vendredi, 18 septembre 2009

La pompe à purin du Post : comment orienter le lecteur vers le tas de fumier

Comment faire de l'audience à n'importe quel prix et alimenter la pompe à commentaires (conçue sur le mécanisme de la pompe à phynances chère au Père Ubu) ?

Prenez déjà un pipole. Tout le monde connaît les pipoles grâce à ces magazines d'information ces bouses informes que sont Voici, Gala, Public, Closer, France-Dimanche, Entrevue, Choc, Guts, Ici-Paris et Grazia. (Il me semble que je dois en oublier quelques-unes, mais on n'est pas dans Wikipedia.) Or, cela tombe bien, quand on lit Le Post, on se retrouve confronté à peu près au même genre d'étrons emballés dans un torchon, sauf que c'est plus moderne, puisque c'est en ligne, avec plein de vidéos marrantes autour et même que l'on peut donner son avis.

Or, ce qui est intéressant au sujet d'un pipole, c'est d'abord que tout le monde a un avis circonstancié et argumenté au sujet de sa personnalité profonde, de son psycnisme, de son état physique surtout s'il est question de drogues, de dépendances ou de dopage, sur son histoire dans sa petite enfance, ses drames intimes qui sont toujours pudiquement cachés en étant étalés à la une desdites déjections ou dans les émissions de témoignage. Donc même Ginette qui est femme de ménage à Franprix ou Kévin qui est doctorant en étruscologie à la Sorbonne ont forcément entendu parler des pipoles. Pourtant, l'une sait à peine lire les titres tandis que l'autre décrypte une langue mystérieuse. Autant dire que le pipole n'est pas segmentant et que cela intéresse fort les publicitaires qui aiment les programmes fédérateurs.

Le second intérêt du pipole, c'est qu'il est toujours prêt à dire ou à faire une couennerie quand il ne vit pas un drame intime (le mieux, c'est les deux à la fois). Prenons des pipoles types et bons vendeurs au hasard (Britney Spears, Lindsay Lohan, Paris Hilton), ils semblent avoir été conçus par leurs parents afin de commettre le maximum de couenneries dans le temps le plus rapproché et de préférence en public, parce que sinon ce ne serait pas des pipoles. Le pipole n'existe que parce que l'on parle de lui : Loft Story l'a compris, qui a fait accéder au statut de pipole des personnes n'ayant jamais rien fait dans leur vie ou ne sont pas fils de. Mais il y a une sous-catégorie de pipoles qui non contente de se faire voir au cinéma ou à la télévision veut avoir un avis sur la marche du monde. Le pipole intellectuel en quelque sorte. Celui-là est un bon client pour les émissions de débats de pugilat. Mathieu Kassovitz appartient à cette sous-catégorie.

Il rentre dans un sujet polémique avec un avis que l'on pourrait qualifier de candide : le 11 septembre 2001 (pas le 11 septembre 1973 qui ne lui dit rien et qui ne dira rien aux téléspectateurs ou aux commentateurs du Post). Cela tombe fort bien, il y a eu d'autre pipoles aussi capables de fines analyses que lui à avoir eu des positions identiques : Marion Cotillard et Bigard, ce grand humoriste fort catholique. On rentre alors dans le processus de recyclage des informations anciennes qui est si cher au Post. A partir d'une information, il est possible de faire une foule de  pages nouvelles avec les mises à jour, les mises en perspective, les appels à débat. Ce qui devrait tenir en deux lignes devient un flux d'informations d'âneres qui ne disent rien de plus.

Mais quand on tient un bon sujet de polémique, il ne faut surtout pas le lâcher. Il doit y avoir les pour et les contre. Cela tombe bien, les avis sont tellement opposés que l'on va obtenir un excellent débat de haute tenue morale une bagarre de saloon. D'un côté les complotistes traités de négationnistes, de l'autre des partisans de la raison qui en viennent à des rapprochements insensés. Le but, c'est de faire de l'audience, on le rappelle, donc il faut que le sujet attire le plus possible de trolleurs, de propos dignes du point Godwin et de faire monter la sauce afin que n'importe qui intervienne en disant n'importe quoi sur ce qu'il n'a pas lu ou vu. On le rappelle, le but du Post n'est pas d'informer ou de permettre une discussion : il est d'abord d'attirer des commentaires qui vont déclencher de nouvelles lectures de pages et donc de nouvelles rentrées publicitaires.

