jeudi, 17 décembre 2009
Nouvelles Lettres persanes IV
De Rica à Usbek, à Erzeron
Parmi les principales singularités de ce pays fort original qu'est la France, il en est une qui n'a pas manqué de me frapper. Imagine-toi que ce pays est tout entier dévoué au culte d'une espèce de derviche tourneur nommé Johnny Hallyday. Ce n'est pas son vrai nom, mais un émir du nom de Jean-Pierre Raffarin m'a assuré que c'était authentiquement français et qu'il rêvait de lui ressembler. On m'a affirmé alors que c'était le plus grand derviche tourneur de tous les temps et qu'il faisait partie de l'identité nationale dont chacun semble si fort épris dans ce pays. Je me suis inquiété, était-il donc connu aux Etats-Unis sous ce nom ? Pas du tout ! Mais chaque Monégasque, Belge ou Suisse francophone sait que le derviche Johnny Hallyday est un grand représentant de la culture française, même quand il reproduit des titres étatsuniens en les chantant mal et trop fort. C'est d'ailleurs pour cette raison que ce derviche a voulu devenir successivement suisse, belge et monégasque : il entendait apporter la plus haute culture française dans ces pays en voie de développement. Il faut dire qu'on ne le connaît pas ailleurs.
Cette semaine et la précédente, toute la presse de ce pays s'est inquiétée du sort de son derviche tourneur qui se trouvait par hasard aux Etats-Unis où il possède une maison et où personne ne le reconnaît dans la rue - ce qui le chagrine fort, car il aurait voulu remplir des stades entiers comme les grandes vedettes étatsuniennes et il lui a fallu affréter des charters pour ses amis afin qu'ils viennent à Las Vegas qui est notoirement connu comme le temple du rock le plus pur et dur. Mais il allait fort mal ces derniers temps et on l'annonçait comme mort, au point qu'un des journaux les plus sérieux de ce pays, Paris-Match, donnait en lien la nécrologie écrite d'avance puisque c'est l'un des fondements de la culture française. S'il venait à périr, qu'Allah l'en préserve, il entrerait directement au Panthéon, le monument des grands hommes de ce pays. Le chah des chahs s'est entretenu heure par heure de son état de santé et il se demandait s'il devait demander à son scribe Henri Guaino de lui écrire un discours commémoratif, si l'on ne devait pas mettre tous les drapeaux en berne, du crêpe à toutes les fenêtres et une diffusion intégrale de toutes les chansons du grand derviche sur toutes les stations nationales sans aucune interruption par d'autres nouvelles.
Chacun y est allé de sa sourate ou de son hadith au sujet de ce derviche qui serait une sorte de prophète de l'identité nationale française. Le muezzin Frédéric Lefebvre lui a souhaité des voeux de prompt rétablissement. Toute la secte majoritaire lui a prodigué des voeux, en oubliant au passage qu'il pourrait se remettre facilement en prenant une petite ligne de cocaïne chaque matin comme il le confiait dans le Monde à Daniel Rondeau ou en se faisant faire des auto-transfusions de sang oxygéné en Suisse, comme certains joueurs de balle. Il s'agit d'un des plus beaux exemples d'intégration et d'assimilation pour la jeunesse de ce pays et chacun devrait copier ce derviche afin de se conformer à l'identité nationale ! Bien entendu, ce derviche est immortel et le jour de sa mort sera un drame national pour la secte majoritaire.
C'est ainsi qu'une autre derviche fort aphone dans ses chansons mais bavarde par ailleurs, très en faveur auprès du chah des chahs dont elle est la courtisane s'est exprimée : « C’est très joliment expliqué par Proust dans A la recherche du temps perdu, il explique que le mendiant ne souffre pas d’être mendiant, que c’est le passant qui souffre pour le mendiant, le mendiant étant mendiant, lui, il est de plain- pied avec sa misère. C’est la même chose la célébrité, quand on est dedans à ce niveau là, on n’en a plus du tout conscience. » Il faudrait donc que les gens qui sont jetés dans la rue sans logement, qui n'ont pas assez d'argent pour nourrir leurs enfants vers le milieu du mois, qui sont menacés de perdre leur emploi ou pire d'être renvoyés dans un pays en guerre et où ils risquent de mourir à coup sûr compatissent sur le sort des célébrités parce que ce serait aussi des victimes.
