vendredi, 05 juin 2009
L'oeil était dans le bouillon...
A quoi vous fait songer cette image tirée d'une récente couverture de Charlie-Hebdo ?

A cela ?

Mais Blake est trop ésotérique et il nous renvoie au mystère de l'origine de notre regard sur le monde que nous créons et par lequel nous sommes créés ou détruits d'un regard. Son dieu est dans un oeil qui semble ne pas avoir de face et qui peut être dans un corps plus infini.
A ceci ?

L'oeil de Dieu - qui avait été repris parmi les symboles francs-maçons après toute l'imagerie chrétienne, puisque les premiers francs-maçons devaient affirmer leur foi. D'où cela vient-il ? Pas de ces vers célèbres :
Alors il dit: « je veux habiter sous la terre
Comme dans son sépulcre un homme solitaire ;
Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. »
On fit donc une fosse, et Caïn dit « C’est bien ! »
Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.
Quand il se fut assis sur sa chaise dans l’ombre
Et qu’on eut sur son front fermé le souterrain,
L’oeil était dans la tombe et regardait Caïn.
Mais d'une idée bien plus ancienne :
Au maître chantre. Psaume de David. Eternel, tu m'as sondé et tu m'as connu.
Que je sois assis ou debout, tu en as connaissance ; Tu découvres de loin ma pensée,
Tu me vois marcher et me reposer Et tu as une parfaite connaissance de toutes mes voies.
Car la parole n'est pas sur ma langue, Que voici, Eternel, tu connais déjà tout.
Devant, derrière, tu m'enserres, Et tu mets ta main sur moi...
Science trop merveilleuse pour moi ! Et si élevée que je ne puis y atteindre.
Où irais-je loin de ton Esprit Et où fuirais-je loin de ta face ?
Il est plaisant de voir un journal qui se dit laïque reprendre des symboles profondément religieux, même dans la franc-maçonnerie traditionnelle. Peut-être est-ce l'oeil de Hugo exprimant alors la conscience de l'homme criminel plus que le regard d'une puissance supérieure sur son sujet comme dans l'imagerie chrétienne, mais si la forme de l'oeil détaché de tout corps n'appartient plus trop à la culture contemporaine à forte conscience idéologique, elle continue à vivre de manière informelle dans la publicité qui multiplie les détails agrandis sur des parties du corps et la connotation ancienne n'a pas totalement disparu.
Et nous nous trouvons dans cette polysémie : celui qui voit est le juge suprême qui sait tout de l'accusé ou qui est le martyr (étymologiquement le témoin). Il y a là une ambivalence que je ne lèverai pas. L'autre point à relever est le renversement de l'instance d'autorité, car celui qui veut voir tout à travers des caméras, des portiques de sécurité, des logiciels espions, des veilles internet, des contrôles d'identité, des écoutes, des petites délations est désigné comme celui qui peut être jugé. Situation abominable lorsque l'on se veut l'oeil d'un autre et que l'on a abandonné sa propre conscience à celle de l'Un.
20:53 Publié dans Les arts et les gens | Lien permanent | Commentaires (19) | Trackbacks (1) | Envoyer cette note | Tags : politique, art, religion, ump, sarkozy, littérature



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Quelques points sur le blogohèdre
L’Europe vue du ciel, la nuit (image trouvée chez Espacerezo)
Bouquet de liens, pour saluer quelques billets qui en valent la peine (et dont pour certains j’envie les auteur(e)s, car j’aurais bien aimé les avoir faits)…
Aux ...
Trackback par : Irène Delse | samedi, 06 juin 2009
Commentaires
Oui !! vous avez bien montré toute la richesse de ce "Sarkozy je te vois" ! j'avais oublié ces superbes vers d'Hugo. Mais le rigolo de la phrase lancée depuis la foule, vers le haut *président* est dans ce renversement que vous notez, et c'est ce renversement-là qui est senti comme une "insulte" ! c'est ce renversement-là, le regard de celui qui *perce à jour*, qui juge celui qui est à l'origine des lois ! c'est insupportable ! qu'on l'emmène au poste !
Écrit par : Alice M | vendredi, 05 juin 2009
"A quoi vous fait songer cette image tirée d'une récente couverture de Charlie-Hebdo ?"
A Big Brother.
Écrit par : Michèle | vendredi, 05 juin 2009
@ Michèle: Tiens, moi aussi. Une petite recherche Google Images renvoie une belle collection de sites qui associent "Big Brother" à un œil unique qui vous fixe sans ciller: les Big Brother Awards, l'émission de télé-réalité anglaise Big Brother (à l'origine de tous les "Loft"...) ou encore un site sur la sécurité informatique, ActuLab.
