mardi, 03 novembre 2009
L'identité nationale à travers le prisme de la poésie de Michel Sardou
Je reçois une lettre de Mariah-Samanthah, lectrice qui prépare son bac STG pour la quatrième fois et qui réclame mon assistance.
Au secours, cher comte, notre prof de français nous a donnés un devoir à rendre pour jeudi et je n'ai aucune idée pour commencer. Le sujet est : « En quoi cette chanson de Michel Sardou constitue-t-elle une contribution au débat sur l'identité nationale ? Vous vous appuierez sur des exemples tirés du texte et d'autres œuvres du même poète. » Comme jeune pop de gauche, je ne peux comprendre que les chansons d'Enrico Macias et de Carla Bruni, mais dans ce cas les paroles me semblent bien difficiles à comprendre.Je ne saisis pas toutes les références culturelles, serais-je donc une mauvaise Française ? C'est ce que me disent déjà mes amis d'extrême gauche qui militent au Modem, mais je ne peux suivre de tels anarchistes qui n'ont aucun sens de la modération.
Ils ont le pétrole
Mais ils n'ont que ça
On a le bon vin
On a le bon pain
Et cetera
Notons tout d'abord l'antithèse entre ils et on, deux pronoms dont les référents sont imprécis, car non désignés auparavant. Pour les identifier, il faut faire appel aux présupposés des destinataires du poème. On est bien entendu l'artiste et son public qui entretiennent les mêmes clichés. Ils représente les pays producteurs de pétrole, mais il n'est pas possible de les nommer plus pour l'instant.
Remarquons la construction des strophes qui seront toujours écrite avec le même schéma : un distique qui évoque ils et qui comprend un lien restrictif (mais), un tercet qui évoque on. Le distique présente les avantages et les inconvénients d'une situation, le tercet ne présente que des avantages. Autant dire que la balance est plus favorable pour on.
Ils ont le pétrole
Mais c'est tout
On a les cailloux
On a les bijoux
On a les binious
Comme il s'agit d'un texte qui se sert des lieux communs afin de défendre ses préjugés et sa supériorité nationale, le fin rhéteur qu'est Michel Sardou s'est servi de deux images convenues : le rappel à l'instruction publique par les mots cailloux et bijoux qui évoquent les règles de grammaire de l'école traditionnelle et l'évocation de la richesse du folklore français capable d'intégrer les joueurs de binious. Ce passage est particulièrement subtil, parce que le mot bijoux est lui-même d'origine bretonne, ce qui démontre la capacité de la France à faire de bons mots français à partir de langues étrangères. Notons encore un degré de lecture supplémentaire du fait du calembour au sujet des cailloux qui sont aussi des bijoux. Cela renvoie à la fréquentation de la place Vendôme par les riches représentant des pays pétroliers, mais on ne sait encore lesquels. Tout est en allusions subtiles et discrètes.
Ils ont les dollars
Et c'est bien
On a les man'quins
Les grands magasins
Le Paradis Latin
Ils ont les barils on a les bidons
Mais pour boire où vont-ils
Chez Dom Pérignon
Voici que se précisent les centres d'intérêt de ces ils étrangers qui viennent en France chez on. Les belles femmes des défilés de mode ou des revues de cabaret, la consommation de luxe où les pétrodollars peuvent être bien employés. La vision géo-économique de Michel Sardou repose sur une saine répartition des tâches selon les pays. Il est évident que François Pinault, Bernard Arnaud et Alain Bernardin contribuent hautement à la fondation de l'identité nationale, bien plus que de grands penseurs.
Ils ont le pétrole
Pour trente ans
On a du vin blanc
Des blés dans les champs
Pour au moins mille ans.
Dans cette strophe, nous trouvons une illustration parfaite trente ans plus tard de l'avis fort autorisé de notre admirable président selon lequel « La terre fait partie de l'identité nationale ». Relevons le don prophétique du poète, mage visionnaire tel Hugo ou Vigny, qui en 1979 a bien vu la disparition du pétrole cette année alors que les cours du blé se situent à un niveau jamais égalé auparavant, sans aucun problème de surproduction.
Ils ont le pétrole
Mais ils n'ont que ça
On a des idées
Un gaspy futé
Un Martel à Poitiers
Le poème suit une progression par des implicites de plus en plus explicites. Lee barde fait ici allusion à deux campagnes publicitaires de son temps : le slogan « En France, on n'a pas de pétrole, mais on a des idées » et le thème de la chasse au gaspi dont le personnage fétiche Gaspy a été accolé à celui de Bison futé, l'idée commune étant l'automobile. Notons que l'actualité d'époque est mise en perspective de manière historique par le rappel de la bataille de Poitiers qui a permis de chasser les Arabo-musulmans de France. Doit-on penser qu'il s'agit d'abord de justifier l'expulsion des étrangers ? Le texte est plus nuancé que cela, comme on le verra.
Ils ont les dollars
C'est très bien
Nous des têtes de lard
De gaulois grognards
Et chauvins
Voici exposés trois caractéristiques fondamentales de l'identité nationale : d'abord elle est nationaliste (le Français est chauvin), attachée à son histoire nationale (les grognards font allusion aux soldats de Napoléon dont faisait d'ailleurs partie le soldat Chauvin, nos ancêtres les Gaulois sont cités), à ses traits de caractère (la gauloiserie ou le goût pour les plaisanteries égrillardes, la grogne et l'entêtement représenté par la tête de lard). Remarquons d'ailleurs que le lard ne peut pas faire partie des traditions culturelles d'ils.
