lundi, 26 octobre 2009
Fioretti
Après l'histoire de la rate, voici le récit de mon premier cours de français. Je n'étais même pas encore stagiaire, on m'avait demandé de faire un remplacement de quelques heures. Je réfléchis à ce que je peux faire en si peu de temps et je me dis que la poésie peut s'intercaler n'importe où dans une progression que je ne connais pas. Je me trouvais dans un collège semi-rurbain qui recrutait aussi fortement dans des quartiers populaires et défavorisés. Entendre par là que l'on n'était pas loin d'un classement en ZEP qui venaient d'être crées, vu le nombre de boursiers, d'incidents, lss résultats du DNB ou les évaluations de sixième, mais cela avait été refusé par la direction qui ne voulait pas effrayer la petite bourgeoisie des villages péri-urbains où chacun protège sa petite villa choisie sur catalogue derrière sa haie de bambous ou de troènes. Une population très mélangée donc. "
Comme il s'agissait d'une classe de cinquième, je me suis dit que le Dormeur du val était une bonne occasion pour parler de prosodie ou de vocabulaire des sensations ensuite ou du sens historique. Et puis Rimbaud ne peut être totalement mauvais à connaître au moins une fois. Je commence donc à écrire le texte au tableau (je parle d'une époque où les photocopieuses n'existaient presque pas dans les établissements du secondaire et que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître). Tout le monde est très sage et attentif au début, malgré ma tension. De grands éclats de rire accueillent cependant le premier tercet.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.
Je ne comprends pas d'abord pourquoi. Puis on m'explique que les glaïeuls, c'est trop drôle. Je tente péniblement d'expliquer qu'il s'agit de fleurs poussant en bord de rivière ou d'étang et qu'il n'y a aucune connotation sexuelle dans le texte (mais là je mens éhontément). Mettre les pieds dans les glaïeuls, cela avait un autre sens pour certains de ces élèves qui étaient versés en argot (on ne parlait pas encore de verlan). Parce que c'était l'autre nom qu'ils donnaient aux glaouis. Et comme il s'agit d'une fleur à bulbe, comparable à l'orchidée qui fait pouffer de rire les érudits quand ils rappellent son étymologie, l'assimilation est facile avec un testicule. Cela ne mettra pas cependant en péril mon remplacement, on est tous revenus au cours normal des choses après cette parenthèse.
Je connaissais le sens qu'ils pouvaient donner à glaïeuls, je n'y avais pas songé une seule minute. Plus tard, quand j'ai raconté cette histoire à des collègues, on m'a affirmé que ce n'était pas possible, que j'affabulais, que ce sens n'existait pas, et je n'ai pas rencontré de telles réactions lorsque j'ai effectué quatre ou cinq fois ensuite une lecture ou une récitation du Dormeur du val, mais c'était ailleurs et dans un autre milieu. Pourtant, je n'avais pas rêvé !
11:51 Publié dans Les mots de la vie | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : éducation, enseignement, profs, langue française, poésie



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Commentaires
Je ne connaissais pas ce mot "glaouis", mais j'ai posé la questIon à mon mari, lui, si.
Écrit par : Michèle | mardi, 27 octobre 2009
Les claouis, en Afrique du Nord, sont en effet les testicules, pour parler poliment. Apparemment, une prononciation avec un g initial s'est développée en français, peut-être par confusion avec El Glaoui qui fut une marionnette politique de la France au Maroc pendant l'exil de Mohamed V. Quant au passage à glaïeuls, il est assez sidérant. Il me semblait que ce nom de fleurs était un mot spécialisé sinon savant, peu susceptible d'être intégré à l'argot. Comme quoi tout arrive.
Feu M. Lecoultre, qui était inspecteur de la navigation au port d'Alger, suscita un jour l'ébahissement scandalisé du personnel en proposant d'aller "prendre un petit claoui". Il voulait dire "cahoua", café, mais l'arabe ne lui était vraiment pas familier.
Écrit par : Pierre Enckell | mardi, 27 octobre 2009
@Pierre Enckell : je ne crois pas que le nom des glaïeuls soit si spécialisé ou savant que cela, c'est un terme assez ordinaire pour les jardiniers du dimanche, la fleur est répandue et assez bien connue (même si j'ai dû préciser à certains élèves une fois ce dont il s'agissait). Mais le passage de claoui/glaoui à glaïeul par une double motivation (phonétique et métaphorique) est remarquable.
Écrit par : Dominique | mardi, 27 octobre 2009
Ben déjà ya pas des masses de mots français commençant par GLA (à part la glace et ses dérivés, assez incompatibles avec les bibelots).
Écrit par : Calamity papoty | mercredi, 28 octobre 2009
Rimbaud a plusieurs fois utilisé ce nom de fleurs.
Mais voilà ce qui arrive, à parler debout, devant des élèves assis...
Des fleurs d'encre crachant des pollens en virgule
Les bercent, le long des calices accroupis
Tels qu'au fil des glaïeuls le vol des libellules
Et leur membre s'agace à des barbes d'épis.
http://tinyurl.com/ylhorhp
Écrit par : Olivier | mercredi, 28 octobre 2009
D'où l'expression "les avoir à glagla" ?
La réaction de vos collègues, c'est moi ou on peut dire que c'est du mépris pour les mômes ? Je dois à mes élèves de belles expressions comme "t'as de l'espérance dans les chaussettes" (aka "tu peux toujours courir") ou cette formule à bâcher : "si mon chien avait ta gueule, je lui raserais le cul et je lui apprendrais à marcher en arrière".
Écrit par : PMB | mercredi, 28 octobre 2009
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