J'en viens à l'essentiel après ces prolégomènes de haute volée. Voici un extrait d'un article de la rédaction du Post (pas d'un des blogueurs invités ou d'un posteur) :

Si l'on parle de dérapage pour Mathieu Kassovitz, l'attitude de Frédéric Taddéï n'est pas non plus passée inaperçue.

À l'origine du débat, Frédéric Taddéï aurait "laissé dire" Mathieu Kassovitz, accuse le journaliste Renaud Revel, de L'Express.

Mais le journaliste n'est pas le seul, "un éminent spécialiste de la télévision, François Jost, s'effare que Kassovitz ait pu parler 'sans la moindre contradiction'", selon Arrêt sur Images.net.

Ce qui attire mon attention, c'est la dernière phrase. J'ai lu la brève d'@si auparavant et je donne une autre partie du billet qui n'a visiblement pas été lu ou qui a été intentionnellement été mal lu :

Mais Taddei n'est pas Ardisson. Et ses accusateurs n'ont sans doute regardé que l'extrait de l'émission posté sur Dailymotion. S'il laisse parler Kassovitz, c'est pour mieux le laisser déchiqueter ensuite posément, gentiment, avec compassion (on est en famille) par le reste du plateau. L'écrivain Hélène Cixous s'étonne tranquillement de l'impunité dont bénéficient les plus gros bobards complotistes anti-américains (Kasso : non non non, chuis pas complotiste). Tout aussi tranquillement, Ismaïl Kadaré raconte comment une vie entière sous la dictature albanaise l'a définitivement immunisé contre les énormités de la propagande anti-américaine (Kasso ne répond rien. Pas révisé le Wikipedia sur l'Albanie, sans doute). Seul l'autre pipeul présent, Marin Karmitz, fonce dans la muleta, et remporte le point Godwin, en assimilant Kassovitz aux négationnistes ( véhémente protestation de Kasso : faut pas tout mélanger, Auschwitz, c'est prouvé, tandis que New York, c'est pas prouvé).

Ce que je lis, c'est une ironie à l'égard de François Jost, puis dans la phrase suivante envers Renaud Revel qualifié de "non moins éminent journaliste-médias". Tous les deux n'ayant pas regardé l'émission en question, mais un extrait accessible en ligne. Ce sont deux journalistes issus de la presse écrite qui sont mis au banc des accusés par le procédé traditionnel en rhétorique de l'antiphrase. Cette figure disparaît complètement dans la version du Post qui laisse croire qu'@si décerne à François Jost son onction. Quel est donc le but de cette citation fallacieuse ?

Il s'agit d'abord d'évacuer l'idée qu'il ait pu y avoir une ou plusieurs contradictions en public. Si même Schneidermann déclare qu'il n'y a pas eu de contradiction, c'est donc que cela doit être vrai. Croire à une citation mensongère, ce serait trop compliqué à penser pour le commentateur moyen du Post qui y voit le seul lieu de son expression libre et entière, même s'il dit autant d'âneries que Cindy Lauper tout en se croyant supérieur à elle puisqu'il peut se moquer de sa personne qu'il connaît mieux que tout le monde. Ensuite, il faut bien recentrer le message sur ce qui permet de déclencher un débat une bataille rangée : le 11 septembre a-t-il vraiment eu lieu ? Les gens, enfin les posteurs, ne comprendraient pas les subtilités d'une analyse trop intellectuelle qui consisterait à dire qu'il y a eu une discussion après. Enfin, on jette aux lions deux noms : celui de Kassovitz certes déjà, mais aussi celui de Taddei qui peut devenir coupable de ne pas avoir censuré interrompu l'invité comme l'aurait fait un autre journaliste. Le titre de l'article est éloquent à ce sujet : "Bigard : la liberté de penser est menacée". Bigre ! Bougre ! Foutre ! Fichtre ! Fouchtra ! Et biouchtragueries ! La liberté de penser de monsieur Bigard, ce grand catholique si fervent, me paraissait se situer au niveau le plus fondamental : celui sur lequel il s'assied. Si l'on ne veut pas orienter les discussions algarades ainsi.

