lundi, 03 mai 2010
Barbarella attaque le parti communiste !
Comment parler de Jean-Claude Forest ? Je ne sais. Je crois que c'est un des plus grands auteurs de bandes dessinées qui soient, l'un des plus inventifs tant pour le dessin que pour le langage. Il a été surmédiatisé quand il participait à des émissions comme Dim Dam Dom, Marie Mathématique ou Traits pour traits dans laquelle Gotlib le caricaturera. Il a eu trop de chance et pas assez.
Forest est au départ un dessinateur populaire qui fabrique du Charlot à la chaîne ou des bédés pour filles. Et puis il fait des choses un peu iconoclastes comme le Copyright qui est une sorte de reprise du Giff-Wiff, un animal mythique de la BD qui a donné un nom de revue historqique.
Il crée Barbarella en 62. C'est alors une héroïne totalement bardotesque : des seins proéminents, des fesses charnues, des lèvres pulpeuses, une longue chevelure blonde en cascade et un langage un peu cru ou réaliste. Elle sera incarnée, ironie du sort par Jane Fonda à l'écran. Mais Barbarella, c'est Bardot avant tout, comme Blueberry est Belmondo.
Il n'y avait pratiquement pas de filles dans les magasines de garçons quand Forest a créé son héroïne. Un peu dans Spirou, mais va-t-on s'amouracher de Seccotine ou de Mademoiselle Jeanne ? Je me le demande... Il fabrique donc sa bombe sexuelle qui le dépasse.
Forest tente plusieurs fois de revenir à des publications un peu régulières, avec des formes de séries. Cela échoue toujours, que ce soit à France-Soir, Pilote ou ailleurs. L'une de ces tentatives a eu lieu dans Pif-Gadget en 71 : il publie deux épisodes de vingt pages (c'était le format obligé de l'époque ou sinon c'était les histoires complètes de 8 ou 12 pages) et il ne peut terminer l'histoire dans l'hebdomadaire communiste. Le dernier épisode est refusé. Ce n'est pas vraiment pour les enfants, croit-on.
Que s'est-il passé ? En fait, Forest parle de choses inadmissibles : la mort des personnages de BD ou leur possible renaissance. Dans ce troisième album, il décrit une Barbarella vieille, flétrie, agonisante, tout comme le capitaine Némo qui accepte de mourir dans son Nautilus, mais elle parvient à sortir de sa prison à la fin et elle retrouve sa jeunesse totalement intacte : c'est ce message que les éditions du Parti communiste n'ont pas voulu enregistrer. L'abandon de la série dans l'organe de la BD stalinienne et georgesmarchaisque avait été motivé par "imagination excessive". On croit rêver... Il y aura deux autres éditions après de ce volume, mais je reprends la première qui est seulement de Forest (la troisième n'est pas garantie d'origine).
Pourquoi ai-je retenu ce livre plutôt qu'un autre du même auteur ? Parce que j'aime Stevenson, Jules Verne auxquels Forest rend hommage, et puis que cela me semble correspondre à une définition de l'imaginaire sans les impératifs d'une idéologie moribonde.
22:43 Publié dans Soulever la couverture | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bande dessinée, langue française, politique, pcf



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Commentaires
Bien sûr, Barbarella! Vous en avez déjà tout dit, et bien. Je ne connaissais pas la censure de Pif-Gadget, sacrés cocos!, toujours en avance quand il s'agit de rater le train ...
Me revient en mémoire une parodie érotico-comique dans l'Écho des Savanes, je crois.
Je me souviens aussi des Histoires Courtes de Forest dans Charlie et Métal Hurlant.
Et d'une autre héroïne aux aventures complètement délirantes qui partaient dans tous les sens (il fumait quoi, Forest ?)mais aux dessins superbes (même qu'on la voyait à oilpé des fois !): il s'agit d'Hypocrite.
Écrit par : leveto | mardi, 04 mai 2010
Il faut souligner que l'équipe qui avait publié Forest dans Pif-Gadget s'est ensuite retrouvé à la direction de (A Suivre) où... justement Forest est le premier auteur sollicité, comme scénariste (le Roman de Renart par Cabanes et surtout Ici Même avec Tardi), puis comme dessinateur (Enfants, c'est l'Hydragon qui passe ou la Jonque fantôme). Cette même équipe avait aussi publié les histoires courtes de Corto Maltese au même moment dans Pif et Corto se retrouvera aussi dans (A Suivre). On a eu en fait deux rédactions en chef différentes de Pif : les rénovateurs ont imposé des histoires courtes, complètes et des auteurs assez différents et innovants, ils ont fait leur projet de magazine sans contact avec la vieille garde des années cinquante ou presque, et c'est elle qui a repris un peu la direction des affaires ensuite. Cela se traduit notamment par l'apparition d'adaptations de séries télévisées souvent américaines ou bien le retour des héros fort en muscles et en droits de l'homme.