A Paris, le 2 de la lune de Rhamazan.
17:42 Publié dans La mal-langue | Lien permanent | Commentaires (17) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : ump, politique, langue française, rock, musique; immigration



Trackbacks
Voici l'URL pour faire un trackback sur cette note : http://champignac.hautetfort.com/trackback/2519289
Commentaires
Ah ! les lettres percent Anne.
Écrit par : o===3 | vendredi, 18 décembre 2009
Johnny en derviche tourneur, j'en ris encore! Dommage que les Carpentier aient raté ça!
J'ai fait un sondage dans mon entourage, demandant de me citer sans réfléchir des chanteurs ( les chanteuses, on verra une autre fois) représentant le mieux l'"identité française". On m' a cité le plus fréquemment Johnny — actualité oblige, sans doute. Mais sont apparus aussi Jacques Brel et Adamo. Aznavour, Montand, Moustaki et Reggiani n'ont pas été oubliés. Rien que du français de souche, comme on voit... Comment ça, belge? Qui est belge? Et Montand, c'est pas français, ça, Montand ?
Je vous rassure, on m'a aussi parlé de Brassens, Ferré, Renaud et quelques autres. Mais pas de Maurice Chevalier qui pourtant a tant fait pour la France en entonnant son célèbre " et tout ça, ça fait d'excellents français, d'excellents soldats, etc." Sic transit ...
Écrit par : leveto | vendredi, 18 décembre 2009
"la célébrité, quand on est dedans à ce niveau là, on n’en a plus du tout conscience"
Bien vu. Ma shoot, heu, ma choute, tu n'as plus conscience de rien. En tout cas, plus conscience de ce que tu peux être aussi cruche qu'impudique (et je ne parle pas de ton anatomie siliconée). Les mendiants qui ne souffrent pas d'être mendiants, on ne voit ça que dans les livre de la collection .arelquin qui tapissent toujours ta chambre de vieille fillette.
Écrit par : PMB | vendredi, 18 décembre 2009
"dans A la recherche du temps perdu, il explique que le mendiant ne souffre pas d’être mendiant, que c’est le passant qui souffre pour le mendiant, le mendiant étant mendiant, lui, il est de plain- pied avec sa misère".
C'est facile de se voiler la face quand on n'est pas concerné par la pauvreté et tout ce qui en découle, enfin, c'est facile, pour certains....
Écrit par : Michèle | samedi, 19 décembre 2009
Leveto, vous donnez des noms peu français d'abord, puis plus français, en apparence... parce que Léo Ferré était monégasque et né à Monaco! (mais il était aussi français, je vous rassure.) Il était un peu plus intelligent que le Jauni Alité national, reconnaissons-le.
Michèle, l'entretien avec la chanteuse aphone est ignoble et infect : elle dit qu'elle discute souvent avec le clochard de sa rue et qu'il accepte pleinement son sort, mais elle ajoute une justification en recourant à Proust qui aurait dit plus gentiment et joliment des choses inadmissibles et c'est profondément odieux. Comment une citation de Proust pourrait-elle excuser l'acceptation de la mort de gens dans la rue ? Jamais je ne pourrai tolérer une telle logique insensé. On n'a pas besoin d'être chrétien, juif, musulman, bouddhiste ou athée pour refuser ce genre de propos, il suffit de se comporter en être humain. Proust ne peut être une excuse pour notre propre inhumanité ! Il nous faut nous regarder tels que nous sommes. Je trouve ces propos révoltants et j'estime qu'elle n'a jamais pu être de gauche malgré tout ce qu'elle a prétendu. Et puis je suis aussi révolté par ce détournement politique de la littérature que l'on suppose la plus désintéressée et la plus haute, mais qui devient une sorte de caution du pouvoir actuel par la vertu des citations inadmissibles et sans aucune référence (j'attends encore la citation exacte du passage de Proust pour expliquer que c'est normal que des gens meurent de froid).
