samedi, 10 octobre 2009

Le roi dort

Avant la guerre, la fanfare du village en grand uniforme rouge foncé s'était un jour rassemblée à la gare. Le fronton de la gare était décoré de guirlandes de lis, d'asters et de feuilles d'acacias. Les gens avaient tous leurs habits du dimanche. Les enfants avaient des chemisettes blanches. Leurs visages étaient cachés derrière des bouquets de fleurs.

Lorsque le train est entré en gare, la fanfare a joué une marche. Les gens ont applaudi. Les enfants ont jeté des fleurs.

Le train est entré lentement en gare. Un jeune homme a tendu un long bras par la fenêtre. D'un geste de la main, il a réclamé le silence :

"Taisez-vous, Sa majesté le roi dort."

Après le départ du train, un troupeau de chèvres blanche arriva des champs. Elles suivirent la voie ferrée et mangèrent les fleurs. Interrompue la musique.

Les musiciens sont rentrés chez eux. Interrompu aussi le geste de bienvenue des hommes et des femmes. Ils sont retournés à la maison. Et les enfants aussi, les mains vides.

Une fillette qui, après la musique et les applaudissements, devait réciter un poème devant le roi resta assise, seule, dans la salle d'attente, jusqu'à ce que les chèvres aient mangé tous les bouquets de fleurs. Et elle pleura.

Herta Müller

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