'est pas vraiment mon truc et même si j'ai vu circuler parfois des joints dans des soirées, je ne saurais absolument pas où m'approvisionner à Champignac. En outre, j'ai déjà vu avant les dégâts du crack ou de l'héroïne et cela m'a glacé. Je lui demande pourquoi il me pose la question et il dit que le bruit circule dans la cour de récréation. Dans ma grande naïveté de débutant, je n'y attache aucune importance et je dis qu'il ne faut pas écouter toutes les bêtises que les autres élèves peuvent rapporter.
Quelques jours plus tard, mon principal me convoque et ferme solennellement la porte avant de s'installer à son bureau, puis de chercher ses mots. Je le sens très embarrassé et voulant me ménager. Il me dit alors qu'une rumeur circule à mon sujet à la fois chez les élèves et chez les parents dans le village. Une femme de ménage aurait trouvé de la drogue dans mon casier en salle des professeurs lorsqu'elle voulait le nettoyer. Le truc est totalement ridicule : je laisse ma clé de casier en permanence sur place, tout le monde peut ouvrir ce casier, on se communique entre profs de français des documents de casier à casier, aucune femme de ménage ne nettoie de casier sauf avant la rentrée, ce serait un peu difficile de sortir de la drogue dans une salle qui est toujours occupée par plusieurs personnes et en plus il faut du matériel pour se droguer ! Sortir un miroir, une paille ou une seringue, un bandage, cela se remarque un peu. Et je ne parle pas de l'odeur dans d'autres cas... D'ailleurs, où est-ce que je l'aurais fait ?
L'histoire est totalement débile et le principal le sait bien, parce qu'en matière de substances bizarres il ne doit y avoir dans les casiers que des bouteilles d'Evian, des Petits Lu, des tablettes de chocolat, et peut-être une pomme oubliée. Les personnes qui ont lancé cette rumeur ne connaissent pas la salle des profs et elles ne savent rien de la drogue. On est dans le fantasme pur, je ne suis pas exactement dans le moule que des gens attendraient et ils tentent de trouver une explication au fait que je ne reproduise pas les schémas antérieurs, ceux où on met exactement la même note au même élève durant toute sa scolarité et où on refait exactement le même cours tous les ans exactement sur le même livre et aux mêmes passages (je caricature, mais cela ressemblait un peu à ça chez certains de mes collègues). En tout cas, l'idée qui circulait parmi les élèves n'était pas venue d'eux, mais de leurs parents qui avaient dû associer deux ou trois idées de loin en loin : mais pour faire ce texte de ce Poe sur un double diabolique, il faut être drogué, c'est sûr ! Et ainsi de suite... Jusqu'à ce que la rumeur prenne corps et surtout qu'on lui donne une histoire. Parce qu'une rumeur sans histoire avec personnages, moment et lieux, ce n'est pas encore tout à fait sérieux...
On décide alors de convoquer les délégués de parents d'élèves pour exposer l'histoire et montrer concrètement qu'elle est absurde. Ceux-ci approuvent la présentation des faits. Une des mères d'élèves me fait parvenir ensuite par sa fille le livre de Kapferer que je connaissais déjà, avec un petit mot sympathique pour me dire que cela me permettrait de comprendre un peu, mais j'avais déjà lu Morin aussi. C'était la mère de la toute petite fille. Je n'ai pas refusé puisque cela partait d'un bon cœur. La rumeur s'est éteinte d'elle-même.
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De l'égalité
J'ai parlé de l'irruption d'une parole autre dans les moments de vie en commun. Le propre de la chanson, c'est qu'il s'agit d'un discours parfait, codifié, que l'on peut mémoriser, répéter et échanger. Quelque chose que l'on peut s'approprier et faire partager, mais que l'on n'a pas besoin de chercher en soi à l'instant comme ce serait le cas d'une réponse à une question sur un objet, avec un ordre précis des mots ou des idées à trouver. Elle est déjà là. Ce n'est pas par hasard que les bègues cessent de bégayer en chantant.
Il y a en gros deux catégories d'élèves : les actifs, un peu remuants, agités, bruyants, extravertis ou participant au cours, et puis les passifs, silencieux, appliqués ou ne faisant rien sans une sollicitation expresse et personnelle. C'est très schématique et caricatural, parce que les cas présentent d'autres paramètres qui compliquent un peu cette présentation. Ce sont les premiers qui font surgir des chansons, des listes incongrues, des questions hors du propos, qui vont se bousculer dans le couloir ou faire claquer leurs souliers dans les escaliers. Mais les autres ne parlent pas. Pourquoi ?