Le vrai débat au sujet de ce que lisent ou voient des journalistes issus de la presse écrite (qui écrivent par ailleurs sur la Toile en disant portnawak comme sur le papier) est éliminé donc et réduit à la liberté de penser est-elle ou non en danger ? La réponse est dans le titre, heureusement ! Le Post vous donne la parole ! et vous permet de dire ! tout ce que vous pensez ! même sur ce que vous ne connaissez pas (et n'économisez jamais les points d'exclamation à son sujet). Les censeurs, ce sont les autres, les méchants, les pas beaux. Et pendant ce temps, la marmotte enrobe les clics dans du papier alu qui plaira beaucoup aux publicitaires grâce à un débat à deux balles.

Trackbacks

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Commentaires

Le 11 septembre 1974 ne me dit rien du tout ; c'est grave ?

Écrit par : Gérard | vendredi, 18 septembre 2009

Moment de bonheur furtif à la lecture du papier d'@SI: Daniel Schneidermann estime nécessaire d'expliquer aux plus jeune qui était Ardisson, jadis...

Écrit par : Irène | vendredi, 18 septembre 2009

Tu regroupes Laure Manaudou, Matthieu Kassovitz et Filip des 2B3, et tu as la moitié de ce qui a été publié sur Le Post ces deux derniers jours. En même temps, les mecs sont pas fous : ils ont à l'évidence un compteur de visites pour chaque article et savent très bien ce qui sera lu et ce qui ne le sera pas. Au fond - même si je suis tout d'accord avec toi - il me semble que les lecteurs du site sont tout autant à blâmer que ceux qui en tiennent les manettes. C'est comme TF1, au fond : si on décide de ne lui laisser aucun temps de cerveau disponible, la chaîne meurt aussi sec (ce qu'elle va sans doute pas tarder à faire).

Écrit par : JBB | vendredi, 18 septembre 2009

Euh, qu'est-ce qu'elle a dit au juste comme âneries, Cindy Lauper?

Écrit par : Guy-Yves Ganier d'Émilion | vendredi, 18 septembre 2009

Confondre Cindi Lauper et Cindy Sander, cela revient à se couvrir la tête de sacs multiples de cendres jusqu'à être totalement recouvert, mais j'ai des automatismes rocks qui ne me font pas retrouver les noms exacts de personnes de la téléréalité alors que je pense aux noms qui sont présents dans ma pauvre cervelle cérébrocentrée sur les années éloignées. Cela dit Cindi Lauper a bien été une créature aussi préfabriquée et surfabriquée que l'autre Cindy, la Sander, plus française. Aussi creuses et vides l'une que l'autre. On doit bien retrouver quelques idioties qu'elle a pu proférer alors qu'elle était célèbre et qu'Internet n'était pas grand public. L'exercice peut être fait pour tout le monde d'ailleurs.

Écrit par : Dominique | samedi, 19 septembre 2009

Ce que vous écrivez rappelle cet article lu sur tel journaliste de la presse écrite qui a manipulé le buzz pour faire parler de lui. Les buts, outre les commerciaux, sonnants et trébuchants, que vous dénoncez, sont aussi se faire connaître, au sens de se faire un nom, vendre sa soupe popu. Je pense à Berkbébert. L'intérêt de ce que vous soulignez est qu'en vrai, personne n'en a rien à carrer de l'opinion des simples péquins qui croient s'exprimer sur la toile. Ils pourraient crever la bouche ouverte, cela ferait le même effet à ceux qui se vendent ; à ce qui se dit le "merchandising" médiatique de Paris Hilton lui a permis de multiplier la fortune de son papa.
P.S : prolégomène c'est un joli mot.

Écrit par : michèle | dimanche, 20 septembre 2009

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