dimanche, 06 juin 2010

Quignard outragé ! Quignard brisé ! Quignard martyrisé ! Oui, mais Quignard libéré !

À l'occasion de la fameuse et stupîde polémique au sujet de la place du troisième tome des Mémoires de guerre du général de Gaulle au programme de littérature des élèves de terminale L (10 % des baccalauréats, doit-on le rappeler), je découvre cette ineptie écrite par un journaliste du Fig :

Pour la petite histoire, Quignard, qui partage avec de Gaulle l'honneur d'être au programme, avait pris parti contre ce dernier le 13 mai 1958, affirmant qu'il s'agissait d'un coup d'État !

À l'époque Pascal Quignard, né le 23 avril 1948, devait se trouver en CM2 et il mangeait des pommes ou des chocos Rem dans la cour de récréation tandis que ses copains échangeaient des figures Panini du Stade de Reims ou de l'AS Sedan ! Il lisait sans doute Spirou, Tintin, le Journal de Mickey, ou que sais-je ? C'est un peu comme si on me demandait ce que je faisais en Mai 68 et si j'étais d'accord alors avec les propos de Daniel Cohn-Bendit, d'Alain Geismar ou Jacques Sauvageot que je connaissais moins bien que Blek le Roc ou Captain Swing ou Zembla. Quand on lit de tels arguments, on s'interroge à la fois sur la culture générale des journalistes de ce quotidien, leur sens des réalités et aussi à ce qui leur sert de fond idéologique parce que l'article est orienté. Il faut une sérieuse couche de mauvaise foi, d'inculture ou d'imbécillité (mais la réunion des trois peut être une explication) pour prétendre que Quignard a adopté des positions anti-gaullistes et ce dès 1958. Je considère personnellement Quignard comme l'un des plus grands écrivains français de son temps, je ne pense pas qu'on rehausse le prestige du général de Gaulle en rabaissant Quignard, en plus avec un argument aussi absurde que mensonger. Et qui plus est en énonçant des mensonges grossiers. Le niveau d'éducation baisse, on le voit au fil des articles du Figaro qui rejoindra bientôt Direct-Soir ou France-Soir.

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Commentaires

J'ai été regarder cette pétition, bizarrement rédigée sur un site en anglais :
http://www.ipetitions.com/petition/lettresvolees/signatures?page=1
Mais ce qui me paraît plus bizarre encore, ce sont, dans les trois premières pages de signatures, les numéros 37, 83, 101, 105 et 131 qui portent tous, comme seule indication, la mention "Anonymous", qui dévalorise complètement l'éventuel impact de la pétition. Comment ses initiateurs on-il pu accepter et reproduire de telles pseudo-signatures ?

(Quant à de Gaulle, je n'ai pas d'opinion. Ou plutôt : on peut acquérir un excellent jugement littéraire en étudiant n'importe quel texte un peu élaboré, serait-ce Alphonse Allais ou San Antonio, pourvu que l'étude en soit menée avec intelligence. Et je parle bien entendu de l'intelligence de l'enseignant.)

Écrit par : Pierre Enckell | lundi, 07 juin 2010

Je me suis exprimé au sujet du général de Gaulle chez le Privilégié. J'avais pensé à faire un billet, et puis j'y ai renoncé tellement l'affaire me paraît vaine et embrouillée à dessein. C'est donc en commentaires.

http://lespriviliegiesparlent.blogspot.com/2010/06/la-polemique-de-gaulle-les-syndicats.html#comments

Je ne conteste pas la valeur ou l'intérêt littéraire de ses œuvres, je ne le porte pas non plus au pinacle comme le font certains de ses thuriféraires. Mais lire comme cautions de valeur littéraire les témoignages de Franz-Olivier Giesbert ou de Max Gallo, cela ne manque pas de sel... Je pense que cela s'inscrit dans un malaise plus général des enseignants de lettres et que c'est un prétexte. Personnellement, cela ne me dérange pas du tout de l'étudier, je l'ai déjà fait de manière littéraire, tout comme j'ai pu étudier bien des textes idéologiquement marqués.

