dimanche, 23 mai 2010
La planète du rire interdit
Parlons d'une bande dessinée fort méconnue : les Tristus et les Rigolus. Ils font partie de la vie de Pif-Gadget puisqu'ils apparaissent dès le numéro 13 en mai 1969 et que c'est l'époque des plus grosses ventes de cet hebdomadaire. Ils ne dureront que quatre ans. C'est, je pense, une bande dessinée exemplaire à beaucoup d'égards. Il faut souligner d'abord le talent de Cézard qui était un dessinateur inventif et au trait assuré. Je pense que sa série d'Arthur le fantôme aurait eu plus de succès s'il n'avait pas publié dans la presse communiste qui n'avait pas une vraie politique éditoriale d'albums (ou alors tardivement et fort mal).
Nous parlons d'un monde divisé en deux camps, d'un côté les Tristus en vert, de l'autre les Rigolus en rouge. Les Tristus veulent sans cesse envahir le pays des Rigolus qui eux sont très malins et observateurs, sans jamais se démonter le moins du monde. C'est très très caricatural. Cela doit bien vous rappeler quelque chose ? Yalta, le mur de Berlin, le rideau de fer, la guerre froide, les missiles de Cuba, la guerre de Corée ou du Vietnam, et tant d'autres joyeusetés. Les Rigolus qui gagnent toujours au pays du monde toujours heureux sont en rouge. Ce n'est qu'un symbole anodin me direz-vous. Bon... mais ils gagnent toujours en rigolant face aux hordes du capitalisme cynique qui veut déferler dans leur joyeux pays où tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes si l'on rigole. Nous avons là une lecture communiste très orientée : les forces du Mal (l'Otan représenté par les Tristus) veut envahir les démocraties populaires ou du pacte de Varsovie (qui sont les Rigolus).
Les Rigolus — en rouge — cherchaient à faire se marrer les Tristus pour qu’ils se transforment en Rigolus, et les Tristus — en vert — à faire pleurer les Rigolus pour qu’ils deviennent des Tristus. Lorsqu'il y avait métamorphose, on le comprenait au changement de couleur des personnages, le Tristus contaminé par l’hilarité virant au rouge, et le Rigolus frappé de morosité passant au vert. La plaisanterie tourne court, comme le dirait Kundera.
Mais ce n'est qu'une première lecture. Il y en a une autre : les noms en -us montrent une référence évidente à l'Antiquité et d'abord au grand succès de l'époque : Astérix ! Or que montre Astérix ? La résistance d'un village gaulois (jamais nommé) face à un envahisseur puissant. Et le tout se termine par une scène de banquet. On a pu dire qu'Astérix était une série gaulliste en exaltant le mythe de la résistance et en évoquant les clichés nationaux pour les railler. Je ne veux pas développer sur Astérix ici, parce que c'est un sujet très compliqué, tout comme Tintin. Mais enfin... nous avons là une réplique d'Astérix dans une autre manière. On retrouve cependant le même dessin rondouillard que celui d'Uderzo (un héritage en fait de Walt Disney chez les deux). On a le même manichéisme, même si le monde de cette planète par Cézard est moins riche que celui de Goscinny. C'est juste Astérix au pays des Soviets. Il s'agissait de se servir d'une recette à la mode pour faire des ventes, mais le dessin et l'humour de Cézard sauvent ce qui aurait pu être un désastre s'il avait suivi seulement la ligne.
La série n'a duré que quatre ans. On le comprend, parce qu'il n'y avait aucune possibilité de renouvellement dans les sujets. Il faut dire aussi que la politique d'ouverture du PCF de l'époque, juste après 1968, avait totalement échoué et que bon... les plaisanteries sur les lendemains meilleurs qui sourient tout le temps, cela avait un temps. Georges Marchais avait pris la tête du Parti ! Fini de rigoler. Cela n'empêchera pas les éditions du PCF de republier les Tristus et les Rigolus à la fin des années septante, puis octante dans des Pif-Parade, ou de faire cet unique album en 1986 chez Messidor. C'est, je pense, une série assez étrange et aux références brouillées parce que l'on a oublié les codes de l'époque.
Un épisode complet de la série est disponible ici.
Je pense aussi parler bientôt de Rahan, héros communiste préhistorique.
16:38 Publié dans Soulever la couverture | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bande dessinée, langue française, pcf, politique



Trackbacks
Voici l'URL pour faire un trackback sur cette note : http://champignac.hautetfort.com/trackback/2757162
Commentaires
Je pense aussi parler bientôt de Rahan, héros communiste préhistorique.
Youpi !
Écrit par : Michèle | dimanche, 23 mai 2010
Cher Grand Schtroumpf,
Je ne vois pas trop la référence au communisme, si ce n'est très grossièrement, le rouge, Pif-Gadget, et les deux camps, sans compter que faire passer les communistes pour des rigolus, c'est pas gagné, sauf à voir les choses de façon globalement positive.
Cela reste très extérieur à la bédé elle-même, qui semble un ersatz des Schtroumpf. Par extension, on aurait le pays vert du schtroumpf grognon et le pays rouge du schtroumpf farceur.
Cela me rappelle un livre que j'avais beaucoup aimé (que j'ai toujours et que j'aime toujours), "Les Patapoufs et les Filifers" d'André Maurois, illustrations de jean Bruller (Vercors).
Cela date de 1930, pour dire que l'histoire des deux camps, c'est pas nouveau... Il y a dans ce livre une très belle réconciliation, avec le les mariages Patapouvo-Filifériens et les naissances Filiféro-Patapouviennes.
Ce qui m'a le plus amusée dans l'épisode des Tristus et Rigolus que vous placez en lien, ce sont les références d'époque.
Les pubs qui ont marqué une génération : les enzymes gloutons, la blancheur éclatante.
Les techniques rétro, représentant le top de la modernité : les Rigolus sont encore dans une logique de progrès merveilleux, ils écoutent "des enregistrements dans un auditorium", tandis que les Tristus concoctent des philtres pour les détruire dans leur cavernes gargameloises.
Même le langage tristus est suranné : "Il sera assez tôt de nous grimer quand nous serons sur leur territoire".
Les Rigolus dépensent sans compter, réécoutant dix fois le même enregistrement, circulant dans des "autobus": "Sur Rigolus, les autobus étaient de petits véhicules personnels, légers, maniables, rapides, et silencieux." On n'avait pas encore réinventé le vélo.
La schtroumpfette.
Écrit par : Hellsy | lundi, 24 mai 2010
Je pense qu'il ne faut pas ranger Cézard dans la case "communisme". C'était d'abord un grand auteur et avant tout un auteur comique. Il a pris en charge une commande : on lui a demandé de faire une série concurrente d'Astérix qui était le grand succès d'édition à cette époque. Beaucoup de séries ont été créées alors pour faire pièce à la concurrence ou au marché étatsunien (tu publies une série d'aviateurs ? je lance les miens ; tu as un cow-boy ? je mets le mien en selle).
Le lancement de Pif-Gadget a été un lancement purement commercial, il fallait vendre le plus possible avec des méthodes nouvelles ou en contrant la concurrence. Cézard s'en tire avec un faux manichéisme et il utilise pour cela la couleur qui est apparue dans ce journal lors de sa rénovation et de son changement de format (Vaillant était auparavant en bichromie).
Écrit par : Dominique | lundi, 24 mai 2010
Je ne connaissais pas.
Écrit par : elisabeth | dimanche, 30 mai 2010
Écrire un commentaire