jeudi, 19 novembre 2009

L'accent plat

libraire.jpgCe qui me retient dans cette image, c'est l'accent plat. Pas un accent circonflexe en forme de chapeau ou de triangle, mais bien un accent totalement horizontal.

Vous ne connaissez pas l'accent plat ? Vous avez bien de la chance ! Vous n'êtes pas alors enseignant ou mauvais élève. Moi, j'ai été les deux successivement.

L'accent plat est une vieille astuce des mauvais élèves afin de faire croire qu'ils ont écrit un circonflexe et pas un grave ou un aigu. Comme j'étais un mauvais élève, fort brouillé avec les accents, je m'arrangeais pour donner le change avec des accents plats durant mes années de lycée (j'écrivais alors en script, l'ancêtre du Comic sans MS). Cela ne devait tromper personne, je pense, mais comme j'avais une intelligence supérieure mes profs feignaient de ne pas voir ce handicap. Puis, je me suis décidé à devenir un peu sérieux et j'ai tenté de placer les bons accents où il faut, mais heureusement je dispose de correcteurs orthographiques à présent parce que c'est encore parfois le bazar. C'est pourquoi je milite pour une réforme orthographique qui tiendrait compte en priorité de mes lacunes les plus graves.

Quand je suis devenu enseignant et en plus de français, je me suis aperçu que mes élèves avaient trouvé la même astuce que moi. L'accent plat partout ! Bien pis ! ils avaient inventé entretemps la chiure de mouche qui permet de dire que oui il y a un accent et que non il n'y en a pas. Je me suis donc retrouvé dans la peau d'un commissaire de police à devoir procéder à des interrogatoires à coups de Petit Larousse (pas si petit quand même, il pèse bien son kilo) sur l'occiput afin de faire cracher le morceau au suspect : "Mais là, tu as écrit ou non un accent grave ou aigu ou circonflexe sur pèlerinage ?" Il faut dire que savoir écrire "pèlerinage" est un élément fondamental de notre identité nationale d'autant que la France ne serait jamais la France sans ses cathédrales comme me l'a dit mon ami Guaino ce matin.  Puis, je faisais crisser la craie sur le tableau noir afin de bien les torturer (cette méthode n'a jamais été désapprouvée par les conventions de Genève et j'étais donc dans la plus stricte légalité).

Menfin, pourquoi placer un accent plat sur un mot qui ne nécessite aucun autre accent que le circonflexe dans ce cas ? Un souvenir de mauvais élève de la part du lettreur ?

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Commentaires

Pour ce qui est de l'image, je suppose que le lettrage du phylactère, réalisé avec un "peigne" (ou des portées, comme on voudra) ne permet pas de faire figurer des signes "hauts" comme les accents. Le dessinateur s'en sort comme il peut. Je me trompe peut-être.

Écrit par : Jacques Layani | jeudi, 19 novembre 2009

Je pense que cela a été lettré par quelqu'un d'autre que Franquin qui plaçait bien les accents sur ses capitales, ce n'est pas tout à fait son type de lettres, par exemple le ç. Vous ne croyez pas si bien dire au sujet des portées : Charles Dupuis, à la fin des années cinquante, a fourni ses dessinateurs en feuilles de dessins avec des lignes préimprimées en bleu pour placer les cases et surtout le texte des phylactères ! Cela devait permettre de faire des économies pour monsieur Boulier et cela allégeait les efforts de ses dessinateurs qui pouvaient alors se consacrer à des tâches plus utiles que calculer la taille des lettres ou placer une équerre sur une planche. On voit quel patron paternaliste et humaniste était monsieur Dupuis. Cela a dû tenir un ou deux ans au plus parce que les auteurs se sont révoltés contre cet accès de charité chrétienne qui leur demandait de gommer des lignes. On voit quelques exemplaires de ces planches au musée Jijé et c'est Alex qui a attiré mon attention sur ce fait.

Écrit par : Dominique | jeudi, 19 novembre 2009

Effectivement, le lettrage n'est pas de Franquin, mais je trouve qu'il cherche à l'imiter, notamment le point d'interrogation, que le maître, dans sa recherche d'intonations à transcrire graphiquement, exagérait souvent (avant, on s'en souvient je pense, d'en faire carrément un petit personnage annonçant le contenu du numéro ou de celui à venir, avec son compère, le point d'exclamation).