Je passe sur l'invraisemblable imbroglio politique et les accusations mensongères. Restent quelques problèmes pratiques : deux heures de littérature en terminale, c'est peu pour étudier quatre ouvrages assez complexes, plus un film et une adaptation théâtrale. Ensuite, le Salut est l'ouvrage le plus dense de de Gaulle, celui où l'on assiste à des retournements de situation ou bien des actions parallèles et ou un double, voire triple jeu des personnages qui ne s'expliquent que par tout ce qui précède : de Gaulle et l'Amgot, de Gaulle et Yalta, de Gaulle et la résistance de l'intérieur, de Gaulle et les communistes, de Gaulle et l'occupation de l'Allemagne, de Gaulle et l'Algérie, de Gaulle et les politiques de la IIIe République, de Gaulle et Lebrun, de Gaulle et Pétain, etc. C'est très lourd s'il faut présenter le cadre historique et j'estime qu'il faut le présenter. Or les enseignants de lettres doutent de leur discipline en ce moment.

Écrit par : Dominique | lundi, 07 juin 2010

"Les professeurs qui ne partagent pas cette position dénoncent un conflit qui n'a rien à voir avec l'enseignement de la littérature. D'autres vont encore plus loin:«Si Marx ou La Paille et le Grain (un texte de François Mitterrand, NDLR) avaient été choisis, il n'y aurait pas eu de polémique…»"

Oh, les beaux clichés que voilà ! Et qui ne relèvent pas le niveau général de l'article du Figaro.

(Tiens, pour la petite histoire : quand j'étais en terminale, en 1987, le Manifeste du parti communiste, de Marx et Engels, était au programme de philo, ainsi que les Trois leçons sur la psychanalyse, de Freud. En début de trimestre, le prof a fait voter la classe sur le texte qui serait étudié. Sans trop de surprise, ce fut Freud qui l'emporta. Le sentiment de la majorité était que Marx et autres questions politiques seraient barbantes, tandis qu'avec Freud on pouvait s'attendre à plus croustillant.)

Écrit par : Irène | lundi, 07 juin 2010

On assiste à propos de la mention du Snes comme prétendu initiateur de la pétition à l'argument de l'homme de paille ou paralogisme, alors qu'il a nié toute responsabilité dans l'affaire (il a émis des réserves quand on lui a demandé son avis de manière réglementaire). On assiste de la même manière à la mise en cause de l'ensemble des enseignants du public comme étant tous de gauche et donc ne voulant que des textes certifiés de gauche.
http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89pouvantail_%28rh%C3%A9torique%29

Personnellement, je pense être un peu de gauche et je devrais signer donc. Sauf que...

1) Je ne vois pas en quoi l'étude de de Gaulle serait anti-littéraire si on la fait de manière littéraire, d'abord par le fait de replacer les discours dans leur contexte, puis par un démontage de la rhétorique à l'œuvre, enfin par l'examen des visées ou de la réception. C'est possible quand on dispose des moyens en temps ou instruments. J'ai déjà fait étudier de Gaulle en classe et cela ne me dérange pas pourvu que l'on garde une distance critique face au texte. Ni adhésion, ni refus. Voyons juste comment l'auteur fait mouche quand il fait mouche ou voyons ses clichés, ses erreurs, ses mensonges ou silences.

2) Cette pétition est hyper-élitiste et elle dénie à de Gaulle la qualité d'écrivain, alors que j'estime que c'est un vrai écrivain, certes pas un génie à la hauteur de Chateaubriand ou de Saint-Simon ou de Retz auxquels on veut le comparer dans le camp de ses prétendus défenseurs, mais un écrivain quand même et d'une plus grande valeur que le sieur d'Estaing qui aime tant se vautrer dans la pornographie correcte.

3) Je trouve très dommageable que des enseignants de lettres se présentent comme des sous-enseignants s'ils sont amenés à enseigner aussi de l'histoire ou de la géographie. J'estime que c'est d'un corporatisme stupide et que l'on ne peut pas présenter un texte sans dire d'où il vient et dans quel contexte. Le vrai problème est ici la lourdeur de la présentation nécessaire par rapport au nombre d'heures attribuées. Mais cela doit être aussi replacé dans le cadre plus général de la crise de l'enseignement du français au secondaire qui est en train d'égaler celle des mathématiques modernes durant les années 70.

4) L'argument selon lequel le texte ne serait pas vraiment littéraire parce que se référant à la réalité contemporaine a été fort employé par les opposants à cette pétition et je m'étonne que des enseignants de lettres se soient laissés prendre dans un piège si grossier dans la formulation de leur pétition. Il est alors très facile d'opposer toutes les œuvres de non-fiction fort reconnues qui sont considérées comme de la littérature. Je m'étonne de cette naïveté argumentative... Ou de cette forme de sottise pédagogique trop fréquente qui consiste à croire que seule la fiction a droit de cité en littérature et que la poésie par exemple ne doit pas être enseignée ou lue durant une année (je n'exagère pas, je cite des cas réels). L'asservissement au tout-narratif a égaré bon nombre de mes collègues de lettres.

