samedi, 05 décembre 2009

Fantômas contre Fantomas

Comparons ces trois affiches et ces deux couvertures. Quelle différence observons-nous entre les affiches de 1911, de 1932 et de 1965 ? Un accent qui disparaît. On peut dire que l'accent circonflexe n'a pas à figurer sur une capitale, sauf qu'on trouve une capitale accentuée sur le nom de De Funès et que cet accent est aussi absent lorsque le nom est écrit en bas de casse. On peut prendre d'autres affiches comme celle-ci de 1948. L'accent circonflexe a disparu presque partout. Il faut dire cependant que les polices des affiches 2 et 3 ne permettaient aucun diacritique sur les capitales. C'est à un tel point que l'article Wikipedia consacré au génie du crime mélange les Fantômas et les Fantomas. Je veux bien admettre qu'il y ait eu des versions internationales de Fantômas pour des peuples sans aucun accent circonflexe, mais quand même...

L'accent circonflexe de Fantômas fait partie de son identité. Il suggère les ailes de la chauve-souris qui vole au dessus de la ville, la cape dont il se vêt, le loup qui cache le regard du personnage aux multiples visages. C'est une part fondamentale de la poésie profonde de ce personnage (totalement bousillée par Jean Marais et De Funès). Une solution astucieuse a été trouvée par l'éditeur espagnol du manga que je cite à la fin avec la représentation du personnage en surimpression du O. Mais c'est un pis-aller. C'est comme si le héros du mal se dérobait toujours avec ses masques.

Un détail amusant au sujet de son nom : Souvestre et Allain avaient gribouillé sur un morceau de papier le nom de Fantômus et le directeur de leur journal l'a mal lu, si bien que la fin fut en -as. Il nous échappe encore !

 

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Trackbacks

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Commentaires

Tout d'abord, bravo pour cette belle évocation de Fantômas, celui de Louis Feuillade, le seul, le vrai, l'unique, à qui l'on doit, en effet, cette superbe affiche de 1911 que je ne me lasse jamais de contempler.
Hélas, les films de Feuillade — dont j'ai dégusté avec un bonheur sans nom l'intégrale à la Cinémathèque française, il y a quelques années — ont été complètement occultés par les vulgaires récupérations d'André Hunebelle dans la culture collective moderne, et c'est bien dommage.

Ensuite, oui, il est bien étonnant que l'accent circonflexe du plus grand des apaches se soit perdu. Je ne l'avais jamais remarqué. Créons dès aujourd'hui un groupe Facebook, une pétition, un débat national pour la réhabilitation de l'accent circonflexe sur le « o » de Fantômas.
Il en va du patrimoine historique de la maison Gaumont !

Écrit par : Monsieur Kaplan | samedi, 05 décembre 2009

La première affiche est vraiment belle : la position de Fantômas, la ville entière en-dessous, les ponts, la tour Eiffel... d'accord avec vous et Monsieur Kaplan, l'accent circonflexe fait partie de l'essence même du personnage.

Écrit par : Alice M. | samedi, 05 décembre 2009

Le poème de Desnos ("la Complainte de Fantômas", texte qui fut je crois chanté à la radio) que je cite dans le lien sur le mot "poésie" renvoie explicitement à cette affiche et à ces films de Feuillade. L'affiche a elle-même une histoire plus ancienne, elle renvoie par exemple à La Lanterne de Rochefort
http://www.herodote.net/Images/Lanterne.jpg

Où l'on voit une sorte de chauve-souris autour du Sacré-Cœur, Rochefort était alors violemment anti-catholique et communard, mais il a mal fini en antisémite, boulangiste et patriotard. Il y a pas mal d'anarchistes qui tournent mal...

On peut la retrouver ensuite dans des images populaires comme la BD la Marque jaune ou bien de propagande antisémite sous la guerre. Cela a été utilisé à bien des sauces pour représenter un danger total. C'est très ambigu, l'élégance du personnage de Fantômas est en contraste avec ce qu'il est censé représenter, le mal en personne.

Écrit par : Dominique | samedi, 05 décembre 2009

Dominique, la Lanterne de Rochefort était un pamphlet périodique de petit format, alors que cette Lanterne à 5 centimes est très probablement le journal décrit ici :

http://www.bnf.fr/pages/collections/num_presse-hist.htm

Question goût esthétique, il serait intéressant de déterminer sous quelle direction l'affiche a été utilisée.