Je connaissais l'histoire des portées. Au-delà de l'économie de bouts de chandelle (ou de crayon), il reste que cela témoigne, même en mal, de l'ingéniosité déployée dans la recherche de techniques nouvelles ou différentes, en un temps sans ordinateur ni palette graphique. On cherchait beaucoup, on trouvait parfois, et l'art de la débrouille comblait l'absence de technologie.

Écrit par : Jacques Layani | jeudi, 19 novembre 2009

Il y avait une autre raison à ce genre de fausse économie : la nécessité de la traduction en néerlandais la même semaine ou bien l'emploi de dessinateurs néerlandophones qui ne lettraient pas eux-mêmes comme Berck ou Azara. Dans le studio Hergé et donc chez ses suiveurs comme l'usine Jacques Martin, les bulles n'étaient pas lettrées sur la planche, mais dans une sorte de calque que l'on appliquait ensuite, afin de permettre les différents formats de traduction. Un texte en anglais, et pire en chinois, cela vous laisse tout de suite beaucoup de blanc dans votre bulle qui était en français ! Maintenant, les auteurs écrivent leur texte directement par ordinateur avec une police qui correspond à leur graphie et cela donne quelque chose de très normalisé qui fait regretter les signatures de Franquin. Le lettrage est et reste un des gros problèmes de la bande dessinée internationale, surtout s'il s'agit d'onomatopées s'intégrant au dessin. J'ai vu des énormités en anglais ou espagnol qui ne devaient rien à Franquin ou Hergé. On refait alors tout le dessin. Et il y a des gens comme Marsu ou Moulinsart pour parler de droits moraux à défendre ?

Écrit par : Dominique | jeudi, 19 novembre 2009

Aïe, le coup de l'accent plat! Je plaide coupable. Au début de l'année de CE2, j'étais aussi «fâchée avec les accents», et croyais très futé de les transformer tous en vague trait plat au-dessus des voyelles... L'institutrice, qui devait avoir beaucoup de patience et de perspicacité, m'a fait comprendre qu'elle n'accepterait pas une telle stratégie paresseuse de la part d'une élève par ailleurs intelligente, et qu'elle compterait une faute pour chaque accent non identifiable! Je dois dire que le mélange de compliments et de menace a fait assez rapidement son effet. Elle avait aussi réussi à piquer mon amour-propre en me faisant remarquer qu'il y avait un è dans mon prénom, et que je devrais quand même bien être capable de reconnaître ce son dans d'autres mots et d'employer l'accent correct.

Écrit par : Irène | jeudi, 19 novembre 2009

Ce qui est bizarre dans mon cas, c'est que je me suis brouillé avec les accents lorsque je suis arrivé au lycée et que l'on ne me faisait plus effectuer de dictées, c'était enfin la liberté ! j'ai alors écrit comme je le voulais puisque j'étais libre, et un peu après je me suis rendu compte que c'était idiot et que l'on me jugeait malgré tout. Je ne sais comment l'interpréter et ce que je pourrais en tirer pour une pédagogie, je sais juste qu'un élève peut être faible dans telle partie à un moment de sa propre histoire. Et je ne tire aucune conclusion de cela.

Écrit par : Dominique | jeudi, 19 novembre 2009

J'ai toujours eu du mal à comprendre que les accents graves et aigus puissent poser problème. Le circonflexe, je comprends, il peut être confondu avec le grave, puisqu'il donne le même son que lui, mais les deux autres ? ce handicap de l'accent et son corollaire, le syndrome de l'accent plat, sont un complet mystère pour moi.

Écrit par : Calamity Papoty | samedi, 21 novembre 2009

de multiples résonances dans le titre n'ont aussitôt rappelé, encore qu'avec imprécision, un article de N.Sarraute où elle commente Valéry son "lait plat": article qui me fascinait et que je n'ai pas trouvé le temps de rechercher . S'il est sur internet, je l'ignore mais en commençant à m'y promener, j'ai trouvé une citation qui confirme que ma fascination n'était pas sans fondement et faisit écho à ce que cherchait à transmettre N.Sarraute;citation que voici:
Alors de quel langage se servirait-il ? D’un langage banal et usé. Il écrirait, pourquoi pas ? "La marquise sortit à cinq heures." Car à vision plate, langage plat : la sensation et le langage ne font qu’un.

Écrit par : et si 7 | jeudi, 26 novembre 2009

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