Écrit par : Irène | vendredi, 05 juin 2009
L'oeil était dans le bouillon : c'était un consommé de martyr.
Vous reprendrez bien un peu de potasse ? Mes potes, assez !
Sinon, pour juger, il y a bien une autre méthode, l'ordalie. Moyennâgeuse & barbare, surtout celle du feu, mais efficace : une plaie belle atteste de l'innocence de l'accusée. Notez le féminin. Pas innocent.
Lars von Trier, lui, salit la rétine. Autant se crever les deux yeux que de subir de pareilles horreurs : à dé....... son consommé. Pauvre martyre von Trier ! Des mouchoirs ? Clean (ton) ex. Pauvre Charlotte against bourre. Yvan Attal ton ch'val. L'Art autorise-t-il toutes les violences ?
Et pour finir (en beauté, veuillez pardonnez ces grivoisetés) une blague racontée par Yves Coppens : lors de l'installation d'une expérience faite avec un chimpanzé et une banane, & ceci & cela dans une pièce close, il regardait avec un autre scientifique le comportement du grand singe par le trou de la serrure. Soudain, il fit un immense bond en arrière, effrayé. Son pote lui demanda "qu'est-ce qu'il se passe ?". Y. Coppens lui répondit "le chimpanzé m'a regardé par le trou de la serrure". Ne me demandez pas pourquoi, mais j'adore cette histoire ; autant que la blonde de Wana avec le billet de 500 €, sachant que jamais je n'ai vu un billet de 500 €, violet.
Écrit par : michèle | samedi, 06 juin 2009
Sauf que... dans le roman et dans les adaptations cinématographiques ou télévisuelles de 1984, Big Brother est représenté sous l'apparence du portrait d'un homme de 45 ans environ dont le visage ne change jamais malgré les années et dont on ne sait s'il est jamais né.
http://en.wikipedia.org/wiki/Nineteen_Eighty-Four
La référence d'Orwell est à la fois chrétienne puisque l'on ne sait pas si Big Brother existe réellement ou s'il est une construction des hommes de son parti ou s'il est jamais né, et puis politique par la dénonciation du culte de la personnalité de Little Father (le petit père des peuples).
Dans le roman, il y a à la fois le portrait omniprésent de ce dirigeant qui n'est jamais symbolisé comme un œil et puis la caméra, les micros qui observent tous les gestes et toutes les paroles dans l'intimité. Ce sont deux choses différentes, mais qui peuvent se superposer ensuite puisque Winston Smith croit que le portrait présent chez lui l'observe.
La réduction du Big Brother à un œil qui devient celui de la caméra est récente et seulement due à la téléréalité, c'est un retour à la tradition biblique en éliminant toute critique politique de la présence de l'image de l'autorité suprême dans les lieux publics. La télévision devient dieu et le public peut aussi se prendre pour dieu ou se croire du parti de dieu en éliminant des candidats, puisqu'il est témoin. Mais le parti d'Orwell était bien plus subtil : il n'y avait pas chez lui que l'image symbolique de l'œil qui nous observe (ce peut être une hallucination de Smith), mais aussi celle de l'image analogique d'un portrait omniprésent auquel on finit par s'identifier et que l'on finit par aimer.
L'arrière-plan chrétien n'est pas du tout absent chez Orwell, mais il ne présente pas un œil unique : juste un portrait dont l'œil (ou le rictus) semble être signe d'acquiescement selon la conscience du personnage. Quand Burgess reprend le thème d'Orwell, il développe le thème du portrait de manière politique en référence directe aux récritures de l'histoire et aux retouches de photographies chères au stalinisme :
http://en.wikipedia.org/wiki/Big_Brother_(Nineteen_Eighty-Four)
Pas d'œil chez lui, mais un homme qui a toujours 45 ans depuis les années 30. Ce ne sont pas les qualités que l'on attribue à un œil sans corps.
Écrit par : Dominique | samedi, 06 juin 2009
michèle : j'adore cette blague d'Yves Coppens !! surtout parce que cette histoire du voyeur vu est précisément très... visuelle !
Écrit par : Alice M | samedi, 06 juin 2009
Un œil sans corps, c'est un œil de boeuf.
Laure/Dali, non Gala, piquée à Eluard. Copophragie, Jours de France.
L'orpailleur, pépites, chaux col là (La chaux de Fonds).
Big brother / cartes bancaires, téléphones portables, cartes de fidélité. Voyeurisme, à dé.......mais aussi, ne jamais oublier le pendant, "La vie des autres"et l'ouverture à l'humain, aux vivants (Denon, des noms, parlez où je vous assassine, vous torture, vous soumet à la question, à l'ordalie) grâce à l'espionnage, pour sortir des sentiers battus et rebattus.