En fait, ils ont pour la plupart des difficultés articulatoires. Avec deux élèves très gentils et appliqués d'une classe, c'est à peine si j'ai pu obtenir deux phrases brèves de réponse quand je suis passé pour voir si le travail était bien fait, et il était bon. Dans la cour, ils viennent me voir avec les autres élèves de leur classe, mais ils font porter leur parole par les autres et ils se contentent de hocher la tête ou de sourire ou de dire bonjour. Une élève jusque-là totalement silencieuse répond enfin à une question, mais je ne comprends strictement rien. Je m'approche, je fais répéter, je ne comprends toujours rien. Son voisin me traduit la réponse, il a compris, un autre dit qu'elle a du mal à parler. Dans mon souvenir, ce n'était pas vraiment du bégaiement, mais un problème de position de la langue et de déglutition avec des sons qui se mélangent ou qui ne sont pas suffisamment détachés (cela donne une sorte de bruit de succion et de heurts). Je ne sais pas si cela peut se corriger par l'orthophonie ou au moins être un peu atténué, mais l'élève en question part avec un handicap encore plus lourd que ses camarades : le médecin scolaire m'a raconté deux anecdotes assez drôles sur des réponses qu'elle lui a données, mais elles montraient que ses capacités sont encore plus réduites que celles de ses camarades. Pour former des phrases, il faut encore avoir une petite base d'idées ou d'observations au départ, et dans son cas je crains fort qu'il n'y ait presque rien, alors que pour les deux autres taiseux précédents des capacités existent. Le constat est banal, mais je vois apparaître toute une hiérarchie de difficultés : même dans le handicap, ces élèves ne sont pas égaux, parce que certains ont encore plus d'obstacles devant eux que les autres. Ces élèves dociles peuvent être plus démunis que ceux qui s'agitent ou qui se lancent dans d'autres activités.
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vendredi, 06 avril 2007
Harry Pot-de-Fleur et le pot-pourri
Une chose qui me surprend chez ces élèves, c'est l'irruption des chansons. Oui, en collège traditionnel ou en lycée classique, je vois aussi les adolescents se passer de la musique avec leurs baladeurs meupeutrois ou bien entonner parfois des airs, mais le rapport n'est pas le même : ceux-là partagent un morceau un instant avec l'écouteur, ou bien font une citation en rapport avec la situation, ou bien rappellent un moment antérieur qui les a réjouis (j'ai parfois laisser sortir des classes qui chantaient les chansons du Magicien d'Oz ou du Roman de Renart), ou bien peuvent dire qu'ils ont un air dans la tête dont ils ne peuvent se débarrasser. Mais là, c'est différent : la chanson intervient à tout moment et elle n'est pas prévue. Dans la cour, dans l'escalier, dans le couloir, parfois au milieu du cours. Il n'y a pas de lien avec ce qui précède ou ce qui est autour.
Quand un élève commence une chanson, le répons est immédiat mais il n'y a qu'un seul répons, les autres ne vont pas chanter à l'unisson, ce qui pourrait être le cas dans une classe traditionnelle. Et quand j'entends les choix, je trouve des choses qui font partie de la culture musicale normale d'un adolescent du début de siècle et nourri à la Starac : du Jeanne Mas, du Kamini, du Joe Dassin, du Claude François. Plus étonnant : du Bénabar. Mais cela s'explique par le fait qu'il ne rejette pas les paillettes et les décors kitschs des Carpentier. Et puis des airs pas évidents : du M., du Higelin, du Cherhal, du Philippe Katerine. Un peu plus surprenant encore : “J'ai la quéquette qui colle”. Glups ! La diffusion virale de ce tube né sur internet a donc atteint les plus démunis ? Je demande d'arrêter et en fait on enchaîne sur des chansons paillardes traditionnelles que je fais arrêter aussitôt, mais là aussi ils semblent avoir un répertoire étendu.
Dans ces cas, plusieurs choses m'étonnent : ils se rappellent très précisément les paroles, alors que moi je ne pourrais chanter aucun de ces airs non à cause de ma voix de casserole, mais parce je ne m'en souviens pas exactement. Le deuxième point est le moment où cela commence : cela peut venir n'importe quand, dans un temps de silence et d'attente (par exemple lorsqu'ils doivent se ranger) aussi bien qu'en plein cours. On a l'irruption d'une parole différente. Et puis alors tout peut se mélanger, non on est en classe, non ce n'est pas le moment, non on reviendra au cours après. Et il est inutile de vouloir couper brutalement le son lorsque deux élèves se donnent la réplique, il faut attendre le moment de pause de la chanson pour dire que ce n'est pas le temps et le moment. Et je coupe le son, et je remets le son... Cela donne des pots-pourris, les cours sont parasités par des paroles venues d'ailleurs et toutes conventionnelles, pas seulement par des chansons, mais aussi par des listes comme celle des Pokémons que l'on ne peut pas arrêter tout de suite lorsque deux élèves se relancent.
Mes élèves m'ont surnommé Harry Potter à cause de mon costume, de ma coupe de cheveux et de mes lunettes. Ils l'ont transformé en Harry Pot-de-Fleur, car ils sont presque tous en section horticulture. Oui, il y en a qui ont de l'humour.