5) Je me pose une question. Comment faire renaître les lettres ? Je veux dire dans la pluralité des formes et des genres, des niveaux de langue ou des styles, des options politiques ou religieuses, des liens avec les autres disciplines qui nous sont indispensables pour comprendre des discours sur le monde ? Comment échapper à la communication et à la volonté propagandiste d'un pouvoir qui nous instrumentalise pour des causes idiotes ou à son seul bénéfice en menant des opérations tordues ? Il y a aujourd'hui une impasse en français et cette pétition n'est qu'un symptôme d'une situation plus générale.

Je ne la signerai pas, mais je pense qu'elle dit quelque chose et qu'on ne peut passer dessus en accusant les syndicats.

Écrit par : Dominique | lundi, 07 juin 2010

Je vais faire hurler. Je me demande si l'enseignement de la littérature à l'école est nécessaire. On enseigne moins encore la musique et les arts plastiques : pourtant, les concerts et les expositions, les disques et livres d'art attirent un très large public qui n'a pas été formé pour les apprécier.
Et si on demandait à l'école de développer - là, je passe dans le délire utopique - des qualités comme le jugement et le sens critique ? Je dis "utopique", parce qu'il faudrait d'abord que tous les enseignants soient doués de ces qualités...

Écrit par : Pierre Enckell | mardi, 08 juin 2010

Je suis d'accord. Ce n'est pas "enseigner la littérature" qu'il faudrait, c'est la faire aimer. En tout cas, ce devrait être le but.
Faire partager les textes qu'on aime. Commencer un cours par une page de littérature (lecture à haute voix), par exemple.

La prof de mon fils, en 5éme, lui fait lire des bouquins, en deux heures il a terminé. Souvent, il trouve ça bien, il fait des découvertes. Il va même chercher à lire des livres du même auteur. Bon. Ensuite, ils passent un trimestre dessus. Il est carrément dégoûté. Le poulet c'est bon quand ça sort du four, après, c'est racorni.

Écrit par : Hellsy | mardi, 08 juin 2010

Tu parles de culture générale d'un journaliste ?

De la confiture ...
Et à l'aspartam en plus.

Dans "Les petits soldats du journalisme", François Ruffin racontait qu'il n'y avait même pas de bibliothèque dans son école, réputée la meilleure de France. Il semble que cela ai été réparé depuis.

Arf !

Zgur

Écrit par : Zgur | mardi, 08 juin 2010

Hellsy " Bon. Ensuite, ils passent un trimestre dessus. Il est carrément dégoûté. Le poulet c'est bon quand ça sort du four, après, c'est racorni."

QUe veut dire cette métaphore à la noix ? qu'il faut lire comme on consomme, lire et lire encore, sans jamais s'attarder, sans approfondir, sans commenter ? Je ne comprends pas ceux qui disent "les profs m'ont "dégoûté" de tel ou tel auteur, au lieu de dire "j'étais trop bébé pour mon âge", je n'étais pas prêt à l'époque, je n'écoutais rien, je ne pensais qu'à draguer, etc. Même si, à l'époque où j'ai étudié Valery, je décrochais souvent pendant les cours, je peux dire maintenant que ces cours n'ont pas totalement glissé sur moi, que les mots ont fait leur lent travail de maturation à travers les années... que tous ces cours que j'ai suivis n'ont pas été vains, et que, loin de me "dégoûter", ma prof avait semé quelques graines dans ma jeune tête d'étudiante.

Écrit par : ALiCe__M | mardi, 08 juin 2010

@Pierre Enckell, on est censés enseigner justement cette capacité de jugement et ce sens critique ou donner le plaisir de lire. Cependant, il y a des activités rédhibitoires.

— Un texte littéraire n'est pas un simple document historique ou sociologique dans lequel on relève des renseignements sur par exemple la condition ouvrière à la fin du XIXe s. J'ai eu des exemples où les enseignants avaient cru bon de s'intéresser aux techniques de tissage alors que le roman donné à un public de filles développait une histoire d'amour et que c'était cela qui plaisait aux élèves. Je me suis considérablement ennuyé à suivre le questionnaire d'une collègue qui demandait que l'on note des faits ou des mots propres à l'Égypte antique dans un roman pour la jeunesse, comme si c'était un bagage culturel indispensable. Or le livre avait un autre intérêt : l'évolution intérieure du personnage qui devenait adulte, son rapport avec les animaux (et en 6e c'est très important et formateur), le fantastique des dieux ou des paysages, la violence et la cruauté. Prendre des fictions comme des documentaires est la pire chose qui soit pour l'imaginaire. Je me suis déjà exprimé là-dessus en parlant du Dévorant.

