lundi, 19 juillet 2010
Les fils de la veuve
Je suppose que comme moi vous avez vu que l'on a trouvé les plus vieilles bouteilles de champignac conservées au fond des mers. Mais il y a juste un petit problème de datation à ce sujet. On affirme :
"Selon nos archives, la bouteille est des années 1780. Or Veuve Clicquot a commencé sa production en 1772, et ensuite les premières cuvées ont été élevées pendant dix ans, donc ça ne peut pas être avant 1782. Et cela ne peut pas être après 1788-89 avec la Révolution française qui a paralysé la production."
Oui, certes, mais en 1789 Barbe Nicole Ponsardin n'avait que 12 ans et la maison ne se nommait que Clicquot du nom de son fondateur Philippe Clicquot, lequel laissa sa femme veuve en 1805 seulement. D'ailleurs, le nom Veuve-Clicquot n'est pas venu tout de suite après le décès du fondateur de la maison, il est né du surnom affectueux donné localement à la grande dame du champignac, cela a été même un temps Clicquot-Ponsardin. En fait, le nom de veuve est presque une idée publicitaire pour distinguer cette marque des autres, on s'est servi d'une imagerie : celle de la femme courageuse qui à 27 ans décide de reprendre l'entreprise de son époux décédé, seule contre tous les autres méchants négociants. C'est juste et c'est faux à la fois, elle a été secondée, aidée, guidée par des hommes. Et puis on en a fait une icône, comme le moine Dom Pérignon qui est pourvu de toutes les qualités ayant permis la maturation du champignac. Euh... comment dire ? Il y a une idée d'ascèse un peu paradoxale lorsque l'on aborde le monde du champignac. Il faut être moine ou veuve pour faire partie des figures symboliques.
Mais le prestige aidant — il faut dire que parmi les grandes maisons de champignac, Veuve-Clicquot écrabouille les autres par sa qualité —, il est préférable de parler de Veuve-Clicquot tout en commettant un anachronisme, cela vous pose un peu ! Et puis le lecteur ou le téléspectateur moyen ne fera pas la différence. Au point que France 3 Champignacie parle aussi sans rire d'un champignac Veuve-Clicquot de 1780 (Barbe avait trois ans alors !) Au fond, il n'a besoin de connaître que la marque actuelle et non son histoire. Le mot veuve a ici un sens positif qu'on ne lui connaît guère ailleurs.
09:52 Publié dans Carabistouilles, Le français qui se fait | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note



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Commentaires
L'article paru sur le site BBC News était, comme souvent, plus précis que tous ces braves médias français : ils ont parlé d'une bouteille de champ' cuvée 1780 de la maison Cliquot, en précisant entre parenthèses "aujourd'hui Veuve-Cliquot".
Écrit par : Irène | lundi, 19 juillet 2010
Oui, à l'orthographe près c'est plus exact, et vivent les Anglais qui ont le souci des distinctions historiques. Je ne sais quand s'est déroulé exactement le passage à Veuve-Clicquot, mais ce n'est pas avant le milieu du XIXe s.et il y a là un sujet d'étude pour savoir comment une figure populaire a pu devenir une image de la plus haute aristocratie. Il y a un paradoxe dans le nom de cette marque.
Écrit par : Dominique | lundi, 19 juillet 2010
Oups, pour l'orthographe de "Clicquot", c'est moi qui me suis plantée, pas la BBC.
Écrit par : Irène | lundi, 19 juillet 2010
Géniale découverte : des épaves qui réservent encore de belles surprises...
Un plongeur est un inventeur.
Quant à la veuve, pour l'être, elle était donc mariée sinon, elle n'existe pas, clairement, aux yeux de la loi. Puis, à 27 ans elle devait être amoureuse de la terre pour oser prendre la suite de son mari, sinon, niet.
Chanceuse aussi puisque épaulée aidée et secondée par des hommes. Femme de tête sûrement.
Et enfin ce terme générique réhausse les poncifs négatifs : la veuve est d'ordinaire noire, vénale ou joyeuse.
Écrit par : michèle | lundi, 19 juillet 2010
Derrière l'idée de la veuve, on a celle de la tradition qui continue malgré tout et une image de femme qui se sacrifie pour le vignoble et sa maison sans se remarier. Il y a un côté marial ou magdalénien dans la veuve Clicquot. Je ne suis pas certain que ce soit une figure propre à être inscrite au panthéon féministe, même si cela a été une femme d'affaire très avisée dans un univers très masculin. Il faut distinguer l'image et puis la femme. Mon intérêt porte sur la première. Les images que l'on a d'elle sont dans son vieil âge. Comme si elle était depuis toujours enfermée dans son rôle de vieille veuve taciturne. C'est un peu triste et je crois qu'il faut imaginer une jeune femme audacieuse qui découvre la liberté et des devoirs. Je pense que c'est un personnage feuilletonnesque à souhait.
Écrit par : Dominique | lundi, 19 juillet 2010
Sans vouloir excuser les journalistes, on peut quand même observer que sur le site censé faire référence:
http://www.veuve-clicquot.com/home/fr/fr/la_maison
on lit, à la date de 1775 : "expédition des premières bouteilles de champagne rosé par la Maison Veuve Clicquot."
Écrit par : DB | vendredi, 23 juillet 2010
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