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mercredi, 04 avril 2007
Du sens des listes
C'est la classe la plus difficile de l'établissement, on m'avait prévenu. La première heure de cours s'était très mal déroulée. J'avais le trombinoscope, mais les visages étaient différents et la plupart se ressemblaient sur ces photocopies en noir et blanc, ils donnaient d'autres noms que les leurs afin de m'égarer. En début d'heure, le même manège arrive, je note alors un nom pour un incident stupide et anodin, ce qui déclenche aussitôt la réaction du véritable porteur du nom, ah ! non, vous n'allez pas me noter, ce n'est pas moi qui ai fait ça, et comment il s'appelle ? moi, c'est Untel, mais lui je ne sais pas. J'arrive quand même à poser un nom sur tous les visages au bout d'un quart d'heure et de petites ruses. S'il se passe quelque chose, je note par écrit aussitôt. La feuille est là et deux d'entre eux sont inquiets de voir leur nom inscrit, ils me demanderont de l'ôter alors que ce n'est pas une fiche d'incident, mais juste une main courante pour moi et afin de rédiger ensuite un rapport. Mais ils ont peur de cet écrit. De toute manière, si vous voulez faire peur à des élèves, ne les menacez pas oralement ou ne dites pas que vous allez en parler, mais écrivez...
J'avais prévu au début une activité simple et calme : colorier les pays alliés ou annexés par l'Allemagne en 1940-1942. J'ai donné des morceaux de photocopies découpées à l'avance pour que l'on avance document par document. J'ai distribué les crayons pour ça et puis ils l'ont fait à des rythmes très différents, mais les plus rapides ne sont pas les plus excités. Après, je voulais qu'on récapitule les noms des pays conquis. Le premier problème, c'est la prise de parole. Un élève demande, je donne la parole, je répète ce qu'il a dit, on arrête un temps avant de reprendre. Cela se barre en sucette au milieu, la Roumanie vient s'interposer au milieu de trois noms alors que je demandais un pays. Je ne peux rectifier et de toute manière ce n'est pas vraiment faux, tout comme cela ne l'aurait pas été pour la Yougoslavie ou la Finlande. Puis tout d'un coup, cela dérape : la Grèce, la Turquie, l'Australie, le Venezuela... Deux élèves se donnent la réplique sans autorisation et cela conduit à une surenchère de leur part, une fois qu'ils sont partis dans ces rapports interpersonnels c'est impossible de les freiner. Je dis stop ! on arrête tout. Je le répète plusieurs fois. C'est fini. On reprend après. La liste était une liste finie, avec un sens précis, mais de fil en aiguille elle est partie vers autre chose par simple association d'idées, d'abord les pays proches, puis tout nom de pays, et ils sont dans le plaisir jaculatoire de la parole. Un des élèves s'énerve parce que j'ai dit que nous nous arrêtions. Il s'est levé et a repoussé sa table. Il me reproche alors de ne pas approuver sa réponse, vous demandiez les pays, je vous les dis et vous refusez de m'écouter. Je dis encore une fois qu'on arrête l'exercice à ce moment. Il s'énerve encore plus, je note son prénom, cela le calme, et il va s'inquiéter jusqu'à la fin de l'heure en me demandant de le rayer (son nom ne figurera pas dans mon rapport). Je savais qu'il n'allait pas frapper ou agresser, mais son geste était violent. Il reste un temps debout en train de tendre le poing. Il finit par se rasseoir puisque je n'ai pas cédé et que ses camarades sont tous restés inertes pendant ce moment : il n'y a pas de phénomène collectif chez eux, on ne peut craindre un chahut général comme cela se ferait dans une classe traditionnelle de bon ou de moins bon niveau. Je marque un temps de silence et je le dis, puis je reprends la liste en citant les bonnes réponses qui précédaient, et j'ajoute les réponses manquantes tout en indiquant à chaque fois la place du pays dans l'espace. L'incident est oublié par tous durant l'heure, sauf par celui qui en était à l'origine. On en reparle ensuite lors de la sortie lorsqu'il me demande de ne pas le signaler, je tente alors de dire dans quel cadre cela s'est produit et pourquoi j'ai tout arrêté.