— Prendre les textes comme des catalogues de figures de style à retrouver un peu comme des singes savants est une autre erreur. Connaître la rhétorique, c'est bien – si cela permet d'accéder au sens et de pouvoir parler de ce qui touche. Mais autrement, ce n'est que de la mécanique. L'important, c'est l'effet, la réception, pas le fait de pouvoir étiqueter une construction. Le but d'un poème, ce n'est pas de faire apprendre la versification et la métrique, même s'il faut un minimum de connaissances de base que l'on peut donner auparavant : l'émotion est essentielle et peu importe les moyens pour y parvenir.

— Voir les textes seulement sous l'aspect de leur fortune critique est un travers ancien et un peu moins employé aujourd'hui (quoique...) Cela se trouvait notamment dans le lagardeetmichard (qui se trouvait dans notre sac comme le malletetisaac). Expliquez cette réflexion de Proust au sujet de Racine et dites pourquoi ce passage est un sommet de l'oeuvre du dramaturge. Cette méthode était très... très orientée (Duneton a écrit de fort justes choses à propos de ces prétendues invitations à la réflexion personnelle qui ne devait surtout pas l'être). On se croit au catéchisme.

J'estime que les explications historiques, culturelles, lexicales, rhétoriques doivent être au service du texte et qu'elles n'ont pas à devenir un but en soi. C'est comme pour les didascalies au théâtre : savoir que cela se nomme didascalie n'a aucun intérêt, savoir les jouer c'est nettement mieux. Et il faut à mon avis ménager des moments de lecture-plaisir sans aucune explication, sauf si on le demande. Je me souviens avoir traduit mot à mot le premier acte du Cid de Corneille devant une classe de 4e pas vraiment forte : au bout d'une semaine, les élèves avaient compris les métaphores, cette autre langue, et ils s'emparaient du texte pour le représenter (du théâtre lu et non représenté n'a aucun intérêt en classe). Le texte leur avait résisté, mais il avait fini par devenir leur. Et les plus enthousiastes étaient... des Maghrébins dont les parents étaient de simples ouvriers. C'est un de mes meilleurs souvenirs.

Écrit par : Dominique | mardi, 08 juin 2010

"J'estime que les explications historiques, culturelles, lexicales, rhétoriques doivent être au service du texte et qu'elles n'ont pas à devenir un but en soi."

Dominique, je vous suis à cent pour cent.
Parmi mes très bons souvenirs de cours de français, ceux qui ont laissé des traces profondes : En 5ème, un prof alcoolique, proche de la retraite, qui lisait des pages de La Chanson de Roland la larme à l'oeil.


"Que veut dire cette métaphore à la noix ? qu'il faut lire comme on consomme, lire et lire encore, sans jamais s'attarder, sans approfondir, sans commenter ? "

Alice, je veux dire par là quand il y a de la chair, de la vie, c'est mieux. La littérature ça se goûte comme un bon vin, elle ne devrait pas être mise en chambre froide pour être autopsiée. Tous les mômes ne sont pas destinés à devenir des profs de français.

Écrit par : Hellsy | mardi, 08 juin 2010

Une chose que j'aime bien pratiquer en fin d'heure : faire relire le texte par les élèves pour qu'ils marquent le ton, le rythme, la ponctuation. On peut faire plusieurs essais à la suite. Je ne leur fais jamais lire un texte qu'ils découvrent pour la première fois et qu'ils n'ont pas préparé. Ils le découvrent alors de manière silencieuse ou je le lis à leur place, mais une fois qu'ils l'ont un peu exploré ce qu'ils ignoraient, j'estime qu'ils peuvent le dire et que cette lecture orale est aussi une explication ou une restitution de la leçon. Comme je note la qualité de la lecture au même titre que l'orthographe ou de la récitation, il y a une petite pression et puis des refus d'élèves trop faibles ou trop timides que j'accepte. Mais l'appropriation d'un texte par l'oral, surtout pour la poésie, le théâtre ou le discours oratoire, me semble essentielle. Il y a ce que l'élève a pu comprendre à la première lecture, de manière naïve, et puis ce qui a pu lui être apporté ensuite ou ce que sa propre relecture (indépendante de celle de l'enseignant) lui a enseigné. L'important, c'est d'avoir un peu progressé ensemble, pas d'évaluer un niveau culturel assez aléatoire et arbitraire. Je comprends mieux quelqu'un qui me parle avec le ton adapté pour un personnage qui n'est pas lui que quelqu'un qui me récite ses connaissances ou ses recopiages comme un robot. Je suis un peu hérétique dans ma discipline.