Quand ton puits s'ra sec ... plus d'jus dans l'citron
Plus personne à La Mecque
Viens à la maison
On boira mon vin
De bon cœur
Admirons la manière par laquelle le poète a su repousser à la fin de son œuvre l'identité des ils de manière à susciter l'intérêt de l'auditeur. Admirons aussi la manière par laquelle il conçoit l'intégration des immigrés d'origine musulmane : par l'abandon de leurs spécificités culturelles et de leur religion. C'est ainsi que l'identité nationale française peut devenir universelle et peut se permettre d'accueillir des réfugiés économiques qui ont su s'adapter aux valeurs républicaines grâce à leurs dollars, sans passer par la case de la valeur travail.
Tu mangeras mon pain
J'demand'rai la main
De ta sœur
Quand ton puits s'ra sec
Viens à la maison
On boira cul-sec
En vieux compagnons
Ce poème appartient à un genre très bien déterminé du XXe s. : l'œnodie ou chanson à boire dans laquelle se sont illustrés d'immenses artistes comme les Charlots ou le Grand Jojo et les Joyeux Bituriers ou Bézu ou surtout ces extraordinaires et talentueux chanteurs que furent les Musclés. Elle est une variante du grand genre comique troupier qui entend faire l'unité d'un ensemble disparate de personnes en utilisant leur plus bas rire et en figeant les participants dans une caricature dans un jeu de rôles totalement éloignés de ce qu'ils sont. Reprendre ces airs en chœur est un signe certain d'acceptation de l'identité nationale, plus que le fait d'entonner le Temps des cerises ou la Chanson de Craonne.
14:03 Publié dans Lectures méthodiques, analytiques et pataphysiques | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, ump, chanson, humour, satire



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Commentaires
les grands esprits se rencontrent :
http://www.entrailles.fr/index.php?post/Contribution-pour-le-pays
Ecrit par : h | mardi, 03 novembre 2009
Ah oui ! C'est nettement plus érudit et exhaustif en matière de sardouïsme que mon petit billet et on balaye bien l'ensemble des idées de cet immense penseur que le divin président aime faire chanter en karaoké à ses invités dans l'avion ou qu'il apprécie d'écouter dans son meupeutrois lors de ses joguingues quand il n'a pas de malaises vagaux. Cela dit, mon billet a été précédé de deux ou trois autres depuis septembre (toujours pour répondre à Mariah-Samanthah) qui mettaient en avant le parallèle entre sardouïsme et sarkozysme pour se livrer à de fines analyses littéraires destinées au bac STG comme les deux années passées, et je n'ai eu qu'à suivre ce que j'avais déjà commencé avec mes parodies d'explications de texte. Les démarches ne sont pas tout à fait identiques, mais le croisement est rigolo et pertinent. Je ne peux y voir un plagiat, puisqu'il est évident que tout auditeur normalement sain de Sardou peut se poser des questions sur les idées et les valeurs véhiculées par ses chansons, et j'espérais bien ne pas être le seul spécimen à me dire que quelque chose ne tourne pas rond dans ce débat ou dans les chansons de Sardou. Ce serait bien d'ailleurs que chacun prenne en charge une chanson de Sardou afin de la situer dans le débat fumeux de l'identité nationale. Juste histoire de le pourrir un peu.
Ecrit par : Dominique | mardi, 03 novembre 2009
D'autres aiment ce pays ce façon différente...
http://paroles.abazada.com/chanson,jaime-ce-pays,24640.htm
Ecrit par : Olivier | mardi, 03 novembre 2009
En 2005, Claude Lévi-Strauss avait déclaré : "J’ai connu une époque où l’identité nationale était le seul principe concevable des relations entre les Etats... On sait quels désastres en résultèrent."
Tout est dit.
Ecrit par : Jacques C | mardi, 03 novembre 2009
Jacques C. : qui ne souscrirait pas à votre référence ? Le problème, c'est que le passé ne nous préserve pas du tout de l'avenir. Mon premier commentaire à ce sujet était "un débat qui n'a pas lieu d'être". Je suis toujours sur la même position, l'identité dite nationale ne se dit pas, elle se fait et elle peut changer. Je sais que mes cousins allemands ont combattu mes parents français, en quoi étaient-ils différents de nature alors qu'ils étaient parents (c'est une histoire familiale réelle) ? Tout ce qui peut justifier une future guerre même lointaine et garantie sans risque m'est odieux. Ce que l'on veut au delà du débat de l'identité nationale, c'est que l'on accepte que des jeunes gens se fassent sauter le ventre dans des pays musulmans supposés ennemis ! On doit aussi commencer à construire son ennemi afin que chacun accepte ce sacrifice nécessaire à la grandeur de notre civilisation universelle. Comme si l'autre ne réagissait pas à notre agression et notre intrusion. Nous construisons des ennemis fantasmatiques qui prennent ensuite corps.
Ecrit par : Dominique | mercredi, 04 novembre 2009
Salut, Dominique. Je cherche des blogues écrit en «roman» (c'est à dire, les langues romanes, bien sûr) pour les mettre dans la liste sur mon propre blogue. Et bon, je veux juste te dire que je viens de rajouter le tien, là.
Reste bien. ;)
Ecrit par : Filius Lunae | mercredi, 04 novembre 2009
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