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mardi, 03 avril 2007
Une France sans parole
Ils sont très polis et souriants, ils vous disent bonjour spontanément et viennent vous demander qui vous êtes même si vous ne les avez pas en cours. Je me fais parfois traiter de croque-mort parce que je viens en costume noir, mais l'idée de la violence est absente, ce sont juste des mots qui partent sans qu'ils en voient la portée. Ils s'envoient des vacheries entre eux durant les cours et se lancent des insultes, mais cela ne dégénère pas puisque ces insultes sont acceptées par les autres et appartiennent à un système de convention. On tente alors de leur dire que cela ne se fait pas et que ce serait mal vu ailleurs, dans le monde du travail ou face à des gens qui ne les connaissent pas. On ne peut pas les arrêter quand ils sont pris par des rires sans raison ou qu'ils ont subitement une association d'esprit sans rapport avec le cours, il faut juste attendre que cela passe et puis reposer le cadre. En revanche, ce genre d'insultes proférées dans la cour peut revenir tout d'un coup en classe sans aucun motif : le nouveau qui a été embêté par des élèves d'autres classes en vient à dire que je le méprise, puis il accuse tous les professeurs qui s'en fichent et passent leur chemin, les profs qui sont tous des feignants, il cite des phrases qui ne sont pas de lui, et je ne comprends pas son discours qui intervient de manière intempestive et discontinue, par accès plusieurs fois durant l'heure. Puis, je parle avec les autres élèves, il a été accepté dans la classe et secondé par ses camarades, mais d'autres dans la cour ou dans l'internat doivent le bousculer verbalement sans qu'il y ait le même accord pour les vannes que s'envoient les autres élèves, cela se confirme lors de la réunion du soir où on parle des deux triublions qui l'ont harcelé selon sa perception. Et cela surgit en cours comme une parole forte et violente face à l'exercice, mais vite interrompue, parce qu'il ne peut pas mettre tous les mots sur les choses, parce qu'il est passé à une autre idée en l'absence de réaction. Et il faudrait en reparler avec lui, pour lui dire que l'on ne s'en fiche pas, qu'on le regarde, qu'on l'a écouté, qu'on se rappelle de ce moment et que lui peut avoir aussi la mémoire de ce nouveau moment. Ce sont des handicapés mentaux, ce sont mes élèves. Juste des gens qui ont besoin d'un regard et d'une écoute avec patience pour qu'on puisse leur donner un cadre de vie et de pensée. Une France de la misère dont j'avais déjà l'idée et quelques aperçus, mais avec laquelle je n'avais pas encore vécu. Une France sans parole.
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samedi, 14 octobre 2006
Ma mère est morte, monsieur
Un soir d'hiver, de retour de permission, je me suis trouvé à devoir attendre un train durant la nuit. Que faire ? sinon aller au cinéma. On projetait les Quatre Cents Coups qui me reste comme un coup de poing au visage. J'ai eu ensuite le temps de penser à ce que je venais de voir, le temps de l'attente de ce train qui partait aux petites heures, le temps que j'ai erré dans les rues désertes de Strasbourg où n'erraient plus que des clochards, des hommes en quête d'aventures et des policiers.
La réplique que j'ai retenue, c'est “Ma mère est morte, monsieur”. Elle contient une foule de niveaux d'interprétation. Doisnel sait que sa mère trompe son père, il l'a entrevue lors d'un cours de sport avec un amant. On lui fait descendre les poubelles. Plus tard, au commissariat, il sera en compagnie de trois prostituées qui sont à la fois les sorcières des contes de fées et celles de MacBeth, une histoire d'usurpation, et ces prostituées sont en écho avec la condition de sa mère. Truffaut sait déjà que son père n'est pas le vrai, bien plus tard il connaîtra le nom de son vrai père juif et il l'entr'apercevra une nuit sans jamais l'aborder. L'excuse livrée à l'instititeur pour justifier une absence est un lapsus volontaire de l'auteur qui pourrait suggérer alors que sa mère n'est plus rien pour lui.
Or quand on voit les films suivants, c'est alors la femme pour laquelle on meurt (Ne tirez pas sur le pianiste), la femme qui tue (la Peau douce, La mariée était en noir), la femme qui pourrait tuer (la Sirène du Mississipi), la femme qui se suicide avec son amant (la Femme d'à côté, Jules et Jim). Mais d'un autre côté, il y a la femme rédemptrice ou salvatrice, et l'autel que le petit Doisnel consacre à Balzac et qui manque d'incendier le domicile conjugal, pas même familial, se retrouve ensuite dans la Chambre verte, inspirée de James.
Pourquoi Truffaut me touche-t-il tant ? Parce qu'il dit la vérité des fictions. L'enfant Doisnel doit trouver à son absence une excuse valable immédiatement et il est obligé de mentir, mais en mentant il dit la vérité sa mère n'existe plus pour lui, elle ne lui a accordé aucune affection, elle l'a rabaissé et son père n'est sans doute pas le sien. En commençant par fabuler sur sa mère, l'enfant Doisnel sera plus tard romancier. Mais il disait une vérité cachée, inconnue, un motif dans le tapis.