Il y a eu une brève période d'ouverture de Pif-Gadget avant 74. Il faut voir que le magazine Pif-Gadget avait été créé par de très jeunes gens qui avaient mis à la retraite provisoire de vieux dessinateurs ou scénaristes de Vaillant, liquidé une foule de séries vieillottes, le tout dans une sorte de secret absolu : le magazine Pif-Gadget a été fabriqué alors que l'ancienne équipe de Vaillant ignorait ce qui allait lui succéder. Mais après celà, les vieux militants du PCF se sont activés en utilisant leurs réseaux et Forest a été l'une de leurs victimes de manière un peu symbolique pour dire aux jeunes Turcs que le temps des plaisanteries ou des expérimentations était fini. Il fallait que l'entreprise soit rentable : Pif-Gadget était une des plus grosses pompes à fric du PCF et tout a été mis ensuite sur la commercialisation des produits. La normalisation était en route après une période de relative ouverture.
Écrit par : Dominique | mardi, 04 mai 2010
Faut-il voir dans cet épisode de la vie de Pif-Gagdet une réplique à petite échelle de la reprise en main du PCF par Georges Marchais après le secrétariat de Waldeck Rochet qui avait commencé timidement une petite "déstalinisation" du Parti (en condamnant par exemple l'invasion de la Tchécoslovaquie)?
Je ne savais rien de la disparition de Vaillant et de son remplacement par Pif puis du passage de l'équipe à (À Suivre) : voilà des précisions fort intéressantes. À l'époque, je me contentais de suivre mes bandes et mes auteurs favoris d'une publication à l'autre sans me préoccuper de ces histoires de chapelles. Mais je comprends mieux maintenant le pourquoi de la disparition de certains auteurs ou de certains héros...
Écrit par : leveto | mardi, 04 mai 2010
Cela me semble lié en partie (mais seulement en partie) : Vaillant, puis Pif ont été parmi les journaux de BD les plus innovateurs jusqu'à une sorte de reprise en main. Il faut quand même noter que la nouvelle équipe qui avait fabriqué Pif-Gadget au départ n'est pas partie tout de suite pour (A Suivre) et qu'une partie de celle-ci a continué dans l'hebdomadaire jusqu'au bout. Elle continue à alimenter aussi sa mémoire. Je recommande le site Période rouge et celui d'Oncle Richard.
http://193.251.82.94/pif-collection/master.html?http://193.251.82.94/pif-collection/oncle_richard4.html
http://coffre-a-bd.com/perioderouge/
La période autour de 68 est très agitée dans la BD franco-belge. Tous les magazines se rénovent, changent de dessinateurs et beaucoup de séries ou de revues disparaissent. C'est l'époque où Delporte est licencié de Spirou, où Greg prend la rédaction en chef de Tintin et scénarise presque tout le journal, où Pilote commence ses actualités et où Goscinny fait ses conférences de rédaction. Il y a une volonté de changement dans presque toute la presse BD. La presse communiste n'a pas échappé au mouvement général, parce que les feuilletons de deux pages à suivre la semaine prochaine étaient déjà un peu morts : la télévision s'imposait. Tous les journaux ont fait le même constat au même moment. Ils ont tenté de se renouveler en trouvant des choses inédites, mais on a assisté à des luttes entre Anciens et Modernes quelles que soient les chapelles. Et dans le cas de Pif, ce sont les conservateurs qui l'ont emporté.
Écrit par : Dominique | mardi, 04 mai 2010
Incroyable ! En furetant dans votre lien sur Marie Math, et me laissant entraîner dans les profondeurs du ouaibe, je découvre que Ruellan a écrit de la SF sous le pseudo de Kurt Steiner, me rappelant tout à trac "le disque rayé", livre bien aimé car étant fan de paradoxes temporels, me rappelant la jetée de Chris Marker revu il y a peu, 62 itou, années expérimentales ou les genres artisitiques et sexuels se cherchent...
A donc, merci.
Écrit par : hellsy | mercredi, 05 mai 2010
Ruellan a peu écrit de SF au sens de l'anticipation. Ses livres signés Kurt Steiner au Fleuve Noir sont surtout parus dans les collections Présence du fantastique et Angoisse. Les thèmes de SF chez lui sont plutôt du genre apocalyptique, avec déjà une nette tendance vers l'horreur. J'en ai lu quelques-uns et ce n'est pas si mauvais qu'on pourrait le croire (les livres du Fleuve Noir ont très mauvaise réputation, à tort). C'est sa production grand public, facile à lire, un peu datée à mon avis. Il a été aussi lié au monde du dessin (collaboration avec Topor, nouvelles dans le Hara-Kiri des années soixante et bien sûr écriture en compagnie de Forest).
Écrit par : Dominique | mercredi, 05 mai 2010
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