Écrit par : Dominique | mercredi, 09 juin 2010

@" un peu un hérétique" prétendez-vous ...

Alors que " faire relire le passage par un élève " est le conseil de base donné par tous les inspecteurs/trices et s'inscrit dans dans la plus stricte orthodoxie ! ( conformisme diraient certains !)

Écrit par : Lucile | mercredi, 09 juin 2010

> Hellsy : "Ce n'est pas 'enseigner la littérature' qu'il faudrait, c'est la faire aimer."

J'avoue ne pas voir la différence entre les deux portions de la phrase : comment peut-on enseigner sans faire aimer ?!?

Comprendre, c'est englober. Englober, c'est embrasser, faire sien, accueillir en soi. Et embrasser implique d'aimer...

Ça fait belle lurette que les travaux sur la "didactique" ont montré qu'un savoir ne se reçoit pas : il se construit en soi. Or on ne construit pas en soi ... contre soi ! Un apprentissage sans amour est donc un non-sens, puisqu'il impliquerait une auto-destruction.

Bien sûr, il existe des enseignants qui croient "transmettre" et qui pensent qu'on peut apprendre sans aimer - mais la plupart du temps ils ignorent simplement leur propre capacité à faire aimer ce qu'ils enseignent, ils refusent de voir que leurs techniques passent d'abord par l'éveil de la curiosité et de l'envie d'embrasser. Ils "font de l'empathie sans le savoir".

Et qu'on n'aille pas me dire que l'apprentissage "par cœur" serait l'archétype de l'enseignement "sans aimer" : il ne fonctionne que lorsque l'élève est convaincu que cet exercice le grandit - et il n'en est convaincu que s'il aime la matière ou le sujet. Dans le cas contraire, l'apprentissage "par cœur" ne marche pas - et c'est justement souvent parce que certains enseignants pensent que cette technique ne demande que la contrainte et l'automatisme qu'ils échouent à la faire réussir.

Pourquoi ai-je pu passer des milliers d'heures à répéter des exercices techniques ingrats et monotones à la guitare, à l'accordéon ou au violon - mais jamais plus de quelques minutes à essayer de jongler avec un ballon de foot ? Pourquoi ai-je pu passer des centaines d'heures à apprendre le vocabulaire italien une fois adulte - mais jamais plus de quelques minutes à apprendre celui de l'anglais lorsque j'étais écolier ? Parce que dans certains cas j'aimais, dans d'autres non.

Bref, votre phrase revient à dire "ce qu'il faut, c'est enseigner en enseignant". Oui, certes. Mais bon, si on en est là...

Écrit par : Jacques C | mercredi, 09 juin 2010

Jacques C "J'avoue ne pas voir la différence entre les deux portions de la phrase : comment peut-on enseigner sans faire aimer ?!?"

En effet, ça me semble aussi étrange que le fait d'assimiler une explication de texte, à une "mise en chambre froide", selon les mots d'Hellsy.

@Hellsy : mais il y a tellement de chair et de vie dans une explication de texte qu'on découvre, avec l'aide d'un prof ! c'est un partage et une découverte à la fois, il peut nous donner les clés du royaume, pour s'approprier le texte ensuite, c'est une vraie joie !