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lundi, 25 septembre 2006
Mon papa
Depuis très longtemps, je n'ai plus prononcé le mot Papa. Je n'ai plus appelé mon père directement, je n'ai plus dit aux autres que mon père ou lui, je ne l'ai plus nommé quand je suis face à lui, c'est mon père ou lui. Cela a dû commencer très tôt, sans doute à partir du moment où j'ai appris à lire et à écrire. Mon père est l'absent de tous mes discours, j'attends que quelqu'un en parle pour que je puisse dire il en reprenant le discours précédent. Je voudrais pouvoir un jour lui dire Papa, mais quelque chose entre lui et moi est un obstacle, ma vie a été séparée en deux comme celle de Lord Chandos.
Un soir, je l'ai désarmé. J'ai dit : Tu ne feras pas ça. J'ai pris le revolver qu'il tenait dans son poing, alors que tout le monde me disait : Ne fais pas ça. Je tremblais intérieurement et j'étais ferme en apparence. Je faisais mon service militaire et j'avais appris la peur que l'on a à tenir des armes en main. C'est terrible d'avoir une arme dans le creux de sa main, d'autres vies. Si vous croyez que c'est facile et jouissif de tirer sur une cible virtuelle ! Il s'est laissé faire sans opposer de résistance, il attendait peut-être mon geste. Cela m'a fait mal : j'étais devenu le père de mon père, mais je n'ai pas eu les mots après. Il est parti dans la nuit, puis il est revenu après des heures d'errance. Nous n'en avons jamais parlé. Il est probable que nous nous serons toujours ratés dans nos vies.
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samedi, 08 juillet 2006
Image
Ce mot est l'un des mots les plus beaux et des plus décriés : image. Je me souviens d'un texte de Malraux, sans doute dans Lazare, où ministre il sortait précipitamment de chez lui aux petites heures et heurtait les poubelles. Grandeur et dérision. Il avait vu alors toutes les images que les habitants de son immeuble avaient consommées pendant la fin de semaine, les magazines empilés. Sans doute des torchons infects, mais qui aident à passer le temps. Et tout cela finissait au rebut une fois que le temps de repos, de vacance était fini. Et ces images jetées ne sont-elles pas devenues aussi des images volées lorsqu'un enfant vient faire les poubelles : j'ai ainsi récupéré quelques livres lorsque ma bibliothèque municipale avait brûlé et que l'on jetait en vrac dans une benne des choses qui étaient pour moi des trésors, mon île au trésor, mon secret de la Licorne. On ramasse les images dans les poubelles, sur le fumier, dans un réduit, chez le colporteur, le brocanteur. C'est toujours bas. « Peintures idiotes... littérature démodée... petits livres de l'enfance... » etc, etc.
Mais l'image, c'est aussi le premier mot d'analyse de style de l'instituteur dans un texte totalement insipide de Perrochon, l'écrivain préféré des instituteurs : « Vous avez vu l'image ? » L'image est mot, mot différent. Et alors cela devient beau et grand. On nous fait voir tout un monde nouveau, bientôt on lira Jules Verne et on verra des images, tout en couleur par la magie de la gravure en noir et blanc. L'image ou le mot ? Je n'ai jamais su choisir : pour moi tous les mots sont des images, je vois les mots hors de leur présence effective sur une page et ils planent au dessus de mon lit, je vois les mots surgir de la page quand je regarde un texte pour la première fois et que je le photographie mentalement. Et puis il y a le moment où on apprend à découper les images, mais ce n'est pas la fin du rêve, juste le début d'un autre.
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jeudi, 06 juillet 2006
Familial familier
Dans la ferme familiale, l'espace était très nettement divisé, séparé, nommé. Chaque nom ne renvoie pas simplement à une chose, mais à une activité, un moment de la journée, une partie de la communauté, et encore plus lointainement à une histoire. Elle date du XVIIIe s., mais on l'avait acquise bien plus tard puisque ma famille avait changé de vallée.
Le nom ne sert pas seulement à situer un lieu, mais à faire la part des choses, des êtres et du temps. C'est une ferme typiquement lorraine, quoique profondément remaniée. Solide, trapue, elle n'a que peu peu d'ouvertures au nord et en fait c'est là que l'on rentrait le foin par un grand vantail coulissant, en hauteur, entre des bardeaux flanqués sur la muraille, parce que c'est le chemin le plus proche depuis les prés et les champs derrière. Comme toutes les fermes lorraines, elle donne sur la rue : le vaste espace commun qui se trouve devant est souvent nommé l'usoir, la parge ou le perron. C'est un espace commun aux habitants et aux autres. Généralement fait de gravier, de terre battue, il est devenu de plus en plus souvent cimenté, goudronné, assorti de massifs de fleurs hideux dans des pots de terre ou des marmites, voire de thuyas dans des bacs en bois, alors que c'était un espace communal concédé aux habitants. La disparition des usoirs en Lorraine par la boboïsation me navre : certes, on y entassait le bois, les tuiles pour les réparations et surtout ce qui était le plus important, le tas de fumier qui représentait la richesse des propriétaires, mais c'était aussi le lieu où on se rassemblait pour discuter entre deux occupations ou bien assis, le soir à la fraîche.