>Alice M Oui, j'imagine la scène et cela me fait rire, et aussi l'intelligence du singe, tel est pris qui croyait prendre. Je ne sais s'il est un bon paléontologue mais je sais qu'il raconte bien les histoires, je m'y laisse prendre avec délice.
Écrit par : michèle | samedi, 06 juin 2009
A un niveau moins sublime que William Blake, l'oeil ouvert a aussi été peint au fond de pots de chambre, avec, si je ne me trompe, l'inscription "Je te vois". Mais je ne poursuivrai pas l'analogie plus loin, puisque les autorités guettent désormais la moindre incartade sur internet.
Écrit par : Pierre Enckell | samedi, 06 juin 2009
@ Pierre: Bien vu, si j'ose dire, le coup du vase de nuit! Cela me fait penser à une expression populaire que ma mère affectionne: "curieux comme un pot de chambre"...
Écrit par : Irène | samedi, 06 juin 2009
@ Pierre Enckell : cela s'explique aisément - et je ne vous l'apprendrai pas - par le fait que le nom de l'anus et par extension du postérieur en argot peut être l'œil (ou œil de bronze, de Gabès, voire de Caïn). D'où l'expression "ne pas avoir froid aux yeux". L'Histoire de l'œil de Bataille est entre autres un récit scatologique. Mais au fond on est là dans le renversement carnavalesque assez ancien.
Écrit par : Dominique | samedi, 06 juin 2009
Oui, Dominique, bien sûr que le mot "oeil" peut remplacer "cul" (plus souvent "anus") en français depuis le 16e siècle au moins. Mais pour "froid aux yeux", je ne suis pas convaincu. Rey & Chantreau disent que la substitution de "yeux" à "cul" est "assez normale", mais le pluriel n'est pas du tout normal dans ce cas, et l'expression ne se trouve pas sous la forme "ne pas avoir froid à l'oeil".
Cela dit, ce n'est pas obligatoirement un oeil qu'on trouve au fond d'un vase de nuit : voit le commentaire de 11h 49 ci-dessous
http://www.gamekult.com/blog/gee23/53504/Divers+Un+parc+Harry+Potter.html
Écrit par : Pierre Enckell | samedi, 06 juin 2009
ça me fait penser aux plans de panoptiques et de prisons dans Surveiller et punir de Foucault. Un unique observateur voit ce qui se déroule dans chaque cellule. Et chaque prisonnier voit aussi celui qui l'observe. Ce regard en retour sert non pas à surveiller, mais à être assuré d'être perpétuellement observé.
Écrit par : LOBO | samedi, 06 juin 2009
@Pierre Enckell : je confirme l'anecdote au sujet du pot de chambre Tintin qui était projeté par un porcelainier, je l'avais déjà lue dans un ouvrage ou une revue au début des années 80. En tout cas, jamais Hergé n'aurait raconté cette histoire de lui-même et encore moins l'aurait inventée. C'est aux antipodes de sa personnalité.
Écrit par : Dominique | samedi, 06 juin 2009
J'attends le T-shirt avec un joli postérieur et le slogan qui va avec!
Écrit par : Eric | samedi, 06 juin 2009
Pour "ne pas avoir froid aux yeux", on peut se poser la question. Mais dans "se mettre le doigt dans l'œil", la connotation anale semble évidente...
@ Éric: À défaut de T-shirt, on pourrait faire un postère?
Écrit par : Irène | samedi, 06 juin 2009
Y a-t-il longtemps que vous n' l'avez pas vu ?
Quoi donc, quoi donc ?
Le trou de mon cul.
Il n'est ni rond, ni carré, ni pointu.
Il est ovale, mon trou de balle.
"Scottish dansée en file par les filles du Nontronnais vers 1905" (Gaignebet, Le Folklore obscène des enfants, p. 302).
Écrit par : Pierre Enckell | samedi, 06 juin 2009
>Irène je n'en suis pas sûre car la suite de l'expression est "jusqu'au coude". De même que pour "la paille dans l'œil du voisin et la poutre dans le tien", il me semble qu'il s'agit alors des yeux de la tête.
L'œil du cyclone ≠ l'œil du Cyclope, mais même tourmente.
Cela dit, pas vu, pas pris.
Et hop.
Trois p'tits tours et puis s'en vont.
Écrit par : michèle | dimanche, 07 juin 2009
@ Michèle: "la suite de l'expression est "jusqu'au coude"
Mais n'est-ce pas un ajout humoristique après-coup, intervenu une fois l'expression installée dans la langue au point que le lien entre "l'œil" et le trou de balle n'est plus évident ?
Écrit par : Irène | mardi, 09 juin 2009
>Irène à vrai dire je ne sais pas. Je ne connaissais pas toutes les connotations autour de cela.
Écrit par : michèle | mardi, 09 juin 2009
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