Écrit par : ALiCe__M | mercredi, 09 juin 2010

Lucile, c'était le conseil des inspecteurs il y a quarante ou cinquante ans ! Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Ce que l'on demande, c'est de répéter la leçon en la formulant soi-même. Il faut que l'élève dise l'essentiel et donne de lui-même des règles de grammaire ou un ensemble de figures rhétoriques qui n'ont qu'un lointain rapport avec le texte de départ conçu alors comme un prétexte pour un enseignement plus vivant. Je pense que l'on a totalement dévoyé la grammaire de textes (que j'ai pratiquée avant que ce ne soit la mode) et que dans l'affaire on a oublié les textes eux-mêmes, le but d'une explication. J'estime que le fameux décloisonnement des sous-matières (vocabulaire, orthographe, grammaire, lecture) est une catastrophe parce que l'on oublie les notions de plaisir et de désir. Ce que je vois, c'est un ensemble d'exercices imbéciles qui demandent de recopier, de colorier, de répéter ou de compléter. Le tout afin d'avoir la paix en cours et surtout de faire en sorte que les élèves soient occupés dans ce qui ne leur apprend rien. Mais le texte lui-même peut rester étranger puisque ce n'est qu'un ensemble de connaissances inutiles que l'on ne rend pas vivantes : savoir lire "Demain dès l'aube" ou "Elle avait pris ce pli en son âge enfantin" sans être bouleversé, même si c'est la trentième-sixième fois, cela me semble difficile, mais c'est possible. On transmet ce que l'on aime et quand on n'aime rien... Je vais le dire crûment : beaucoup de mes collègues n'aiment pas la littérature et ne l'ont choisie que par paresse.

Écrit par : Dominique | mercredi, 09 juin 2010

D "... Je vais le dire crûment : beaucoup de mes collègues n'aiment pas la littérature et ne l'ont choisie que par paresse."

Pourquoi, par paresse ?
Si on veut faire son boulot correctement, il est nécessaire de bien préparer son travail et de se préparer à toute question éventuelle, ce n'est pas rien....
Il faut aussi trouver les points faibles de ses élèves et les aider en leur faisant comprendre par le biais de diverses techniques les choses qu'ils n'avaient pas saisies, ce n'est pas si facile..

Écrit par : Michèle | mercredi, 09 juin 2010

Eh bien ! je vais être plus précis : je sais qu'un bon nombre de mes collègues de lettres ne lisent même pas les livres pour lesquels ils demandent des explications aux élèves (mais ils possèdent de bons résumés et des progressions pédagogiques toutes faites). Et cela pour une bonne raison : eux-mêmes n'aiment pas lire. Avoir le corrigé du manuel ou un exposé de la Nouvelle Revue Pédagogique et de l'École des Lettres tient lieu de savoir et de démarche éducative. J'ai rencontré au cours de mes études des personnes qui n'avaient jamais lu les textes au programme et qui les sortaient pour tricher en cours d'examen. Les prétentions de certains prétendus littéraires sont abusives : ils marchent dans les clous, mais ils sont à côté de la plaque. Ils suivent ce qui s'est déjà fait, mais on est passé à autre chose et le mieux c'est de savoir ce qu'on veut.

Écrit par : Dominique | mercredi, 09 juin 2010

Alice : "mais il y a tellement de chair et de vie dans une explication de texte qu'on découvre, avec l'aide d'un prof ! c'est un partage et une découverte à la fois, il peut nous donner les clés du royaume, pour s'approprier le texte ensuite, c'est une vraie joie !"

Apparemment, il y a une majorité de profs de français ici, et j'ai l'impression que vous planez un peu. On dirait la messe. Un peu de désacralisation ne ferait pas de mal, il me semble, si vous voulez que les jeunes s'approprient les textes. Ceci dit sans ironie, votre enthousiasme fait plaisir à lire.

Michèle : "Si on veut faire son boulot correctement, il est nécessaire de bien préparer son travail et de se préparer à toute question éventuelle, ce n'est pas rien...."
Détendez-vous. On ne peut pas tout savoir ni tout contrôler, et les élèves ne vous en tiendront pas rigueur si vous l'admettez devant eux, bien au contraire.

Encore une fois, Dominique : "J'estime que les explications historiques, culturelles, lexicales, rhétoriques doivent être au service du texte et qu'elles n'ont pas à devenir un but en soi."
Tout est dit.

Écrit par : Hellsy | jeudi, 10 juin 2010

Vous écrivez mieux que bien et je vous lis avec plaisir.

J'ai trouvé une infime scorie dans le présent texte : " stupîde".
Serait-elle voulue ?

Écrit par : Simdew | vendredi, 28 janvier 2011

"Quand on lit de tels arguments, on s'interroge à la fois sur la culture générale des journalistes de ce quotidien, leur sens des réalités et aussi à ce qui leur sert de fond idéologique parce que l'article est orienté."

Une petite chose, qui m'avait échappé : n'aurait-il pas mieux valu écrire "et aussi sur ce qui leur sert..." ?

Écrit par : Simdew | vendredi, 28 janvier 2011

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