Sur ce perron, il y a une cave avec des portes à plat. Cette cave apparente dissimule en fait une autre plus secrète, cachée sous le parquet de la pièce de jour. On me dit que des réfractaires y ont vécu, c'est possible : avec mon père, nous avons enterré des balles et des armes de la Seconde Guerre qui étaient cachées dans le four à pain logé contre la ferme. Et on ne soupçonnerait pas cette cave si on ne connaît la maison. Devant, face au perron, il a le poêle, la chambre d'apparat. Elle donne sur la route bien entendu : c'est la pièce du maître de maison avec une grande comtoise minutieusement réglée par ma tante tous les matins (alors qu'il n'y a pas de pendules ou de réveils ailleurs), d'immenses portraits photographiques en noir et blanc dans d'énormes cadres en bois sculpté, une armoire pleine de linges et de dentelles qui ne doivent jamais servir. On n'y pénètre plus depuis que l'arrière-grand-père est mort, sauf pour se préparer à une cérémonie et on doit mettre des patins. C'est devenu la pièce des morts, mais elle est toujours chauffée. Les costumes anciens étaient encore repassés et remis en plis ou sur cintres comme si les défunts étaient encore présents. Je ne sais pas si les liquidations modernes sont plus saines. Le poêle, c'est la plus belle pièce d'une maison en Lorraine, celle pour les invités. Les autres chambres sont d'époque récente et ont toutes été refaites, on devait s'y entasser.
Il y a aussi la division de l'espace dans le temps : une cuisine et une vieille cuisine, laquelle sert surtout en été car elle est plus fraîche. Elle donne aussi sur l'arrière, les prés. La vie se déporte ainsi selon les saisons, une buanderie toujours orientée à l'ouest peut devenir le centre de la convivialité. On migre vers le fond. Et puis il y a les pièces secrètes : la cafourotte (que l'on nomme aussi calougeatte). Un cagibi réduit où s'entassent des tas de vieux illustrés, des pots décorés, des cartes postales ou des chromos un peu pâles, tout ce que l'on ne veut plus. Ce qui fait rêver les enfants puisque c'est le domaine interdit et que cela peut dire quelque chose.
L'espace est encore divisé par les fonctions : une grange, une étable, une écurie, une remise, une fontaine (et même une vieille fontaine). Dans la grange, pas de grains, pas de bestiaux, juste un espace de passage avec divers meubles pour ranger des objets pratiques pour l'intérieur ou pour les prés. Mais le nom est resté. L'étable portait bien son nom quand il y avait encore douze vaches. L'écurie accueillait encore une petite porcherie, puis elle est devenue définitivement un garage, mais son nom d'écurie était resté alors même que je n'y ai vu aucun cheval. On y voyait toutes les traces qui indiquaient le passage de chevaux, les licols, les longes, mais rien n'était vraiment jeté ou donné aux antiquaires. Et le mot survivait. Parce que l'on change très difficilement de vocabulaire familier quand on a toujours vécu dans un même espace. On croit l'apprivoiser et c'est lui qui nous domine. La fontaine était la seule source d'eau jusqu'à ce qu'elle soit transformée en eau courante au robinet intérieur, puis qu'une compagnie des eaux devienne prestataire de tout ce qui coule sans son aide et sans ses canaux. Un monde meurt..
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jeudi, 29 juin 2006
Des histoires pour enfants
Dans mon école primaire, en fin de journée, notre instituteur avait l'habitude de nous lire des histoires pour nous récompenser, nous détendre et nous laisser un bon souvenir qui peut-être inciterait au plaisir de la lecture pour soi. Je me souviens qu'il lisait avec une voix chaude et grave, sans doute avec un peu d'emphase aux moments dramatiques, d'autant qu'il appréciait les histoires un peu fantastiques ou effrayantes. Une semaine, il avait choisi Mateo Falcone de Mérimée. Ce n'est pas du tout une lecture à conseiller à des élèves de CM2, loin de là ! Bien sûr, on peut se dire que ces enfants sont déjà grands, qu'ils peuvent comprendre un peu la mort ou la vengeance ou l'honneur, que les contes de fées racontent des histoires encore plus cruelles et impitoyables, mais les contes de fées sont perçus comme imaginaires et en cela ils purgent des angoisses réelles. Alors que Mateo Falcone narre une histoire réaliste dans un cadre géographique et historique bien déterminé et il est alors difficile de se distancier sans une foule d'explications qui ne peuvent être apportées que par l'âge.