Écrit par : Dominique | samedi, 19 décembre 2009
La base Frantext cite tous les volumes de la Recherche, mais je ne sais si le dépouillement en est intégral. En tout cas, on y trouve trois fois le mot mendiant(s). Deux occurrences peuvent être ignorées. La dernière établit une sorte d'égalité entre le mendiant et "le grand seigneur à qui il ferme la portière de sa voiture"... mais c'est dans un cas particulier, quand ils sont tous deux homosexuels (Sodome et Gomorrhe). Une lecture ausi faussée de Proust ne saurait être imputée à quiconque, même à Mme .B-S. ; attendons une citation plus pertinente.
Écrit par : Pierre Enckell | samedi, 19 décembre 2009
Cela fait froid dans le dos et merci Pierre de votre recherche. Cela dit, la citation peut venir d'un autre passage situé ailleurs dans l'œuvre.
Écrit par : Dominique | dimanche, 20 décembre 2009
Voir aussi ici le commentaire # 37 :
http://www.celestissima.org/carla-s-comme-un-parfum-de-caste/#more-3351
Les grands esprits se rencontrent...
Écrit par : Pierre Enckell | dimanche, 20 décembre 2009
Y'a la petite fille aux allumettes aussi qui meurt de froid dans la rue.
Surtout, là, maintenant, il fait vraiment très froid.
Écrit par : michèle | dimanche, 20 décembre 2009
Antenne Relais est un blogueur militant que je considère comme sérieux et fiable pour ses informations, ce n'est pas un inconnu ou un farfelu qui avancerait quelque chose dans l'anonymat complet. En tout cas, les faits se croisent : j'ai lu au départ les propos de la chanteuse aphone justement chez Céleste que je suis de façon épisodique, puis je les ai recherchés et cela a motivé ce billet-ci.
Écrit par : Dominique | dimanche, 20 décembre 2009
Avant d'avoir froid dans le dos, chronologiquement, on a froid aux extrémités : les doigts de pied et les doigts de main. Après, je sais pas l'ordre, mais ensuite il y a comme une anesthésie générale, peut-être qu'on se met à planer, à entendre les anges, des trucs comme ça, des trompettes de la renommée, puis le cœur gèle et on meurt.
Tout ça parce que le cœur a besoin de chaleur pour battre.
Mourir, c'est déjà dégueu•••••, mais mourir de froid, ben c'est pire, parce que par le froid, on meurt ratatiné.
Écrit par : michèle | dimanche, 20 décembre 2009
J'ai envoyé un mail à la Société des Amis de Marcel Proust, en leur demandant de diffuser un communiqué établissant la vérité, quelle qu'elle soit. (Mais le ministre de l'Education nationale est membre d'honneur ès qualité...)
Écrit par : Pierre Enckell | dimanche, 20 décembre 2009
Euh... votre parenthèse présage du pire, mon ministre n'est connu que pour ses compétences de DRH de L'Oréal (il ne sait d'ailleurs pas encore que les RH existaient au MEN avant son arrivée) et pas du tout en lettres ou en histoire.
Écrit par : Dominique | dimanche, 20 décembre 2009
Antenne Relais poursuit l'enquête pour cette citation saugrenue et il fait un parallèle intéressant.
http://antennerelais.canalblog.com/archives/2009/12/20/16216166.html
Écrit par : Dominique | dimanche, 20 décembre 2009
Il vaut mieux être ex mannequin que sdf pour être "secouru" par temps de froid :
http://www.arretsurimages.net/vite.php?id=6538
Écrit par : Michèle | mardi, 22 décembre 2009
Il semble que le mystère ait enfin trouvé sa solution !
cf. "Mise à jour 01/01/2010" dans :
"A la recherche de la citation de Proust de Carla Bruni"
http://antennerelais.canalblog.com/archives/2009/12/20/16216166.html
Écrit par : antennerelais | samedi, 02 janvier 2010
La solution proposée par Antennerelais est plausible, même si elle n'est pas totalement satisfaisante. En tout cas, la Société des Amis de Marcel Proust, que j'avais interrogée, s'est très prudemment abstenue de répondre (de même qu'un membre éminent de cette société que j'ai rencontré autrefois et à qui j'ai écrit personnellement). Je suppose - gratuitement ? - qu'elle a de grassouillettes subventions et craint de les perdre. "Mépris de Carla Bruni", voilà une offense particulièrement grave.
Écrit par : Pierre Enckell | samedi, 02 janvier 2010
Écrire un commentaire