dimanche, 11 octobre 2009
Dix lei
La petite Tzigane du village voisin tord son tablier vert. L'eau dégouline de sa main. Du sommet du crâne, la tresse lui tombe sur l'épaule. Pris dans les cheveux, un ruban rouge. Langue pendante au bout de la tresse. Pieds nus, pieds boueux, la petite Tzigane est plantée devant les conducteurs de tracteurs.
Ils ont des petits chapeaux tout trempés. Leurs mains noires sont à plat sur la table. "Fais voir, dit l'un, je te donnerai dix lei." Il pose les dix lei sur la table. Les autres rient. Leurs yeux brillent, leurs visages sont rouges. Leurs visages s'agrippent à la longue jupe à fleurs. La Tzigane retrousse sa jupe. Le conducteur de tracteur vide son verre. La Tzigane prend le billet sur la table. Elle entortille sa tresse autour de son doigt. Elle rit.
Windisch sent les odeurs d'alcool et de sueur qui viennent de la table voisine. "Ils ne quittent pas leurs petits gilets de fourrure de tout l'été", dit le menuisier. La bière a laissé de la mousse sur son pouce. Il trempe le doigt dans le verre.
"Ce salaud, à côté, me souffle la cendre dans le verre", dit-il. Il regarde le Roumain debout derrière lui. Le Roumain, une cigarette tout imbibée de salive au coin de la bouche, rit. "'Vous pouvez plus parler allemand". Puis il ajoute en roumain : "Ici, on est en Roumanie."
Le menuisier a un regard gourmand. Il lève son verre, le vide. "Vous serez bientôt débarrassé de nous :" hurle-t-il. Il fait signe au patron qui est debout à la table des conducteurs. "Une autre bière."
Herta Müller
17:18 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, langue allemande, roumanie, nobel



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