Mais au milieu de l'histoire, il s'est interrompu. Il a pris un autre conte, la Ficelle de Maupassant, je crois. Pourquoi ? Nous avons eu l'explication le lendemain avant qu'il reprenne la fin de la nouvelle : son fils venait le rejoindre chaque soir et il n'était pas prévu qu'il arrive aussi tôt ce soir-là. Il était deux classes en dessous de nous dans la même école. Nous avions déjà eu l'habitude de le rencontrer en fin de journée. Mon instituteur nous a expliqué qu'il ne pouvait pas lire cette histoire devant un enfant aussi jeune, mais que nous nous étions des grands et nous pouvions comprendre. Sentiment de fierté. Mais Mateo Falcone, cela ne raconte pas simplement l'histoire de la faute d'un enfant qui se trouve puni parce qu'il n'aurait pas su choisir dignement entre son devoir et son intérêt immédiat : c'est un père qui oblige un enfant à creuser sa tombe avant de l'abattre ! Et alors cet instituteur ne pensait pas alors à son enfant trop jeune pour entendre des choses pareilles, il pensait sans doute à son rôle de père de son enfant, sans se demander si cette histoire ne pouvait pas dire quelque chose aux enfants de la classe et si tous pouvaient l'entendre.
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lundi, 26 juin 2006
Quartier de haut silence
Je vais relater un des secrets de ma famille, un de plus. Je suis le cousin d'un des derniers condamnés à mort français. Je ne l'ai appris que vingt ans plus tard. Lorsque ce prisonnier a tenté une évasion désespérée et qu'il s'est rendu complice d'assassinat, son père s'était barricadé dans sa ferme vosgienne avec sa famille et son fusil, en se promettant de tirer sur son fils si jamais il venait se réfugier là. Il régnait une atmosphère lourde alors chez mes grands-parents, mes oncles. On se tenait tout le temps devant le seuil, l'usoir, on fermait avec soin toutes les portes, on barrait avec soin tous les volets, et on écoutait Luxembourg attentivement mais sans montrer que l'on s'y intéressait. C'était l'époque où « la France a peur ce soir » et où on trouvait cent « ennemi public numéro un » à la une tandis que les tueurs du SAC pouvaient parader comme dans un film de Boisset. Mais tout cela, je le sentais sans le comprendre. Et puis de demi-mots en demi-mots lors de discussions familiales, il a bien fallu que la question vienne : mais de quoi ou de qui parlez-vous ? Eh bien ! c'était honteux encore de parler de ce cousin, il ne fallait surtout pas le nommer alors qu'il n'avait tué personne, que la situation des quartiers de haute sécurité était abominable, épouvantable, terrifiante (et l'est restée même si on ne parle plus de QHS), et on se barricadait encore dans le non-dit comme avant dans une ferme perdue de la montagne ou comme les deux mutins dans une prison.
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jeudi, 15 juin 2006
La langue du foot
La langue du football, c'est la langue de la violence, du règne des petits caïds, de la soumission totale et absolue à des chefs idiots ou à la meute, du marchandage frauduleux, de l'affrontement tribal, de la compétition économique et de l'absence de solidarité. Le football est une dégénérescence morale.
Cela commence quand un professeur de sport donne un ballon à une classe et dit faites ce que vous voulez et réglez vos problèmes entre vous, abandonnant par là tout son rôle pédagogique. Tout de suite, il y a deux caïds qui se manifestent, ceux qui ont les plus mauvais résultats dans toutes les matières y compris la technologie, mais sauf en sport. L'un d'eux a pris la balle et entend décider de tout, choisir ses équipiers. L'autre n'est pas d'accord. Cela râle On met alors la balle au centre pour les départager. La règle alors est très simple, chaque joueur pris l'un après l'autre par les prétendus capitaines a un rôle de moins en moins glorieux : les ailiers d'abord, les arrières à la fin. Arrière, cela veut dire en fait qu'il ne faudra surtout pas jouer : ce seront les prestigieux avants qui diront « Laisse-moi ! laisse-moi faire ! Tire-toi ! tu me gênes. » Ou encore si jamais on a la balle, il ne faut surtout pas la garder plus de dix secondes ou la passer à un des joueurs secondaires. « Passe ! mais passe donc bordel ! » Au football, l'impératif est le mode le plus fréquent : ce sont des ordres en permanence, y compris chez les spectateurs (tire ! mais tire ! putain! ou écrase-le ce sale xxx !) On y apprend la soumission aux poings tendus des petits caïds et aux invectives collectives. Celui qui est le plus mauvais joueur n'a aucune chance de s'améliorer parce qu'on va faire en sorte qu'il n'ait aucune occasion ou que s'il a une occasion il ne doit pas en profiter. Ce sont toujours des rapports de force sur le terrain par des mots ou par des gestes, et cela se poursuit encore dans les vestiaires où le match est refait, comme s'il y avait eu mort d'homme. Et au bout du compte on a les petites stars qui parlent d'exploits alors que le véritable exploit aurait été vraiment de faire en sorte que chacun s'améliore. Ce sport est pourri à la base, dès l'école primaire. Il ne véhicule que des idées de haine, de violence, de compétition, d'élimination de l'autre, de glorification de prétendues stars, de fausse participation à un collectif. Le football ment sur toute la ligne.