Écrit par : Pierre Enckell | samedi, 05 décembre 2009

En effet, on peut voir ici une reproduction d'une couverture de la Lanterne de Rochefort qui est à un autre prix et avec une autre présentation, mais avec la même image de lanterne en vignette.
http://www.les-petites-dalles.org/Lampottes.html
Je crains de n'être pas le seul à avoir été abusé par la synonymie et la proximité d'opinions.

Écrit par : Dominique | samedi, 05 décembre 2009

"Pas le seul", en effet ! Le site de l'Encyclopedia Universalis, pour illustrer un article fort sérieux de René Rémond sur l'anticléricalisme, donne cette affiche comme illustration en la datant de "1868-1869". Je veux bien que les titres soient semblables, mais enfin c'est l'Empire qui était la cible principale de Rochefort et non le catholicisme ; et quant au Sacré-Coeur, bien identifiable sur l'image à côté d'un moulin montmartrois, il n'a commencé à être construit, à grand' peine, qu'après la guerre de 70-71 ...

Écrit par : Pierre Enckell | samedi, 05 décembre 2009

C'est encore pire. La revue (fort sérieuse normalement) Hérodote illustre son article Rochefort de cette affiche anachronique.
http://www.herodote.net/citations/citations.php?nom=Rochefort
Je crains aussi que cela ne traîne dans un très grand nombre de manuels scolaires d'histoire et de français. Merci d'avoir permis de faire la différence.

Écrit par : Dominique | samedi, 05 décembre 2009

De même qu'il y a Champignac et Champignac et Lanterne et Lanterne, il y a Hérodote et Hérodote. La revue "fort sérieuse", qui traite d'ailleurs de géographie, est herodote.org, alors que herodote.net paraît être un site de vulgarisation historique de qualité variable.
Des indices très clairs ont fait naître mes soupçons sur l'identification de l'affiche, et le premier historien venu aurait eu la même méfiance. C'est apparemment au stade de la mise en page et de la maquette qu'un malheureux documentaliste a fait l'erreur : mais l'auteur n'est pas toujours invité à participer à ce stade, et surtout il considère souvent que sa tâche est terminée quand il a fourni son texte.

Écrit par : Pierre Enckell | dimanche, 06 décembre 2009

Fin du suspense. L'affiche est signée Ogé, et date de fin 1902 (ce qui la rapproche de Fantômas).

http://www.caricaturesetcaricature.com/article-10706089.html

Écrit par : Pierre Enckell | dimanche, 06 décembre 2009

Salut, c'est encore moi. Chercher "Eugène Ogé" sur Google, on saura tout ou presque.

Écrit par : Pierre Enckell | dimanche, 06 décembre 2009

Au sujet du cardinal Richard qui a fait édifier le Sacré-Cœur et qui a été un militant du parti catholique, on peut remarquer qu'il est représenté comme un vampire, ce qui est plus souvent associé aux juifs. Or si le roman de Bram Stoker de 1897, il n'a été traduit en France qu'en 1920 sous forme abrégée et à la suite des premières adaptations cinématographiques. Certes, on trouve des vampires précédemment, notamment en France chez Nodier. Mais le thème du vampire était presque absent depuis la fin de l'Empire et de la Révolution (c'était déjà un thème réactionnaire chez Polidori, tout comme Frankenstein de Mary Shelley). Les représentations de vampires vont s'accumuler autour de la Première Guerre mondiale. Cela tient pour une part à l'industrie cinématographique naissante qui avait besoin de personnages récurrents, mais aussi à une forme d'angoisse face à une menace étrangère. Dans l'affiche d'Ogé, une sorte d'ultramontanisme et de monarchisme. Ailleurs, ce sera le juif qui se nourrit du sang des petits enfants ou qui se baigne dedans. Puis ce sera le franc-maçon ou le communiste. C'est une métaphore qui revient souvent par la suite. Mais cette affiche de la Lanterne vient en fin de l'affaire Dreyfus et en pleine affaire des fiches. C'est très problématique : les mêmes représentations extrêmes sont employées par des partis adverses. Il y avait déjà doute sur la nature de certains citoyens et on se fabriquait un ennemi intérieur. La place du vampire est une indication sur l'état de la société. Que l'on songe à la phrase du maire de Gussainville (Meuse) : "Ils vont tous nous bouffer".

Écrit par : Dominique | dimanche, 06 décembre 2009

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