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samedi, 03 juin 2006
Les mots de la rue
Voici un texte plus léger que les précédents. Comme certains de mes lecteurs réguliers le savent déjà, j'ai vécu trente ans en Alsace, et l'Alsace c'est quand même un autre monde que l'Intérieur, la France. On y a des coutumes un peu bizarres aux yeux des Walsches, les rues font que l'on se sent tout de suite dans le paysage de la Mitteleuropa comme dans un roman d'Isaac Singer et les langues se mélangent ou s'entrecroisent d'une manière étonnante. Bref, ce n'est pas pareil ou du moins ce n'était pas pareil car cela a beaucoup changé.
Je jouais beaucoup dans la rue comme tous les enfants de mon schtetel, pardon de mon quartier. Et bien entendu, j'apprenais l'alsacien dans la rue. Et bien entendu, on m'apprenait les mots utiles comme letsch ou müri pour jouer aux billes, mais aussi les noms des parties du corps que l'on ne doit pas dire, plus quelques phrases qui devaient avoir un effet magique. Par malheur, j'ai répété un jour plusieurs fois très fort une de ces phrases sous une fenêtre (j'étais très fier de pouvoir dire la suite sans erreur et sans bégayer, même si je n'y comprenais rien) : « Leck mi am orch ! » Qu'est-ce que je n'avais pas commis ! La voisine indignée vient trouver mes parents et leur explique le sens de l'expression en baissant la voix, enfin vous comprenez, quoi, le chose, la chose, ce qui ne doit pas être nommé. Mes parents sont indulgents et ne me punissent pas, mais me disent de me méfier de l'alsacien.
Une autre fois, je lâche un « kopftomi » devant le pasteur qui tourne au jaune, au vert, au rouge, au noir. Il me prend à part, s'assied et me demande les mains jointes : « Est-ce que tu te rends compte de ce que tu as dit à Dieu ? » Ben non. J'ai juste dit le mot que l'on dit dans la rue. « Cela veut dire “Dieu mets-moi en Enfer !” Est-ce que tu as vraiment envie d'aller en Enfer ? Est-ce que tu peux demander une telle chose à Dieu qui est fondamentalement bon et qui t'aime de tout son cœur ? » Oh ben jamais de la vie ! Je vois tout de suite des images de versets. J'aimais trop mon Dieu alors pour faire une chose pareille.
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jeudi, 01 juin 2006
Le clandestin
Comment vivre quand votre raison de vivre vous est retirée ? Les livres et les illustrés étaient tout, il n'y avait plus d'autre monde et le monde était beau parce qu'il était vu par ces images. Mais le père a décidé que c'était assez, il a enfoui les livres, les journaux dans la cave, un lieu souterrain, secret, obscur. Une sorte d'enfer. Il n'avait plus le droit de lire jusqu'à ce qu'il soit le premier en maths. Cela le révoltait, il serait toujours révolté.
Par chance, il y avait une issue : son père lui confiait les clés de la cave pour aller chercher sa bouteille quotidienne, c'est normal puisqu'il est l'aîné. Dans la cave, il y avait aussi les collections de Tintin et de Mickey. Il descend dans ce lieu obscur avec une sorte de pressentiment : et si un monstre me dévorait ? et si je restais enfermé ? Il descent, plein d'appréhensions, dans ce lieu de ténèbres où des esprits mystérieux peuvent se cacher. Mais par chance il y avait les illustrés confisqués sur une étagère, il les cachait alors sous son pull qui grattait, puis il essayait vite de trouver une cachette : sous le meuble à chaussures de l'entrée, dans les toilettes, derrière le porte-manteau. Ce sont des années de mensonges. Il joue un double-jeu et il trompe son père qu'il aime tant. Il va vivre ainsi une double vie pendant longtemps : il joue le bon élève et sous son livre de classe il y a un roman, il semble réviser ses leçons et le manuel cache en fait un illustré, on le croit endormi et il allume sous les draps une lampe de poche trouvée on ne sait où, pour voler encore des heures. Il trouve des tas de cachettes dans sa chambre. Il devient un clandestin des lettres. Bien plus tard, en lisant Darien, il comprendra que toute littérature est le fruit d'un vol, que tout lecteur ou auteur est un voleur, que ses vols dans la cave n'étaient pas vraiment des vols mais la manifestation de sa propriété et la vérité de la littérature.
Un jour, il doit faire une chose qui le tourmente encore : son père a rassemblé, dans un pré, en un tas, tous les illustrés et les livres qui n'avaient pu être sauvés de la cave. Il allume le feu et demande de remuer le tas pour que les flammes se propagent. Mais comment désobéir au père que l'on aime ? Il trouvera la réponse chez Kafka très longtemps après.
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